Part 14
Toujours évitant l’œil de Jimmy qui n’avait pas remué, il reglissa la clef sous l’oreiller. Tournant le dos complètement au lit, il se mit en marche vers la porte, comme s’il allait couvrir un mille de chemin. Son second pas l’amena le nez dessus. Il saisit le bouton avec précaution, mais, dans le même instant, reçut l’impression irrésistible de quelque chose survenant derrière son dos. Il pivota comme si on lui eût frappé sur l’épaule. Cela se fit juste à temps pour voir les yeux de Jimmy flamber soudain puis s’éteindre tout de suite, comme deux lampes raflées par un coup fauchant. Un filet écarlate pendit de la commissure des lèvres le long du menton. Il avait cessé de respirer.
Donkin ferma la porte derrière lui, sans bruit, mais avec fermeté. Des dormeurs en tas sous des cabans bossuaient le pont éclairé de tertres obscurs et difformes qui ressemblaient à des tombes mal tenues. On n’avait rien fait de la nuit, l’absence d’un matelot avait passé inaperçue. Il restait sans mouvement et confondu de trouver le monde extérieur tel qu’il l’avait quitté; tout était là: mer, navire, dormeurs, et il en concevait un étonnement absurde comme s’il s’était attendu à retrouver les hommes morts, les choses familières évanouies à jamais--comme si, voyageur revenu après maintes années, des changements surprenants avaient dû le frapper.
Il frissonna légèrement dans la fraîcheur pénétrante de l’air, et se pressa dans ses bras d’un air abattu. La lune déclinante penchait tristement dans le ciel occidental, comme fanée par le baiser glacé d’une pâle aurore. Le navire dormait. Et la mer immortelle s’étendait au loin, immense, embrumée, image de la vie miroitante au-dessus d’abîmes sans clarté; prometteuse, avide, inspiratrice--terrible. Donkin lui coula un regard de défi et s’esquiva sans bruit, comme jugé, maudit et banni par l’auguste silence de sa souveraineté.
La mort de Jimmy, après tout, tomba comme une surprise extraordinaire. Nous ignorions encore toute la foi que nous avions prêtée à ses illusions. Nous avions estimé ses chances de vie tellement à sa propre évaluation que sa mort, comme la mort d’une vieille croyance, ébranlait les fondements de notre société. Un lien commun disparaissait: le puissant, effectif et respectable lien d’un mensonge sentimental. Tout ce jour-là, l’esprit ailleurs, nous travaillâmes, l’œil soupçonneux, avec des airs désabusés. Au fond du cœur, nous jugions que dans l’occasion de son départ, Jimmy avait agi de manière perfide et mal amicale. Il ne nous avait pas soutenus comme doit faire un camarade. En s’en allant, il emportait l’ombre lugubre et solennelle où notre folie s’était posée avec une fatuité bien humaine, en arbitre attendri du sort. Nous voyions à présent qu’il n’y avait là rien de pareil. Cela se réduisait à de la bêtise vulgaire, à la plus sotte et la plus inefficace ingérence dans des problèmes de la plus majestueuse gravité--du moins si Podmore disait vrai. Podmore peut-être avait raison. Jimmy mort, le doute survivait; et comme une bande de criminels désintégrée par un coup de grâce divine, nous restions profondément scandalisés l’un par l’autre. Certains parlaient durement à leurs meilleurs copains. D’autres refusaient de parler à personne. Seul, Singleton ne s’étonna point. «Mort, vraiment? Parbleu!» fit-il, en montrant du doigt l’île à tribord par le travers de nous: car le calme tenait toujours en vue de Flores le navire captif de ses sortilèges. Mort, parbleu! Ce n’est pas Singleton qui en serait surpris. Voici la terre et là, sur le panneau d’avant, attendant le maître-voilier, voilà le corps. La cause, et l’effet. Et pour la première fois du voyage le vieux matelot devint tout guilleret et loquace, expliquant et illustrant, grâce aux réserves de son expérience, comme quoi, dans les cas de maladie, la vue d’une île (même d’une petite) est souvent plus funeste que celle d’un continent. Mais il ne pouvait pas dire la raison.
Les obsèques de Jimmy étaient pour cinq heures et la journée nous parut interminable tant par l’inquiétude mentale que par la gêne physique. Nous ne prenions pas intérêt à notre besogne et, comme il sied, nous faisions rabrouer de ce fait. Dans notre état chronique d’irritation et de disette, c’était exaspérant. Donkin travaillait le front bandé d’un linge sale, la mine si défaite que la compassion toucha M. Baker à la vue de cette endurance si vaillante à la douleur.
--Hou! Hé là, Donkin! Laisse là ton ouvrage et va te coucher pour ce quart-ci. Tu as l’air malade.
--C’est vrai, sir, dans la tête ça me tient, dit l’autre d’une voix atténuée, et fila lestement. Plusieurs, contrariés, taxèrent le second d’être «bien à la coule aujourd’hui». On voyait sur la dunette le capitaine Allistoun regardant le ciel se couvrir au sud-ouest et bientôt courut par les ponts la nouvelle que le baromètre avait commencé de tomber dans la nuit et qu’il fallait s’attendre sous peu à de la brise. Ceci, par une subtile association d’idées, conduisit à une violente querelle sur le point de savoir le moment exact où Jimmy était mort. Était-ce avant ou après que ce baromètre s’est mis à descendre? Impossible de le savoir, d’où maints grognements de mépris échangés. Tout à coup un grand tumulte éclata sur l’avant. Le pacifique Knowles et Davies le débonnaire en étaient venus aux coups. La bordée non de quart intervint avec fougue et pendant dix minutes une bruyante mêlée se pressa autour du panneau où, dans l’ombre balancée des voiles, le corps de Jimmy, enveloppé d’une couverture blanche, gisait sous la garde du lamentable Belfast dédaigneux de la rixe en l’excès de son chagrin. La rumeur apaisée, les passions revenues au calme d’un silence farouche et boudeur, il se dressa près de la tête du corps enlinceulé et les deux bras levés au ciel, cria d’un ton d’indignation peinée: «Vous devriez avoir honte!...» C’était vrai.
Belfast prit son deuil fort à cœur. Il donna preuves sur preuves d’inextinguible dévouement. Ce fut lui, non un autre, qui voulut aider le voilier à parer les restes de Jimmy pour leur remise solennelle à l’insatiable mer. Il disposa soigneusement les poids le long des chevilles: deux briques, un vieux maillon d’ancre, quelques chaînons brisés d’une chaîne d’engrenage usée. Il les arrangeait comme ceci, puis comme cela.
--Le bon Dieu te bénisse, t’as pas peur qu’il s’écorche le talon pourtant? dit le maître-voilier que la besogne énervait. Il poussait l’aiguille en lançant des bouffées rageuses, la tête dans un nuage de fumée de tabac, rabattant des pans de toile, serrant les coutures, tendant l’étoffe.
--Soulève ses épaules... Tire à toi un peu... La... a... a. Halte.
Belfast obéissait, tirant, soulevant, accablé de chagrin, mouillant de larmes le fil goudronné.
--Serre pas la toile trop fort sur sa pauvre figure, voilier, implora-t-il douloureusement.
--Pourquoi vas-tu te faire encore de la bile? Il sera bien à l’aise comme ça, assurait l’autre en coupant le fil après le dernier point qui venait juste à la hauteur du milieu du front. Il roula le reste de la toile, serra ses aiguilles.
--Qu’as-tu à prendre ça tant à cœur? demanda-t-il. Belfast abaissa les yeux vers le long paquet de toile grise.
--C’est moi qui l’avais retiré l’autre fois, murmura-t-il, et il ne voulait pas s’en aller. Si je l’avais veillé la nuit dernière, il serait en vie pour me faire plaisir... mais j’étais fatigué.
Le maître-voilier tira vigoureusement sur sa pipe et marronna:
--Quand j’étais... aux Antilles... La frégate la Blanche... Fièvre jaune... on cousait comme ça ses vingt hommes par jour... des gars de Portsmouth, de Devonport--des pays--on connaissait leurs pères, leurs mères, leurs sœurs, tout leur fourbi. On faisait pas attention. Et ces nègres comme celui-là, on sait pas d’où ça vient. Ça n’a personne. Ça n’est bon à personne. A qui manquera-t-il?
--A moi. Je l’avais retiré l’autre fois, gémit Belfast inconsolé.
Sur deux planches clouées ensemble, et d’apparence immobile et résigné sous les plis de l’Union Jack à bordure blanche, James Wait, porté à l’arrière par quatre hommes, fut déposé très doucement, les pieds dans la direction d’un sabord ouvert. Une houle d’ouest se levait et, suivant le roulis du navire, le pavillon rouge en berne dardait sur le ciel gris comme une langue de flamme ardente. Charley sonnait le glas sur la cloche et à chaque oscillation vers tribord tout le vaste demi-cercle des eaux d’acier visibles de ce côté semblaient se hausser, avides, jusqu’au sabord, comme impatientes de happer notre Jimmy. Tous étaient là, sauf Donkin trop malade pour paraître; le capitaine et M. Creighton se trouvaient tête nue sur le fronteau de dunette; M. Baker, sur l’ordre du patron qui lui avait dit gravement: «Vous avez plus l’habitude de ces choses-là que moi», sortit de la porte du carré. Il marchait vite, avec une nuance d’embarras, le livre d’offices à la main. Tous les bonnets disparurent. Il commença bas, de son ton habituel d’inoffensive menace, comme s’il réprimandait discrètement pour la dernière fois, ce matelot mort à ses pieds. Les hommes écoutaient, dispersés par groupes, appuyés sur la lisse de rabattue et regardant le pont, le menton dans les mains avec des physionomies pensives, ou les bras croisés, un genou légèrement plié, le front baissé, le corps droit, en l’attitude de la méditation. Wamibo rêvait. M. Baker continuait, grognant révérencieusement à chaque page tournée. Les paroles du texte saint par-delà les cœurs inconstants des hommes s’en allaient errantes, sans asile, sur le désert des flots sans pitié; et James Wait, critique éloquent naguère et qui ne parlerait plus, gisait passif sous leur murmure enroué de terreur et d’espérances.
Deux hommes se tenaient prêts dans l’attente de ces mots-là qui envoient tant de nos frères à leur dernière embardée. M. Baker commença le passage. «Attention», fit le maître d’équipage entre ses dents. M. Baker lut: «Aux profondeurs», et fit une pause. Les hommes soulevèrent l’extrémité des planches voisine du pont, le maître d’équipage, d’un tour de main, retira l’Union Jack, mais James Wait ne bougea point. «Plus haut», gronda le maître d’équipage en colère. Toutes les têtes s’étaient relevées, un malaise général crispait tout le monde sur place, mais James Wait ne faisait pas mine de s’en aller. Mort et, sous le linceul qui l’enveloppait à jamais, il paraissait encore s’attacher au navire d’une étreinte d’effroi survivant à lui-même.
--Plus haut. Lève! siffla la voix rageuse du maître d’équipage.
--Il ne veut pas, bégaya un des deux hommes qui tremblait, et tous deux parurent sur le point de tout lâcher. M. Baker attendait, le visage enseveli dans le livre et changeant ses pieds de place d’un traînement énervé. Tous les hommes avaient l’air profondément bouleversés; du milieu d’eux une rumeur faible, une sorte de bourdonnement monta, gagnant en volume...
--Jimmy! cria Belfast d’un ton plaintif.
Il y eut une seconde de frémissant désarroi.
--Jimmy, sois un homme! adjura sa voix perçante et passionnée.
Chaque bouche béait, pas une paupière ne clignait. Les yeux de Craik lui sortaient de la tête, tout son corps se crispait; il se pencha en avant comme un homme se courbe vers la fascination de l’horreur.
--Va! cria-t-il, et bondit le bras tendu en avant. Va, Jimmy!... Jimmy, va!... Va!
Ses doigts touchèrent la tête du cadavre et le ballot gris s’ébranla à contrecœur, puis, tout à coup, fila le long des planches inclinées avec la soudaineté de l’éclair. L’équipage comme un seul homme se porta d’un pas en avant, un Ah... h... h! profond vibra au sortir des larges poitrines. Le navire roula comme soulagé d’un faix illégitime; la voilure claqua. Belfast, soutenu par Archie, pantelait hystériquement; et Charley qui voulant voir Jimmy piquer sa dernière tête, s’était précipité vers la lisse, arriva trop tard pour rien discerner que, sur l’eau ridée à peine, un cercle qui s’effaçait.
M. Baker, tout en sueur, récita la dernière prière dans une rumeur profonde de voix surexcitées et de voiles claquantes. «Amen», conclut-il d’un grognement mal assuré et referma le livre.
--Brassez carré! tonna une voix au-dessus de lui. Tout le monde sursauta, deux ou trois bérets tombèrent sur le pont; M. Baker, surpris, leva la tête. Le patron, debout sur le fronteau de dunette, montrait l’ouest de son doigt tendu.
--Le vent se lève, dit-il, brassez carré vivement.
M. Baker fourra en toute hâte le livre dans sa poche.
--A l’avant, vous autres, largue l’amure de misaine! héla-t-il allégrement, tête nue et gaillard. Les tribordais brasse carré derrière.
--Du bon vent! Du bon vent! murmuraient les hommes en courant à la manœuvre.
--Qu’est-ce que je disais, grommela le vieux Singleton en ajoutant, d’un geste énergique et vif, une spire de câble après l’autre au tas de filin à ses pieds; je le savais bien--il est parti--et v’là la brise.
Elle vint avec le bruit d’un soupir puissant descendu des hauteurs. Les voiles s’emplirent, le navire prit de l’erre et la mer réveillée se mit à murmurer à voix assoupie les chansons du retour aux oreilles des matelots.
Cette nuit-là, tandis que le navire courait écumant vers le nord, devant la brise fraîchissante, le maître d’équipage épancha son cœur au carré des officiers mariniers:
--Ce gars-là ne nous a donné que du mal depuis le moment qu’il a mis le pied à bord. Vous souvenez-vous, cette nuit, à Bombay?... Après avoir brimé de haut en bas cet équipage de poules mouillées, et affronté le vieux, il nous a fallu faire les imbéciles à tous les bouts d’un bateau à demi sombré, histoire de lui sauver la vie. Rapport à lui encore, on frise bel et bien une révolte et v’là le second qui m’enlève comme un voleur à cause que j’oublie censément de coller une motte de graisse sur ces faillies planches. Sans compter que je l’avais fait, mais tu aurais pu te dispenser d’y laisser une pointe de clou qui dépasse, hé, Copain-Copeaux?
--Et toi de fiche tous mes outils à l’eau à cause de lui comme un blanc-bec qu’a le taf, rétorqua le charpentier d’un ton morose. Le v’là toujours parti après, à c’t heure, ajouta-t-il, rancunier jusqu’au bout.
--En escadre, en Chine, je me rappelle une fois l’amiral qui me dit comme ça, commença le voilier...
* * * * *
Une semaine plus tard, le _Narcisse_ fendait les eaux de la Manche.
Sous ses ailes blanches, il rasait la mer bleue comme un grand oiseau las qui se hâte vers son nid. Les nuages faisaient la course avec les pommes de ses mâts; on voyait leurs masses blanches se lever par l’arrière, gagner le zénith d’un essor, continuer leur fuite et filant le long de l’ample courbe du ciel, se ruer tête première dans les flots, nuages plus rapides que le navire, plus libres aussi mais que nul port n’attend. La côte, pour lui souhaiter la bienvenue, vint au-devant de lui dans le soleil. Les hautes falaises poussaient dans la mer leurs promontoires souverains; les larges baies souriaient de lumière; les ombres des nuages sans asile ni but couraient le long des plaines ensoleillées, sautant les vallées, grimpant agiles aux collines, dégringolant les versants, et le soleil les poursuivait de nappes de glissante lueur. Sur le front des rochers sombres des phares blancs étincelaient dans des colonnes de lumière. La Manche scintillait comme un manteau bleu tissé de fils d’or et qu’étoilait l’argent des lames moutonnantes. Le _Narcisse_ vola, passés les caps et les baies. Des navires en partance croisaient sa route, donnant de la bande, les mâts dénudés pour la lutte harassante avec l’âpre suroît. Et près de terre un chapelet de petits vapeurs enfumés barbotaient, serrant la côte, comme une migration de monstres amphibies méfiants des vagues turbulentes.
Dans la nuit les hautes terres reculèrent, tandis que les baies s’avançant formaient un mur de ténèbres. Les lumières de terre se mêlèrent à celles du ciel; et, dominant les lanternes ballottées d’une flottille de pêche, un grand phare levait son œil fixe pareil à l’énorme fanal de mouillage de quelque vaisseau fabuleux. Sous son égale clarté, la côte, dont la ligne droite s’enfonçait dans la nuit, semblait le haut-bord d’un navire colossal, immobile sur la mer immortelle et sans frein. La sombre terre berçait sa solitude au milieu des eaux comme un vaisseau redoutable constellé de feux vigilants, portant le faix de millions de vies, chargé de scories et de joyaux, d’or et d’acier. Sa masse planait, immense et forte comme une tour, gardienne de traditions sans prix et de souffrances sans histoire, asile de glorieux souvenirs et d’oublis dégradants, d’ignobles vertus et de révoltes sublimes. Vaisseau vénérable! Pendant des siècles, l’Océan avait battu ses flancs solides; il s’ancrait là dès les temps où le monde, plus vaste, avait plus de promesses, où la mer puissante et mystérieuse ne marchandait pas la gloire ou le butin à ses fils audacieux. Arche historique, mère des flottes et des nations--grand vaisseau-amiral de la race, plus fort que les tempêtes, à l’ancre au large en pleine mer.
Le _Narcisse_, couché par les rafales, doubla le South Foreland[5], traversa les dunes et, remorqué, entra dans le fleuve. Dépouillé de la gloire de ses ailes blanches, il suivait, docile, le remorqueur à travers les méandres des chenaux invisibles. Les bateaux-feux à son passage oscillaient à leurs amarres, semblaient un instant filer à grande allure avec le flux, puis, le moment d’après, restaient en arrière, distancés, perdus. Les grosses bouées, à la pointe des bancs de vase, glissaient à ras de flot contre ses flancs et, retombées dans son sillage, tourmentaient leurs chaînes comme des dogues furieux. L’estuaire se fit plus étroit de part et d’autre. La terre se rapprocha du navire. Il remonta le fleuve sans plus dévier de sa route. Sur les pentes riveraines, les maisons apparues par groupes dégringolaient à la course, eût-on dit, les déclivités de terrain pour le voir passer et, arrêtées par la grève de vase, s’attroupaient sur les berges. Plus loin, les hautes cheminées d’usines se montrèrent, bande insolente qui le regardait venir, comme une foule éparse de sveltes géants, avantageux et campés sous leurs noirs panaches de fumée cavalièrement inclinés. Il prit, docile et désinvolte, les tournants de l’estuaire; une brise impure cria sa bienvenue parmi ses espars dénudés et la terre refermée se mit entre le navire et la mer.
[5] Pointe sud-orientale de l’Angleterre.
Un nuage bas se suspendait devant lui, un grand nuage opalin et frémissant qui semblait monter des fronts en sueur de millions d’humains. De longues bandes de vapeurs fumeuses le souillaient de traînées livides; il palpitait au battement de millions de cœurs, il s’en exhalait un murmure immense et lamentable, le murmure de millions de lèvres priant, maudissant, soupirant, ricanant--l’éternel murmure de folie, de regret et d’espoir qui s’élève des foules de la terre anxieuse. Le _Narcisse_ entra dans le nuage; les ombres s’épaissirent; de tous côtés montait un bruit de fer, de chocs puissants, des cris, des hurlements. Des chalands noirs dérivaient sournois sur le courant pollué. Un chaos fou de murs tachés de suie se dressa vague dans la fumée, déconcertant et funèbre, comme une vision de désastre. Les remorqueurs soufflant avec rage, culèrent et se drossèrent au courant pour présenter le navire aux portes du bassin. De l’avant, deux amarres dardées sifflèrent, frappant la terre avec colère comme un couple de serpents. Un pont devant nous s’ouvrit en deux comme par enchantement, de gros cabestans hydrauliques se mirent à tourner tout seuls, animés par une magie mystérieuse et suspecte. Le navire s’avança le long d’une étroite allée d’eau, entre deux murs bas de granit, et des hommes le retenaient avec des cordes, marchant à sa hauteur sur les larges dalles. Un groupe impatient attendait de part et d’autre du pont disparu; débardeurs en casquettes, citadins à face jaune sous des hauts de forme; deux femmes en cheveux; enfants loqueteux, fascinés, aux yeux grands ouverts. Une carriole, arrivant au trot cahoté de son bidet, fit halte brusquement. Une des femmes cria au navire silencieux: «Hallo, Jack!» sans regarder personne en particulier, et tous levèrent les yeux vers elle de la pointe du gaillard d’avant.
--Attention! En arrière! Gare au câble! crièrent les radoubeurs pliés sur les bornes de pierre.
La foule murmura, piétina sur place.
--Largue les amarres de hanche! Largue! entonna un vieux aux joues rougeaudes, debout sur le quai. Les aussières tombèrent dans l’eau lourdement, éclaboussant la coque, et le _Narcisse_ entra dans le bassin.
Les berges de pierre s’en allaient de droite et de gauche, en lignes droites, en fermant un miroir sombre et rectangulaire. Des murs de brique montaient haut, au-dessus de l’eau, murs sans âme, écarquillant des centaines de fenêtres aussi troubles et mornes que des yeux de brutes repues. A leur pied, de monstrueuses grues d’acier, dont les longs cous balançaient des chaînes, suspendaient des crocs à l’aspect féroce au-dessus de ponts de navires inanimés. Un bruit de roues sur le pavé, le heurt sourd de corps pesants qui tombent, le cliquetis de treuils enfiévrés, le grincement de chaînes forcées flottait dans l’air. Entre les bâtisses hautes, la poussière de tous les continents planait en brefs essors tournoyants; et une odeur pénétrante de parfums et d’ordure, d’épices et de peaux, de choses coûteuses et de choses immondes envahissait tout cet espace, lui créait une atmosphère précieuse et répugnante.
Le _Narcisse_ entra doucement dans le bassin de son repos; l’ombre des murs sans âme tomba sur lui, la poussière de tous les continents arriva dansante à l’assaut de ses ponts et un essaim d’hommes étrangers escaladant ses flancs en prirent possession au nom de la terre sordide.
Il avait cessé de vivre.
Un faraud en paletot noir et chapeau de haute forme grimpa avec agilité, s’avança vers le lieutenant, lui donna la main et dit: «Hallo, Herbert.» C’était son frère. Une dame apparut soudain. Une vraie, en robe noire, avec une ombrelle. Elle sembla prodigieusement élégante au milieu de nous, et plus étrange que si elle était tombée du ciel. M. Baker toucha sa casquette en l’apercevant. C’était la femme du patron. Et bientôt le capitaine, fringué de neuf sur une chemise blanche, descendit à terre en sa compagnie. Nous ne le reconnûmes pas jusqu’à ce que, se retournant, il hélât du quai M. Baker.
--Rappelez-vous de remonter les chronomètres demain matin.
Une escouade sournoise de malingreux à l’œil mobile errait dans le gaillard d’avant en quête d’un coup de main à donner, disaient-ils.
--Plus probable qu’ils cherchent quelque chose à frire, commenta Knowles avec bonne humeur. Pauvres bougres. Qu’importait. N’était-on pas rendus!
Mais M. Baker empoigna l’un d’eux qui s’était comporté avec insolence et cela nous ravit. Tout nous ravissait.
--J’ai fini à l’arrière, sir, cria M. Creighton.
--Plus d’eau dans le puisard, annonça pour la dernière fois le charpentier, sonde en main.
M. Baker jeta un coup d’œil le long des ponts aux groupes des hommes impatients, un autre en haut à la mâture:
--Hou! Ça fera le compte, les gars, grogna-t-il.
La traversée était finie.
Des rouleaux de literie s’en allèrent volant par-dessus la lisse, des coffres ficelés glissèrent le long du passavant--il n’y avait guère des uns ni des autres.
--Le reste se balade au large du Cap, expliqua Knowles énigmatiquement à un traîneur de quais, ami de fraîche date.
Les matelots couraient, s’appelant l’un l’autre, sommant des inconnus de leur prêter main-forte, puis, avec un décorum soudain, s’approchaient du second pour prendre congé avant de débarquer.
--Adieu, sir, répétaient-ils en intonations variées.
M. Baker étreignait les dures paumes, un grognement amical pour chacun, une étincelle joviale dans le regard.
--Prends garde à ton argent, Knowles. Hou! Si tu fais attention, tu ne tarderas pas à te trouver une gentille petite femme.