Chapter 12
C'est en ce lieu que se rassemblèrent, quelques minutes avant minuit, les personnes dont la présence était nécessaire pour la cérémonie qui allait avoir lieu. Ellieslaw, ne désirant pas avoir d'autres témoins de cette scène que ceux qui étaient nécessaires, avait laissé dans la salle du festin ceux de ses hôtes qui n'avaient pas encore quitté le château, et il était monté dans l'appartement de sa fille pour l'aller chercher. Sir Frédéric Langley et Mareschal, suivis de quelques domestiques, étaient descendus dans la chapelle, où ils attendaient l'arrivée d'Ellieslaw et d'Isabelle. Sir Frédéric était sérieux et pensif: l'étourderie et la gaîté imperturbable de Mareschal semblaient faire ressortir encore le sombre nuage qui couvrait ses traits.
--La mariée n'arrive pas, dit tout bas Mareschal à sir Frédéric; j'espère que ma jolie cousine n'aura pas été enlevée deux fois en deux jours, quoique je ne connaisse personne qui mérite mieux cet honneur.
Sir Frédéric ne répondit rien, fredonna quelques notes, et jeta les yeux d'un autre côté.
--Ce délai n'arrange pas le docteur Hobbler, continua Mareschal; mon cousin est venu l'interrompre dans le moment où il débouchait sa troisième bouteille, et il voudrait bien que la cérémonie fût terminée, pour aller la retrouver. J'espère que... Mais j'aperçois Ellieslaw et ma jolie cousine..., plus jolie que jamais, sur ma foi!.... Mais comme elle est pâle! elle peut à peine se soutenir!.... Sir Frédéric, songez bien que si elle ne dit pas un Oui bien ferme, bien prononcé, il n'y a point de mariage.
--Point de mariage! monsieur, répéta sir Frédéric d'un ton qui annonçait qu'il avait peine à contenir sa colère.
--Non, point de mariage! répliqua Mareschal, j'en jure sur mon honneur.
--Mareschal, lui dit à voix basse sir Frédéric en lui serrant la main fortement, vous me rendrez raison de ce propos.
--Très volontiers, répliqua Mareschal: ma bouche n'a jamais prononcé un mot que mon bras ne soit prêt à soutenir... Puis élevant la voix: Ma belle cousine, ajouta-t-il, parlez-moi librement, franchement: est-ce bien volontairement que vous venez accepter sir Frédéric pour époux? Si vous avez la centième partie d'un scrupule, n'allez pas plus loin: il est encore temps de reculer, et fiez-vous à moi pour le reste.
--Êtes-vous fou, monsieur Mareschal? lui dit Ellieslaw, qui, ayant été son tuteur, prenait quelquefois avec lui un ton d'autorité; croyez-vous que j'amènerais ma fille à l'autel contre son gré?
--Allons donc, dit Mareschal, regardez-la; ses yeux sont rouges, ses joues plus blanches que sa robe! J'insiste au nom de l'humanité, pour que la cérémonie soit remise à demain. D'ici là, nous verrons! ajouta-t-il entre ses dents.
--Il faut donc, jeune écervelé, dit Ellieslaw en colère, que vous vous mêliez toujours de ce qui ne vous concerne en rien. Au surplus, elle va nous dire elle-même qu'elle désire que la cérémonie ait lieu sur-le-champ. Parlez, ma chère enfant, le voulez-vous ainsi?
--Oui, dit Isabelle ayant à peine la force de parler, puisque je ne puis attendre de secours ni de Dieu, ni des hommes.
Elle ne prononça distinctement que le premier mot, et personne ne put entendre les autres. Mareschal leva les épaules, et se détourna d'un autre côté en maudissant les caprices des femmes. Ellieslaw conduisit sa fille devant l'autel: sir Frédéric s'avança, et se plaça près d'elle. Le docteur ouvrit son livre, et regarda Ellieslaw comme pour lui dire qu'il attendait ses ordres avant de procéder à la cérémonie.
--Commencez, dit Ellieslaw.
Au même instant, une voix aigre et forte qui semblait sortir du tombeau de la mère d'Isabelle, et qui retentit sous les voûtes de la chapelle, s'écria:--Arrêtez!
Chacun restait muet et immobile, quand un bruit éloigné, qui ressemblait à un cliquetis d'armes, se fit entendre dans les appartements du château. Il ne dura qu'un instant.
--Que veut dire tout ceci? dit sir Frédéric en regardant Mareschal et Ellieslaw d'un air qui annonçait la méfiance et le soupçon.
--Quelque dispute parmi nos convives, dit Ellieslaw, affectant une tranquillité qu'il était loin d'éprouver; nous le saurons après la cérémonie. Continuez, docteur.
Mais, avant que le docteur pût lui obéir, la même voix prononça une seconde fois, et plus fortement encore, le mot:--Arrêtez! Et, au même instant, le Nain, sortant de derrière le monument, se plaça en face de M. Ellieslaw. Cette apparition subite effraya tous les spectateurs, mais elle parut anéantir le père d'Isabelle. Il laissa échapper la main de sa fille, et, s'appuyant contre un pilier, y reposa sa tête sur ses mains, comme pour s'empêcher de tomber.
--Que veut cet homme? dit sir Frédéric; qui est-il?
--Quelqu'un qui vient vous annoncer, dit le Nain avec le ton d'aigreur qui lui était ordinaire, qu'en épousant miss isabelle Vere vous n'épousez pas l'héritière des biens de sa mère, parce que j'en suis seul propriétaire. Elle ne les obtiendra qu'en se mariant avec mon consentement, et ce consentement, jamais il ne sera donné pour vous. A genoux, misérable, à genoux; remercie le ciel, remercie-moi, qui viens te préserver du malheur d'épouser la jeunesse, la beauté, la vertu sans fortune. Et toi, vil ingrat, dit-il à Ellieslaw, quelle excuse me donneras-tu? Tu voulais vendre ta fille pour te sauver d'un danger, comme tu aurais dévoré ses membres dans un temps de famine pour assouvir ta faim. Oui, cache-toi, tu dois rougir de regarder un homme dont la main s'est souillée d'un meurtre pour toi, que tu as chargé de chaînes pour récompense de ses bienfaits, et que tu as condamné au malheur pour toute sa vie. La vertu de celle qui t'appelle son père peut seule obtenir ton pardon. Retire-toi, et puissent les bienfaits que je t'accorderai encore se convertir en charbons ardents sur ta tête! Puisses-tu à la lettre te sentir dévoré par leur feu comme je le sens moi-même!
Ellieslaw sortit de la chapelle avec un geste de désespoir.
--Je n'entends rien à tout cela, dit sir Frédéric Langley; mais nous sommes ici un corps de gentilshommes qui avons pris les armes au nom et sous l'autorité du roi Jacques; ainsi, monsieur, que vous soyez réellement ce sir Edouard Mauley qu'on a cru mort depuis si long-temps, ou peut-être un imposteur qui voulez vous emparer de son nom et de ses biens, nous prendrons la liberté de vous retenir en prison, jusqu'à ce que vous ayez donné des preuves bien claires de ce que vous pouvez être. Saisissez-le, mes amis.
Mais les domestiques reculèrent d'un air de doute et d'alarme.
Sir Frédéric, voyant qu'il n'était pas obéi, s'avança vers le Nain pour le saisir lui-même; mais il n'eut pas fait trois pas qu'il fut arrêté par le canon d'une pertuisane qu'il vit briller sur sa poitrine. C'était le robuste Hobby Elliot qui la lui présentait.
--Un instant, lui dit-il: avant que vous le touchiez, je verrai le jour à travers votre corps. Personne ne mettra la main sur Elsy, tant que je vivrai: il faut secourir ceux qui nous ont secourus. Ce n'est pas qu'il en ait besoin; s'il vous serrait le bras, il vous ferait sortir le sang des ongles. C'est un rude joûteur, j'en sais quelque chose: son poing vaut les meilleures tenailles.
--Et par quel hasard vous trouvez-vous ici, Hobby? lui demanda Mareschal.
--En conscience, monsieur Mareschal Wells, je suis venu ici avec une trentaine de bons compagnons du roi, ou de la reine, comme on l'appelle, pour maintenir la paix; pour secourir Elsy au besoin, et pour payer mes dettes à M. Ellieslaw. On m'a donné un fameux déjeuner, il y a quelques jours, et je sais qu'il y était pour quelque chose: hé bien! je suis venu lui servir à souper. Vous n'avez pas besoin de mettre la main sur vos épées: le château est à nous à bon marché. Les portes étaient ouvertes; vos gens avaient bu du punch; nous leur avons ôté leurs armes des mains aussi aisément que nous aurions écossé des pois.
Mareschal sortit précipitamment de la chapelle, et y rentra à l'instant même.
--De par le ciel, sir Frédéric, cela n'est que trop vrai! le château est rempli de gens armés; nos ivrognes sont tous désarmés, nous n'avons d'autre ressource que de nous faire jour l'épée à la main.
--Là, là, dit Hobby, pas de violence! Écoutez-moi un instant: nous ne voulons de mal à personne. Vous êtes en armes pour le roi Jacques, dites-vous? eh bien! quoique nous les portions pour la reine Anne, si vous voulez vous retirer paisiblement, nous ne vous ôterons pas un cheveu de la tête. C'est ce que vous pouvez faire de mieux, car je veux bien vous dire qu'il est arrivé des nouvelles de Londres. L'amiral Bang...Bing..., je ne sais comment on l'appelle...., a empêché la descente des Français: ils ont remmené leur jeune roi, et vous ferez bien de vous contenter de notre vieille Anne, à défaut d'une meilleure.
Ratcliffe, qui rentrait en ce moment dans la chapelle, confirma cette nouvelle si peu favorable aux Jacobites, et sir Frédéric, sans prendre congé de personne, sortit à l'instant du château.
--Et quelles sont vos intentions maintenant, monsieur Mareschal? dit Ratcliffe.
--Ma foi, dit-il en souriant, je n'en sais rien. J'ai le coeur trop fier et une fortune trop médiocre pour suivre notre brave fiancé, ce n'est pas mon caractère; je ne me donnerai pas la peine d'y penser.
--Croyez-moi, dit Ratcliffe, dispersez promptement tous vos gens, calmez l'esprit des mécontents, restez tranquillement chez vous, et, comme il n'y a pas eu d'acte public de rébellion, vous ne serez pas inquiété.
M. Mareschal suivit son avis, et n'eut pas lieu de s'en repentir.
--Eh oui! dit Hobby: que ce qui est passé soit passé, et soyons tous amis. Le diable m'emporte si j'en veux à personne qu'à Westburnflat; mais il vient de l'échapper belle. Je n'avais échangé avec lui que deux ou trois coups de claymore, qu'il a sauté dans le fossé du château par une fenêtre, et s'est échappé en nageant comme un canard. C'est un fier gaillard, vraiment! enlever une jeune fille le matin et une autre le soir, cela lui suffit à peine; mais, s'il ne s'absente pas du pays, je lui en ferai voir de cruelles; notre rendez-vous de Castleton est manqué; ses amis ne l'y accompagneront plus.
Pendant cette scène de confusion, Isabelle s'était jetée aux pieds de son parent, sir Edouard Mauley, car c'est ainsi que nous appellerons désormais le solitaire. Elle lui avait témoigné sa reconnaissance, et avait imploré le pardon de son père. Elle était à genoux devant la tombe de sa mère, avec les traits de laquelle les siens avaient beaucoup de ressemblance. Elle tenait la main de sir Edouard, la baisait et la baignait de larmes. Celui-ci, debout et immobile, portait alternativement ses yeux sur Isabelle et sur la statue. Enfin de grosses larmes, sortant de ses yeux, l'obligèrent à retirer sa main pour les essuyer.
--Je croyais, dit-il, que je ne pouvais plus connaître les larmes; mais nous en versons à l'heure de notre naissance, et il paraît que la source ne s'en tarit que dans la tombe. Cet attendrissement n'ébranlera pourtant pas ma résolution. Je fais en ce moment mes derniers adieux aux objets dont le souvenir, dit-il en jetant un coup-d'oeil sur le monument, et dont la présence, ajouta-t-il en serrant la main d'Isabelle, me sont encore bien chers.--Ne me parlez pas! n'essayez pas de changer ma détermination! elle est invariable. Cette figure hideuse ne se présentera plus à vos yeux. Je veux être mort pour vous, comme si j'étais dans le tombeau, et je veux que vous ne pensiez à moi que comme à un ami débarrassé du fardeau de l'existence et du spectacle des crimes qui l'accompagnent.
Il embrassa Isabelle sur le front, en fit autant à la statue de sa mère, aux pieds de laquelle miss Vere était agenouillée, puis il sortit de la chapelle, suivi par Ratcliffe.
Isabelle, épuisée par toutes les émotions qu'elle avait éprouvées dans le cours de cette journée si fertile en événements, se retira dans son appartement, appuyée sur le bras d'une femme de chambre, pour essayer d'y goûter quelque repos.
Quelques-uns des hôtes qu'Ellieslaw avait rassemblés dans le château s'y trouvaient encore; mais ils se retirèrent tous, après avoir exprimé à ceux qui voulurent les écouter, combien ils étaient éloignés de vouloir prendre part à aucune conspiration contre le gouvernement.
Hobby Elliot prit le commandement du château pour la nuit, et y établit une garde régulière. Il se fit gloire de la promptitude avec laquelle il s'était rendu; ainsi que ses amis, à l'avis qu'Elsy lui avait fait donner par le fidèle Ratcliffe. Le hasard y avait contribué pour beaucoup; car, ayant appris que Westburnflat n'avait pas dessein de se trouver au rendez-vous qu'il lui avait donné à Castleton, il avait réuni ses amis ce soir même à Heugh-Foot dans le dessein d'aller faire, pendant la nuit, une visite à la tour du bandit. Ils s'étaient donc trouvés prêts à partir à l'instant où l'avis lui était parvenu.
CHAPITRE XVIII
«Tel est le dénoûment de cette étrange histoire.» Shakespeare. (Comme il vous plaira.)
Le lendemain matin, M. Ratcliffe remit à Isabelle une lettre de son père; elle contenait ce qui suit:
«Ma chère fille,
«L'iniquité d'un gouvernement persécuteur me force à passer en pays étranger pour sauver mes jours. Il est vraisemblable que j'y resterai quelque temps. Je ne vous engage pas à m'y suivre: il convient mieux à mes intérêts et aux vôtres que vous restiez en Écosse.
«Il me parait inutile d'entrer dans un détail circonstancié des causes des événements étranges qui sont arrivés hier. Je crois avoir à me plaindre de la conduite à mon égard de sir Edouard Mauley, votre plus proche parent du côté de votre mère; mais, comme il vous fait son héritière, et qu'il va vous mettre en possession immédiate d'une partie de son immense fortune, je me contente de cette réparation. Je sais qu'il ne m'a, jamais pardonné la préférence que votre mère m'a donnée sur lui, au lieu d'exécuter je ne sais quelle convention de famille qui avait tyranniquement voulu décider de son sort. Cela suffit pour déranger son esprit, et à la vérité il n'avait jamais été en parfait équilibre. Comme mari de sa plus proche parente et de son héritière, le soin de sa personne et de ses biens me fut dévolu. Enfin des juges, croyant lui rendre justice, le réintégrèrent dans l'administration de ses biens: si pourtant on veut examiner avec impartialité la conduite qu'il a tenue depuis cette époque, on conviendra que, pour son propre avantage, il eût mieux valu qu'il restât soumis à une contrainte salutaire.
«Je dois pourtant reconnaître qu'il montra quelque égard pour les liens du sang, et qu'il sembla convaincu lui-même qu'il n'était pas en état de gérer ses biens. Il se séquestra entièrement du monde, changea de nom, prit divers déguisements, exigea qu'on répandît le bruit de sa mort, ce à quoi je consentis par complaisance pour lui; et il laissa à ma disposition le revenu de tous les domaines qui avaient appartenu à ma femme, et qui lui appartenaient à lui, comme son seul héritier dans la ligne masculine. Il crut sans doute faire un acte de grande générosité; mais tout homme équitable jugera qu'il ne fit qu'accomplir un devoir véritable, puisque, d'après le voeu de la nature, en dépit des lois ridicules faites par les hommes, vous étiez l'héritière de votre mère, et que j'étais l'administrateur légal de vos biens. Je suis donc bien éloigné de croire que j'aie contracté une obligation à cet égard envers sir Edouard Mauley. J'ai à me plaindre, au contraire, qu'il ait chargé M. Ratcliffe de la gestion de sa fortune; qu'il ait voulu que je ne pusse en toucher les revenus que par ses mains, et qu'il m'ait par là soumis aux caprices d'un subordonné. Il en est résulté que toutes les fois que j'avais besoin d'une somme excédant ces revenus, M. Ratcliffe, en me la donnant, exigeait de moi une sûreté sur mon domaine d'Ellieslaw, de manière qu'on peut dire qu'il s'insinua malgré moi, par ce moyen, dans l'administration de tous mes biens. Tous les prétendus services de sir Edouard n'avaient donc pour but que de se rendre maître de mes affaires, et de pouvoir me ruiner quand il le jugerait convenable. Un tel projet me dispense, je crois, de toute reconnaissance envers lui.
«Dans le cours de l'automne dernier, M. Ratcliffe me fit l'honneur de prendre ma maison pour la sienne, sans m'en donner d'autre motif, sinon que telle était la volonté de sir Édouard. Je n'en ai appris qu'aujourd'hui la véritable cause. L'imagination déréglée de notre parent lui avait inspiré le désir de voir le monument qu'il avait fait élever à votre mère: il fallait pour cela que M. Ratcliffe fût au château. Il eut la complaisance de l'introduire dans la chapelle pendant une de mes absences; et il en résulta une attaque de frénésie qui dura plusieurs heures. Il s'enfuit dans les montagnes voisines, et finit par se fixer dans l'endroit le plus désert, le plus sauvage, le plus affreux de nos environs. M. Ratcliffe aurait dû m'informer de cette circonstance, et j'aurais fait donner au parent de mon épouse les soins qu'exigeait le malheureux état de sa raison. Au contraire, il entra dans tous ses plans, et eut la faiblesse de lui promettre le secret, et de tenir sa promesse. Il allait voir sir Edouard presque tous les jours. Il l'aida dans le ridicule projet qu'il exécuta de se construire lui-même un ermitage. Un souterrain, qu'ils creusèrent derrière un pilier, servait à cacher Ratcliffe lorsque quelqu'un paraissait tandis qu'il était avec son maître: enfin, tous deux semblaient craindre une découverte plus que toute chose au monde.
«Vous penserez sans doute comme moi, ma chère enfant, qu'un pareil mystère devait avoir quelque puissant motif. Il est à remarquer encore que je croyais mon malheureux ami chez les moines de la Trappe, tandis qu'il était à cinq milles de chez moi, instruit de tous mes mouvements, de tous mes projets, soit par Ratcliffe, soit par Westburnflat et d'autres qu'il soudoyait comme ses agents.
«Il me fait un crime d'avoir voulu vous marier à sir Frédéric; mais ce mariage vous était avantageux. S'il pensait autrement, pourquoi ne m'a-t-il pas fait connaître franchement son opinion? pourquoi ne m'a-t-il pas déclaré son intention de vous faire son héritière? pourquoi n'a-t-il pas pris ouvertement à vous l'intérêt que sa qualité de proche parent lui donnait le droit de prendre?
«Et cependant, quoiqu'il ait tardé si long-temps à me faire connaître ses désirs, je n'ai pas le dessein d'y opposer mon autorité. Il souhaite que vous preniez pour époux le dernier homme sur lequel j'aurais cru qu'il pût jeter les yeux, le jeune Earnscliff: j'y donne mon consentement, pourvu que vous n'y refusiez pas le vôtre, et qu'on fasse à votre profit des stipulations qui ne vous laissent pas dans l'état de dépendance que j'ai éprouvé si long-temps, et dont j'ai tant de raisons de me plaindre. Je vous confie donc, ma chère Isabelle, à la Providence et à votre propre prudence. Je vous engage seulement à ne pas perdre de temps pour vous assurer les avantages d'ont l'esprit versatile de votre parent me prive en votre faveur.
M. Ratcliffe m'a annoncé que l'intention de sir Edouard était aussi de me faire le paiement annuel d'une somme considérable pour assurer mon existence en pays étranger; mais je suis trop fier pour rien accepter de lui. Je lui ai dit que j'avais une fille affectionnée, et que j'étais sûr qu'elle ne souffrirait jamais que son père vécût dans la pauvreté, tandis qu'elle serait elle-même dans l'opulence. J'ai cru cependant devoir lui insinuer que sir Edouard, en vous dotant, devait faire attention à cette charge naturelle et indispensable. Pour vous prouver ma tendresse paternelle, et mon désir de contribuer à votre établissement, j'ai laissé un pouvoir pour vous constituer en dot le château et le domaine d'Ellieslaw. Il est bien vrai que l'intérêt annuel des dettes dont il est grevé en excède le revenu de quelque chose; mais, comme sir Édouard est le seul créancier, je ne crois pas qu'il vous inquiète beaucoup à cet égard.
«Je dois maintenant vous prévenir que, quoique j'aie beaucoup à me plaindre personnellement de M. Ratcliffe, je le regarde cependant comme un homme aussi intègre qu'éclairé; je crois donc que vous ferez bien de lui confier le soin de vos affaires; ce sera d'ailleurs un moyen de vous conserver la bienveillance de sir Édouard.
«Rappelez-moi au souvenir de Mareschal. J'espère qu'il ne sera pas inquiété par suite de nos dernières affaires. Je vous écrirai plus au long quand je serai sur le continent. En attendant, je suis votre affectionné père.
«RICHARD VERE.»
Cette lettre contient toutes les lumières que nous ayons pu nous procurer sur les évènements antérieurs à l'époque où a commencé notre narration. L'opinion d'Hobby, et c'est peut-être celle de la plupart de nos lecteurs, était que le solitaire de Mucklestane-Moor n'avait l'esprit éclairé que de cette espèce de clarté douteuse qui suit la nuit et qui précède le jour, et que les ténèbres de son imagination n'étaient interrompues que par des éclairs aussi fugitifs que brillants; qu'il ne savait pas trop lui-même quel but il désirait atteindre, et qu'il n'y marchait point par le chemin le plus court et le plus direct; enfin, que vouloir expliquer sa conduite c'était chercher une route dans un marais où l'on voit des pas tracés dans toutes les directions, sans qu'un sentier battu s'offre à vos yeux.
Lorsque Isabelle eut lu la lettre de son père, elle demanda à le voir; mais elle apprit qu'il avait déjà quitté le château. Il en était parti de très bonne heure, après une longue conférence avec M. Ratcliffe, pour se rendre dans un port voisin, et passer de là sur le continent.
Où était sir Edouard Mauley? Personne n'avait vu le Nain depuis l'instant où il était sorti de la chapelle, la veille au soir.
--Est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur au pauvre Elsy? s'écria Hobby: je m'en consolerai moins vite que de l'incendie de ma ferme.
Il monta à cheval à l'instant même, et courut à la demeure du solitaire. La porte en était ouverte, le feu du foyer était éteint; tout y était dans l'état où Isabelle l'avait trouvé la veille, et il paraissait évident que le Nain n'y était pas rentré. Hobby revint consterné au château.
--Je crains que nous n'ayons perdu le bon Elsy! dit-il à M. Ratcliffe.
--Vous ne vous trompez pas, lui répondit celui-ci en lui remettant un papier mais vous n'aurez pas à regretter de l'avoir connu.
C'était un acte par lequel sir Edouard Mauley, autrement dit Elsender le Reclus, faisait donation à Hobby Elliot et à Grâce Armstrong de la somme qu'il avait prêtée au jeune fermier.
--C'est une chose singulière, dit Hobby en pleurant de joie et de reconnaissance; mais je ne puis jouir de mon bonheur, sans savoir si le pauvre homme qui me le procure est heureux lui-même.
--Quand nous ne pouvons nous-mêmes être heureux, dit Ratcliffe, le bonheur que nous procurons aux autres en devient un pour nous. Telle sera la jouissance de celui que vous nommez Elsy. S'il avait placé tous ses bienfaits sur des êtres qui le méritassent comme vous, sa situation serait probablement toute différente. Mais la profusion qui fournit des aliments à la cupidité et à la dissipation ne produit aucun bien, et n'est pas récompensée par la reconnaissance. C'est semer le vent pour recueillir la tempête.
--Pauvre récolte! dit Hobby.--Mais si la jeune dame voulait le permettre, je mettrais les essaims d'Elsy dans le parterre de Grâce, et je vous promets bien qu'on ne les tuerait pas pour en prendre le miel; je mettrais aussi sa chèvre dans notre verger, nos chiens feraient connaissance avec elle et ne lui feraient point de mal, et Grâce aurait soin de la traire elle-même pour l'amour d'ELsy; car, quoiqu'il fût un peu bourru, je sais qu'il aimait toutes ces pauvres créatures.