Part 7
En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours sourire et nous remuera toujours.
Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les œuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.
Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité, _au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?
X
SOMMAIRE
_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola_.
J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un argument puissant en faveur du réalisme.
Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.
Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses œuvres, on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du naturalisme.
Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_.
Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une quantité de détails relatifs au Maître.
Emile Zola naquit à Paris en 1840.
Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.
Son père était ingénieur.
Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres il fut deux fois refusé.
Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires. Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre pèse sur le germe!
Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des individus d'une famille les différentes classes et les différents aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'œuvres d'un auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris les droits de traduction et de publication en feuilletons.
Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.
Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le prix des volumes publiés antérieurement.
C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_ le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.
Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire. Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui l'absorbent et les distractions dont il jouit.
Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.
Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... quand elle marche bien s'entend.
Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre Espronceda:
Toujours je fus le jouet de mes passions.
L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_. D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de la sieste, était un heureux hasard.
Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui échauffe leurs œuvres.
Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux durs aussi et courts.
Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et qu'on croit le voir encore.
Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de la voûte crânienne et à l'angle droit du front.
En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception mésocratique de la vie qui domine dans ses œuvres.
Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète peut embellir tout ce qu'il choisit.
Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de Zola.
Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mœurs pures et honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité. Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.
Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les œuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un vice.»
On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola est le bœuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail solide et durable.
Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bœuf, c'est à la douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui l'excitent davantage au combat.
Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'œuvre: il lui attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mœurs licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_, il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue sagace.
Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après sa théorie que les œuvres discutées sont les seules à valoir et à vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui qui a su trouver le goût de notre siècle.
XI
SOMMAIRE
_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'œuvre: sa force et sa faiblesse._
Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre _Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si mystérieux.
Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle, si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les romans de Zola.
Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.
Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération nouvelle ne marche derrière ses œuvres, attirée par l'odeur des idées dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité didactique et vêtues de chair.
Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas, il sera châtié par où il a surtout péché.
Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous, tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de sensibilité dans la rétine.
Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans la réalité.
Ici une question.
Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un projet louable?
Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.
Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques. Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et en Russie.
En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie, philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un champ large à l'imagination du romancier.
Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir reconnaîtra encore à Zola.
Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses œuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock? Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un artiste extraordinaire.