Chapter 4
--Quand vous veillez, monsieur, dit la seconde des compagnes d'Isabelle avec une sorte de gravité moqueuse, toutes vos pensées sont fixées sans doute sur la sagesse: la folie ne peut s'introduire chez vous que pendant votre sommeil?
--Tandis que la nuit comme le jour, répliqua le Nain, avec plus d'humeur qu'il ne convient à un ermite ou à un philosophe, elle exerce sur toi un empire absolu.
--Que le ciel me protège! dit la jeune dame en ricanant: c'est un sorcier, bien certainement.
--Aussi certainement que vous êtes une femme, dit le Nain: que dis-je? une femme! il fallait dire une dame, une belle dame. Vous voulez que je vous prédise votre fortune future: cela sera fait en deux mots. Vous passerez votre vie à courir après des folies dont vous serez lasse dès que vous les aurez atteintes. Au passé, des poupées et des jouets; au présent, l'amour et toutes ses sottises; dans l'avenir, le jeu, l'ambition et les béquilles. Des fleurs dans le printemps, des papillons dans l'été, des feuilles fanées dans l'automne et dans l'hiver.--J'ai fini, je vous ai dit votre bonne aventure.
--Hé bien! si j'attrape les papillons, c'est toujours quelque chose, dit en riant la jeune personne, qui était une cousine de miss Vere; et vous;, Nancy, ne voulez-vous pas vous faire dire votre bonne aventure?
--Pas pour un empire, répondit-elle en faisant un pas en arrière: c'est assez d'avoir entendu la vôtre.
--Hé bien! reprit miss Ilderton, je veux vous payer comme si vous étiez un oracle et moi princesse.
En même temps elle présenta au Nain quelques pièces d'argent.
--La vérité ne se vend ni ne s'achète, dit le solitaire en repoussant son offrande avec un dédain morose.
--Hé bien! je garderai mon argent pour me servir dans la carrière que je dois suivre.
--Vous en aurez besoin, s'écria le cynique: sans cela peu de personnes peuvent suivre, et moins encore peuvent être suivies. Arrêtez, dit-il à miss Vere, au moment où ses compagnes partaient, j'ai deux mots à vous dire encore. Vous avez ce que vos compagnes voudraient avoir, ce qu'elles voudraient au moins faire croire qu'elles possèdent: beauté, richesse, naissance, talents.
--Permettez-moi de suivre mes compagnes, bon père: je suis à l'épreuve contre la flatterie et les prédictions.
--Arrêtez, s'écria le Nain en retenant la bride de son cheval, je ne suis pas un flatteur. Croyez-vous que je regarde toutes ces qualités comme des avantages? Chacune d'elles n'a-t-elle pas à sa suite des maux innombrables? des affections contrariées, un amour malheureux, un couvent, ou un mariage forcé? Moi, dont l'unique plaisir est de souhaiter le malheur du genre humain, je ne puis vous en désirér davantage que votre étoile ne vous en promet.
--Hé bien! mon père, en attendant que tous ces maux m'arrivent, laissez-moi jouir d'un bonheur que je puis me procurer. Vous êtes âgé, vous êtes pauvre, vous-vous trouvez éloigné de tout secours si vous en aviez besoin; votre situation vous expose aux soupçons des ignorants, et peut-être par la suite vous exposera à leurs insultes: consentez que je vous place dans une situation moins fâcheuse; permettez-moi d'améliorer votre sort; consentez-y pour moi, si ce n'est pour vous; lorsque j'éprouverai les malheurs dont vous me faites la prédiction, et qui ne se réaliseront peut-être que trop tôt, il me restera du moins la consolation de n'avoir pas perdu tout le temps où j'étais plus heureuse.
--Oui, dit le vieillard d'une voix qui trahissait une émotion dont il s'efforçait en vain de se rendre maître; oui, c'est ainsi que tu dois penser; c'est ainsi que tu dois parler, s'il est possible que les discours d'une créature humaine soient d'accord avec ses pensées! Attends-moi un instant; garde-toi bien de partir avant que je sois de retour.
Il alla à son jardin, et en revint tenant à la main une rose à demi épanouie.
--Tu! m'as fait verser une larme, lui dit-il; c'est la seule qui soit sortie de mes yeux depuis bien des années. Reçois ce gage de ma reconnaissance. Prends cette fleur, conserve-la avec soin, ne la perds jamais! Viens me trouver à l'heure de l'adversité; montre-moi cette rose, montre-m'en seulement une feuille, fût-elle aussi flétrie que mon coeur; fût-ce dans un de mes plus terribles instants de rage contre le genre humain, elle fera naître dans mon sein des sentiments plus doux, et tu verras peut-être l'espérance luire de nouveau dans le tien. Mais point de message, point d'intermédiaire; viens toi-même, viens seule, et mon coeur et ma porte, fermés pour tout l'univers, s'ouvriront toujours pour toi et tes chagrins. Adieu!
Il laissa aller la bride, et la jeune dame, après l'avoir remercié, s'éloigna fort surprise du discours singulier que lui avait tenu cet être extraordinaire. Elle retourna la tête plusieurs fois, et le vit toujours à la porte de sa cabane. Il semblait la suivre des yeux jusqu'au château d'Ellieslaw, et il ne rentra dans sa chaumière que lorsqu'il ne lui fut plus possible de l'apercevoir.
Cependant ses compagnes ne manquèrent pas de la plaisanter sur l'étrange entretien qu'elle avait eu avec le fameux sorcier de Mucklestane-Moor.--Isabelle a eu tout l'honneur de la journée, lui dit miss Ilderton l'aînée. Son faucon a abattu le seul faisan que nous ayons rencontré; ses yeux ont conquis le coeur d'un amant, et le magicien lui-même n'a pu résister à ses charmes. Vous devriez, ma chère Isabelle, cesser d'accaparer, ou du moins vous défaire de toutes les denrées qui ne peuvent vous servir.
--Je vous les cède toutes pour peu de chose, dit Isabelle, et le sorcier pardessus le marché.
--Proposez-le à Nancy pour rétablir la balance inégale, dit miss Ilderton; vous savez que ce n'est pas une sorcière.
--Bon Dieu, ma soeur, dit Nancy, que voudriez-vous que je fisse d'un tel monstre? J'ai eu peur dès que je l'ai aperçu, et j'avais beau fermer les yeux, il me semblait que je le voyais encore.
--Tant pis, Nancy, reprit sa soeur, je vous souhaite, quand vous prendrez un admirateur, qu'il n'ait d'autres défauts que ceux qu'on ne peut pas voir en fermant les yeux. Au surplus, n'en voulez-vous pas? c'est une affaire faite, je le prends pour moi, je le logerai dans l'armoire où maman tient ses curiosités de la Chine, afin de prouver que l'imagination si fertile des artistes de Pékin et de Kanton n'a jamais immortalisé en porcelaine de monstre comparable à celui que la nature a produit en Écosse.
--La situation de ce pauvre homme est si triste, dit Isabelle, que je ne puis, ma chère Lucy, goûter vos plaisanteries comme de coutume. S'il est sans ressources, comment peut-il exister dans ce désert, si loin de toute habitation? et s'il a les moyens de se procurer ce dont il a besoin, ne court-il pas le risque d'être volé, assassiné par quelqu'un des brigands dont on parle quelquefois dans ce voisinage?
--Vous oubliez qu'on assure qu'il est sorcier, dit Nancy.
--Et si la magie diabolique ne lui réussit pas, dit miss Ilderton, il n'a qu'à se fier à sa magie naturelle. Qu'il montre à sa fenêtre sa tête énorme et son visage, le plus hardi voleur ne voudra pas le voir deux fois. Que ne puis-je avoir à ma disposition cette tête de Gorgone, seulement pour une demi-heure!
--Et qu'en feriez-vous, Lucy? lui demanda miss Vere.
--Je ferais fuir du château ce sombre, roide et cérémonieux Frédéric Langley, que votre père aime tant, et que vous aimez si peu. Au moins nous avons été débarrassées de sa compagnie pour le temps que nous avons mis à faire notre visite au sorcier. C'est une obligation que nous avons à Elsy, et je ne l'oublierai de ma vie.
--Que diriez-vous donc, Lucy, lui dit à demi-voix Isabelle, pour ne pas être entendue de Nancy, qui marchait en avant parce que le sentier où elles se trouvaient était trop étroit pour que trois personnes pussent y passer de front; que diriez-vous si l'on vous proposait d'associer pour la vie votre destinée à celle de sir Frédéric?
--Je dirais Non, Non, Non, trois fois Non, toujours de plus haut en plus haut, jusqu'à ce qu'on m'entendît de Carlisle.
--Mais si Frédéric vous disait que dix-neuf Non valent un demi-consentement?
--Cela dépend de la manière dont ces Non sont prononcés.
--Mais si votre père vous disait: Consentez-y ou...
--Je m'exposerais à toutes les conséquences de son ou, serait-il le plus cruel des pères.
--Et s'il vous menaçait d'un couvent, d'une abbesse, d'une tante catholique?
--Je le menacerais d'un gendre protestant, et je ne manquerais pas la première occasion de lui désobéir par esprit de conscience. Mais Nancy marche bien vite! Tant mieux, nous pourrons causer. Croyez-vous donc, ma chère Isabelle, que vous ne seriez pas excusable devant Dieu et devant les hommes, de recourir à tous les moyens possibles plutôt que de faire un semblable mariage? Un ambitieux, un orgueilleux, un avare, un cabaleur contre le gouvernement, mauvais fils, mauvais frère, détesté de tous ses parents! Je mourrais mille fois plutôt que de consentir à l'épouser.
--Que mon père ne vous entende point parler ainsi, ou faites vos adieux au château d'Ellieslaw.
--Eh bien! adieu au château d'Ellieslaw de tout mon coeur, si vous en étiez dehors, et si je vous savais avec un autre protecteur que celui que la nature vous a donné. Ah! ma chère cousine, si mon père jouissait de son ancienne santé, avec quel plaisir il vous aurait donné asile jusqu'à ce que vous fussiez débarrassée de cette cruelle et ridicule persécution!
--Ah! plût à Dieu que cela fût! ma chère Lucy, répondit Isabelle, mais je crains que, faible de santé comme est votre père; il ne soit hors d'état de protéger la pauvre fugitive contre ceux, qui viendront la réclamer:
--Je le crains bien aussi! reprit miss llderton; mais nous y penserons et trouverons quelque moyen pour sortir d'embarras. Depuis quelques jours, je vois partir et arriver un grand nombre de messagers; je vois paraître et disparaître des figures étrangères que personne ne connaît, et dont on ne prononce pas le nom: on nettoie et on prépare les armes dans l'arsenal du château; tout y est dans l'agitation et l'inquiétude, et j'en conclus que votre père et ceux qui sont chez lui en ce moment s'occupent de quelque complot. Il ne nous en serait que plus facile de former aussi quelque petite conspiration; nos messieurs n'ont pas pris pour eux toute la science politique, et il y a quelqu'un que je désire admettre à nos conseils.
--Ce n'est pas Nancy?
--Oh non! Nancy est une bonne fille; elle vous est fort attachée, mais elle serait un pauvre génie de conspiration, aussi pauvre que Renault et les autres conjurés subalternes de Venise sauvée (Tragédie d'Otway); non, non, c'est un Jaffier ou un Pierre que je veux dire, si Pierre vous plaît davantage. Et cependant quoique je sache que je vous ferai plaisir, je n'ose pas le nommer, de peur de vous contrarier en même temps. Ne devinez-vous pas? Il y a un aigle et un rocher dans ce nom-là; il ne commence point par un aigle en anglais, mais par quelque chose qui y ressemble en écossais (Miss Ilderton joue ici sur le nom d'Eanscliff. Earn signifie aigle (eagle) en écossais; et cliff, rocher en anglais). Hé bien, vous ne voulez pas le nommer?
--Ce n'est pas au moins le jeune Earnscliff que vous voulez dire, Lucy, répondit Isabelle en rougissant?
--Eh! à quel autre pouvez-vous penser? Les Jaffier et les Pierre ne sont pas en grand nombre dans ce canton, quoiqu'on y trouve en grand nombre les Renault et les Bedmar.
--Quelle folle idée, Lucy! vos drames et vos romans vous ont tourné la tête. Qui vous a fait connaître les inclinations de M. Earnscliff et les miennes? Elles n'ont d'existence que dans votre imagination toujours si vive. D'ailleurs, mon père ne consentirait jamais à ce mariage, et Earnscliff même.... Vous savez la fatale querelle....
--Quand son père a été tué? Cela est si vieux. Nous ne sommes plus, j'espère, dans le temps où la vengeance d'une querelle faisait partie de l'héritage qu'un père laissait à ses enfants, comme une partie d'échecs en Espagne, et où l'on commettait un meurtre ou deux à chaque génération, seulement polir empêcher le ressentiment de se refroidir. Nous en usons aujourd'hui avec nos querelles comme avec nos vêtements: nous les cherchons pour nous, et nous ne réveillerons pas plus les ressentiments de nos pères, que nous ne porterons leurs pourpoints tailladés et leurs haut-de-chausses.
--Vous traitez la chose trop légèrement, Lucy, répondit, miss Vere.
--Non, non, pas du tout. Quoique votre père fût présent à cette malheureuse affaire, on n'a jamais cru qu'il ait porté le coup fatal. Et, dans tous les cas, même du temps des guerres de clans, la main d'une fille, d'une soeur, n'a-t-elle pas été souvent un gage de réconciliation? Vous riez de mon érudition en fait de romans; mais je vous assure que si votre histoire était écrite comme celle de mainte héroïne moins malheureuse et moins méritante, le lecteur tant soit peu pénétrant vous déclarerait d'avance la dame des pensées d'Earnscliff et son épouse future, à cause de l'obstacle même que vous supposez insurmontable.
--Nous ne sommes plus au temps des romans, mais à celui de la triste réalité; car voilà le château d'Ellieslaw.
--Et j'aperçois à la porte sir Frédéric Langley, qui nous attend pour nous aider à descendre de cheval. J'aimerais mieux toucher un crapaud. Ce sera le vieux Horsington, le valet d'écurie, qui me servira d'écuyer.
En parlant ainsi, elle fit sentir la houssine à son coursier, passa devant sir Frédéric, qui s'apprêtait à lui offrir la main, sans daigner jeter un regard sur lui, et sauta légèrement à terre dans les bras du vieux palefrenier. Isabelle aurait bien voulu l'imiter, mais elle voyait son père froncer le sourcil et la regarder d'un air sévère; elle fut obligée de recevoir les soins d'un amant odieux.
CHAPITRE VI
«Pourquoi nous donne-t-on le nom de voleurs, à «nous qui sommes les gardes-du-corps de la nuit? «Qn'ou nous appelle les compagnons de Diane «dans les forêts, les gentilshommes des ténèbres, les «favoris de la lune!» (Shakespeare) Henri IV, première partie.
Le solitaire avait passé dans son jardin le reste du jour où il avait en la visite des trois cousines. Il vint, le soir, s'asseoir sur la pierre qui était son banc favori. Le disque du soleil brillait d'un rouge éclatant; à travers les flots de nuages qui passaient et repassaient sans cesse, il colorait d'une teinte plus vive de pourpre les sommets des montagnes couvertes de bruyères, dont le vaste profil se dessinait à l'horizon de cette aride plaine.
Le Nain contemplait les nuages qui s'abaissaient en masses de plus en plus compactes; et lorsqu'un des derniers rayons du soleil couchant vint tomber d'aplomb sur la figure étrange du solitaire, on aurait pu le prendre pour le démon de l'orage qui se préparait, ou pour quelque gnome qu'un signal sinistre avait fait sortir tout-à-coup des entrailles de la terre.
Pendant qu'il était assis, les yeux tournés vers les vapeurs toujours croissantes de l'horizon, un homme à cheval arriva au grand galop; et, s'arrêtant comme pour laisser reprendre haleine à son cheval, il fit à l'anachorète une espèce de salut avec un air d'effronterie mêlé de quelque embarras.
La taille de ce cavalier était maigre et élancée; mais il paraissait avoir la force et la constitution d'un athlète, comme quelqu'un qui avait fait métier toute sa vie de ces exercices qui développent la force musculaire en empochant le corps de prendre trop d'accroissement. Son visage, brûlé par le soleil, annonçait l'audace, l'impudence et la fourberie; enfin des cheveux et des sourcils roux qui ombrageaient de petits yeux gris, tels étaient les traits qui composaient la physionomie sinistre de ce personnage. Il avait des pistolets d'arçon à sa selle et une autre paire à sa ceinture; il portait une jaquette de peau de buffle, et des gants aux mains; celui de la droite était garni de petites écailles de fer, comme les anciens gantelets. Il avait la tête couverte d'une espèce de casque d'acier rouillé, et un grand sabre pendait à son côté.
--Hé bien! dit le Nain, voilà donc encore le Vol et le Meurtre à cheval?
--A cheval? Oui, oui, Elsy, dit le bandit, votre science de médecin m'a remonté sur mon brave cheval bai.
--Et toutes ces promesses d'amendement que vous aviez faites pendant votre maladie, elles sont oubliées?
--Parties avec l'eau chaude et la panade, reprit l'effronté convalescent. Elsy, vous qui avez, dit-on, des liaisons avec l'Autre (Le diable):
«Le diable, étant en maladie, «D'être moine eut la fantaisie; «Mais, quand il se porta bien, «Du diable s'il en fit rien.»
--Tu dis vrai, répondit le solitaire: il serait plus facile de faire perdre au corbeau son goût pour les cadavres, au loup sa soif du sang, que de changer tes inclinations perverses.
--Que voulez-vous que j'y fasse? cela est né avec moi, c'est dans mon sang. De père en fils les lurons de Westburnflat ont été tous des rôdeurs et des pillards. Ils ont tous bu sec, et fait bonne vie, tirant grande vengeance d'une petite offense et ne refusant aucun travail bien payé.
--Fort bien! et tu es aussi loup que celui qui la nuit ravage une bergerie... Pour quelle oeuvre de l'enfer es-tu en course cette nuit?
--Est-ce que votre science ne vous l'apprend pas?
--Elle m'apprend que ton dessein est coupable, que ton action sera plus mauvaise, et que la fin sera pire encore.
--Et vous ne m'en aimez pas moins pour cela, reprit Westburnflat, vous me l'avez toujours dit.
J'ai des raisons pour aimer ceux qui sont le fléau de l'humanité: --tu en es un des plus épouvantables! Tu vas répandre le sang?
--Non! oh non!... A moins qu'on ne fasse résistance; car alors la colère l'emporte, vous savez. Non; je veux seulement couper la crête d'un jeune coq qui chante trop haut.
--Ce n'est pas du jeune Earnscliff? dit le Nain avec quelque émotion.
--Le jeune Earnscliff? Non... Pas encore, le jeune Earnscliff! mais son tour pourra venir, s'il ne prend garde à lui, et s'il ne retourne à la ville, au lieu de s'amuser ici à détruire le peu de gibier qui nous reste; s'il prétend agir en magistrat, et envoyer aux gens puissants d'Auld-Reekie (Édimbourg) ses rapports sur les troubles du canton... Oui, qu'il prenne garde à lui!
--C'est donc Hobby d'Heugh-Foot! Quel mal t'a-t-il fait?
--Quel mal? pas grand mal;, mais il dit que le dernier mardi gras je n'osai me montrer de peur de lui, tandis que c'était de peur du shérif; il y avait un mandat contre moi. Je me moque d'Hobby et de tout son clan; mais ce n'est pas tant pour me venger que pour lui apprendre à ne pas donner carrière à sa langue en parlant de ceux qui valent mieux que lui; je crois que demain matin il aura perdu la meilleure plume de son aile... Adieu, Elsy; j'ai quelques bons enfants qui m'attendent dans les montagnes. Je vous verrai en revenant, et je vous amuserai du récit de ce que nous aurons fait, pour vous payer de vos soins.
Avant que le Nain eût le temps de répliquer, le bandit de Westburnflat partit au grand galop. Il pressait sans pitié son cheval de l'éperon, et le faisait sauter par-dessus les pierres, dont un grand nombre parsemaient encore la plaine. En vain l'animal ruait, gambadait, se dressait: il le forçait à suivre sa ligne droite, et restait ferme sur la selle. Bientôt le solitaire le perdit de vue.
--Ce misérable, dit le Nain, cet assassin couvert de sang, ce scélérat qui ne respire que le crime, a des nerfs et des muscles assez forts et assez souples pour dompter un animal mille fois plus noble que lui; il le force à le conduire dans l'endroit où il va se souiller d'un nouveau forfait! Et moi, si j'avais la faiblesse de vouloir avertir sa malheureuse victime de se tenir sur ses gardes, et chercher à sauver une famille innocente, la décrépitude qui m'enchaîne ici mettrait un obstacle à mes bonnes intentions!--Mais pourquoi désirerais-je qu'il en fût autrement? Qu'ont de commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d'oeuvre de la nature? Quand je rends un service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût? Et pourquoi prendrais-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m'a traité comme un monstre, un être proscrit? Non; par toute l'ingratitude que j'ai éprouvée, par les injures que, j'ai souffertes, par l'emprisonnement qu'on m'a fait subir, par les chaînes dont on m'a chargé, j'étoufferai dans mon coeur ma sensibilité rebelle. Je n'ai été que trop souvent assez insensé pour dévier de mes principes quand mes sentiments se liguaient contre moi. Comme si celui qui n'a trouvé de compassion dans personne devrait en ressentir pour quelqu'un? Que la destinée promène son char armé de faux sur l'humanité tremblante, je ne me précipiterai pas sous ses roues pour lui dérober une victime. Quand le Nain, le sorcier, le bossu, aurait sauvé aux dépens de sa vie un de ces êtres si fiers de leur beauté, ou de leur adresse, tout le monde applaudirait à cet échange d'un homme contre un monstre.--Et cependant ce pauvre Hobby, si jeune, si franc, si brave, si...--Oublions-le! je ne pourrais le secourir quand je le voudrais; mais si je le pouvais, je ne le voudrais pas: non, je ne le voudrais pas, dût-il ne m'en coûter qu'un souhait pour le sauver.
Avant ainsi terminé son soliloque, il se retira dans sa chaumière pour se mettre à l'abri de l'orage qui s'annonçait par de grosses et larges gouttes de pluie. Les derniers rayons du soleil avaient disparu entièrement; à de courts intervalles deux ou trois éclats de tonnerre étaient répétés par les échos des montagnes comme le bruit d'un combat lointain.
CHAPITRE VII
«Orgueilleux oiseau des montagnes, «Tes plumes vont servir de jouet aux autans. «Retourne aux lieux où tu plaças ton aire, «Tu n'y verras que cendres et débris. «Qui frappe l'air de ces lugubres cris?.... «Ce sont les accents d'une mère. T. Campbell.
Toute la nuit fut sombre et orageuse; mais le matin se leva comme rafraîchi par la pluie. Même la lande sauvage de Mucklestane-Moor, coupée par des inégalités d'un terrain aride, et par des flaques d'eau marécageuse, sembla s'animer sous l'influence d'un ciel serein, comme un air de bonne humeur et de gaîté peut répandre un certain charme inexprimable sur le visage le moins agréable. La bruyère était touffue et fleurie. Les abeilles que le solitaire avait ajoutées à ses petites propriétés rurales voltigeaient en joyeux essaims et remplissaient l'air des murmures de leur industrie. Quand le vieillard sortit de sa hutte, ses deux chèvres vinrent au-devant de lui pour recevoir la nourriture qu'il leur distribuait lui-même chaque matin, et elles lui léchaient les mains pour lui témoigner leur reconnaissance.
--Pour vous du moins, leur dit-il, pour vous du moins la conformation de celui qui vous fait du bien ne change rien à votre gratitude; vous accueillez avec transport l'être disgracié de la nature qui vous donne ses soins; et les traits les plus nobles que le ciseau d'un statuaire ait jamais produits, seraient pour vous un objet d'indifférence et d'alarmes s'ils s'offraient à vous à la place du corps mutilé dont vous avez coutume de recevoir les soins.,.. Lorsque j'étais dans le monde, ai-je jamais trouvé de tels sentiments de gratitude? Non. Les domestiques que j'avais élevés depuis leur enfance, me tournaient en dérision derrière ma chaise; l'ami que je soutins de ma fortune, et pour l'amour de qui mes mains... (Il fut en ce moment agité d'un mouvement convulsif)... Cet ami m'enferma dans l'asile destiné aux êtres privés de raison, me fit partager leurs souffrances, leurs humiliations, leurs privations! Hubert seul... mais Hubert finira aussi par m'abandonner. Tous les hommes ne se ressemblent-ils pas? Ne sont-ils pas tous corrompus, insensibles, égoïstes, ingrats et hypocrites jusque dans leurs prières à la Divinité, quand ils la remercient du soleil qui les éclaire, de l'air pur qu'ils respirent?