Le Négrier, Vol. I Aventures de mer
Chapter 4
En descendant, à la fin de mon quart, dans la cabine qui m'était destinée, la tête et le coeur remplis du souvenir de petit Jacques, je ne pus trouver de repos qu'après m'être rassasié des réflexions les plus pénibles. Une main, que je pris d'abord pour celle du matelot qui devait me réveiller pour recommencer à courir la bordée, s'étendit sur moi; une voix, qui n'était pas celle d'un homme, frappa mon oreille encore troublée de ces mots que je ne conçus pas d'abord:
--C'est moi, c'est moi: n'aie pas peur!
--Mais qui toi? Est-ce que...? Ah! mon Dieu!
--Oui, c'est moi, moi, petit Jacques, tu sais bien; mais je t'en prie, parle bas: on pourrait nous entendre.
--Comment c'est... et où étais-tu donc, pauvre petit Jacques?
Cachée sous ta cabine même. La crainte de nous trahir m'a empêchée de te répondre pendant le jour, quand tu me cherchais partout ici; si tu savais combien j'ai souffert de ton inquiétude! Mais me voilà avec toi, délivrée de la contrainte que j'éprouvais sur le corsaire. Ah! si nous pouvions tous deux retourner en France! que je bénirais le Ciel, et toi, toi, mon ami, mon frère, mon enfant!....
Et des caresses bien innocentes, de mon côté du moins, exprimaient à petit Jacques tout le plaisir que j'éprouvais à le retrouver après avoir perdu l'espoir de le revoir encore.
--Comment apprendre au capitaine de prise que je suis à bord, ou comment plutôt lui cacher ma présence?
--Je lui dirai tout: je ne le crains plus. Il pourra bien me battre, me tuer; mais il ne pourra plus te renvoyer à bord du corsaire; c'est tout ce qu'il me faut.
--Ho! garde-toi bien, mon ami, de lui avouer... Je suppose qu'il a déjà deviné, à bord du corsaire même, qui j'étais. C'est un homme qui m'inspire autant de défiance que de dégoût!
--Et à moi donc, l'ivrogne! Mais je dirai tout au second, à Ivon, qui est un brave homme, lui: il aura pitié de toi et de moi... Jacques me donna ses deux mains que je pressai dans les miennes, et s'endormit auprès de moi, harassé par la fatigue et peut-être par les émotions de cette nuit que nous venions d'acheter au prix de plus d'un inconvénient et d'un péril peut-être.
L'heure du renouvellement du quart arriva trop tôt, hélas! Ivon, le premier sur le pont quand le service l'appelait, vint me réveiller lui-même à la place du matelot qui devait s'acquitter de cette fonction. «Debout, _mon pays_,» s'écria-t-il. Puis, étonné de trouver en tâtant le matelas de ma cabine un individu de plus, couché tout habillé à côté de moi: «Ah! bien, en voilà une bonne, se prit-il à dire: comment! te v'là _amateloté_ de c'te manière. Débrouillons un peu nos amarres, et voyons ce que ça veut dire.» Sa main fouilla, en une seconde, toute ma cabine.
La lampe de la grande chambre éclairait paisiblement la scène qui se préparait. Mon pays Ivon prend par le collet l'individu qu'il avait trouvé en supplément près de moi.
--C'est toi, petit Jacques? fit-il avec étonnement. Et que fais-tu donc à bord?
Des larmes abondantes, comme savent en répandre toutes les femmes dans les circonstances désespérées, furent la réponse de Jacques à Ivon.
Moi, déjà levé, j'étais auprès d'Ivon: l'aveu ne se fit pas attendre. Je lui dis tout en peu de mots; car dans les occasions pressantes, la passion n'est pas verbeuse. «C'est une femme que petit Jacques, mon brave Ivon: elle a voulu fuir son capitaine d'armes et venir avec moi. Voilà tout.»
--Ah! la bonne fichue farce, et ce pousse-caillou de capitaine d'armes qui s'est laissé gourrer.... C'est pas l'embarras, il a été soldat, et ça voulait faire le malin à bord. C'est bien fait pour lui.--Puis, reprenant un ton sérieux, il m'adressa ces paroles:
«Tu as manqué à la subordination: c'est pas bien. Mais le capitaine qu'on nous a donné d'à bord du corsaire est un véritable _suce-chopine_: il est plein comme un Anglais, un vrai pochard!... Verse-moi un verre de rhum. Monte sur le pont, laisse ta femme en bas, dans ta cabine.... Ta femme que j'ai dit, n'est-ce pas?.. Ah! ah! ah! sa femme! ça fait p..... des épingles.... Un petit particulier de c'te façon avoir une femme! Mais, c'est égal: je me charge de toute la boutique, et laisse courir le bord qui porte à terre.»
Un poids énorme venait de m'être ôté de dessus la poitrine. Petit Jacques embrassa Ivon, qui dès lors nous fut conquis. J'étais honteux de tant de bonheur en un jour.
En me promenant sur le pont avec mon second, une confiance intime s'établit entre lui et moi par cela surtout qu'il me savait gré de m'être rangé sous sa protection; et ce n'était cependant que le deuxième quart que nous faisions ensemble. Les marins vivent vite: ils ont besoin de tout se dire promptement, pour pouvoir se dire quelque chose; ils n'ont pas le temps d'être faux ou dissimulés. Ivon m'avoua qu'il aurait déjà fait sa fortune, s'il avait su lire et écrire.
--Vous ne savez pas lire, mon second?
--Non, mon lieutenant.
--Mais cela s'apprend.
--Oui, mais pas à mon âge, et joint qu'avec cela j'ai la tête dure comme un Bas-Breton que je suis.
--Eh bien moi, je veux vous apprendre à lire!
--Tu seras alors bien malin, _Fil-à-Voile_; car moi je ne le veux pas... Mais, à propos, je ne veux plus qu'on t'appelle _Fil-à-Voile_, dis donc! Comment te nommes-tu, sans farce?
--Je m'appelle Léonard, maître Ivon!
Je n'avais pas prononcé mon véritable nom, qu'Ivon passe devant et dit aux matelots de quart:
«Dites donc, vous autres, je suis bien aise de vous prévenir que ce petit jeune homme s'appelle...... Comment déjà m'as-tu dit?
--Léonard!
--Ah! oui, c'est vrai, _Léonard_, et pas _Fil-à-Voile_, entendez-vous, et que si on l'appelle encore _Fil-à-Voile_, je casserai les reins à tout l'équipage.»
Malgré l'engagement difficile que prenait là Ivon, en cas d'infraction à ses ordres, l'équipage comprit qu'il était de force et d'humeur à faire respecter ses volontés. On ne m'appela donc plus que Léonard.
Mon pauvre petit Jacques, laissé dans ma cabine, n'avait pu trouver le sommeil qu'il y cherchait, sans moi: il monta sur le pont. Mais au même instant, le capitaine Bon-Bord parut au milieu de nous. Je prévis une scène désagréable pour moi, quoiqu'Ivon se fût chargé de tout.
Les capitaines, lorsqu'ils s'éveillent, sont ordinairement de mauvaise humeur. Bon-Bord, en mettant le nez sur l'habitacle, trouva que la route que nous faisions était mauvaise.
--Pourquoi mauvaise? lui demanda Ivon.
--Parce qu'elle n'est pas bonne.
--Dites plutôt parce que vous avez bu un coup de trop hier soir, capitaine _Bon-Bord_. C'est vous qui l'avez donnée cette route, au surplus.
--C'est moi! J'étais donc soûl?
--Pas trop! à peu près comme à présent.
--Je parie, moi, qu'elle ne vaut pas le diable, cette route!
--Je parie que vous êtes _paf_.
--Qui est-ce qui me prouvera que cette route est bonne?
--Cet enfant, dit Ivon en me montrant, et qui en sait plus que vous et moi. Que dis-tu de la route, Léonard?
--Elle est bonne, répondis-je, si nous voulons entrer en Manche; et j'expliquai de mon mieux mes raisons à l'appui de mon opinion. Le capitaine Bon-Bord parut se rendre à l'évidence, mais d'assez mauvaise grâce. Ivon grognait, Bon-Bord cherchait une occasion de prendre sa revanche et d'avoir raison. Après un moment de silence, il reprit la conversation.
--Est-ce que je n'ai pas vu, en montant sur le pont, un jeune homme causer avec vous?
--Oui, dit Ivon. C'est tout jeunes gens que nous avons à bord... Je tremblais.
--Et qu'est-ce que c'est que ce jeune homme? Il m'a semblé ne pas le reconnaître pour un de mes gens de la prise.
--Ah! vous ne l'avez peut-être pas reconnu, voyez-vous, parce que ce jeune homme est une femme, capitaine.
--Une femme?
--Oui, la femme du capitaine d'armes, qui a passé par-dessus le bord; déguisée en matelot, quoi, comme vous et moi.
BON-BORD.
Il ne doit pas y avoir de femme, à bord, sous aucun prétexte.
IVON.
En ce cas-là, puisqu'il ne doit pas y avoir de femme à bord, cette femme est un jeune homme.
BON-BORD.
Ah ça, voyons donc, est-ce une femme, ou bien est-ce un jeune homme?
IVON.
L'un ou l'autre, comme vous voudrez; ça dépend de vous.
BON-BORD.
Il faut me répondre autrement que cela. Qu'est-ce que cet individu et quel est son sexe? Je veux le savoir.
IVON.
Si vous êtes si pressé, allez y voir; moi, je ne m'y connais pas assez. Je vous ai dit tout ce que je savais.
BON-BORD.
Eh bien! c'est ce que nous verrons....
Moi, je tremblai de tous mes membres à ces mots du capitaine. Ivon reprit après avoir fait deux ou trois tours sur le gaillard d'arrière.
IVON
Je voudrais bien savoir cependant si, dans les ordonnances de la marine, il y a un article qui dit que le capitaine aura le droit de s'assurer si les individus de l'équipage sont mâles ou femelles?
BON-BORD.
Les ordonnances disent qu'_un capitaine est roi à son bord_, et comme je suis capitaine, je peux faire vérifier les sexes.
IVON.
Vous qu'êtes si savant, cap'taine Bon-Bord, avez-vous lu par hasard, dans les ordonnances, que quand un cap'taine est soûl et qu'il ne peut plus se tenir debout, il doit aller se coucher?
BON-BORD.
Tu m'insultes, je crois!
IVON.
Non pas, je dis tout bonnement que vous êtes soûl. C'est-il vous insulter que de vous dire ce que vous êtes?
BON-BORD.
Tu m'insultes, oui. Mais c'est bon; à la première terre, je te ferai fusiller comme un chien, pour m'avoir manqué.
IVON.
Eh bien! moi, pour ne pas te manquer davantage, je t'étouffe comme un pigeon, si tu fais le crâne; mais comme il faut cependant de la subordination à bord, je ne te tordrai tout-à-fait le cou qu'à la première terre.
En prononçant ces mots, Ivon avait saisi son capitaine par le bras droit, qu'il lui serrait de manière à le lui briser comme dans un étau. Bon-Bord, rappelé à lui-même par cette vigoureuse pression, remit sa vengeance à un temps plus reculé. Il descendit dans la chambre, où il but quelques verres de rhum en jurant, et il alla se coucher.
Ivon, que cette dispute avait agité d'autant plus violemment qu'il avait contenu sa colère, après avoir trois ou quatre fois promis à son capitaine qu'une fois à terre, il lui donnerait _une tournée telle que le coeur lui en ferait mal_, chargea sa pipe, et m'envoya devant, la lui allumer à la cuisine..
Petit Jacques, qui s'était tenu coi pendant le temps où les deux interlocuteurs échangeaient entre eux des paroles animées dont il était l'objet, vint à nous. Quelle scène! s'écria-t-il.
IVON.
Ne craignez rien! je vous ai pris tous deux sous mon écoute de grand'voile, et je vous réponds que je vous conduirai à bon port, ou que le diable m'enlèvera.
PETIT JACQUES.
Et si le capitaine veut m'opprimer en vous persécutant vous-même?
IVON.
C'est un gredin, un vrai sac à vin, ou plutôt un vrai sac à tafia.
PETIT JACQUES.
Mais s'il s'attache à nous persécuter?
IVON.
Vous opprimer! Nous persécuter! Allons donc! c'est bon dans les comédies ça; mais à bord et avec Ivon! Je voudrais bien le voir: non, je voudrais le voir, là, pour la farce seulement! Mais il ne s'agit plus de tout ce bataclan. Voyons, mam'selle, racontez-nous un peu comme quoi vous vous êtes trouvée à bord du corsaire, avec votre petite mine si accastillée et vos petites mains à manier l'aiguille plutôt que l'_épissoire_; car le diable m'élingue si je comprends un seul mot dans toute cette histoire de tonnerre d......
PETIT JACQUES.
Mon histoire ne sera pas longue: c'est celle de toutes les jeunes personnes qui ont plus d'éducation que d'expérience, et plus de passions que de raison. Puisque vous vous intéressez si généreusement à moi, je vais vous apprendre qui je suis.
Ivon et moi nous nous assîmes sur le banc de quart, à côté de Jacques. Le temps était beau: le navire filait à toutes voiles sur une mer magnifique, que l'on entendait à peine glisser le long du bord. Jacques commença son histoire, à demi-voix, pour ne pas être entendu du timonnier, à qui Ivon répétait tous les quarts d'heure, en mettant le nez sur la boussole: _attention à gouverner et portons plein._
HISTOIRE DE PETIT JACQUES.
«Mon nom est Rosalie Le Duc. Privée fort jeune de ma mère, je fus envoyée, à douze ans, de Brest au pensionnat d'Ecouen, pour y être élevée aux frais du gouvernement, faveur à laquelle les blessures de mon père, ancien maître canonnier, m'avaient donné des droits. Je reçus dans cette maison une éducation trop peu en rapport avec le rang modeste que j'étais destinée à occuper un jour dans le monde. Mon père ayant perdu la vue, par suite de ses blessures nombreuses, je revins auprès de lui, pour lui donner les soins que je devais à son malheur et à la tendresse qu'il avait pour moi, son unique enfant. Le capitaine d'armes de votre corsaire avait connu mon père dans ses campagnes; il lui fut facile de trouver accès dans notre humble maison. Ce jeune homme avait des manières qui, sans être distinguées, pouvaient plaire à une fille bien élevée. Sa générosité, sa franchise apparente et cet air avantureux qu'ont les marins, et qui décèle presque toujours un bon coeur, me prévinrent favorablement pour lui. Il appartenait à une famille honorable, dont il avait dissipé une partie des biens, et à laquelle il promettait une conduite à l'avenir exempte de reproches. Il devait renoncer à faire la course. Il me demanda à mon père. Le désir de rendre meilleure la position de l'auteur de mes jours, réduit à une modique retraite, me fit accepter la proposition de mon amant. Mon père me fut enlevé au moment où je devais m'unir à celui qu'il m'avait paru bien aise de pouvoir nommer son gendre. Après cet événement, il ne fut plus question de mon mariage. Je voulus renoncer à un homme qui m'avait trompée, mais il était trop tard!»
Ivon, à ces mots, interrompit brusquement Rosalie..... Comment trop tard? Est-ce que... Il ne manquerait plus que ça... mais non, je ne vois pas.... Quoi! c'était donc un pas grand'chose que notre capitaine d'armes? Promettre le mariage à une _fraîcheur_, et puis après la laisser aller en dérive! C'est un tour de jean...
Je suppliai Ivon de laisser continuer Rosalie; elle reprit:
«Une ancienne réputation d'honneur nous impose l'obligation de fuir les lieux où nous étions estimés, quand nous avons cessé de mériter cette estime si précieuse. J'étais aussi misérable que coupable. Mon amant me promit de m'emmener avec lui aux États-Unis. Je demandais à ne plus vivre au milieu des personnes qui m'avaient connue sage. Il m'assura que son corsaire allait à New-York. Je consentis à suivre, sous les habits d'homme, celui qui m'avait séduite, déshonorée.»
IVON.
Déshonorée! allons donc; est-ce que ça déshonore! je voudrais bien voir ça, moi! Mais voyez-vous cette canaille de capitaine d'armes! dire que nous allions à New-York, quand nous allions courir bon bord de côté et d'autre! Peut-on tromper une jeune personne de c'te manière! Il faut que ça soit un fameux rien de bon!..
ROSALIE.
Sur le corsaire mon séducteur se montra ce qu'il était: il n'avait plus besoin de feindre avec moi pour me tromper; il osait avoir de la jalousie pour une femme qu'il avait cessé d'aimer. Léonard, le premier peut-être, découvrit mon travestissement. Je lui fis croire que j'étais mariée au capitaine d'armes; j'avais besoin de ne pas paraître trop méprisable aux yeux de cet enfant, pour qui j'ai éprouvé, pour la première fois de ma vie peut-être, un penchant que je ne cherche plus ni à cacher ni à me faire pardonner.
Je tressaillis à ces mots d'un bonheur que j'ignorais encore. Ivon reprit avec sa grosse voix: C'est-à-dire, tout bonifacement, que vous en tenez joliment pour ce petit nom de D...; mais c'est _physique_ ces choses-là, et c'est pas surnaturel. On a de l'amitié pour quelqu'un, parce que ça vient tout bêtement, et puis voilà ce que c'est; mais l'amitié, ça ne se donne pas: ça vous tombe à bord comme un grain blanc, sans savoir d'_où ce que c'est venu._
ROSALIE.
Oh! je pense bien que vous n'excusez pas aussi facilement que vous le dites, M. Ivon, et mes fautes et mes aveux; mais vous me paraissez avoir un si bon coeur... Cependant vous n'avez peut-être jamais aimé, vous?
IVON
Ça dépend: moi, voyez-vous, j'aime une fois que je suis à terre, pour mon argent, et à peu près sans comparaison comme...; mais jamais je n'ai suborné personne: j'ai toujours trouvé l'_ouvrage toute faite_ avant moi. C'est plus commode et c'est plus tôt fait; car si je disais à une particulière: _je t'épouse,_ eh bien! je ferais la bêtise; pas pour la particulière, le tonnerre de Dieu m'en garde; mais pour qu'il ne _soit_ pas dit qu'Ives-Marie Lagadec a manqué à sa parole une seule fois dans sa vie. On est Breton ou on ne l'est pas, quoi, n'est-ce pas? Eh bien! ça dit tout.
Pendant ce temps, pendant ces entretiens délicieux, notre navire filait toujours avec bonne brise. Cinq à six jours se passèrent de la sorte. Notre capitaine de prise se grisait régulièrement deux ou trois fois toutes les vingt-quatre heures, et, à chaque instant, il montait sur le pont pour faire prévaloir son autorité, que l'équipage méconnaissait en toute occasion. Seul un peu au fait des petits calculs nautiques qui nous étaient nécessaires pour attérir, je dirigeais la route; Ivon faisait faire la manoeuvre, et il avait soin de mettre sur le corps du navire autant de voiles qu'il pouvait lui en faire porter: il appelait cela _torcher de la toile._ Les bâtimens que nous apercevions, nous les évitions: ceux qui nous chassaient, nous les perdions dans la nuit en faisant fausse route. En manoeuvrant ainsi, nous atteignîmes enfin la Grande Sole; le plomb de sonde fut jeté et on annonça fond. La terre ne pouvait pas tarder à se montrer. C'est alors que l'anxiété devint générale à bord, car c'est toujours sur les attérages que les croiseurs anglais attendaient les prises qui cherchaient à se glisser dans le port.
Pour moi, je l'avouerai, je pressentais presque avec regret le moment où nous devions toucher au terme de notre voyage; je me trouvais si bien à bord! Les dangers mêmes de notre traversée n'offraient qu'un attrait de plus à ma jeune imagination, amoureuse d'aventures et d'émotions. Cette vie incertaine de corsaire, toujours assaisonnée par le désir d'échapper avec une riche cargaison à un ennemi sans cesse excité à ressaisir sa proie, me plaisait beaucoup plus que le calme d'une existence sûre à terre, entre des parens qui préviennent tous vos besoins et des amis qui flattent tous vos goûts. Et puis Rosalie était là près de moi à chaque heure du jour. Personne ne me disputait le plaisir de l'occuper seule. Toutes les nuits elle partageait, sur le pont, à mes côtés, pendant les heures de quart, mes innocentes joies; jamais je ne m'endormais dans ma cabine sans que mes mains, fatiguées par le travail, ne reposassent dans les siennes, si douces et si caressantes. Ses soins pour moi ressemblaient beaucoup plus à ceux d'une mère ou d'une soeur qu'à ceux d'une amante; mais je sentais de la volupté dans sa tendresse. Je la sentais d'autant plus, cette volupté, que tous mes organes étaient neufs, que mon coeur était naïf. Cette fraîcheur des sentimens de l'adolescence n'est-elle pas mille fois préférable à l'impétuosité avec laquelle, quelques années plus tard, on épuise toutes les jouissances de la jeunesse? C'est à quinze ou seize ans qu'on éprouve tout ce que l'amour a de divin. Passé cet âge, ce n'est qu'une passion ou un délassement.
Une nuit on cria terre: c'était un feu, que l'homme placé au bossoir venait de découvrir. Tout le monde s'assembla derrière; les uns disaient que c'était le phare de Scylly; les autres que ce ne pouvait être que celui du cap Lézard, et les derniers enfin, que c'était la tour d'Ouessant. L'équipage et le capitaine Bon-Bord, un peu dégrisé, semblèrent demander mon avis. Flatté de l'espèce de condescendance que je croyais remarquer dans leurs regards bienveillans, je me hasardai à dire solennellement mon opinion.
«Hier j'ai obtenu une latitude par la hauteur méridienne à l'instant où le soleil s'est montré à midi et a éclairé, pendant quelques minutes, l'horizon. Or, comme nous avons toujours couru à l'Est depuis ce temps, je conclus, d'après la latitude observée, que le feu à vue par babord à nous, ne peut être que celui du cap Lézard.»
Chacun fut de mon avis, par cela peut-être que j'étais le seul qui pût soutenir mon opinion par quelque raison bonne ou mauvaise.
Maintenant quelle route ferons-nous, demanda Ivon, pour attérir avec des vents de Nord sur quelque endroit bien mauvais de la côte de France? Moi je suis pilote des mauvais parages.
--Mais il faut gouverner au Sud du compas à peu près.
--Et pourquoi, s'écria Bon-Bord, choisir les parages les plus dangereux?
--Parce qu'il y a toujours moins de croiseurs là où il fait mauvais _que là où ce qu'il_ fait bon.
L'opinion d'Ivon prévalut. Dans les circonstances épineuses, les hommes dont les résolutions sont vives et promptes ont toujours raison. Nous orientâmes vent arrière, laissant les feux du cap Lézard se perdre dans l'obscurité de la nuit et scintiller sur les lames qui nous poussaient, comme avec une sorte de bienveillance, vers les côtes de la France. Je dis ici avec bienveillance, car l'habitude des marins est d'animer tout ce qui se passe autour d'eux. Ainsi la mer leur semble bonne ou maligne, le vent caressant ou mal intentionné, selon que la mer les pousse ou les menace, selon que la brise les favorise ou les contrarie.
Je ne pourrais bien dire ici l'impression que la vue de ces phares étincelans que nous quittions, avait produite sur moi. Ces tours à feu, allumées sur un bout de terre au milieu des vagues, pour guider pendant la nuit les navires battus par les vents et les flots, me remplissaient l'âme de quelque chose de poétique et sublime, que je ne saurais bien exprimer. Il faut avoir navigué pour sentir certaines émotions dont on se doute à peine à terre, où les objets sont si différens de toutes les choses au milieu desquelles existent les marins. Tous nous savions que les feux que nous voyions briller appartenaient à une terre ennemie; mais nous aimions à les voir, parce qu'ils nous indiquaient que là il y avait des hommes, des femmes et de la civilisation enfin, et que nous allions peut-être quitter l'aspect sauvage de la mer, pour nous retrouver, après bien des dangers, au milieu des nôtres et au sein de l'abondance que promet aux marins la terre de la patrie.
De quelle anxiété n'est-on pas cependant tourmenté, lorsqu'en temps de guerre on cherche sur les attérages à mettre au port le navire qui vous est confié, et qui porte quelquefois toute la fortune que vous avez conquise! Tout vous semble ennemi dans ces momens de crainte et de si frêle espérance; la moindre barque devient un vaisseau de ligne; la plus petite variation de brise paraît vous menacer d'un vent contraire ou d'une tempête effroyable. A la plus simple contrariété on se désespère: on trouve à peine le sang-froid nécessaire pour commander la manoeuvre qui, au large, vous est la plus familière. C'est un port qu'il faut aux corsaires qui attérissent, pour qu'ils retrouvent leur gaité et leur insouciante philosophie. On sent presque, dans ces momens d'anxiété, à l'approche du but, que la fortune les gâterait s'ils étaient toujours réduits à trembler pour ce qu'ils croient posséder.
Un homme à bord soutenait cependant notre courage: c'était Ivon: il ne dormait plus; mais il buvait et fumait toujours. Depuis que nous avions quitté le corsaire, il n'avait pas tiré ses grosses bottes, qui lui couvraient les cuisses. Souvent je l'avais vu visiter et maintenir en état, quatre petits canons que la prise avait sur son gaillard d'arrière. Il avait eu soin aussi de s'assurer de l'existence de quelque barils de poudre qui se trouvaient dans une des soutes de la chambre. Avec cela, disait-il, nous pourrions nous défendre d'une embarcation qui voudrait nous accoster.
L'occasion d'employer les canons qu'Ivon mettait en état ne tarda pas à s'offrir.