Le Négrier, Vol. I Aventures de mer
Chapter 1
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LE NÉGRIER
AVENTURES DE MER.
PAR
ÉDOUARD CORBIÈRE DE BREST
DEUXIÈME ÉDITION.
VOLUME I
PARIS A.-J. DÉNAIN ET DELAMARE ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE 16. RUE VIVIENNE
1834.
A MONSIEUR
Henri Zschokke,
A ARAU.
Souvent je me suis rappelé l'émotion profonde que vous firent éprouver, en ma présence, la vue de la mer et l'aspect de ces êtres hardis qui se sont fait un métier d'en affronter les dangers. Les impressions d'un homme comme vous sont presque toujours des jugemens portés sur les objets qui les ont produites. Vous avez désiré connaître les moeurs de ces marins, qui vous ont paru quelque chose de plus que des hommes ordinaires. J'ai passé ma jeunesse au milieu d'eux: leur profession a été vingt ans la mienne. Placé aujourd'hui en dehors de leur vie active, avec d'autres sensations et d'autres travaux, j'ai voulu peindre, comme d'un point de vue favorable à un artiste qui a parcouru le pays, leur caractère aventureux, et les habitudes de leur vie nomade, au milieu d'un élément dont ils se sont fait une patrie. J'ai fait un roman, enfin, avec quelques matériaux d'histoire traditionnelle, et je vous le dédie, comme à un des patriarches du genre.
N'allez pas croire toutefois, Monsieur, que la réputation élevée que vos ouvrages vous ont acquise soit le seul motif qui m'ait déterminé à placer sous l'égide de votre supériorité un essai trop peu digne de la protection que je semble vouloir lui chercher. Si j'avais connu un littérateur qui eût honoré plus que vous des fonctions publiques, ou un homme public qui eût porté, dans la littérature, un caractère plus pur et des prétentions plus modestes, c'est à lui que j'aurais offert le faible hommage que je vous prie aujourd'hui d'agréer, avec la bienveillance dont vous avez bien voulu m'honorer.
ED. CORBIÈRE.
Un jeune capitaine négrier, que j'avais connu à Brest dans mon enfance, me rencontra, en 1818, à la Martinique. Il se mourait d'une maladie incurable, contractée à la côte d'Afrique. «Si tu es encore ici _quand je filerai mon câble par le bout_, me dit-il dans le langage qui lui était ordinaire, tu ramasseras quelques paperasses que j'ai laissées au fond de ma malle. C'est le journal de ma vie de forban, écrit sur l'habitacle de ma goëlette, en style d'écumeur de mer. Tu m'arrangeras un peu tout ce barbouillage, en ayant soin de cacher mon nom, par égard pour ma pauvre mère. C'est bien assez que _je lui aie ravi tout ce qui la consolait de m'avoir mis au monde_, sans que j'aille encore poursuivre les jours qui lui restent, du souvenir d'un _garnement_ comme moi.» Je ne compris que plus tard le sens de ces derniers mots.
Cinq jours après notre rencontre, mon ami négrier expira dans mes bras, chez une mulâtresse. Quelques minutes avant d'exhaler son dernier souffle, ses lèvres charbonnées murmuraient encore une chanson de gaillard d'avant. Il voulait, disait-il, _faire tête à la mort jusqu'au bout._ Il tint parole.
On ouvrit son testament. Il me léguait son brick-goélette, superbe embarcation sur laquelle il avait fait trois voyages à la côte. Le reste de sa fortune revenait à sa mère. Je savais qu'il avait un frère qu'il aimait beaucoup, et je fus surpris de ne retrouver, dans l'expression de ses dernières volontés, aucune disposition favorable à celui-ci.... Je ne voulus accepter que _le journal de mer_ de mon compatriote. C'est cet écrit, aussi bizarre que les événemens qui l'ont produit, que je me suis appliqué à mettre un peu en ordre, en traversant une douzaine de fois l'Océan.
LE NÉGRIER
1.
LE DÉPART.
Vocation.--Le professeur athée.--Le corsaire le _Sans-Façon_.--Le capitaine Arnandault.--Mal de mer.--Cure radicale.--Maître Philippe. --Fil-à-Voile.--Combat.--Prise.--Coup de cape.--Contes du bord.--Le protégé du capitaine d'armes.--Petit Jacques.
Les circonstances de ma naissance semblèrent tracer ma vocation. Je reçus le jour en pleine mer, dans une traversée que mon père, vieil officier d'artillerie de marine, faisait faire à une jolie créole qu'il avait épousée aux Gonaïves, et qu'il ramenait en France à bord de sa frégate.
Un frère arriva au monde en même temps que moi, et je puis dire du même coup de roulis; car ce fut dans la violence d'une bourrasque et au moment où notre bâtiment recevait le choc d'une lame effroyable, que ma mère accoucha de nous deux, après sept mois de grossesse.
En débarquant à Brest, notre destination, mon père n'eut rien de plus pressé que de faire baptiser ce qu'il appelait gaîment le double péché de sa vieillesse. Il voulut nous tenir, malgré les observations du curé de Saint-Louis, sur les fonts baptismaux, enveloppés du pavillon de poupe de sa frégate; et par un hasard, qui fut accepté alors comme le plus heureux présage, en me débattant pendant la cérémonie, je passai ma petite tête dans un trou de boulet que le pavillon qui nous servait de langes avait reçu dans un combat mémorable. Les témoins de ce prodige en conclurent que je ne pourrais faire autrement que de devenir dans peu une des gloires de la marine française. Les vieux marins sont superstitieux; mais leur crédulité n'a jamais rien que ne puisse avouer leur courage ou leur fierté.
A neuf ans, je savais nager et je ne savais pas lire. A douze ans, j'étais déjà aussi mauvais petit sujet qu'on peut l'être à cet âge. Mon frère remportait tous les prix de ses classes. Il faisait les délices de ses professeurs. J'en faisais le tourment. Quand on l'attaquait, je me battais pour lui: quand j'étais puni, il faisait mes _pensums_. Je l'aimais à ma manière, avec impétuosité et brusquerie. Il me chérissait de son côté; mais son amitié, douce et caressante, avait quelquefois pour moi l'air du reproche. J'étais l'idole de mon père, qui retrouvait en moi tous les défauts de sa jeunesse. Ma mère ne pouvait vivre qu'auprès d'Auguste: c'était le nom de mon frère. Mon père avait voulu qu'on m'appelât, comme lui, _Léonard_. C'était à son avis un nom sonore, qui avait quelque chose de marin et de martial[1].
[Note 1: Je cache ici, sous cette appellation, le vrai nom du narrateur, pour remplir l'intention qu'il m'exprima en me confiant son _Journal de mer_.]
Chaque semaine nos parens nous donnaient quelques sous, que nous employions selon nos goûts différens. Auguste achetait des livres avec ses petites épargnes. Moi, je me glissais dans les bateaux de passage du port, pour acheter, des bateliers, le plaisir de manier un aviron ou de brandir fièrement une gaffe. Souvent je parvenais à démarrer furtivement du rivage un canot sur lequel je me confiais seul aux flots que je voulais apprendre à maîtriser. Assis derrière une mauvaise embarcation, la barre sous le bras, bordant une misaine en lambeaux, je rangeais les vaisseaux de ligne mouillés sur rade, en fumant de mon mieux un cigarre détestable qui me soulevait le coeur. C'est dans ces momens que, m'abandonnant à la destinée que je me croyais promise, je rêvais avec ivresse et au bruit des vagues qui me berçaient, le jour où je pourrais affronter des tempêtes, les dompter ou périr au milieu d'elles.
Ces petites luttes, que mon inexpérience livrait aux lames et aux vents de la rade de Brest, sont les seuls amusemens de mon enfance que je me sois toujours rappelés avec plaisir. Mes illusions n'avaient qu'un objet: ma mémoire n'a guère conservé délicieusement qu'un souvenir.
Les jeunes gens de Brest, comme tous ceux des ports de guerre, n'ont à choisir à peu près qu'entre trois carrières qui toutes conduisent au même but: servir sur mer, en qualité de chirurgien, d'aspirant ou de commis de marine. Il semble que, sur ces boulevards maritimes de la France, les hommes ne naissent aussi près de l'Océan, que pour être plus tôt prêts à en braver les dangers. Le temps était venu où il fallait que nos parens, privés de fortune, songeassent à nous donner une profession.
Les marins jurent sans cesse leurs grands Dieux, qu'ils aimeraient mieux étouffer leurs enfans au berceau que de leur laisser prendre le métier auquel ils ont quelquefois eux-mêmes consacré si inutilement leur vie; et tous finissent par pleurer de joie quand leurs fils embrassent la carrière dans laquelle ils ont laissé un souvenir. Mon père ne se dissimulait pas les inconvéniens d'une profession dont il n'avait retiré que des blessures, le scorbut, la fièvre jaune et une modique retraite; mais un jeune homme ne lui paraissait venu au monde que pour servir la patrie. Il appelait ne rien faire, n'être pas militaire ou marin; mais avoir essayé trois ou quatre combats, quelques naufrages; mais avoir _oublié_ un bras, une jambe sur un champ de bataille, c'était, à son avis, s'être acquitté de sa mission d'homme. Avec de telles idées, il n'était pas difficile de prévoir le métier qu'il serait bien aise de nous voir choisir.
La petite maison que nous habitions à Brest était placée sur le cours d'Ajot, et de chacune de ses croisées on pouvait découvrir la rade dans toute sa majesté. Un jour que les vaisseaux faisaient l'exercice à feu, mon père nous appela près de lui, et, ouvrant une fenêtre d'où il contemplait, depuis une heure, le magnifique spectacle d'un combat naval simulé, il nous demanda, enivré de la fumée de poudre que lui apportait la brise: _Que voulez-vous être, mes enfans?_--Marin, si tu le veux, répondit mon frère avec sa soumission accoutumée--Et toi, Léonard?--Marin! quand bien même tu ne le voudrais pas, m'écriai-je presque avec colère.--Et peut-on être autre chose quand on voit cela? s'écria l'auteur de mes jours en me pressant avec orgueil sur sa poitrine palpitante, et en proclamant, devant ma mère qui fondait en larmes, que je venais de faire une réponse digne de lui. Il fut donc décidé que mon frère et moi nous entrerions dans cette carrière qui commence par le grade de mousse, et qui finit, pour si peu de marins, par celui d'amiral.
Pour prétendre au titre d'aspirant, premier degré de l'échelle qu'ont à parcourir ceux qui se destinent à être officiers de marine, il fallait avoir servi un an au moins sur les bâtimens de l'état, et s'être fourré dans la tête un peu de mathématiques. Mon frère et moi nous fûmes embarqués sur un vaisseau qui ne quittait pas la rade, et à bord duquel nous nous rendions les jours de grande revue seulement: on appelait cela faire ses mois de mer.
Les cours de mathématiques sont publics. La classe d'arithmétique était faite, de mon temps, par un vieux professeur qui ne concevait pas comment il pouvait y avoir au monde autre chose que des athées. L'originalité de ce patriarche des incrédules me plut. Le professeur s'intéressa à moi, moins sans doute pour les dispositions que j'avais à la science, que pour celles que je pourrais avoir un jour à l'incrédulité. Toutes les fois que je me présentais au tableau, pour démontrer une proposition, et qu'il m'arrivait de débiter une absurdité, le vieillard grommelait entre les dents qui lui restaient: _C'est faux comme la Vie des Saints_, ou bien: _c'est vrai comme il y a un Dieu!_ Il fallait alors effacer la figure tracée à la craie, et résumer de nouveau toute la proposition.
C'est aux soins de cet athée relaps, nom qu'il se donnait lui-même, que je dus l'avantage de ramasser, en courant sur les bancs de l'école, quelque peu d'arithmétique, de géométrie et ce qu'il fallait d'astronomie pour pointer une carte et mesurer une latitude en mer, par le moyen le plus simple. «C'est bien dommage, Léonard, me répétait souvent mon incrédule professeur, que tu ne te sois pas livré avec plus d'application à l'étude des mathématiques! Tu aurais fini, mon bon ami, par être ferré en athéisme. Une bonne proposition de géométrie est, vois-tu bien, la seule chose à laquelle un homme passablement organisé puisse croire; et en outre les mathématiques ont un grand avantage, sous le rapport de la science morale, elles apprennent, par _A_ plus _B_, à n'avoir foi en rien et à mourir honorablement, en niant la divinité et en crachant sur l'espèce humaine.»
Un prêtre sollicitait un jour, de notre mathématicien, une inscription pour son confessionnal: Écrivez cette proposition, dit le vieux négateur: _L'hypocrisie est au mensonge comme un confesseur est à son pénitent_.
Le curé de sa paroisse voulut s'emparer, au lit de mort, des derniers instans de cette âme à damner. Après avoir écouté patiemment le long sermon de l'homme d'église, le vieillard murmura entre ses lèvres éteintes ces mots par lesquels on termine ordinairement toutes les propositions énoncées en mathématiques: _C'est ce qu'il s'agit de démontrer_, et il expira.
J'insiste un peu sur les principes de mon professeur; car c'est à lui que je dus les seules notions de science qui aient jamais trouvé accès dans ma mauvaise tête, et l'indifférence religieuse qui, pendant toute ma vie, a élargi le cercle des scrupules au centre duquel les autres hommes restent enchaînés.
L'époque du concours, pour les candidats au grade d'aspirant, arriva. Mon frère se présenta: il fut admis par acclamation. Je me présentai aussi, et je fus refusé d'emblée. Mon caractère irritable se raidit contre cette première contrariété; je sentais une espèce de honte attachée à mon infériorité. Ne pouvant vaincre la position, je la tournai: c'était déjà la pente de mon humeur qui se révélait dans le premier acte un peu important de ma vie.
Un brick, le corsaire _le Sans-Façon_, devait appareiller après avoir réparé les avaries qu'il avait éprouvées dans un combat. Les formes _flibustières_ de ce joli navire, avec sa mâture audacieuse penchée sur l'arrière; ses sabords peints de rouge, et son air forban enfin, m'avaient séduit: je passais toutes mes journées à l'admirer et à m'enivrer les sens de ce bruit et de ce spectacle qu'offre le mouvement qui se fait à bord d'un navire de guerre. Un officier du bord m'avait vu souvent regarder le corsaire avec des yeux de convoitise: «Dis donc, petit mousse, me cria-t-il un jour, veux-tu t'embarquer avec moi?» Cette proposition me sembla être l'avis du ciel, que j'attendais pour naviguer. Sauter à bord, prendre une casaque rouge et un bonnet de laine, et demander à être employé au titre dont l'officier venait de me gratifier, ne fut que l'affaire d'un moment. En sollicitant de mon père la permission de faire une croisière à bord du _Sans-Façon_, j'aurais tout obtenu sans doute, et les exhortations de ma mère et la bénédiction parternelle. Mais, grimper furtivement à bord d'un corsaire, sans laisser une seule trace de ma fuite; mais faire répandre des larmes à ma famille sur mon sort mystérieux, me semblait un début digne d'un marin qui voulait remplir sa carrière de faits mémorables et de choses extraordinaires. Je devins mousse sans protection et par-dessus le bord.
A peine les huniers du _Sans-Façon_, hissés à tête de mât, furent-ils largués et livrés à la brise de Nord-Nord-Est, qui nous poussait en dehors du goulet de Brest, qu'un des lieutenans du bord appela le maître d'équipage d'arrière: «_Philippe_, lui dit-il, en me prenant par l'oreille, _ton plat[2] a besoin d'un mousse; prends ce drôle-là; s'il s'avise d'avoir le mal de mer, tu lui feras alonger quinze coups de fouet sur le derrière pour la première fois, trente pour la seconde, et ainsi de suite jusqu'à parfait rétablissement_.»
[Note 2: On nomme un _plat_ à bord, la réunion de six à sept matelots qui mangent à la même gamelle.]
--_Ça suffit, lieutenant_, répondit maître Philippe, en mesurant, d'un regard sévère, de la tête aux pieds, la dimension de mon petit individu.
Je regagnai le gaillard d'avant, en faisant déjà de pénibles réflexions sur l'infraction que l'on commettait à la police du bord, en s'avisant d'avoir le mal de mer.
La lame était grosse en dehors des passes. La terre natale disparaissait pour la première fois, à mes yeux surpris, dans des flots de brume, avec les petites îles et les rochers qui l'entourent. Le brick courait au plus près du vent, plongeant son avant dans les lames écumantes qu'il divisait en filant sept noeuds à la main. Les vagues sautaient à bord en mugissant, et les coups de tangage du _Sans-Façon_, se redressant pour passer mutinement sur chaque montagne d'eau, m'arrachaient les entrailles, malgré la ferme résolution que j'avais prise de ne pas être malade.
--Dis donc, _Fil à Voile!_ s'écria maître Philippe (ce fut le nom de guerre que le maître d'équipage jugea à propos de me donner en m'adressant la parole pour la première fois), tu m'as l'air d'avoir des _hauts de coeur_, mon ami! Est-ce que, par hasard, tu aurais envie de compter tes chemises?
--Pas le moindrement du monde, maître Philippe, lui répondis-je de la manière la plus alerte qu'il me fut possible.
--Non, mais tu aurais tort de te gêner, si tu es véritablement malade.
--Malade! pas le moindrement, je vous assure, maître Philippe.
--A la bonne heure, vois-tu; car je n'aime pas qu'un _moussaillon_ se donne des airs d'avoir des pâmoisons. Mais, pour t'_amariner en double_, mon _fiston_, fais-moi la sensible amitié d'aller voir dans la hune de misaine, si par l'effet du hasard, je n'y suis pas.
--Oui, maître Philippe, tout de suite.
Et moi, malgré la défaillance de mes jarrets et la fréquence de mes hoquets, de grimper dans la hune qu'ébranlaient les plus rudes coups de tangage.
--J'ai dans l'idée que ce morceau de chrétien-là fera un bon petit bougre, avec le temps, se prit à dire maître Philippe, en me voyant huché sur le tenon du mât de misaine, sans avoir passé par le trou-du-chat.
Ce mot du maître d'équipage arriva à mon oreille au moment où je lançais sous le vent, et le plus adroitement du monde, le superflu d'un déjeûner à moitié digéré. Je me tenais à peine sur mes jambes affaiblies; mais le maître venait de tirer mon horoscope: je descendis sur le pont avec un aplomb digne de la bonne opinion que maître Philippe venait d'exprimer sur mon compte.
Un homme, jeté inopinément à bord du _Sans-Façon_, aurait frémi, quelque courage qu'il eût, à l'aspect de cet équipage de renégats, rassemblés par l'amour de la rapine et la soif du carnage. A l'âge que j'avais et avec les dispositions naturelles que j'apportais, on ne frémit de rien et on s'abandonne à tout. Cent cinquante matelots, aux yeux hagards, aux larges épaules couvertes de gilets rouges, bouillonnaient, pour ainsi dire, sur le pont de ce navire, dont le platbord était garni de seize caronades de 12. Il fallait entendre ces voix brutales qui se confondaient, ces propos durs qui se croisaient! Et ces visages de bronze, ces mains goudronnées, cette confusion de paroles, cette bigarrure de couleurs et d'effets! Tout cela était de l'harmonie pour mes oreilles, mes yeux et mes mains, qui se pressaient presque avec délices sur les manoeuvres, sur les batteries des caronades ou la roue du gouvernail. Au bout de quelques heures de navigation, je ne pensais plus à mes parens. Je sentais que le bord était devenu ma maison, l'équipage ma famille, et la mer ma patrie.
Le capitaine Arnaudault, qui nous commandait, était un de ces corsaires fortement prononcés, que les marins nomment un _Frère-la-Côte_. Il menait avec lui deux de ses fils, qu'il avait fait élever comme de jeunes demoiselles, pour en faire plus tard, disait-il, des flibustiers _comme il faut_. Toute la nuit il se promenait sur le pont, comme une hyène dans sa cage, la longue-vue sous le bras, un foulard négligemment noué sur sa belle tête brune et frisée. Sa large figure était sillonnée d'un coup de hache d'abordage, qui lui était descendu du front au menton, passant par le nez, comme il le répétait souvent, et comme il était facile de s'en apercevoir. Lorsque du haut des mâts de perroquet, les matelots placés en vigie criaient _navire!_ tous les yeux se portaient sur les traits du capitaine: c'était dans ses regards que l'équipage cherchait à lire ce qu'il fallait faire, ou à deviner ce qu'on allait devenir. Jamais je n'ai vu, sur un pont de navire, un homme de mer plus imposant. Dans les circonstances ordinaires, il n'avait que cinq pieds et quelques pouces, comme les autres; dans les momens de danger, c'était un géant, et ses matelots des mousses.
Un beau matin, après avoir versé cinq à six _boujarons_ de tafia à maître Philippe, qui se plaignait toujours d'éprouver une soif du diable, et après avoir été lui chercher la chique, qu'il oubliait chaque nuit à la tête de son hamac, il me prit envie de monter dans la mâture avec les gabiers qui faisaient la visite du gréement. Cramponné sur le racage du petit perroquet, je promène, pour la première fois, mes regards encore fort peu exercés sur le vaste horizon que le soleil levant commençait à éclairer autour de moi, et mes yeux nagent, avec une sorte de ravissement, dans l'étendue. A peine avais-je porté la vue sur l'espace que le corsaire semblait vouloir dévorer avec sa proue, que j'aperçois au loin un point rond, dont la blancheur contrastait avec la verdeur de la mer. Mon premier mouvement fut de crier _navire!_ A ce cri aigu tous les regards s'élèvent vers moi. Le matelot en vigie, qui s'était laissé endormir sur la vergue du petit perroquet, se réveille en sursaut; et, pour me punir d'avoir pris une initiative qui l'exposait à recevoir un châtiment sévère, il me donne un grand coup de poing. Je n'avais pas encore le pied très-marin; mais j'étais vif et méchant. Suspendu par mes mains aux haubans de catacois, et au dessus de la tête de mon agresseur, je prends mes longueurs, et je lui assène de mon mieux un coup de pied sur la figure. Il me poursuit, furieux, avec l'avantage de l'habitude: je lui échappe avec la rapidité de la peur. Une drisse de flamme tombe sous ma main: je la saisis et je glisse, comme un serpent sur une liane, le long de ce cordage si grêle, jusque sur le bastingage, la tête la première, laissant dans les enfléchures mon adversaire tout penaud. Les gens de quart, témoins de ce combat aérien, applaudissent à mon adresse. Maître Philippe riait aux éclats; et se disposait à accueillir à coups de garcette le dormeur qui s'était laissé surprendre et battre par un mousse.
Le capitaine me fait demander derrière, après ma prouesse: je crus que c'était pour me fustiger.
--Où as-tu vu le navire?
--Là, sur l'avant à nous, capitaine.
--Est-il loin?
--Je n'en sais rien, capitaine.
--Va te coucher.
--Oui, capitaine.
Mais comme je me disposais à obéir à cet ordre un peu brusque du capitaine, maître Philippe, qui avait causé quelques minutes avec le second, m'invite à monter près de lui sur l'affût d'une caronade, et d'un air moitié sérieux et moitié burlesque, il m'adresse ces mots, que j'écoute en palpitant:
«Tu as manqué à un matelot, qui est plus que toi, et ce n'est pas bien; mais tu ne l'as pas _manqué_, et je te le pardonne, pour la première fois; si ça t'arrive encore, ce sera une autre affaire. En attendant, je te grade, par ordre du second, _capitaine des mousses_, et le premier qui bougera, tappe dessus, c'est la consigne.»
Un petit sifflet me fut attaché à la ceinture, comme celui dont maître Philippe était décoré, et qu'il portait assez souvent de sa bouche corrodée de tabac, dans les côtes des matelots raisonneurs ou paresseux.
Me voilà donc _capitaine des mousses_, après quelques jours de mer, cherchant de mon mieux à imiter l'allure de maître Philippe, qui ne se lassait pas de répéter en me regardant faire: C'est singulier! quand je _je le vois marcher, c'est comme qui dirait ma miniature en personne_.