Le Négrier, Vol. I Aventures de mer
Chapter 2
Le corsaire, pendant la grotesque cérémonie de mon installation, avait fait de la voile; il courait dans la direction que j'avais assez vaguement indiquée. Bientôt on aperçut de dessus le pont le bâtiment chassé. C'est _une lettre de marque_, disaient les uns; c'est un _gros ship_ qui court comme nous, disaient les autres. Tant mieux, fredonnait maître Philippe, sur l'air de _Coeurs sensibles, coeurs fidèles_, et en se donnant des grâces:
»Tant plus grosse est une prise, »Comm' tant plus gras est le lard, »Et tant plus forte est la part, »Et tant plus forte est la part.»
Dès que le capitaine jugea que nous gagnions le navire aperçu, il ordonna le branle-bas général de combat.
A ce commandement, tout le monde se trouva, comme par enchantement, à son poste. Le capitaine d'armes distribua les pistolets, les haches d'abordage et les poignards. Les mèches allumées furent piquées dans le pont, près des caronades, chargées jusqu'à la gueule. Les grappins d'abordage montèrent avec leurs lourdes chaînes au haut des vergues. La joie brillait dans les yeux épanouis des matelots. Le capitaine seul paraissait hésiter un peu à s'approcher du navire sur lequel il tenait sa longue-vue braquée. Un groupe de lieutenans et de capitaines de prise, placé derrière, semblait, en chuchotant, critiquer la manoeuvre, prudente que nous faisions. Arnandault, ayant consulté son second, se décida pourtant à faire hisser le pavillon anglais à la corne, pour tromper l'ennemi qui, de son côté, arbora la même couleur. _Silence!_ s'écria le capitaine à cette vue: _Tout le monde à plat sur le pont!_ Nous n'étions plus qu'à une portée de pistolet du navire: alors sautant sur le bastingage, Arnaudault crie au capitaine anglais, dans un large porte-voix, d'où sa voix sort comme un coup de canon: _Amène, brigand! ou je te coule!_ Au même instant nos sabords, que nous avions masqués avec une ceinture de toile peinte, se découvrent: nos cent cinquante bandits, couchés à plat ventre, se dressent le poignard à la bouche, le pistolet au poing. Notre volée part en même temps que celle de l'ennemi, qui laisse arriver à plat, enveloppé comme nous dans un nuage de feu et de fumée. _A l'abordage, à l'abordage, enfans!_ hurle notre capitaine; et une escouade de matelots saute sur l'avant, pour remplacer la première escouade, qui se disposait, une minute auparavant, à grimper à bord de l'ennemi, et que la mitraille a déjà balayée. Dans un instant les nôtres tombent à bord de la prise, courant le long de notre beaupré, ou se laissant glisser sur le pont de l'anglais, du bout des manoeuvres amarrées à l'extrémité de nos vergues croisées avec celles du navire abordé. Le sang coule sous les poignards, ruisselle dans les dallots et va rougir les bords du navire. Malgré le carnage que nous faisions à bord de la prise, son pavillon n'était pas amené. _Allons, Fil-à-Voile_, me dit Arnaudault, et il me montrait le yacht[3] anglais. Je comprends la pensée du capitaine: je saute à bord de l'ennemi comme un écureuil; quelques balles sifflent à mes oreilles, je secoue la tête, et me voilà au bout de la drisse, crochant le pavillon anglais, dont je m'enveloppe pour revenir à bord. La prise était à nous. Un triple hourra, poussé vers le ciel par tout notre équipage couvert de poudre et de chairs ensanglantées, fut le _Te Deum_ de notre victoire.
[Note 3: C'est le nom que les matelots français donnent au pavillon anglais.]
Ce n'est pas sans pertes que deux équipages se hachent pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure d'abordage. Vingt-trois hommes avaient péri de notre côté. Le pont du navire capturé était couvert de cadavres. C'était un trois-mâts armé en guerre et en marchandises, qui se rendait de Calcutta à Londres, chargé d'indigo et de salpêtre.
Cinq barils de piastres avaient été trouvés dans la chambre du capitaine anglais. On les plaça sur notre gaillard d'arrière, comme le trophée de notre triomphe.
Assis sur un de ces barils, les bras croisés sur sa poitrine velue et à moitié découverte, Arnaudault nous adressa ces mots, en daignant à peine lever les yeux sur l'équipage qui l'entourait:
«Enfans, vous vous êtes amoureusement tappés: c'est bien, mais ce n'est pas encore tout. Voilà des piastres qui sont à nous, et chacun va recevoir sa ration d'argent. Mais il faut auparavant jeter nos morts à la mer; car c'est à ceux de nos gens qui se sont fait casser la figure que nous devons tout cela. Attrape à jeter les trépassés par-dessus le bord, avec les honneurs de la guerre.»
Des murmures se firent entendre parmi les matelots, dont les yeux flamboyans restaient fixés sur les barils.
«Eh bien! dit Arnaudault, est-ce qu'il y aurait des mutins à mon bord? Au surplus, s'il y en a, ils n'ont pas besoin de tant se gêner avec moi. Que celui qui n'est pas le plus content s'avance, et peut-être trouverons-nous moyen de lui faire sa petite affaire.» Et, en prononçant cette dernière phrase, la main droite du capitaine avait déjà fait claquer le chien d'un pistolet d'arçon. Personne ne répliqua, et ces corsaires, qui, quelques minutes auparavant, allaient se faire tuer de si bon coeur, reculèrent devant la froide menace d'un seul homme. Mais quel homme!
Pour remplir les ordres du capitaine, les novices se mirent à _fauberder_ le pont encore tout marbré de sang. On prit ensuite les morts un à un. Le maître charpentier, le chapeau bas, faisait semblant de lire, dans un vieux livre qui ne ressemblait pas mal à un _Cinq Codes_, la prière des morts, pour chacun des cadavres que l'on faisait glisser à la mer sur une longue planche. Un officier, tué dans le combat, fut empaqueté, par distinction pour son grade, dans un pavillon tricolore. On le jeta par-dessus le bord, après lui avoir amarré un boulet de 12 aux pieds, et après avoir fourré des pierres à lest dans ses vêtemens. «Ménagez ces cailloux, dit le second à ceux qui en garnissaient l'emballage des morts: _il faut en garder pour tout le monde_.»
Cette prévoyance ne devait pas lui être inutile. Quatre jours après il fut jeté lui-même à la mer, et les pierres à lest ne lui manquèrent pas.
Cette prompte inhumation faite, on nous donna double ration. Un canonnier, dont le bras avait été enlevé par un boulet, voulut, avant d'être amputé, recevoir sa part d'eau-de-vie, pour ne pas perdre, disait-il, ses droits après avoir perdu une partie de son individu.
«Maintenant, à nous, cria Arnaudault. Tout l'équipage à l'ordre! et aux piastres! L'écrivain va lire le nombre de parts de chacun: la part des morts sera mise de côté pour leur famille, s'ils en ont, et après avoir défoncé et compté les barils un à un, chacun touchera son compte. Philippe, fais faire silence.» Le sifflet du maître fit entendre ses sons aigus au milieu du tumulte: tout le monde se tut, et l'écrivain, au sein du plus grand recueillement, commença l'appel de nos hommes. A chacun des noms des matelots tués, l'équipage interrompait l'écrivain, pour répondre, presque en riant: _Passé du bord du diable!_
Les piastres sorties de chaque baril furent comptées et partagées scrupuleusement. Le capitaine, avec ses douze parts, était assis sur un monceau de pièces d'argent. Quand vint mon tour (c'était le dernier) on me compta la demi-part qui me revenait en qualité de mousse. «Tiens, _Fil-à-Voile_, me dit le capitaine en me jetant une large poignée d'argent à la tête: _tu t'es bien patiné, j'augmente ta ration_.» La répartition faite, les matelots se mirent à jouer leur butin aux dés; on s'achetait la ration de vin et d'eau-de-vie; chaque quart de vin se vendait dix, vingt francs; chaque boujaron d'eau-de-vie, autant.
La nuit, nous éprouvâmes un coup de vent, en cape sous le grand hunier. Nos prisonniers anglais se promenaient pêle-mêle avec nous sur le pont, l'air abattu, l'oeil morne; ils étaient nombreux, mais on ne les craignait pas; car leur stupéfaction était au moins égale à l'insouciance des corsaires. A leur place, des matelots français ne seraient pas restés prisonniers deux heures, sans chercher à enlever le navire.
Le soir même du jour qui suivit notre combat avec le trois-mâts anglais, nos matelots, pendant le coup de vent, étaient assis à l'abri des pavois, avec autant de tranquillité que s'ils s'étaient trouvés au cabaret. Les uns, blessés dans l'affaire, se traînant sur le pont, la jambe entortillée de linge ou le bras en écharpe, chantaient ces complaintes de gaillard-d'avant, rauques comme le bruit des flots, monotones comme le mugissement des raffales qui hurlaient dans la mâture et le gréement; les autres racontaient ces contes dont les marins de quart bercent leur ennui, pendant leurs longues heures de veille. Enfant comme je l'étais alors, je me plaisais à entendre ces vieilles histoires de la mer, tout empreintes du caractère de leurs auteurs et de leur bizarre imagination. C'est par l'effet qu'elles produisaient, pour la première fois, sur moi, que je les juge aujourd'hui. Pour un vieux marin, les moeurs des hommes de mer n'ont plus rien d'étrange; mais pour un passager, par exemple, elles offrent quelque chose d'original et de neuf, que, jusqu'ici, aucun écrivain n'a su bien rendre. C'est en rappelant ici la première impression que me firent éprouver les usages du bord, que j'essaierai de retracer, de temps à autre, ces habitudes étranges. Rien ne m'étonna plus, entr'autres choses, que la manière dont les matelots relevaient le quart.
La moitié de l'équipage est toujours de garde sur le pont; c'est ce qu'on, nomme courir _la grande bordée_. Deux matelots n'ont qu'un hamac, et lorsque l'un d'eux est couché, celui avec lequel il est _amateloté_, et qu'il nomme spécialement son _matelot_, se promène sur le pont. Les quarts se relèvent de midi à six heures, de six heures à minuit, de minuit à quatre heures du matin, de quatre heures à huit, et de huit heures enfin au midi du jour suivant. La cloche tinte chaque demi-heure, et un sablier de trente minutes, fixé dans l'habitacle, et surveillé par le pilotin ou les timonniers, indique le moment où les hommes placés devant doivent _piquer_ l'heure, en frappant le marteau sur le rebord intérieur de la cloche. Cet amatelotage des marins entr'eux, cette camaraderie de hamac, établissent une espèce de solidarité de personnes et une communauté d'intérêts et de biens entre chaque homme et son matelot.
Quand un marin monte au quart pour relever son _matelot_, celui-ci lui passe la capote sous laquelle il a veillé, et le chapeau de toile goudronnée qui a abrité sa tête pendant la durée de son service sur le pont; il n'est pas jusqu'au tabac qu'il a commencé à mâcher, qui ne passe, pour être pressuré entièrement, dans la bouche du _matelot_ qui prend le quart. Rien n'est plus étrange que d'entendre, à chaque relèvement de bordée, les plaintes de celui qui s'habille, contre celui qui va se coucher, et qui toujours est accusé d'être un _mauvais chiqueur_. Souvent on s'en rapporte au jugement du maître de quart, pour qu'il s'assure, en pressurant lui-même la chique litigieuse, de la manière abusive dont le _matelot_ du plaignant, a _suppé_ le tabac mis en commun. Ces détails soulèveront le coeur des hommes délicats et des petites maîtresses; mais ils sont vrais et ils doivent être connus.
Les contes des gens de mer roulent ordinairement sur des aventures gigantesques, sur des coups de main hardis, des privations: le narrateur entremêle à ces antiques fables du bord, des plaisanteries qui lui sont propres et des mots d'un cynisme à part, et qui étincellent souvent d'esprit, mais de cet esprit qui ne peut être senti que par ceux qui connaissent les habitudes de la profession. La peinture des douceurs de la vie n'occupe qu'une place très-circonscrite dans ces récits: c'est à _l'abri d'une bonne bouteille de vin et mouillés à quatre amarres_ dans un cabaret que ces hommes placent la félicité suprême; une auberge est le théâtre de leurs illusions, le palais de leurs féeries: c'est pour eux enfin le paradis terrestre. Ils ne s'en figurent pas d'autre, parce que leur imagination ne peut guère aller au delà des plaisirs qui leur sont propres.
Le conteur commence ordinairement sa narration, en criant _cric!_ Les auditeurs répondent _crac!_ Et l'orateur reprend: _un tonnerre dans ton lit; une jeune fille dans mon hamac!_ Formule qui, sous un emblème philosophique, signifie peut-être dans leur pensée, qu'un hamac peut être l'asile du bonheur qu'on ne trouve pas toujours à terre, dans un bon lit.
Les histoires des matelots me ravisaient: un joli petit novice, que le capitaine d'armes du corsaire avait embarqué à bord, se plaisait, malgré les représentations de son protecteur, à se mettre à coté de moi, pendant que l'on disait des contes. La voix douce du novice, ses mains blanches et délicates, m'avaient fait supposer déjà qu'il pouvait y avoir quelque chose d'extraordinaire dans son séjour à bord. Amateloté avec le capitaine d'armes, il faisait rarement son quart, et son protecteur obtenait facilement du maître d'équipage l'indulgence qui lui était nécessaire pour faire pardonner au protégé cet oubli de la règle commune du bord. Un matin, où les grands yeux noirs de petit Jacques se réveillaient avec le jour, je lui demandai, avec toute la naïveté de mon âge:
«Dis-moi donc, petit Jacques, pourquoi je ne t'ai pas vu sur le pont quand nous avons abordé le trois-mâts?
--Ah! c'est que le capitaine d'armes m'avait placé à la soute aux poudres.
--Tu avais donc peur?
--Je n'étais pas trop rassuré.»
Mon intention étant d'engager, avec petit Jacques, une conversation dans laquelle l'emploi de quelques mots familiers aux femmes, pût trahir un déguisement que je soupçonnais, je continuai ainsi:
«Est-ce que tu serais aussi peu brave que tu m'as semblé fainéant?
--Pour brave, je ne me vante pas de l'être; mais _fainéante_....
--Ah! je t'y prends encore une fois: tu as dit _fainéante!_
--Non, j'ai dit _fainéant!_!
Comme tu rougis!..... Pourquoi donc te trompes-tu toujours ainsi, et parles-tu comme si tu étais une petite fille!.... L'autre jour encore, quand nous parlions ensemble de je ne me rappelle pas quoi, il t'est échappé de me répondre: _non, je ne la suis pas!_
--Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? me dit mon interlocuteur, tout décontenancé.
--Cela prouve que tu n'es pas un garçon!
--Enfant que tu es! Quelle idée!...
--Je te parie que tu es une femme, et je m'en rapporte à maître Philippe qui vient, et à qui j'ai dit déjà....
--Au nom du ciel, tais-toi, malheureux.... Si tu savais combien je souffre...? Tu viens de découvrir un stratagème qui, s'il était connu, m'exposerait à devenir la risée de tous ces hommes qui me font peur... Je suis... je suis la femme du capitaine d'armes... Pour le suivre, il a fallu me faire passer pour son parent, pour son cousin. Que sais-je, moi!.. Tu sauras tout; mais tu me promets bien de ne pas trahir la confiance que j'ai mise en toi? Tu m'as toujours paru mieux élevé que ces matelots, au milieu desquels je vis pour mon malheur. Tu te tairas, n'est-ce pas, mon ami?... Tu ne voudras pas me perdre tout-à-fait?...»
Des larmes apparemment roulaient dans mes yeux comme dans les siens, car elle passa doucement sur ma figure, la main dont elle venait de se presser les paupières. Je promis tout. Mais petit Jacques me recommanda bien d'éviter les conversations que nous avions ensemble, et qui avaient commencé à piquer la jalousie de _son mari_. Je me rappelai, en effet, que le capitaine d'armes m'avait souvent menacé de me donner quelques tappes, pour me punir des torts que j'étais bien en peine de deviner. Les aveux de petit Jacques venaient de m'expliquer la haine du capitaine d'armes pour moi. Je compris la nécessité d'être prudent pour mon petit camarade et pour moi.
2.
LA CROISIÈRE.
Acalmie.--Combats.--Amours.--Le capitaine Bon-Bord.--Le matelot Ivon.--Histoire de petit Jacques.--Prise d'un navire anglais.--Son explosion.--Tisozon.--L'ile de Bas.
Après avoir essuyé quelques heures de cape, reçu plusieurs coups de mer, nous éprouvâmes ce qu'on appelle une _acalmie_, un de ces momens de transition entre la tempête qui expire et le beau temps qui veut revenir. Pendant la violence de la bourrasque, un brick, fuyant vent arrière à mâts et à cordes, au risque de s'engloutir sous chacune des lames qui le poursuivaient, avait passé près de nous, enveloppé dans le nuage de molécules d'eau que l'effort du vent faisait voler comme de la fumée sur les lames blanchissantes; mais la fureur de la tempête nous avait empêchés de tomber sur cette proie qui nous avait échappé dans le désordre des élémens.
Il n'est peut-être pas de position plus pénible à la mer, que celle dans laquelle on se trouve à la suite d'un coup de vent, lorsque le bâtiment, n'étant plus couché par la force de la brise irritée, se voit assailli par de grosses lames qui, se heurtant avec lourdeur, semblent se le disputer comme pour le démolir dans leur choc. Tout se brise, tout craque à bord, et les pièces dont le navire est composé, et les objets d'arrimage qui jouent avec effort. Le gréement fatigue, se détord et se rompt; la mâture reçoit, dans le roulis et le tangage, des secousses horribles qui ébranlent la coque. Le navire, fatigué dans toutes ses parties, devient pour ainsi dire l'objet de la fureur dernière des flots harassés par la tourmente. Il faut qu'une brise s'élève sur le sommet des vagues pour les niveler et rendre à la mer, encore si violemment émue, ce mouvement uniforme qu'a détruit le délire de la tempête.
Un joli frais de Nord-Est ne tarda pas à se faire sentir et à nous permettre de manoeuvrer et de _faire de la toile._ Rien ne peut peindre peut-être le bonheur que répand au milieu de l'équipage, un beau jour succédant à une nuit de mauvais temps et de fatigues. C'est une des plus douces joies des hommes de mer, que de revoir un ciel serein sortant du sein de la tempête qui fuit en grondant et comme irritée d'avoir manqué sa proie.
Nous nous trouvions près des Açores. Le point du capitaine nous indiquait le voisinage de ce petit archipel. La quantité de goëlands et de mauves qui voltigeaient autour de nous, et les nuages qui paraissaient s'amonceler comme pour aller couvrir au loin la terre, auraient suffi, à défaut d'autres indices plus sûrs, pour nous signaler l'approche des parages où nous voulions établir notre croisière. Nous espérions faire, dans ces latitudes, quelques bonnes rencontres. Nous crûmes bientôt avoir trouvé ce que nous cherchions.
Vers le milieu de la journée qui avait suivi notre coup de vent, les hommes placés en vigie au haut des mâts crièrent, _Navire!_
--Où? demanda le capitaine.
--Sous le vent à nous! répondirent les vigies.
Ces mots firent succéder le calme le plus profond au tumulte des conversations particulières, qui vont toujours grand train à bord des navires aussi mal tenus que le sont, en général, les corsaires.
Arnaudault mit, sans rien dire, sa longue-vue en bandoulière, et grimpa sur les barres du grand perroquet, pour observer le bâtiment signalé. C'était la première fois, depuis notre sortie, qu'on l'avait vu monter dans les haubans; et, sans trop savoir encore pourquoi, l'équipage pensa que la circonstance était solennelle.
Toute l'attention était portée sur les mouvemens du capitaine.
En descendant des barres de perroquet, on remarqua que l'expression de sa physionomie était sévère. Le capitaine avait _l'oeil américain,_ comme disent les matelots, et le tact sûr, comme chacun le savait.
«Le navire aperçu est gros, si je ne me trompe, dit-il à ses officiers. Il a un entre-deux-de-mâts qui semble m'annoncer que ce doit être un marchand de boulets, et qu'il pourrait bien lui pousser une rangée de dents.»
Les officiers qui, comme le capitaine, avaient observé le navire que nous approchions en laissant courir un peu largue, pensaient que ce ne pouvait être qu'un grand trois-mâts marchand, ou peut-être bien un navire de la Compagnie des Indes. Lorsqu'on court les chances périlleuses de la fortune sur mer, on tourne presque toujours les circonstances les plus douteuses, dans le sens des conjectures les plus favorables aux désirs que l'on forme.
Le second du corsaire était d'une joie folle; il insistait, plus que tous les autres, pour qu'on approchât le navire, et pour qu'on lui _tâtât un peu les côtes:_ c'était son expression. Arnaudault prit la parole, de manière à être entendu de tout le monde:
«Il me semble qu'il ne s'agit pas ici de se mettre dedans, par fanfaronnade; chacun est à bord pour sa part et pour sa peau. Je dirai mon idée:
»Je veux bien, si tel est votre avis, _tâter les côtes_ de ce navire; mais s'il les a trop dures.
LE SECOND.
Nous avons à bord des boulets qui seront encore plus durs?
LE CAPITAINE.
Mais, s'il a plus de canons que nous?
LE SECOND.
Nous jouerons des jambes.
LE CAPITAINE.
Et s'il a les jambes plus longues que les nôtres?
LE SECOND.
Il nous coulera, et nous irons au fond; c'est notre métier. D'ailleurs, capitaine, vous savez bien que vous n'étiez pas d'avis d'accoster ce trois-mâts que nous avons pourtant si souplement enlevé....
LE CAPITAINE, _d'un air ironique._
Ah! ah! oui, ce trois-mâts, n'est-ce pas? oh! je me le rappelle parfaitement. C'est vrai, je ne voulais pas l'aborder; c'est que ce jour-là j'avais peut-être peur... qui sait?
LE SECOND.
Capitaine, je ne dis pas cela pour vous offenser, bien loin de là; mais c'est pour le bien de tous que je parle....
LE CAPITAINE, _s'adressant à l'équipage._
Enfans, voyons: êtes-vous d'avis d'accoster le trois-mâts qui court sous le vent à nous? oui ou non?
Oui, oui, _cap'taine,_ s'écrièrent tous les matelots déjà irrités de l'hésitation que cette discussion leur avait fait remarquer chez le capitaine.
LE CAPITAINE.
C'est bien votre idée à tous, n'est-ce pas?
L'ÉQUIPAGE.
Oui, oui, cap'taine, c'est notre idée!!!
LE CAPITAINE.
Eh bien! ce n'est pas la mienne; mais c'est égal. Voyons, mes fils, chacun à son poste, et le premier gredin qui bouge, je lui fais sauter la tête. Attention, timonnier, la barre au vent: _brasse tribord devant et babord derrière:_ file l'écoute du gui et cargue le point de grand'voile au vent. Branle-bas général de combat!»
Cet ordre du capitaine fut reçu avec transport. Les matelots jetèrent en l'air leurs bonnets rouges en signe d'approbation unanime.
Et voilà le _Sans-Façon_ courant grand largue sur le bâtiment qui nous présentait le travers en cinglant sous toutes voiles au plus près du vent. La mer, encore un peu agitée, nous le cachait de temps à autre, sous la masse mobile des grosses lames qui s'élevaient entre lui et nous.
A bord d'un corsaire, les dispositions pour le combat sont bientôt faites. Chacun y met du sien le plus qu'il peut. Nous n'avions jeté qu'une vingtaine d'hommes à bord de notre prise, et cent et quelques bons gaillards bien déterminés se pressaient encore sur le pont du _Sans-Façon._ Dès que le _branle-bas_ de combat fut fait, le second vint l'annoncer en ces termes: _Capitaine, tout est paré à bord!_ Arnaudault ne lui répondit que par un regard sévère, et en lui faisant signe de s'en retourner à son poste: le second se plaça sur le gaillard d'avant, un porte-voix à la main, disposé à répéter les ordres de son chef. On aurait entendu voler une mouche à notre bord, tant le silence était profond dans ce moment d'attente et de curiosité.