Le Négrier, Vol. I Aventures de mer
Chapter 3
Nous filions huit à neuf noeuds, courant toujours sur le navire en vue. Dès que nous l'eûmes approché de manière à découvrir son bois, que nous cachait auparavant la courbure de la mer, il hissa un pavillon américain... Ce n'était pas un ennemi! La consternation se peignit sur tous les visages... «Quel dommage! s'écriait-on, il a des balles de coton dans ses porte-haubans: quelle belle prise ça nous aurait fait!...» Le capitaine, pour répondre au signal du bâtiment ami, ordonna de hisser notre pavillon tricolore. A peine avions-nous arboré cette couleur, que la bannière américaine qui flottait sur le navire chassé, fut amenée et qu'un large pavillon anglais s'éleva sur le couronnement de notre adversaire. Un cri de joie se fit entendre à notre bord. _C'est un Anglais! c'est un Anglais!_ se disait-on du gaillard d'avant au gaillard d'arrière. «Un instant, dit Arnauldault: il a hissé pavillon anglais; il faut lui répondre dignement: frappez-moi à la drisse du pic le _pavillon rouge!_ Et pourquoi? demanda le second. Pour apprendre à ceux qui m'ont pris pour un Jeanfesse que je n'amène jamais, quand on m'a mis dans la nécessité de recommencer à faire mes preuves.« Ces paroles furent prononcées avec une effrayante impression de physionomie, qui n'échappa à personne. Le second s'en retourna encore une fois à son poste, n'osant plus hasarder d'observations. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon du navire.
Chaque lame sur laquelle bondissait notre corsaire, nous rapprochait du bâtiment sur lequel tous les yeux se tenaient fixés. Un coup de canon, parti de ses gaillards, fut le signal d'une manoeuvre à laquelle nous ne nous attendions pas. Les balles de coton que nous distinguions dans ses porte-haubans tombèrent à la mer; une large toile, peinte en jaune, étendue sur sa batterie, disparut, et nous laissa voir une filée de canons sortant de ses flancs larges et élongés. C'était la rangée de dents que nous avait promise Arnaudault. Il n'y avait plus à en douter: c'était une frégate! La stupéfaction se peignit sur tous les traits des hommes les plus impassibles.
Le capitaine qui, quelques minutes auparavant, avait un air inquiet en observant le navire que nous chassions, prit une physionomie calme du moment où il vit décidément à qui nous avions affaire. On eût dit qu'il ne s'agissait pour lui que de parler amicalement à un bâtiment que nous aurions rencontré en mer. Il demanda à l'un de ses fils son porte-voix de combat, et un cigarre qu'il alluma avec une tranquillité que lui seul avait à bord dans ce moment de péril et d'anxiété.
«C'est maintenant qu'il faut en découdre, mes amis, dit-il en s'adressant à l'équipage. Vous avez eu la vue un peu basse, vous l'aurez un peu meilleure en tappant sur ce chien d'Anglais. Parez-vous à faire feu à mon commandement.»
Le second, à ce mot d'avertissement, vint tout étonné, lui demander: Mais, y pensez-vous, capitaine? c'est une frégate!--Tiens, cet autre! répondit Arnaudault, il commence à voir maintenant que c'est une frégate, comme si je ne l'en avais pas prévenu il y a plus de trois heures de temps! _Feu babord!_
Une détonation terrible ébranla tout le corsaire; le pont frémissant sembla crouler sous nos pieds tremblans. La fumée qui sortit de nos flancs, avec la foudre que nous lancions, nous cacha pendant quelques secondes la frégate sur laquelle nous venions de lâcher en grand toute notre volée. Un calme de mort succéda à ce fracas. C'était à la frégate de riposter: elle ne nous fit pas longtemps attendre sa réponse.
Maître Philippe, une demi-minute avant que l'ennemi ne nous ripostât, fit entendre, perché sur le bossoir du vent, un long et lugubre coup de sifflet de silence.... Personne ne bougeait; les têtes étaient hautes et assurées; toutes les bouches muettes et serrées. Arnaudault, les bras croisés et le porte-voix entre les jambes, se tenait assis sur le bastingage d'avant fumant tranquillement son cigarre, et jetant avec indifférence un coup-d'oeil sur les caronades de bas-bord, que les canonniers venaient de charger en quelques secondes.
Tout à coup un bruit de tonnerre nous étourdit: toute la volée de la frégate venait de jaillir avec l'éclat et la vivacité de l'éclair. Nous lui répondons en lui envoyant notre seconde bordée. Mais les boulets et la mitraille qui venaient de traverser notre coque, notre gréement et notre mâture avec un horrible sifflement, avaient fait tomber sur nous une multitude de débris de poulies, d'esparres et de bout de cordage. _Ce n'est encore rien,_ nous criait Arnaudault; _courage, enfans! Feu babord! feu!_ Nous faisions feu de notre mieux, mais la frégate qui courait la même bordée que nous, et que nous approchions encore, nous couvrait à chaque décharge, de flamme, de mitraille et de fumée. La mousqueterie qui pétillait déjà de dessus ses passavents, commençait à nous atteindre et à remplir l'intervalle que les bordées laissaient entr'elles.
Dans la violence du combat, le second vint de l'avant à l'arrière, prévenir Arnaudault qu'un boulet avait entamé notre petit mât de hune.
--Je m'en f..s, répondit Arnaudault; et vous?
--Et moi, capitaine, je m'en contref..s, reprit le second en regagnant son poste. Ce fut la dernière preuve d'impassibilité que donna ce malheureux.
Cet officier, qui, avec les autres personnes de l'état-major, avait à se reprocher l'imprudence qu'il avait intéressé le courage du capitaine à commettre, commençait à exprimer tout haut la nécessité où nous étions de virer de bord pour échapper à la frégate qui cherchait, en pointant bas, à nous couler à fond. Déjà l'équipage murmurait contre l'obstination du capitaine. _Virons de bord! virons de bord!_ criait-on de devant à Arnaudault; mais celui-ci ne répondait à ces conseils, qu'en descendant de son bastingage pour parcourir la batterie, et menacer de faire sauter la cervelle au premier chef de pièce qui ralentirait le feu. Un des boulets de la frégate, pointé sur le gaillard d'avant, enleva du bossoir le brave Philippe et un des fils du capitaine, placé à côté du maître d'équipage. Le spectacle de ces deux infortunés tombant à l'eau, coupés en deux du même coup, n'arracha aucune marque de douleur à Arnaudault; mais ses lèvres contractées mâchaient plus violemment le bout de cigarre qu'il tenait encore entre les dents. Un regard terrible qu'il lança à la dérobée, sur le second, indiqua seul tout ce que souffrait son âme impétueuse et son coeur de père.
Notre position, sous la batterie sans cesse tonnante de la frégate, n'était plus tenable. A chaque décharge de l'ennemi, cinq à six de nos hommes tombaient sur notre pont déjà encombré de morts et de blessés. Le découragement commençait à s'emparer de notre équipage, qui voyait et l'imprudence et l'inutilité de notre résistance.
«C'est le second, murmurait-on, qui a forcé le capitaine à accoster cette frégate. Il est temps de virer de bord. Capitaine, virons de bord!»
L'infortuné second, objet des récriminations presque unanimes, se décida à expier sa faute et à aller demander lui-même au capitaine à prendre chasse pour fuir l'ennemi. Il s'avance derrière (je me rappelle encore son attitude pénible); mais, ne voulant pas avoir l'air de supplier celui dont il voulait cependant obtenir un pardon, il eut l'air de conseiller seulement à Arnaudault la manoeuvre qu'il croyait convenable d'exécuter pour sauver le corsaire. Il se trompait encore en croyant avoir affaire à un homme qui pourrait se contenter du demi-aveu d'une erreur. On rendrait difficilement le ton avec lequel le capitaine reçut ce pauvre diable.
--Quand je vous aurai fait tuer avec la moitié de l'équipage, qui a écouté vos crâneries plutôt que ma prudence, je ferai ce que bon me semblera, et je revirerai de bord, si cela me convient; mais jusque là, _tâteur de cotes dures,_ croyez-moi, restez à votre poste et gardez-vous bien de passer encore derrière pour me donner des avis que je ne vous demande pas.
Le second ne sut qu'obéir à l'ordre impérieux de son chef. Mais en se rendant sur l'avant, il put remarquer l'irritation que sa présence excitait dans tout l'équipage. Des interpellations violentes accueillent cet officier, dans lequel chacun voyait la cause de la perte probable du corsaire. _A bas le second!_ s'écriait-on de toutes parts. _Virons de bord! virons de bord!_ Pressé par cette situation, qui devenait intolérable pour lui, il se rend encore auprès du capitaine pour vaincre son inflexibilité. Mais cette fois-là l'infortuné second avait perdu son ton d'assurance: ce n'était plus qu'un suppliant qui s'offrait comme une victime expiatoire à celui dont pouvait encore dépendre le salut commun.
--Je vous avais défendu de passer derrière, lui dit Arnaudault, et vous voilà encore! Est-ce un nouveau conseil que vous avez à me donner?
--Non, capitaine, c'est une prière que j'ai à vous faire.
--Et laquelle?
--Je vous supplie de virer de bord.
Le capitaine, après avoir fait quelques pas sur le gaillard, revient vers le second:
--Virer de bord, et c'est vous qui me suppliez?... Eh bien oui, je consens à virer, mais à une condition...
--Laquelle, capitaine? je suis prêt à tout faire pour sauver le corsaire et l'équipage.
--C'est à condition que vous me crierez devant, au porte-voix: _Capitaine, virons de bord! J'en ai assez!_
--J'aime mieux me faire tuer, capitaine, que de consentir à cette honte, répondit le second.
--Comme il vous plaira, répond le capitaine, je ne veux forcer le goût de personne. Et il reprend avec calme sa place accoutumée sur le bastingage.
Les témoins de cette scène si vive, à laquelle le danger de notre position donnait un caractère terrible, repoussèrent par des cris de rage le second, qui revenait désespéré prendre son poste. Il fallut enfin qu'il se soumît à la volonté inexorable du capitaine. Il s'immola. Placé sur le bossoir où maître Philippe et l'un des fils d'Arnaudault avaient été tués, il élève son porte-voix et se dispose à faire au capitaine l'amende honorable qu'il exigeait. Mais à peine avait-il prononcé dans le porte-voix, ces mots qui lui coûtaient tant: _Capitaine, j'en ai assez!_ qu'un paquet de mitraille lui enleva, en ronflant avec fracas, le sommet de la tête. Au mouvement que fit Arnaudault à ce spectacle horrible, on aurait dit qu'il attendait la mort du second pour se décider. Apaisé par cet événement, qu'il croyait peut-être lui être dû comme une justice providentielle, il n'hésita plus à commander de virer de bord. Mais, toujours lui-même, mais toujours froid, malgré l'imminence du péril, il nous fit entendre l'ordre de _pare-à-virer_ avec cette assurance dédaigneuse que nous respections en lui. Personne, comme on doit le penser, ne fit attendre sa coopération, pour exécuter la manoeuvre ordonnée. Au commandement d'_adieu-vat_, le corsaire, aidé par le mouvement de la barre poussée sous le vent, se rangea au vent en faisant battre en ralingue toutes ses voiles criblées de boulets et de balles; mais par l'effet de cette prompte évolution, il présenta sa poupe au travers de l'ennemi qui, profitant d'une telle position, nous enfila de l'arrière à l'avant, de toute sa volée de tribord. Cette volée, reçue quand nous combattions encore presque côte à côte avec la frégate, sans espoir de salut, nous aurait consternés; mais essuyée en fuyant, elle ne fit seulement pas baisser la tête aux moins intrépides de nos gens. Nous étions à peu près sûrs de nous tirer d'affaire; les périls ne nous paraissaient plus rien, tant les marins sont loin de se livrer au désespoir, pour peu qu'ils entrevoient un seul moyen de salut. Le plus près du vent était la marche du corsaire, qui revirait de bord avec la vélocité et la promptitude d'un lougre. Forcée d'envoyer vent-devant comme nous, pour nous poursuivre d'aussi près que possible, la frégate, reversant ses voiles moins vite que notre brick, perdait aussi beaucoup plus que nous, dans chacune de ces évolutions rapides que notre capitaine nous faisait répéter à peu près toutes les dix ou quinze minutes. En courant ainsi de petites bordées contre la direction du vent, nous parvînmes bientôt à nous mettre hors de la portée des canons que l'ennemi faisait toujours ronfler sur notre brick. Mais à chaque revirement de bord, une volée nous était lancée impitoyablement, au moment où nous présentions notre arrière à la frégate. Notre manoeuvre fut si prompte, si bien entendue, et la brise nous favorisa tellement, qu'en deux heures de temps nous réussîmes enfin à nous éloigner assez de notre formidable adversaire, pour n'avoir plus à redouter ses coups. La nuit, avec ses gros nuages et sa favorable obscurité, vint nous dérober au danger d'une poursuite obstinée. Tous les feux furent cachés soigneusement à notre bord, pour ne pas offrir à notre inexorable ennemi l'indice de notre position et la trace de la fausse route que nous suivions dans l'ombre pour échapper entièrement à la chasse qu'il nous donnait encore. Qu'on se représente une centaine de matelots, marchant pour manoeuvrer dans les ténèbres, sur les cadavres, et au milieu du sang qui couvrait notre pont, et on n'aura encore qu'une faible idée de notre situation, quelques heures après le combat que nous venions de livrer à la frégate anglaise.
La nuit fut employée à réparer, tant bien que mal, les avaries que le feu de l'ennemi nous avait fait éprouver. Pour prévenir les effets de la joie que le bonheur d'être échappés à notre perte, aurait causée à nos hommes, les officiers répandirent sur le pont, l'eau-de-vie mêlée de poudre, que, pendant l'action, on avait distribuée à l'équipage, pour l'animer au combat. Les matelots, que l'ivresse, puisée dans ce breuvage brûlant, avait rendus furieux, voulurent s'emparer, de vive force, de la cambuse où étaient placées nos provisions liquides. Il fallut encore défendre cette partie du navire, contre leur délire; et ce ne fut qu'après un long combat entre nous, que les plus ivrognes s'endormirent couchés côte à côte avec les morts que nous n'avions pas eu le temps de jeter à la mer. Les marins les moins ivres travaillaient à repasser un petit mât de hune, à la place de celui qu'un boulet avait endommagé pendant l'action.
L'entrevue du capitaine avec celui de ses fils que la mort avait épargné, fut courte, mais affreuse. Ce jeune homme, après le combat, vint embrasser son père, qui le premier prit la parole pour lui dire seulement ces mots: «Ton frère s'est fait tuer comme je l'entendais.»
--Oui, il est mort bravement, répondit le jeune homme en sanglottant et en retenant les larmes qui lui remplissaient les yeux.
--Aurais-tu mieux aimé que ce fut moi?
--Oh! non, mon père... Mais c'était mon frère, c'était le seul....
--Eh bien! pourquoi pleurer? Crois-tu que le boulet qui l'a enlevé ne m'ait rien déchiré là dedans? Tiens vois!
Et en prononçant ces mots le malheureux Arnaudault se déchirait encore la poitrine du bout de ses doigts agacés. Son fils consterné dévora ses larmes et n'osa plus parler de son frère.
Le jour nous trouva réparant encore du mieux possible notre navire, bouchant nos trous de boulet et faisant jouer nos pompes. Notre mât de hune de rechange allait être guindé, lorsqu'un petit trois-mâts, que l'obscurité nous avait empêchés de voir tout près de nous, passa, au lever du soleil, à nous _ranger à l'honneur_. Il nous hêla en anglais, en nous demandant notre longitude. Il nous eut bientôt dépassés: dans l'état où nous trouvions, il nous aurait été impossible, malgré notre marche supérieure, de lui donner chasse, s'il avait continué sa route.
«Hissez-moi, dit Arnaudault, un pavillon anglais en berne, et parez-moi quelques pièces de canon de l'arrière avec double charge, pour apprendre à ce paria, qui vient nous accoster, quelle est notre longitude.
A la vue d'un pavillon hissé en signe de détresse par un navire à moitié démâté, le petit trois-mâts vira de bord et courut sur nous, ne supposant sans doute pas qu'un bâtiment endommagé comme nous l'étions, pût avoir des projets hostiles. Douze à quinze de nos hommes se promenaient sur le pont: les autres s'étaient cachés, pour ne pas faire soupçonner la force de notre équipage au bâtiment qui nous approchait avec confiance. Rendu à demi-portée de pistolet, le capitaine anglais nous demande: _De quoi avez-vous besoin?_
--De ton navire, lui crie Arnaudault. Deux coups de canonades chargées à mitraille accompagnèrent cette réponse. Le trois-mâts amena en criant qu'il se rendait; et, pour être plus sûrs de notre prise, nous l'amarinâmes en l'abordant de bout en bout, et en nous accouplant pour ainsi dire avec elle.
Il fallut composer un équipage pour notre nouvelle capture: elle était chargée de coton. Son malencontreux capitaine, en venant à bord, laissa voir au capitaine de prise qui était désigné pour le remplacer, une montre assez belle. Pourquoi cette montre? lui demanda celui-ci en anglais.
--Mais pour voir l'heure.
--Oh! à bord on te dira l'heure sans montre, lui répondit le capitaine de prise; et le bijou passa du gousset du capitaine ennemi dans celui de l'officier du corsaire.
Je grillais d'aller à bord de la prise, malgré la haine que m'inspirait l'homme à qui son commandement allait être confié, et qui se trouvait justement être celui qui, au départ du _Sans-Façon_, m'avait recommandé pour le mal de mer, au brave maître Philippe. Mais j'avais mes raisons pour désirer de ne plus rester à bord du corsaire.
Le petit _Jacques_, le novice féminin avec lequel j'avais fait connaissance, cherchait tous les moyens de fuir son capitaine d'armes, dont la surveillance lui était devenue incommode et la tyrannie insupportable. Jacques m'avait confié l'intention où il était de se cacher à bord du premier navire que nous prendrions, et qui pourrait lui offrir l'espoir de gagner terre le plus tôt possible. Il était convenu entre nous que, de mon côté, je ferais tous mes efforts pour aller à bord de la première prise où Jacques parviendrait à se glisser. Persuadé qu'il n'aurait pas manqué de se fourrer dans la calle ou la chambre du trois-mats que nous avions le long du bord, je me déterminai à risquer la balle. Je passe sur le gaillard d'arrière, le bonnet à la main, et m'adressant à Arnaudault, je lui dis, avec assurance:
«Mon capitaine, j'ai envie de faire mon chemin. Voilà une prise, je sais réduire une route sur le quartier et pointer la carte. Je voudrais, si c'est un effet de votre bonté, obtenir la permission de me distinguer en me rendant utile à bord du navire que nous venons d'amariner.»
Arnaudault, sans me répondre, demande à son fils un routier, et une grande carte étendue sur la table de la chambre; la carte lui est apportée: il la déploie sur le capot. «Voilà où nous sommes, me dit-il en me montrant un point marqué au crayon sur le papier déroulé devant moi et en me mettant un compas dans les mains. Quelle route ferais-tu pour attérir sur Ouessant?»
Avant de répondre à cette brusque question, que je tremblais de résoudre gauchement, je pose mes deux pointes de compas, l'une sur le point marqué par le capitaine, et l'autre sur Ouessant:--_Le Nord-Est quart d'Est_, capitaine, sans compter la variation qui est de deux bons quarts Nord-Ouest.
--Sans compter la variation, dis-tu?
--Oui, sans compter la variation, mon capitaine.
--Tu en sais plus, le diable m'emporte, que le capitaine de prise que je te donne là. Allons, puisque tu le veux, _joufflu_, saute-moi à bord de ce trois-mâts, et que le bon Dieu ou l'enfer vous conduise tous, pourvu que vous mettiez ce joli _ship_ à bon port. Je te fais lieutenant de la prise, et que je n'entende plus parler de toi!» Mes préparatifs ne furent pas longs: Arnaudault me donna une petite tappe sur la tête en signe de bienveillance et en répétant le pronostic du pauvre maître Philippe: _Ce petit Fil-à-Voile_ finira par faire quelque jour peut-être _un bon petit bougre_.
La prise, équipée de douze de nos hommes, non compris le capitaine, un gros matelot bas-breton, qui devait servir de second, et moi, devenu la troisième personne du bord, se sépara du corsaire. Arnaudault, monté sur le dôme de la chambre, nous commanda, au porte-voix, de faire de la toile et de bien veiller autour de nous. Le corsaire reprit sa bordée sous ses basses-voiles. Notre nouveau capitaine, dont le nom de course était _Bon-Bord_, voulut demander au capitaine Arnaudault ses dernières instructions:
--_Va-t-en te faire f....., et ne te soûle pas, ivrogne_, lui répondit d'une voix de tonnerre le capitaine du _Sans-Façon_. Ce furent les dernières paroles que nous adressa cet intrépide marin, dont la voix retentissait encore sur les vagues qui allaient nous séparer de lui. Le _Sans-Façon_ disparut bientôt à nos regards dans le creux des lames qu'il faisait blanchir en se traînant péniblement comme estropié, au milieu d'elles. Mon premier soin, après avoir satisfait aux devoirs les plus pressés de mon nouveau poste sur la prise, fut de visiter le navire, pour m'assurer de la présence à bord de mon ami petit Jacques. Je tremblais que ce joli petit être, à qui je m'étais déjà attaché sans trop encore savoir pourquoi, n'eût pu remplir la parole que nous nous étions donnée de nous réunir sur le premier navire capturé. Moi j'avais si heureusement réussi à quitter le corsaire! Mais petit Jacques aura-t-il eu le même bonheur? Son maudit capitaine d'armes ne l'aurait-il pas empêché de réaliser un dessein qu'il aura peut-être soupçonné? Telles étaient les idées qui m'assiégeaient en foule, et mon coeur, qui n'avait pas battu de peur à l'approche du combat et sous le sifflement de la mitraille, palpitait avec force et de manière à me faire défaillir. Je cherche dans la chambre, les cabines, le logement de l'équipage. Rien! Je m'insinue dans la calle entre les balles de coton: rien encore; j'étais désespéré...... Le capitaine _Bon-Bord_ m'appelle pour dîner, des restes du déjeuner que nous n'avions pas laissé le temps au capitaine anglais d'achever. J'essaie de manger: je ne sais que rêver, et déjà, sans trop me douter de ce que c'était qu'une femme, je commençais à les maudire toutes; car, à la place de Jacques, je sentais que rien ne m'aurait empêché de me cacher à bord de la prise.
Les impressions les plus pénibles glissent vite sur le coeur d'un enfant de quinze à seize ans. Je me consolais un peu de l'absence de Jacques, en m'enivrant du plaisir d'être devenu quelque chose dans ma première croisière, et de pouvoir me dire et me répéter que je me trouvais la _troisième personne du bord_ sur le navire le _Back-House_.
Le matelot Ivon, devenu second de la prise, ce gros Bas-Breton dont j'ai déjà parlé, me prit avec lui pour faire le quart. C'était une espèce d'homme aussi large qu'il était haut, un homme carré enfin, un de ces êtres qui semblent nés sur la côte de Bretagne pour barboter dans la mer au sortir du berceau; mais c'était aussi une de ces fortes créations physiquement complètes, qui sentent le besoin de protéger quelque chose de plus faible qu'elles, et qui semblent faites pour s'attacher à celui chez lequel elles devinent plus d'esprit et moins de force matérielle que chez elles.
Ivon me prit dès la première nuit de quart sous son égide, en raison de ma faiblesse même, et dans la suite, comme on va le voir, il me protégea de toute la largeur de son corps. Il y a de ces hommes qui ne savent offrir à ceux qu'ils aiment, que ce qu'ils ont de plus qu'eux en force; mais aussi qui leur offrent, sans réserve, toute leur force.
Mais, dans cette première nuit de quart, je fus bien autrement favorisé de la fortune. Je n'avais encore rencontré qu'une protection; il m'était réservé de retrouver quelque chose de plus précieux encore.