Le nain noir

Chapter 13

Chapter 13820 wordsPublic domain

On accorda sans difficulté toutes les demandes d'Hobby, qui lui étaient inspirées par le désir qu'il avait de prouver sa reconnaissance. Il fut enchanté quand Ratcliffe lui dit que son bienfaiteur n'ignorerait pas les soins qu'il voulait prendre des compagnons de sa solitude.

--Et dites-lui surtout que ma mère, mes soeurs, Grâce et moi, nous sommes heureux, bien portants, et que c'est son ouvrage. Je suis sûr que cela lui fera plaisir.

Hobby se retira à Heugh-Foot, épousa Grâce, fit rebâtir sa ferme, et fut aussi heureux qu'il méritait de l'être par sa probité, son bon coeur et sa bravoure.

Il n'existait plus d'obstacle au mariage d'Earnscliff avec Isabelle. Sir Edouard Mauley, représenté par M. Ratcliffe, assura à sa parente une fortune qui aurait pu satisfaire la cupidité d'Ellieslaw lui-même. Mais Isabelle et Ratcliffe crurent devoir cacher à Earnscliff qu'un des motifs de la générosité de sir Edouard était de réparer, autant qu'il le pouvait, le crime dont il s'était rendu coupable en versant le sang du père de ce jeune homme, bien des années auparavant. S'il est vrai, comme l'assura Ratcliffe, que sa misanthropie devint un peu moins farouche, la connaissance qu'il eut d'un bonheur dont il était la cause y contribua sans doute; mais le souvenir du meurtre presque involontaire qu'il avait commis fut probablement le motif pour lequel il ne voulut jamais jouir de la vue de leur félicité.

Mareschal chassa, but du bordeaux, s'ennuya du pays, partit pour l'étranger, fit trois campagnes, revint, et épousa Lucy Ilderton.

Les années, en s'accumulant sur la tête d'Earnscliff et de son épouse, ne diminuèrent rien ni à leur tendresse ni à leur bonheur.

Sir Frédéric Langley, toujours ambitieux, s'engagea dans la malheureuse insurrection de 1715. Il fut fait prisonnier à Preston dans le comté de Lancastre avec le comte de Derwentwater; sa défense et son discours avant de mourir sont dans le recueil des procès d'état (State trials).

M. Vere fixa sa résidence à Paris, et y vécut dans l'opulence, grâce à la libéralité de sa fille. Il y fit une fortune brillante dans le temps du système de Law sous la régence du duc d'Orléans; mais cette fortune s'écroula aussi rapidement que celle de tant d'autres, et le chagrin qu'il en conçut détermina une attaque de paralysie qui mit fin à ses jours.

Willie de Westburnflat échappa au ressentiment d'Hobby Elliot, comme ses chefs à la poursuite des lois. Son patriotisme l'engageait fortement à aller servir son pays dans les guerres étrangères, tandis que, d'une autre part, sa répugnance à quitter la terre natale lui inspirait la ressource d'y vivre en faisant métier de réunir une collection de bourses de montres et de bijoux sur les grandes routes. Heureusement pour lui, la première impulsion l'emporta. Il fut joindre l'armée de Marlborough, obtint un grade par les services qu'il rendit à la commission des vivres par son talent de trouver le bétail en campagne, revint en Écosse au bout de plusieurs années, avec une fortune acquise Dieu sait comme, démolit sa tour de Westburnflat, et y bâtit à la place une maisonnette de trois étages avec deux cheminées. Il but le brandevin avec ceux qu'il avait pillés dans sa jeunesse, mourut dans son lit; et son épitaphe, qu'on lit encore dans l'église de Kirkwhistle, atteste qu'il a toujours vécu en brave soldat, en bon voisin et en chrétien.

M. Ratcliffe continua de demeurer à Ellieslaw-Castle avec Earnscliff et son épouse. Cependant il faisait régulièrement une absence d'un mois au commencement du printemps et de l'automne. Il garda toujours le silence sur le motif et le but de ce voyage périodique; mais on jugeait avec raison qu'il allait voir sir Edouard. Après une de ces absences, on le vit revenir l'air triste et en habit de deuil. Ce fut ainsi qu'Earnscliff et Isabelle apprirent que leur bienfaiteur n'existait plus; mais ils ne surent jamais ni quelle avait été la résidence de sir Edouard, ni en quel lieu reposaient ses cendres. Il avait, avant de mourir, fait promettre le secret à son unique confident.

La disparition subite d'Elsy servit à confirmer les bruits qui avaient couru sur son compte. Les uns crurent qu'ayant osé entrer dans un lieu consacré, malgré le pacte qu'il avait fait avec le diable, le malin esprit, pour l'en punir, l'avait emporté comme il retournait vers sa chaumière. Mais la plupart pensent qu'il ne disparut que pour un temps, et qu'on le revoit encore parfois dans les montagnes. Le souvenir des expressions exaltées de son désespoir a survécu, selon l'usage, à celui de ses bienfaits; ce qui fait qu'on le confond ordinairement avec ce mauvais démon appelé l'Homme des marécages, dont voulait parler mistress Elliot à son-petit-fils.

Aussi le représente-t-on comme jetant un charme sur les troupeaux, faisant avorter les brebis, ou détachant les avalanches de la montagne pour les précipiter sur ceux qui se réfugient pendant l'orage près du torrent ou sous un rocher dans la ravine. En un mot, tous les malheurs éprouvés par les habitants de cette contrée sont attribués au Nain noir.