Le Négrier, Vol. I Aventures de mer
Chapter 5
Vers l'heure où nous supposions, d'après la route que nous avions faite depuis le phare de Lézard, qu'au jour nous pourrions avoir connaissance de la terre, nous crûmes apercevoir derrière nous, dans l'obscurité, une masse noire qui nous suivait à une petite distance. Une mauvaise longue-vue de nuit ne nous permit pas de distinguer, comme nous l'aurions voulu, le navire qui semblait nous donner chasse. La brise était ronde, et nous portions autant de voiles que nous avions pu en livrer au vent. Tout nous portait à croire que si le bâtiment que nous avions dans nos eaux était armé, il n'avait pas du moins sur nous un grand avantage de marche, puisque depuis le temps où nous avions commencé à l'observer, il n'avait pas encore pu nous rallier. Les deux meilleurs timonniers de l'équipage avaient été placés à la barre; car dans les circonstances où il faut se sauver à force de marche, il est surtout essentiel de bien gouverner, et de ne pas perdre, par la maladresse du timonnier, le chemin que l'on fait en forçant de voile. Pour alléger autant que possible notre navire, nous jetâmes à la mer tout ce qui encombrait inutilement notre pont et qui pouvait nuire à la vitesse de notre sillage. Nous étions impatiens d'apercevoir le jour; et la crainte de voir les vents qui nous favorisaient, passer au Nord-Est, circonstance ordinaire, d'après les indices que nous avions remarqués, ajoutait encore à l'anxiété naturelle que nous éprouvions. Le jour commença enfin à poindre à travers les vapeurs rougeâtres qui épaississaient l'horizon. La mâture du bâtiment à vue était haute, et les bonnettes qu'il avait poussées au bout de ses vergues, donnaient, à la pyramide que faisait sa voilure, une base des plus larges. C'était un croiseur anglais, selon toute apparence; mais, comme nous n'apercevions que son avant, dans la position où il se trouvait, par rapport à nous, on ne pouvait guère former que des conjectures assez vagues sur sa force. Nous étions dans le mois de février: le grand jour ne se faisait que fort tard, et nous attendions, avec perplexité, que la terre dont nous devions être près, se montrât à nous; bientôt, en effet, elle apparut sur notre avant, basse, blanche dans quelques unes de ses parties; la mer, qui écumait en mugissant sur des brisans, au-dessus desquels voltigeait un essaim de mauves, nous indiquait assez que nous avions à éviter des dangers autres que celui de la chasse de l'ennemi.
Notre capitaine s'était un peu dégrisé; mais il savait à peine où nous devions nous trouver, d'après la route faite: il avait d'ailleurs perdu sur nous cette autorité du commandement, si nécessaire à un chef, dans les circonstances pressantes. Ivon seul était à son affaire, et il avait assumé sur lui toute la responsabilité des événemens. Montée dans les haubans, pour reconnaître les parages où nous étions, il nous cria qu'il reconnaissait parfaitement la terre sur laquelle nous courions. «Je suis pilote du lieu, nous disait-il, et j'ai fait la pêche dans ces cailloux que vous voyez. C'est l'île de Bas, et bientôt nous verrons les clochers de Saint-Pol-de-Léon.» Son assurance nous rendit la confiance qui nous manquait, et l'obéissance passive de tout l'équipage lui fut acquise. C'est lui que nous reconnûmes tacitement pour capitaine. Il ordonna à Bon-Bord de se mettre à la barre du gouvernail, et de veiller à bien gouverner à son commandement.
Bon-Bord ne sut qu'obéir, sans oser réclamer, comme il le faisait auparavant, le bénéfice des ordonnances de la marine, qui l'instituaient, à ce qu'il prétendait, _roi à son bord_.
Notre navire allait toujours bon train: la brise fraîchissait, et la mer devenait grosse; mais, malgré la force croissante du vent et l'agitation des lames, nous continuions à tenir toutes nos voiles et nos bonnettes dehors. Le bâtiment qui nous appuyait la chasse, n'amenait non plus aucune de ses voiles. La poursuite à laquelle nous voulions échapper était aussi vive que notre fuite était prompte et habile. Le _Back-house_ que nous montions marchait bien: le bâtiment qui se tenait obstinément dans nos eaux, ne paraissait pas perdre sur nous un seul pouce de chemin. La situation devenait des plus critiques pour nous et pour notre ennemi, que le danger des écueils que nous bravions, n'effrayait pas: la terre s'approchait avec ses longs cordons de sable blanc, ses rochers noirâtres et ses brisans autour desquels les flots tumultueux répandaient bruyamment leur écume d'albâtre.
Ivon, tout en faisant gouverner pour attaquer l'île de Bas, dans l'Est, s'occupait de charger à mitraille nos quatre petits canons. Que voulez-vous faire contre ce grand navire, lui demandai-je, si c'est une frégate? «Oh! ce n'est pas la frégate que je crains, me répondit-il; mais elle a des péniches qu'elle peut mettre à la mer, si le temps vient à _calmir_, et c'est sur les embarcations que je veux tapper. En attendant, ajouta t-il, chargeons ferme ces espèces d'engins: nous leur en f..... par le bec, s'ils veulent nous tâter au derrière.»
Lorsque nous nous trouvâmes en position de donner dans la passe, il fallut retenir un peu au vent pour enfiler le chenal par lequel nous voulions entrer. Le navire chasseur imita notre manoeuvre, et nous laissa voir, dans cette _oloffée_, la batterie et le travers d'une grosse corvette, «Il faut, répétait Ivon, que cette gueuse-là ait un pilote français à bord, pour nous taquiner comme ça!... Ah! si je tenais les gredins qui servent l'Anglais, sous mes pieds, comme je te mettrais leurs jean-f..... de têtes en marmelade!» Et, en prononçant ces derniers mots avec rage, il appliquait sur le pont son large et vigoureux pied. Un coup de canon de chasse de la corvette nous annonça à qui nous allions avoir sérieusement affaire, et bientôt après nous vîmes un long pavillon anglais se déployer et se jouer au bout de la corne de notre ennemi.
«Attention à gouverner, Bon-Bord, s'écria Ivon. Moi, je vais relever le muffle à cet Anglais. Léonard, va m'allumer ce bout de mèche à la cuisine, et feu dessus.»
Effectivement, après avoir pointé deux de nos pièces placées en retraite, sur l'arrière du _Back-House_, Ivon, avec son bout de mèche, mit le feu à l'amorce. Nos deux petits coups de canon firent ricocher la mitraille sur l'avant de la corvette, qui riposta à boulet. Le feu s'engagea, et l'on n'entendait plus, au milieu de ce bruit, que la voix d'Ivon, qui répétait à Bon-Bord: «_Loffe, laisse arriver, comme ça va bien_, ou qui nous excitait en nous criant: _Feu, chargez, pointons à démâter_.»
Je lui apportais des gargousses: il chargeait nos pièces, les pointait, tirait, riait, et, le nez fourré sur l'habitacle, pour faire gouverner, ou sur la culasse des pièces, pour envoyer des _grappes de raisin_ à l'anglais, il remplissait à la fois les fonctions de capitaine, de pilote et de canonnier. On a dit souvent qu'un marin était plus qu'un homme: jamais, à ce compte, je n'ai vu un matelot être plus de fois homme que mon pays Ivon, dans notre entrée à l'île de Bas.
Les boulets de la corvette nous dépassaient: notre mitraille devait quelquefois tomber à son bord. Nous parvînmes enfin, en la canonnant, à nous réfugier sous terre, sans qu'elle put nous approcher assez près pour nous faire amener; mais, au moment où nous nous supposions sauvés, en reprenant les amures à tribord et en amenant nos bonnettes, pour faire la passe de l'Est de l'île de Bas, un faux coup de barre de Bon-Bord, toujours placé au gouvernail, nous fit toucher sur la queue d'une petite île nommée, en bas-breton, _Tisozon_ (île aux Anglais). A l'ébranlement violent donné au navire par cet échouage, nous ne doutâmes plus de la perte de notre prise. Un grand coup de poing d'Ivon vola dans la figure de Bon-Bord, à la maladresse de qui il attribuait, avec raison, notre mésaventure. Le _Back-House_, roulant au milieu des flots sur les rochers où s'était brisée sa quille, se pencha sur le côté de bâbord, présenta tout son flanc aux boulets de la corvette anglaise, qui se mit en panne pour nous mitrailler tout à son aise, à moins d'une demi-portée de canon. Nous ne songions presque tous qu'à nous sauver sur l'île voisine, où la mer blanchissait à quelques brasses de l'endroit où nous étions échoués. Ivon seul voulait rester à bord, et il reprochait vivement à Bon Bord d'abandonner, comme les autres allaient le faire, le navire à bord duquel il devait rester le dernier, comme capitaine.
La corvette, pour s'emparer de la prise et de nous, ou tout au moins pour incendier le navire, mit bientôt deux embarcations à la mer. Ces péniches, chargées de monde, débordèrent et ramèrent à force pour gagner la terre. Il n'y avait plus à se défendre, dans l'état où se trouvait notre malheureux bâtiment, à moitié submergé: notre chaloupe, poussée à la mer du côté de bâbord, par les plus peureux, reçut tous ceux qui voulaient se sauver les premiers. Rosalie me suppliait de ne pas la quitter. Ivon, que ses tendres supplications n'amusaient pas, la prit de force dans ses bras robustes, et la jeta dans la chaloupe, qui se trouva bientôt, sans nous, à une demi-portée de fusil du navire, où nous avions résolu d'attendre l'ennemi. Notre perte paraissait certaine. «Va me chercher de quoi charger cette pièce de canon, me dit _mon pays_, je vais m'amuser à _déquiller_ quelques Anglais, avant d'amener pavillon.» Le pavillon anglais renversé, se trouvait encore issé à notre corne, comme on le faisait à bord de toutes les prises faites par des navires français.
Je descends, pour obéir à l'ordre qui m'est donné, dans la chambre où se trouvait la soute aux poudres: une chandelle, que l'on avait oublié d'éteindre, comme à l'ordinaire, aux premiers rayons du soleil, se consumait encore dans le globe de cristal, suspendu sur la claire-voie. A cette vue, une idée subite, comme une inspiration, s'empare de moi: je saisis le bout de chandelle, dont la mèche consumée s'éparpille et étincelle en mes mains, dans ce mouvement rapide; et, sans calculer le danger, j'enfonce la chandelle tout allumée dans le tas de poudre que renfermait la soute. Puis, montant comme un fou sur le pont, je crie à Ivon: _Sauvons-nous, sauvons-nous, le feu est dans la soute aux poudres!_ A ces cris aigus, Ivon me regarde fixement, tout étonné du désordre de mes mouvemens et de l'égarement de mes traits: il me prend par les reins, me jette par-dessus le bord, comme un paquet de mauvaise étoupe; et, croyant que je ne sais pas assez nager, plonge sur moi, me fait couler, me ramène à flot, et me faisant passer sur ses larges épaules, m'attire à terre avec lui.
Rosalie, à moitié dans l'eau, sur le rivage, pour voler au devant de moi, me reçoit avec des cris, de la lame qui me pousse, dans ses bras qui me pressent bientôt. Ivon, déjà sur le bord, tout ruisselant d'eau de mer et les mains sur les hanches, me demandait: «_Eh bien! mon pays, qu'en dis-tu?_» Sans rien répondre, je saisis Rosalie par la main, et, de toutes me forces, j'entraîne Ivon derrière un rocher de l'île. Il était temps: une détonnation épouvantable, ébranle l'île, et, en nous jetant à terre, comme anéantis, nous couvre de feu, de fumée et de débris, derrière le rocher même où nous étions réfugiés. C'était la prise qui, avec les deux péniches anglaises qui venaient d'aborder, avait sauté en l'air. Ivon, tout bouleversé d'un accident qu'il ne comprenait pas bien, me parlait en criant; j'étais devenu sourd: je lui hurlais, de mon côté, aux oreilles, il ne m'entendait pas plus que je ne l'entendais moi-même. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes que je pus lui faire comprendre que c'était moi qui, au moyen d'un bout de chandelle, venais de faire sauter le _Back-House_.
On ne put s'imaginer quelle fut sa joie, en apprenant cette prouesse et le succès de mon imaginative: il sautait, dansait, s'arrachait les cheveux, de joie; et se tenant les côtes, à force de rire, il s'écriait, tout essouflé: _Ah! la bonne sacrée farce!_ Ah! mon Dieu, mon Dieu, est-il possible, jamais je n'ai tant ri! Et puis il répétait encore après avoir de nouveau gambadé jusqu'à l'épuisement de ses forces: Oh! quelle farce! Quelle bonne farce! Il ne voyait, dans l'explosion du navire, et les bras et jambes d'une cinquantaine d'Anglais volant en l'air, qu'une de ces espiègleries qu'il aurait faites à ma place, si l'idée lui en était venue.
Étonnés, confondus de l'explosion de la prise, dont ils ne pouvaient encore s'expliquer la cause, les gens de notre équipage, réfugiés avec nous sur l'île, accoururent vers l'endroit du rivage où nous nous tenions; ils nous entouraient, nous pressaient pour savoir quel motif avait pu porter les Anglais à faire sauter avec eux-mêmes le navire dont ils venaient de s'emparer. Ils attribuaient cet événement à l'imprudence des capteurs.
Sont-ils donc bons, nos gens! s'écriait Ivon; ils se sont mis dans le toupet ces _paliacas_, que c'est l'Anglais qui s'est fait sauter lui-même! pas si bête le jean f...! Tenez, voyez-vous bien, puisqu'il faut tout vous dire: c'est ce petit nom-de-Dieu qui a fait tout ce bataclan, avec un bout de chandelle. «Allons, accoste ici, Léonard, que je t'embrasse, et du bon coin; car _t'as_ mérité toute mon estime. Et après cette allocution, les lèvres d'Ivon, noircies de poudre et de tabac, et toutes gluantes encore d'eau de mer, s'appliquèrent vigoureusement sur mes deux joues frémissantes de plaisir et d'orgueil.
Comme _mon pays_ était un peu obscur dans ses harangues, il me fallut raconter après lui le moyen que j'avais mis en usage pour faire voler en l'air tout l'arrière du bâtiment et les deux péniches anglaises. Au milieu de ma narration, Ivon, que jusque là j'avais toujours traité avec les égards que m'inspiraient son grade supérieur au mien, et son âge plus avancé, me dit en me pressant fortement la main: je n'entends plus que tu me dises _vous_, ni que tu m'appelles _maître Ivon_ ou _mon capitaine_; je prétends et j'ordonne que tu me tutoies, entends-tu bien, petit bougre; je te fais enfin mon égal, et, si tu n'es pas content, _t'auras_ affaire à moi. Mais, pour commencer le _tutoiement_, supposons que je _t'embête_ dans le moment actuel; que diras-tu, voyons un peu?
--Mais _vous_ ne m'embêtez jamais, _maître Ivon!_
--Ah t'y voilà-z-encore! tu as dit _vous_ et _maître Ivon_: est-ce que tu voudrais me molester, par hasard? Allons, réponds-moi mieux que ça, ou je te.... Voyons: une supposition que je t'embête, comment _est-ce_ que tu me répondrais?
«--Eh bien, puisque _tu_ le veux, je _te_ répondrais _va te_ faire lanlerre.
--Lanlerre, ce n'est pas ça; ce n'est _pas matelot_, cette parole, ça commence bigrement à m'embêter moi-même.
--Puisque c'est comme ça, lui répondis-je, _va te faire f...._
--A la bonne heure: c'est parler au moins! Vive la mère Gaudichon et les enfans de la joie! Est-ce que ne v'la pas des embarcations qui nous viennent de tous les bords! Si, ma foi de Dieu! Mais c'est des amis, il n'y a pas de soin à avoir avec ceux-là.
Au bruit de la détonation qui venait de se faire entendre au loin, les pêcheurs, les pilotes de l'île de Bas et les corsaires mouillés sur le chenal, et qui avaient pu observer notre manoeuvre, s'empressèrent de nous porter secours. Les uns arrivaient peut-être dans l'espoir de se jeter sur les débris du navire sauté. Les autres (les canots des corsaires) arrivaient pour nous prêter main-forte, dans le cas où la corvette ennemie ferait une seconde tentative pour arracher du rivage que nous avions atteint et que nous venions de couvrir, les lambeaux des hommes de son équipage. En moins d'un quart d'heure, l'îlot fut entouré d'un essaim d'embarcations françaises. Les pilotes de l'île de Bas, dans leurs pirogues effilées, débarquaient avec les courtes jaquettes qu'il portent à la mer. Chacun d'eux nous proposa un verre d'eau-de-vie; Ivon n'en refusa pas un seul. Les marins des corsaires sautaient lestement à terre, le mousquet au bras et un grand pistolet à la ceinture. Ce secours ne fut pas inutile.
La corvette anglaise, en panne devant Tisozon, avait déjà remis à la mer deux canots qui paraissaient disposés à aborder la terre, pour nous faire sans doute payer cher le mauvais succès de sa première expédition. Embusqués dans les fentes des roches élevées qui bordent la petite plage où nous nous étions sauvés, nos libérateurs, la main droite sur la crosse de leurs mousquetons ou de leurs pistolets, attendaient le moment où les Anglais essaieraient à débarquer. Mais ceux-ci se défièrent du piège dans lequel nous voulions les attirer. Les deux canots, après s'être assurés du sort qu'avaient subi ceux qui avaient voulu amariner la prise, s'éloignèrent et retournèrent à bord de la corvette qui dans quelques minutes les hissa sur son pont. Nous entendions, de terre, le sifflet du maître d'équipage qui faisait exécuter cette manoeuvre. Dans un clin d'oeil, la corvette disparut en louvoyant avec rapidité et précision, au milieu des brisans et des écueils qu'elle avait à éviter pour regagner le large.
«Sont-ils donc marins, ces gueux d'Anglais! répétait Ivon, en admirant la manoeuvre de la corvette qui s'éloignait. Ah! si la France n'avait pas été trahie au combat du 13 prairial!....» C'était souvent l'exclamation qui échappait à _mon pays_ Ivon. Car il faut bien remarquer que presque tous les marins paraissaient alors convaincus, pour excuser peut-être leur infériorité à leurs propres yeux, que la marine impériale était livrée à la trahison, et que la marine anglaise ne l'emportait sur la nôtre que par l'effet de la perfidie des ministres français et l'incapacité de nos amiraux.
Une fois le danger passé, et l'inutilité des efforts que l'on faisait pour sauver les lambeaux de la prise, bien constatée, nous ne songeâmes plus qu'à gagner le port voisin. Ivon, Rosalie et moi nous fûmes accueillis cordialement par l'officier qui commandait le canot du corsaire _le Revenant_, un des premiers navires qui s'étaient empressés d'envoyer leurs embarcations sur Tisozon; et, heureux du moins d'avoir glorieusement perdu notre prise, dans une heure nous nous rendîmes du rivage où nous l'avions fait sauter, dans le petit port de Roscoff, situé vis-à-vis de l'île de Bas, la première terre qui s'était offerte à nos yeux sur la côte de France.
Les pêcheurs des environs, restés à Tisozon après le départ des canots du corsaire, s'acharnèrent à sauver ce qu'ils croyaient pouvoir recueillir des débris de notre naufrage. C'est ainsi qu'après le combat que se livrent deux tigres, on voit les oiseaux de proie se précipiter avec voracité sur la dépouille de celui des combattans dont le cadavre est resté sur l'arène sanglante.
3.
VIE DE CORSAIRE.
Le gentleman Ivon.--Rosalie.--Projets.--Le café de Roscoff.--L'_Anglais sauté_.--Les Corsairiens.--Retour au toit paternel.--La croix d'honneur.--La part de prise.
Quelle race d'hommes que les corsaires! Quelle étrange exception ils présentent au milieu du genre humain! La terre a bien ses brigands, ses contrebandiers et ses pirates aussi, avec leurs aventures romanesques et quelquefois héroïques. Mais le métier des héros de grands chemins n'est que vil ou coupable, et rien ne saurait racheter aux yeux de la société, la bassesse de la vie d'un Cartouche ou d'un Mandrin. Mais un corsaire, un écumeur de mer même, peut encore ennoblir ses excès et jeter de l'éclat jusque sur ses fureurs. Le corsaire surtout, en pillant l'ennemi, sert toujours le pays qui lui permet d'exercer sa rapacité sur toutes les mers, et la reconnaissance nationale a confondu, dans la même gloire, Dugay-Trouin, qui fut corsaire, et Tourville, qui ne répandit son sang qu'à bord des navires de l'État.
Combien pour l'écrivain qui vivrait parmi ces hommes terribles, il y aurait de belles et vives couleurs pour peindre leur mépris de la mort, leur fureur pour la débauche et leur besoin d'affronter les dangers! Quelle sauvage philosophie dans cette vie si vite dépensée à la mer ou au milieu des orgies! Quelle rude noblesse dans leur prodigalité! Comment expliquer surtout cette avidité du pillage et cette insouciance pour l'or qu'ils ont arraché au prix de leur sang? Comparez ces basses intrigues, ce servilisme au moyen desquels on s'élève à la fortune, dans les antichambres ou dans les cours, à la courageuse et dédaigneuse témérité des corsaires, et dites-nous après à l'avantage de qui sera ce rapprochement?
Le petit port de Roscoff, où nous venions de débarquer, après l'explosion de notre prise, était le rendez-vous de tous les corsaires qui se réfugiaient dans le chenal de l'île de Bas, poursuivis par l'ennemi ou battus par les tempêtes de l'hiver. Les croiseurs anglais se tenaient toujours à vue de la petite île qui servait de nid à ces aiglons de la mer, en attendant la sortie des bricks, des cutters et des goëlettes qui, au premier bon vent, osaient braver la présence de l'ennemi, pour aller écumer et désoler la Manche.
Notre aventure avec la corvette et les péniches anglaises, connue bientôt à Roscoff, ne contribua pas peu à jeter sur Ivon et sur moi un certain éclat de gloire. Les marins nos confrères nous accueillirent avec cordialité; les habitans nous regardèrent avec étonnement. Le déguisement de Rosalie devint l'histoire de tout le pays.
Le commissaire de la marine nous demanda à notre débarquement, avec les autres hommes de l'équipage de la prise. Il nous engagea à faire un rapport détaillé sur la manière dont nous nous étions conduits, certain, disait-il, que l'Empereur entendrait avec plaisir le récit d'un événement si honorable pour quelques uns de ses sujets. Le rapport d'Ivon fut bientôt dicté. «Nous avions un capitaine de prise que voilà, dit-il en montrant _Bon-Bord_; il buvait toute la journée et toute la nuit. Pendant que j'envoyais quelques coups de canon à la corvette anglaise qui nous chassait, notre capitaine a mal gouverné: il a jeté sa barque sur les cailloux où les petites filles de l'Ile de Bas vont laver leurs pieds, à marée basse. Ce petit Léonard, que voilà, a mis le feu à la soute aux poudres avec un bout de chandelle, et les Anglais, qui voulaient nous happer, ont sauté en l'air comme un feu d'artifice. Ça n'a pas été plus malin que ça, M. le commissaire.» L'officier d'administration me regarda avec surprise et bienveillance. Il prit mon nom, me demanda si j'avais des parens, et il m'engagea à aller le voir de temps à autre; ce fut la première chose que j'oubliai de faire pendant tout mon séjour à Roscoff.
En nous jetant à la mer pour échapper aux Anglais, nous avions eu soin, par bonheur, de sauver les piastres que nous avions reçues dans le partage des barils d'argent, qui s'était fait à bord du _Sans-Façon_. Une ceinture, dans laquelle nous mettions notre monnaie, ne nous avait pas quitté à bord de la prise. C'est un usage adopté parmi les marins que de porter sans cesse sur eux ce qu'ils ont de plus précieux. Toujours exposés à tous les événemens, ils ont la prévoyance de s'arranger de manière à se sauver avec ce qu'ils peuvent le plus facilement arracher au naufrage qui les menace, même au moment où ils s'y attendent le moins.
Mon ami Ivon ne tarda pas à trouver l'emploi de ses gourdes. Il commença par se faire habiller en _gentleman_, de la tête aux pieds. Il se garnit la ceinture de trois ou quatre montres, dont les breloques lui battaient l'abdomen, de la manière la plus plaisante. Un parapluie à canne ne quittait plus, quelque temps qu'il fit, ses mains goudronnées, qu'il avait eu soin de recouvrir de gants blancs, bien glacés: on aurait dit, à chaque instant du jour, qu'il se disposait à aller à une noce, ou plutôt qu'il en revenait; car il ne _dégrisait_ pas du matin au soir, et quelquefois du soir au matin.