Part 5
SOMMAIRE
_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_. --_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et impassibilité_.
Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.
L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de _Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe, et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui, sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un œil serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme que prêchent ses œuvres d'une manière indirecte, mais efficace.
De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui, dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.
Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un classique moderne.
Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que Stendhal.
Sa première œuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au cœur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent de leurs paroles ou de leur aspect.
Considérant l'œuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert, quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition, émirent l'arrêt suivant:
«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le lecteur, et ton œuvre est noyée.»
Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_. Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai crié de douleur.»
Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens, des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans _Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable. Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est extraordinaire.
Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais, dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille. Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise Flaubert.
Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse femme qui vécut et mourut comme son héroïne.
Je parlerai ailleurs de la haute importance d'œuvres sociales comme _Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la délicate question de la moralité dans l'art littéraire.
Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter un autre.
Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie, mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous tourmente.
Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la puissance de l'or.
Dans l'œuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection littéraire.
Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide. C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur, irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme, travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt classique, s'il ne l'est déjà.
Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre. Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique, et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui employa tant d'ornements superflus.
Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus, le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public et les critiques le préférer à ses autres œuvres, et pour le rendre furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin d'argent.
Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure, par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le caractère et dans les mœurs.
Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase, et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité, qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor Hugo.
Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques, la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son œuvre le _Persilès_.
Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure œuvre de Flaubert. Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires, que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la Lune.
Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement. Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste que _Madame Bovary_.
Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi, mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela moins soporifiques.
Ce qui importe dans des œuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que la reconstruction de l'époque, des mœurs, de la société, des personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes, quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que _Carthage pût être ainsi_!
Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la raconte.
D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert. Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.
On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.
Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses œuvres qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha _La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et d'observations.
Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit _Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu.
Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de cause.
De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de _Bouvard et Pécuchet_, son œuvre posthume, où le roman se transforme en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute l'œuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.
Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart, aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.
Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le _Cœur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.
Le fond des œuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la nullité des desseins et des désirs de l'homme.
Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes, l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se passionnait facilement.
VIII
SOMMAIRE
_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire. --Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité. --Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La couleur.--Lœuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les frères Zemganno--Manette Salomon.
Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.
D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection. Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.
«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.
Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de _simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des _peintres_.
Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond, l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils écrivirent des romans et des œuvres historiques, jusqu'à ce que Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.
«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes..... Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur _travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un orgueil.»
Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public. Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence, que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant, grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.
Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations. Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert; et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible. Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le montrer à travers leur tempérament.
Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art et des mœurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments esthétiques du dix-neuvième.
Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs investigations en de nombreux et remarquables livres historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas moins intéressante.
Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.
Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»
Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.
Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On peut l'appliquer aux Goncourt.