Part 11
Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses œuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens commun.
Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique personne ne témoigne d'estime pour l'œuvre. Si le prêtre vit de l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la littérature ibérique.
Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. En comparant les œuvres aux œuvres, notre patrie ne cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns, représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous contribuent à enrichir le roman national.
Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
[1] Mesonero Romanos.
[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et _Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes _Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur).
[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol.
[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud, édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon, Alas, Ortega Munilla.
XVII
SOMMAIRE
_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur le naturalisme au théâtre.--La question des écoles. --Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur à toutes les époques._
Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse croit avec le plus d'abondance?
Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode naturaliste.
Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas: seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les œuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag, Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et sans connaissance de cause.
Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.
Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de la littérature dramatique.
Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie. L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un superbe trésor d'observations et d'expériences.
Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.
Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet affranchissement.
Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique, mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a toujours été de même.
Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant! Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète _néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est _byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir été peintre _réaliste_?
Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.
On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la saveur et la couleur de ses œuvres. C'est presque une vérité à la La Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède ses grâces et sa physionomie particulière.
Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans des siècles qu'aujourd'hui.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La phalange romantique en France et en Espagne.--Les mœurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît du Romantisme
II.--Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman est par excellence la forme littéraire nouvelle
III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño
IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot
V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand
VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les inexactitudes de la critique. --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_ et la société sous Louis-Philippe.--Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est un voyant.--Le style de Balzac
VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_. --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La Tentation_.--_L'Education sentimentale_. --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et impassibilité
VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire.--Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La couleur.--L'œuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur. --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_
IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La caractérisque de Daudet romancier et écrivain. --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa Roumestan_.--Daudet et Zola
X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école. --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail. --Combien elle diffère de la méthode romantique. --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola
XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique de l'œuvre: sa force et sa faiblesse
XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme. --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les jeunes filles et la littérature.--La seule morale, c'est la morale catholique.--Indulgence des idéalistes pour les romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et le roman naturaliste.--Résumé de la question
XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican dont il est imprégné
XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera. --Comment on a jugé Valera en France.
XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez. --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.--Perez Galdos.--Son œuvre idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman et des romanciers en Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes
XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur le naturalisme au théâtre.--La question des écoles.--Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a toutes les époques