Le Nègre du "Narcisse"

Part 2

Chapter 23,860 wordsPublic domain

Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Seuls, le novice et le chat ne firent pas attention. Il se tenait les poings sur les hanches, nabot à cils blancs. Il semblait avoir connu toutes les déchéances et toutes les furies. Il avait l’air d’avoir été giflé, roulé à coups de botte dans la fange, il semblait avoir essuyé des coups de griffe, des crachats, avoir été lapidé d’innommable ordure..., et il souriait avec sécurité aux visages environnants. Le poids d’un melon bosselé rabattait ses oreilles. Les basques en loques d’une redingote noire pendaient comme des franges sur ses mollets. Il défit les deux seuls boutons qui restaient et tout le monde vit qu’il ne portait pas de chemise dessous. Malchance caractéristique, ces haillons, auxquels nul ne se fût avisé d’attribuer un possesseur, prenaient sur lui la physionomie de hardes volées. Il avait le cou long et maigre, les paupières rougies, du poil clairsemé aux joues, les épaules pointues et tombantes comme les ailes cassées d’un oiseau. Son flanc gauche crépi de vase disait une nuit récente dans la boue d’un fossé. Après avoir sauvé sa fainéante carcasse de destruction violente en désertant d’un vaisseau américain à bord duquel, en un moment d’oublieuse folie, il avait osé s’engager, ç’avait été une quinzaine à terre à battre le quartier indigène, à crever de faim, à coucher sur des tas d’immondices, à errer au soleil. Ce visiteur imprévu sortait des cauchemars. Il restait là, répugnant, à sourire dans le silence soudain tombé. Ce poste d’équipage tout blanc et frais lavé lui offrait un refuge; sa fainéantise pourrait s’y vautrer et s’y nourrir, en maudissant le pain de sa bouche; ce champ s’ouvrait à ses talents pour esquiver les tâches, pour tricher, pour mendier; il trouverait là, sans faute, quelqu’un à duper et quelqu’un à brimer, et on le paierait pour tout cela.

Tous le connaissaient bien. C’était l’homme qui ne saurait pas gouverner, pas faire une épissure, qui bouderait à la besogne par les nuits noires; qui, dans le gréement, se cramponnerait frénétique, des bras et des jambes en jurant contre le vent, le grésil, l’ombre; l’homme qui maudit la mer tandis que les autres peinent. Le dernier dehors, le premier rentré à l’appel de: Tout le monde sur le pont. L’homme incapable de faire les trois quarts des choses et qui ne veut pas faire les autres. L’enfant gâté des philanthropes et des marins d’eau douce, ses pareils. Le sympathique et méritoire individu jaloux de tous ses droits, mais qui ne veut rien connaître de l’endurance, du courage, de la confiance inexprimée ni du pacte de tacite bonne foi qui lie les membres d’un équipage. Le rejeton frondeur de la basse licence faubourienne, plein de dédain et de haine pour l’austère servitude de la mer.

Quelqu’un lui cria:

--Comment t’appelles-tu?

--Donkin, répondit-il, effronté mais jovial.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda une autre voix.

--Ben, le matelot, comme toi, mon vieux.

Le ton visait à la cordialité, mais n’arrivait qu’à l’impudence.

--Du diable si tu ne marques pas plus mal qu’un soutier dans la débine! commenta l’autre à mi-voix et d’un ton convaincu.

Charley leva la tête et d’un insolent galoubet:

--C’est un homme et c’est un marin.

Puis, s’essuyant le nez d’un revers de sa main, il se courba de nouveau industrieusement sur son bout de filin. Quelques-uns rirent. D’autres dévisagèrent l’intrus, perplexes. Le loqueteux s’indigna:

--En voilà une manière de recevoir un copain dans un gaillard d’avant, jappa-t-il. Êtes-vous des hommes, ou un tas de cannibales sans cœur?

--Ne va pas ôter ta chemise pour un mot en l’air, camarade. Ça ne vaut pas une chiquenaude, héla Belfast en se dressant d’un bond devant lui, furieux, menaçant et amical tout ensemble.

--Est-il aveugle, cet autre? demanda l’indomptable fantoche, en regardant autour de lui d’un air de surprise feinte. Il ne voit donc pas que j’en ai plus de chemise?

Il étendit les deux bras en croix et secoua les haillons qui recouvraient ses os d’un geste dramatique.

--Et pourquoi? continua-t-il très haut. Les salauds de Yankees ont voulu me mettre les tripes au vent parce que je défendais mes droits comme un brave. Je suis anglais, nom de Dieu. Ils me sont tombés dessus et j’ai fichu le camp. V’là la raison. Vous n’avez jamais vu un homme dans la purée? Hein? Qu’est-ce que c’est qu’un sacré bateau comme ça? Je suis fauché. J’ai rien. Pas de sac, pas de lit, pas de couverture, pas de chemise, pas une sacrée nippe autre que ce que je porte. Mais au moins j’ai pas cané devant ces salauds de Yankees. Y a personne ici qui aurait un grimpant pour un poteau dans la mouise?

Il savait par quels moyens séduire l’instinct naïf de cette foule. Tout d’un coup, ils lui donnèrent leur compassion blagueuse, méprisante ou bourrue. Elle prit d’abord la forme d’une couverture jetée à sa tête, comme il se tenait, devant eux, la peau blanche de ses membres attestant son humanité fraternelle à travers la noire fantaisie de ses loques. Puis une paire de vieux souliers vint rouler à ses pieds boueux. Accompagné d’un cri de: Gare dessous! un vieux pantalon roulé, lourd de taches de goudron, le frappa à l’épaule. Le souffle de leur bienveillance soulevait un flot de pitié sentimentale dans leurs cœurs indécis. Leur propre spontanéité à soulager la misère d’un des leurs les emplissait d’attendrissement. Des voix crièrent: «On t’équipera, vieux!» Des murmures se croisèrent: «Jamais vu ça... Pauvre bougre... J’ai un vieux gilet, ça peut-il te servir?... Prends-le, mon matelot.»

Ces rumeurs amicales emplissaient le gaillard. L’objet de ces largesses, ramant de son pied nu, les rassembla en tas, tandis que son regard circulaire en mendiait davantage. Sans émotion, Archie ajouta consciencieusement au tas une vieille casquette à visière arrachée.

Le vieux Singleton, perdu dans les régions sereines de la fiction, continuait de lire et ne daignait rien voir. Charley, sans pitié à cause de la sagesse du jeune âge, pipa:

--Si tu veux des boutons dorés pour tes uniformes neufs, j’en ai deux.

L’infect tributaire de la charité universelle brandit son poing vers le novice:

--Toi, j’aurai l’œil à ce que tu tiennes ce plancher propre, eh! fayot! dit-il hargneusement. As pas peur. Je t’apprendrai à être poli pour un matelot, espèce d’ânon bâté.

Ses yeux brillaient méchamment, mais ayant vu Singleton fermer son livre, ses prunelles, pareilles à des grains luisants, se mirent à errer d’une couchette à l’autre.

--Prends celle-là, près de la porte, elle n’est pas mauvaise, suggéra Belfast.

L’interpellé rassembla les dons amoncelés à ses pieds, les pressa en ballot contre sa poitrine puis, après un coup d’œil à la dérobée vers le Finnois debout à côté de lui, le regard perdu dans le vague, comme s’il y suivait une de ces visions maléfiques qui hantent les hommes de sa race:

--Ote-toi de là, tu me gênes, l’Alboche, dit la victime des brutalités yankees.

Le Finnois ne bougea pas, il n’avait pas entendu.

--Démarre, nom de Dieu, brailla l’autre, en le bousculant du coude. Démarre, spèce d’idiot, de sourd-muet gaga. Oust!

L’homme chancela, se remit et contempla le parleur sans ouvrir la bouche.

--Ces sacrés étrangers, ça demande à être maté, opina l’aimable Donkin, pour l’instruction du gaillard d’avant. Si on ne les met pas à leur place, ils vous mangent dans la main.

Il jeta le total de ses possessions terrestres dans la couchette vide, mesura d’un second coup d’œil les risques de l’aventure, puis bondit vers le Finnois, qui restait immobile, pensif et morne.

--Je t’apprendrai à boucher la route, gueula-t-il. Je te vas pocher les yeux, sacrée tête carrée.

Les hommes, pour la plupart, occupaient maintenant les couchettes et le couple avait à lui seul le gaillard pour champ-clos. Donkin, l’indigent, dans ce nouveau personnage, éveilla l’intérêt général. Il dansait, dépenaillé, devant le Finnois ahuri, esquissant des attaques du poing dans la direction du lourd visage que nulle émotion n’altérait. Deux ou trois spectateurs encouragèrent le jeu d’un: «Vas-y, Whitechapel!» en s’installant voluptueusement dans leurs lits pour suivre la lutte. D’autres crièrent: «Ta bouche!... Ferme ça!...» Le vacarme recommençait. Soudain, une succession de coups frappés au-dessus de leurs têtes avec un anspect résonna comme une petite canonnade dans tout le gaillard. Puis la voix du maître d’équipage s’éleva derrière la porte, une note de commandement dans son accent traînard:

--As-tu entendu, vous autres en bas? Tout le monde derrière! Tout le monde derrière pour faire l’appel!

Il y eut un moment de silence étonné. Puis le plancher du gaillard d’avant disparut sous des hommes sautés de leurs couchettes avec un flop! de pieds nus. On repêcha des bonnets dans des plis de couvertes dégringolées. Quelques-uns, en bâillant, boutonnaient des ceintures de pantalons. Des pipes à moitié fumées se vidaient heurtées contre le boisage, avant de disparaître, poussées sous des oreillers. Des voix grognèrent: «Qu’est-ce qu’il y a? On peut pas dormir?...» Donkin jappa: «Si c’est comme ça que ça se passe sur ce bateau-ci, faudra voir à y voir!... Laissez-moi faire, ça traînera pas...»

Personne ne faisait attention à lui. Ils sortaient par paquets de deux et trois pressés dans la porte, à la mode des matelots du commerce qui ne savent pas prendre une porte franchement, comme de simples terriens. L’apôtre des réformes suivit. Singleton, enfilant sa vareuse, passa le dernier, massif et paternel, portant haut sa tête de sage battu des tempêtes sur son corps de vieillard athlétique.

Charley seul resta dans la blancheur crue de la pièce vide, assis entre les deux rangs de mailles de fer dont la suite se perdait dans l’ombre étroite de l’avant. Il tirait violemment sur les torons du filin, en un effort suprême pour finir son nœud commencé. Tout à coup, il se leva d’un élan, jeta le câble au nez du chat et fila derrière le matou noir qui franchissait à petits sauts les stoppeurs de chaîne, la queue toute droite, en l’air, comme une hampe.

Les marins passèrent de la lumière brutale et de la chaude buée qui noyait le gaillard d’avant à la sérénité d’une nuit pure. Son souffle apaisant les enveloppa, tiède haleine qui s’écoulait sous les étoiles innombrablement suspendues plus haut que la pomme des mâts comme un nuage fin de lumineuse poussière. Dans la direction de la ville, la noirceur de l’eau se rayait de traînées de feu doucement ondulantes au gré des rides de la surface, semblables à des filaments qui flotteraient enracinés au rivage. Des rangs d’autres lumières s’enfonçaient dans les lointains, tout droit comme en parade, dans l’intervalle d’édifices très hauts; mais de l’autre côté du golfe, de sombres collines arquaient leurs vertèbres noires où, çà et là, le point d’une étoile paraissait une étincelle tombée du firmament. Au loin, vers Bycullah, les lampes électriques aux portes des docks balançaient au sommet de supports grêles leur éclat frigide, comme des spectres captifs de lunes malfaisantes. Épars sur tout le jais luisant de la rade, les navires à l’ancre flottaient parfaitement immobiles sous la faible lueur de leurs fanaux de mouillage, masses opaques surgies comme d’étranges et monumentales structures abandonnées par les hommes à l’éternel repos.

Devant la chambre du capitaine, M. Baker faisait l’appel. A mesure que les hommes, à pas butants et incertains, arrivaient à hauteur du grand mât, ils percevaient sur l’arrière son visage large et rond, un papier blanc devant les yeux, et, contre son épaule, la tête ensommeillée, aux paupières lourdes du pilotin qui tenait, au bout de son bras levé, le globe lumineux d’un falot. Le bruit mou des pieds nus sur les planches n’avait pas cessé que le second commençait l’appel des noms. Il articulait distinctement, d’un ton sérieux, comme il seyait à cet appel qui sommait des hommes vers l’inquiète solitude, la lutte obscure et sans gloire, ou vers l’endurance plus pénible encore des petites privations et des fastidieux devoirs. A chaque nom prononcé, un homme répondait: «Oui, sir!» ou «Présent!» et, se détachant du groupe indistinct des têtes qui trouaient l’ombre des pavois de tribord, s’avançait pieds nus dans le cercle de clarté, puis en deux pas muets rentrait dans les ténèbres de l’autre côté du pont. Ils répondaient sur des tons différents: marmonnements pâteux, voix franches qui sonnaient clair; et certains, comme si tout cela eût fait injure à leur dignité, prenaient une intonation blessée: car la discipline, à bord des navires de commerce, n’est guère cérémonieuse, ni très fort le sens de la hiérarchie, là où tous se sentent égaux devant l’immensité indifférente de la mer et l’exigence sans trêve de ses labeurs.

M. Baker lisait posément: «Hanssen, Campbell, Smith, Wamibo. Eh bien, Wamibo, pourquoi ne répondez-vous pas? Il faut toujours l’appeler deux fois.»

Le Finnois poussa enfin un grognement inarticulé et, se portant en avant, traversa la zone de lumière, étrange, maigre et long, avec son visage de dormeur éveillé. Le second continua plus vite: «Craik, Singleton, Donkin... Bon Dieu!» laissa-t-il échapper devant l’invraisemblable et calamiteuse apparition que lui révélait la lumière. Cela s’arrêta, découvrit les gencives pâles et les longues dents d’une mâchoire supérieure en un sourire malveillant: «Y a-t-il quelque chose qui ne va pas, monsieur le second?» entendit-on. Une pointe d’insolence relevait la simplicité voulue du ton. Des deux côtés du pont coururent des rires étouffés. «Suffit. Rentrez dans le rang», grogna M. Baker en attachant sur le nouvel auxiliaire le regard clair de ses yeux bleus. Et Donkin, s’éclipsant soudain, rentra parmi la troupe noire des hommes rassemblés pour y recevoir des claques amicales dans le dos et s’entendre décerner des flatteries à voix basse. Autour de lui on se murmurait: «Il n’a pas peur... Il leur en fera voir, je ne vous dis que ça... Ça valait Guignol... As-tu vu le second s’il était épaté?... Bien! Dieu me damne si jamais...»

Le dernier homme avait répondu, et il y eut un moment de silence où le second scrutait sa liste: «Seize, dix-sept, marmottait-il. Il me manque un homme, maître, dit-il tout haut.»

Le grand gaillard du Devonshire qui se tenait à son côté, brun et barbu de noir comme un gigantesque Espagnol, dit d’une voix de basse profonde: «Il ne reste personne à l’avant. J’ai regardé partout. Il n’est pas à bord, mais possible qu’il s’amène avant le jour.--Ça se peut ou ça ne se peut pas, commenta le second, pas moyen de lire ce dernier nom. Il y a une tache d’encre là... Ça fera le compte... Vous autres--en bas.»

Le groupe indistinct, jusque-là immobile, s’ébranla, se défit, se dirigea vers l’avant.

--Wait! cria une voix pleine et retentissante.

Tous s’arrêtèrent. M. Baker, qui s’était détourné en bâillant, fit demi-tour, la bouche ouverte. Puis, furieux, il éclata:

--Qu’est-ce que c’est? Qui a dit Wait[1]? Quel...

[1] En anglais: Attendez.

Mais il aperçut une haute silhouette debout sur la lisse. Elle en descendit et se fraya une route à travers l’équipage. Des pas lourds marchèrent vers le fanal du gaillard d’arrière. De nouveau, la voix sonore répéta avec insistance: Wait! La lampe éclaira l’individu. Il était de haute taille. La tête se perdait dans l’ombre que jetaient les embarcations. Les blancheurs de ses dents et de ses yeux luisaient distinctement, mais la figure était indiscernable. Les mains grandes paraissaient gantées.

M. Baker s’avança intrépidement.

--Qui êtes-vous? Comment osez-vous? commença-t-il.

Le pilotin, stupéfait comme les autres, éleva le fanal jusqu’à la figure de l’homme. Elle était noire. Une rumeur étonnée, qui ressemblait au murmure assourdi du mot: «Nègre», courut le long du pont et se perdit dans la nuit. Le nègre ne parut pas entendre. Il se campa sur place son geste rythmé marqua un temps. Après un moment, il dit avec calme:

--Je m’appelle Wait, James Wait.

--Ouais! dit M. Baker.

Puis, après quelques secondes d’un silence où couvait l’orage, il éclata:

--Ah! vous vous appelez Wait. Et puis après? Qu’est-ce qu’il vous faut? Qu’est-ce qui vous prend d’arriver en gueulant comme ça?

Le nègre était calme, froid, dominateur, superbe. Les hommes rapprochés se tenaient derrière lui en masse compacte. Il dépassait le plus grand d’une demi-tête. Il dit:

--Je suis du navire.

Il prononçait clairement, avec une précision douce. Les accents profonds et réverbérés de sa voix emplissaient le pont sans effort. Il était naturellement dédaigneux, condescendant, sans pose, en homme qui, du haut de ses six pieds trois pouces, avait mesuré l’immensité de l’humaine folie et pris le parti de lui être indulgent. Il continua:

--Le capitaine m’a embarqué ce matin. Je n’ai pas pu venir à bord plus tôt. J’ai vu tout le monde derrière comme je montais l’échelle et j’ai compris tout de suite qu’on faisait l’appel. J’ai dit mon nom, naturellement. Je pensais que vous l’aviez sur la liste et que vous comprendriez. Vous vous êtes mépris.

Il s’arrêta court. La démence de ces hommes qui l’entouraient était confondue. Il avait raison, comme toujours, et, comme toujours, restait prêt à pardonner l’offense. L’expression de son mépris avait cessé et, soufflant, il demeurait immobile parmi tous ces hommes blancs. Il levait haut la tête dans la lueur du fanal, une tête vigoureusement modelée en méplats d’ombre et lumineux reliefs, une tête puissante et difforme, au visage camard et tourmenté, pathétique et brutal: le masque tragique, mystérieux et répulsif de l’âme nègre.

M. Baker recouvra son sang-froid, interrogea le papier de tout près:

--Ah! oui. Parfaitement. C’est bon, Wait. Portez votre sac sur l’avant.

Soudain, les yeux du noir roulèrent comme affolés, chavirèrent, devinrent tout blancs. Il porta la main à son flanc et toussa deux fois, d’une toux métallique, creuse et formidablement sonore. Cela résonna comme deux explosions dans une crypte, le dôme du ciel en retentit et les parois en fer du navire parurent vibrer à l’unisson, puis il se mit en marche vers l’avant avec les autres. Les officiers, attardés près de la porte du carré, purent l’entendre dire:

--N’y a pas quelqu’un pour me donner un coup de main? J’ai un coffre et un sac.

Ces mots d’intonation égale et sonore portèrent sur toute l’étendue du navire. Le ton de la question bannissait toute velléité de refus. Les pas pressés et courts d’hommes portant un fardeau s’éloignèrent vers l’avant, mais la haute taille du nègre demeura près du grand panneau entouré d’auditeurs plus petits. On l’entendit de nouveau demander:

--Votre cuisinier est-il un gentleman de couleur?--Puis un «Ah! H’m» déçu et désapprobateur accueillant l’information que le cuisinier ne se trouvait être qu’un homme blanc. Pourtant, comme ils descendaient tous ensemble vers le gaillard d’avant, il daigna passer la tête par la porte de la cuisine et claironner un magnifique: «Bonjour, docteur!» qui fit vibrer les casseroles. Dans la demi-obscurité, le cuisinier somnolait sur le coffre à charbon. Il sauta en l’air comme cinglé par un fouet et bondit sur le pont sans y voir autre chose que des dos qui s’en allaient, secoués par des rires. Plus tard, lorsqu’on le mettait sur le chapitre de ce voyage, il avait coutume de dire: «Le pauvre diable m’avait fait peur. J’ai cru voir Satan en personne.» Voilà sept ans que le cuisinier naviguait sur le même bord avec le même capitaine. C’était un homme à tournure d’esprit sérieuse, pourvu d’une femme et de trois enfants. Il jouissait de leur société un mois sur douze en moyenne. En ces occasions, il menait sa famille à l’église deux fois chaque dimanche. A la mer, il s’endormait tous les soirs, sa lampe brûlant claire, sa pipe aux dents et sa Bible ouverte à la main. Il fallait qu’on allât, pendant la nuit, éteindre la lumière et retirer le livre de ses mains et la pipe de sa bouche.

--Car, se plaignait Belfast agacé, bête de vieux coq, tu finiras par avaler ta bouffarde un beau soir, et nous n’aurons plus de cuisinier.

--Ah! fils, je suis prêt à répondre à l’appel du Créateur... je voudrais que vous le soyez tous, répondait l’autre avec une mansuétude sereine, à la fois imbécile et touchante.

Belfast à la porte de la cuisine trépignait d’énervement:

--Saint idiot, va. J’ai pas envie que tu meures, hurlait-il en levant un visage furieux, des lèvres tordues, des yeux tendres. Y a pas de presse. Sacré vieil hérétique à tête de bois, le diable t’aura assez tôt. Mais pense à nous..., à nous..., à Nous!

Et il s’en allait piaffant, en lançant un jet de salive, dégoûté, crispé; tandis que l’autre franchissait le seuil une poêle à la main, noir, fumant, placide, pour suivre d’un sourire supérieur, plein de pieuse suffisance, le dos de son «drôle de petit corps» tout frémissant de colère. C’étaient de grands amis.

M. Baker, nonchalamment appuyé contre le bordage reniflait l’humidité de la nuit en compagnie du lieutenant.

--De beaux grands gars, ces nègres des Antilles, il y en a... Hou! N’est-ce pas? Un beau gars celui-là, monsieur Creighton. On le sentirait au bout d’une amarre. Hein? Hou! Je le prendrai dans ma bordée. Probable.

Le lieutenant, jeune homme blond, d’allure distinguée, pourvu d’un visage énergique et d’un physique superbe, observa tranquillement que c’est bien à quoi il s’attendait. Son ton laissait percer une pointe d’amertume que M. Baker, brave homme, prit à cœur de raisonner.

--Voyons, voyons, jeune homme, dit-il, grognant entre chaque mot. Voyons, il ne faut pas être trop gourmand. Vous avez eu ce grand Finnois dans votre bordée tout l’autre voyage. Je veux être juste. Je vous laisse ces deux jeunes Scandinaves et moi... Hou! je prends le nègre et aussi... Hou! ce marchand de mouron crâneur à redingue noire. Faudra qu’il... Hou! marche droit ou mon... Hou!... nom n’est pas Baker. Hou! Hou! Hou!

Il grogna trois fois de suite, férocement. C’était un tic à lui cette habitude de grogner entre ses mots et à la fin des phrases. Un beau grognement appuyé, décisif, qui allait bien avec l’accent de menace dont il articulait les syllabes, avec son torse lourd au cou de bœuf, sa dégaine saccadée et roulante; avec sa large face couturée, ses yeux droit posés et sa bouche sardonique. Mais dès longtemps ce tic avait perdu son effet sur l’équipage.

On aimait le second; Belfast, qu’il affectionnait et qui le savait, l’imitait derrière son dos ou presque. Charley, mais plus prudemment, parodiait sa démarche. Certaines de ses phrases avaient pris rang de dictons établis et quotidiens sur le gaillard d’avant. Comble de popularité! De plus tous s’accordaient à convenir qu’à l’occasion le second pouvait «river son clou à un type», en vrai style américain.

A présent il donnait ses derniers ordres:

--Hou...! Toi, Knowles!... Fais monter tout le monde à quatre heures. Je veux... Hou!... virer à pic avant l’arrivée du remorqueur. Ouvrez l’œil pour le capitaine. Je me couche tout habillé... Hou!... Appelez-moi quand vous verrez l’embarcation arriver. Hou! Hou!... Le patron aura pour sûr quelque chose à me dire quand il viendra à bord, observa-t-il à Creighton. Allons, bonsoir... Hou! La journée sera longue demain... Hou!... Mieux vaut se coucher tôt. Hou! Hou!

Une bande de lumière raya d’un éclair la noirceur du pont; une porte claqua et M. Baker disparut dans sa cabine bien rangée. Le jeune Creighton restait appuyé au bastingage, l’œil rêveur plongeant dans la nuit orientale. Il y suivait la perspective d’un chemin creux dans la campagne, des rais de soleil dansant sur des feuilles bougeuses. Il voyait frémir des rameaux de vieux arbres dont l’arche encadrait le tendre et caressant azur d’un ciel d’Angleterre. Et, sous l’arceau des branches, une jeune fille, en robe claire, souriant sous son ombrelle, semblait debout au seuil même du tendre ciel.

A l’autre bout du navire, le poste d’équipage, où ne brûlait plus qu’une lampe, s’endormait, vide obscur traversé de souffles sonores et de brusques soupirs.