Le nain noir

Chapter 11

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--Vous allez l'apprendre. Il se rendait justice à lui-même, et savait fort bien ce qui lui manquait. «--Je suis, me disait-il..., c'est-à-dire, disait-il à un homme en qui il avait confiance,--je suis, en dépit de tout ce que vous voulez bien me dire, un pauvre misérable proscrit, qu'on eût mieux fait d'étouffer au berceau que de laisser grandir pour être un épouvantail sur cette terre où je rampe.» Celle qu'il aimait s'efforçait en vain de le convaincre de son indifférence pour les formes extérieures, en lui parlant de l'estime qu'elle faisait des qualités de l'âme et de l'esprit.--«Je vous entends, lui disait-il, mais vous parlez le langage du froid stoïcisme, ou du moins celui d'une partiale amitié. Voyez tous les livres que nous avons lus, à l'exception de ceux qui, dictés par une philosophie abstraite, n'ont point d'écho dans notre coeur: un extérieur avantageux, une figure au moins qu'on puisse regarder sans horreur, ne sont-ils pas toujours une des premières qualités exigées dans un amant? Un monstre tel que moi ne semble-t-il pas avoir été exclus par la nature de ses plus douces jouissances? Sans mes richesses, tout le monde, excepté vous peut-être et Létitia, ne me fuirai-il pas? Ne me regarderait-on pas comme un être étranger à votre nature, et plus odieux à cause de mon analogie avec ces êtres que l'homme abhorre comme la caricature insultante de son espèce.

--Ces sentiments sont ceux d'un insensé, dit Isabelle.

--Nullement: à moins qu'on ne donne le nom de folie à une sensibilité excessive. Je ne nierai pourtant pas que ce sentiment ne l'ait entraîné dans des excès qui semblaient le fruit d'une imagination dérangée. Se trouvant à ses propres yeux comme séparé du reste des hommes, il se croyait obligé de chercher à se les attacher par des libéralités excessives et souvent mal placées; il croyait que ce n'était qu'à force de bienfaits qu'il pouvait, malgré sa conformation extérieure, obliger le genre, humain à ne pas le repousser de son sein. Il n'est pas besoin de dire que souvent sa bienveillance fut abusée, sa confiance trahie, sa générosité payée d'ingratitude. Ces événements ne sont que trop ordinaires, mais son imagination les attribuait à la haine et au mépris que faisait naître, selon lui, sa difformité. Je vous fatigue peut-être, miss Vere?

--Je vous écoute, au contraire, avec le plus vif intérêt.

--Je continue donc. Il finit par devenir l'être le plus ingénieux à se tourmenter. Le rire des gens du peuple qu'il rencontrait dans les rues, le tressaillement d'une, jeune fille qui le voyait en compagnie pour la première fois, étaient des blessures mortelles pour son coeur. Il n'existait que deux personnes sur la bonne foi et sur l'amitié desquelles il parût compter: l'une était la jeune fille qu'il devait épouser; l'autre un ami qui paraissait lui être sincèrement attaché, et qu'il avait comblé de bienfaits. Le père et la mère de ce malheureux si disgracié de la nature moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre, et leur mort retarda la célébration de son mariage, dont l'époque avait été fixée. La future épouse ne changea pourtant pas de détermination, et ne fit aucune objection lorsque, après les délais convenables, il lui proposa d'arrêter le jour de leur union. Il recevait chez lui presque journellement l'ami dont je vous ai parlé. Sa malheureuse étoile voulut qu'il acceptât l'invitation que lui fit cet ami d'aller passer quelques jours chez lui. Il s'y trouva des hommes qui différaient d'opinions politiques. Un soir, après une longue séance à table, les têtes étant échauffées par le vin, une querelle sérieuse survint, plusieurs épées furent tirées à la fois, le maître de la maison fut renversé et désarmé par un de ses convives; il tomba aux pieds de son ami. Celui-ci, quelque contrefait qu'il soit, est doué par la nature d'une grande force, il a des passions violentes; il crut son ami mort, il tira son épée, et perça le coeur de son antagoniste. Il fut arrêté, jugé, et condamné à un an d'emprisonnement, comme coupable d'homicide sans préméditation. Cet événement l'affecta d'autant plus vivement, que celui qu'il avait tué jouissait de la meilleure réputation, et qu'il n'avait tiré l'épée que pour se défendre et à la dernière extrémité. Depuis ce moment, je remarquai...--je veux dire on remarqua que la teinte de misanthropie qu'il avait toujours eue se rembrunissait encore; que le remords, sentiment qu'il était incapable de supporter, ajoutait à sa susceptibilité naturelle; enfin que toutes les fois que le meurtre qu'il avait commis, dans un premier mouvement de colère, se représentait à son imagination, il tombait dans des accès de frénésie qui faisaient craindre un égarement d'esprit.--Son année d'emprisonnement expira. Il se flattait qu'il allait trouver près d'une tendre épouse et d'un ami chéri l'oubli de ses maux, la consolation de ses peines: il se trompait. Il les trouva mariés ensemble. Il ne put résister à ce dernier coup: c'était le dernier câble qui retient un navire, et qui, en se rompant, le laisse exposé à la fureur de la tempête. Sa raison s'aliéna. Il fallut le placer dans une maison destinée aux infortunés qui sont dans cette funeste position; mais son faux ami, qui, par son mariage, était devenu son plus proche parent, fit durer sa détention long-temps après que la cause n'en existait plus, afin de conserver la jouissance des biens immenses du malheureux. Il yavait un homme qui devait tout à cette victime de l'injustice. Il n'avait ni crédit, ni puissance, ni richesses; mais il ne manquait ni de zèle, ni de persévérance: après de longs efforts, il finit par obtenir justice; l'infortuné fut remis en liberté et rétabli dans la possession de ses biens. Ses richesses s'augmentèrent même de toutes celles de la femme qu'il devait épouser: elle mourut sans enfants mâles, et elles lui appartenaient comme son héritier par substitution; mais la liberté n'avait plus de prix à ses yeux, et sa fortune, qu'il méprisait, ne fut plus pour lui qu'un moyen de se livrer aux bizarres caprices de son imagination. Il avait renoncé à la religion catholique; mais peut être-quelques-unes de ses doctrines continuaient-elles à exercer leur influence sur son âme, qui parut désormais ne plus connaître que les inspirations du remords et de la misanthropie. Depuis lors, il a mené alternativement la vie errante d'un pèlerin et celle d'un ermite, s'imposant les privations les plus sévères, non par un principe de dévotion, mais par haine du genre humain. Tous ses discours annoncent l'aversion la plus invétérée contre les hommes, et toutes ses actions tendent à les soulager: jamais hypocrite n'a été plus ingénieux à donner de louables motifs aux actions les plus condamnables, qu'il l'est à concilier avec les principes de sa misanthropie des actions qui prennent leur source dans sa générosité naturelle et dans la bonté de son coeur.

--Mais encore une fois, dit Isabelle, ce portrait représente un homme dont la raison est dérangée.

--Je ne prétends pas vous dire que toutes ses idées soient parfaitement saines. Il tient quelquefois des propos qui feraient croire à tout autre qu'à... qu'à celui qui seul le connaît parfaitement, que son esprit est égaré; mais non, ce n'est qu'une suite du système qu'il s'est formé, et dont je suis convaincu qu'il ne se départira jamais.

--Mais encore une fois, monsieur Ratcliffe, vous me faites là le portrait d'un homme en démence.

--Nullement, reprit Ratcliffe. Que son imagination soit exaltée, je n'en disconviendrai pas; je vous ai déjà dit qu'il a eu quelquefois comme des paroxysmes d'aliénation mentale; mais je parle de l'état habituel de son esprit: il est irrégulier et non dérangé; les ombres en sont aussi bien graduées que celles qui séparent la lumière du jour des ténèbres de la nuit. Le courtisan qui se ruine pour un vain titre ou un pouvoir dont il ne saurait user en homme sage, l'avare qui accumule ses inutiles trésors, et le prodigue qui dissipe les siens, sont tous un peu marqués au coin de la folie. Les criminels, qui le sont devenus malgré leur propre horreur du forfait et la certitude du supplice qui les attend, rentrent dans mon observation; et toutes les violentes passions, aussi bien que la colère, peuvent être appelées de courtes folies.

--Voilà bien une philosophie excellente, répondit miss Vere; mais pardonnez-moi si elle ne suffit pas pour me rassurer. Je tremble de visiter à une telle heure quelqu'un dont vous ne pouvez vous-même que pallier l'extravagance.

--Recevez donc mon assurance solennelle que vous ne courez pas le moindre danger. Mais je ne vous ai pas encore parlé d'une circonstance qui va peut-être vous alarmer plus que tout le reste; et c'est même pour cela que je ne l'ai pas mentionnée plus tôt... Maintenant que nous voici près de sa retraite,--il ne m'est pas possible de vous accompagner chez lui, vous devez vous y présenter seule.

--Seule? Je n'ose!

--Il le faut. Je vais rester ici et vous y attendre.

--Vous n'en bougerez pas?--Mais si je vous appelais, croyez-vous que vous pourriez m'entendre?

--Bannissez toutes craintes, lui dit son guide, je vous en supplie, et surtout gardez-vous bien de lui en montrer aucune. Il prendrait votre timidité pour l'expression de l'horreur qu'il croit que sa figure ne peut manquer d'inspirer. Adieu pour quelques instants, souvenez-vous des maux dont vous êtes menacée, et que la crainte qu'ils doivent vous inspirer triomphe de vos scrupules et de vos terreurs.

--Adieu, monsieur Ratcliffe, dit Isabelle, je me confie en votre honneur, en votre probité. Il est impossible que vous vouliez me tromper.

--Sur mon honneur, sur mon âme, cria Ratcliffe, élevant la voix à mesure qu'elle s'éloignait, vous ne courez aucun risque.

CHAPITRE XVI

«Dans l'antre ténébreux qui lui servait d'asile, «Ils le trouvent l'air morne et le regard baissé, «Par d'affreux souvenirs paraissant oppressé.» Spenser. La Reine des Fées.

Les sons de la voix de Ratcliffe ne parvenaient plus aux oreilles d'Isabelle; elle se retournait fréquemment pour le chercher des yeux: la clarté de la lune lui donna pendant quelques instants la consolation de l'apercevoir, mais elle le perdit entièrement de vue avant d'être arrivée à la cabane du solitaire. Deux fois elle avança la main pour frapper à la porte, et deux fois elle se sentit incapable de cett effort. Enfin elle frappa bien doucement, mais aucune réponse ne se fit entendre. La crainte de ne pas obtenir la protection que Ratcliffe lui avait promise surmontant sa timidité, elle frappa deux fois encore, et toujours de plus fort en plus fort, mais sans être plus heureuse. Alors elle appela le Nain par son nom, le conjurant de lui répondre, et de lui ouvrir la porte.

--Quel est l'être assez misérable, dit la voix aigre du solitaire, pour venir demander ici un asile! Va-t'en! quand l'hirondelle a besoin de refuge, elle ne le cherche pas sous le nid du corbeau.

--Je viens vous trouver dans l'heure de l'adversité, dit Isabelle, comme vous m'avez dit vous-même de le faire. Vous m'avez promis que votre coeur et votre porte s'ouvriraient à ma voix, mais je crains....

--Ah! tu es donc Isabelle Vere! donne-moi une preuve que tu l'es véritablement.

--Je vous rapporte la rose que vous m'avez donnée. Elle n'a pas encore eu le temps de se faner entièrement depuis que vous m'avez en quelque sorte prédit mes malheurs.

--Puisque tu n'as pas oublié ce gage, je me le rappelle aussi: ma porte et mon coeur, fermés pour tout l'univers, s'ouvriront pour toi.

Isabelle entendit alors tirer les verrous l'un après l'autre. Son coeur battait plus vivement à mesure qu'elle voyait approcher l'instant de paraître devant cet être extraordinaire. La porte s'ouvrit, et le solitaire s'offrit à ses yeux, tenant en main une lampe dont la clarté rejaillissait sur ses traits difformes et repoussants.

--Entre, fille de l'affliction, lui dit-il, entre dans le séjour du malheur.

Elle entra en tremblant et d'un pas timide; le premier soin du solitaire fut de refermer les verrous qui assuraient la porte de sa chaumière. Elle tressaillit à ce bruit, et cette précaution lui parut d'un augure peu favorable; mais, se rappelant les avis de Ratcliffe, elle s'efforça de ne laisser paraître ni crainte ni agitation.

Le Nain lui montra du doigt une escabelle qui était placée près de la cheminée, et lui fit signe de s'asseoir. Ramassant alors quelques morceaux de bois sec, il alluma un feu dont la clarté, plus favorable que celle de la lampe, permit à Isabelle de voir la demeure où elle se trouvait.

Sur deux planches, attachées d'un côté de la cheminée, on voyait quelques livres et différents paquets d'herbes sèches, avec deux verres, un vase et quelques assiettes; de l'autre, se trouvaient divers outils et des instruments de jardinage. En place de lit, une espèce de cadre en bois était à demi rempli de mousse; enfin une table et deux sièges de bois complétaient le mobilier. L'intérieur de cette chambre ne paraissait avoir qu'environ dix pieds de longueur sur six de largeur.

Tel était le lieu où Isabelle se trouvait, enfermée avec un homme dont l'histoire, qu'elle venait d'apprendre, n'offrait rien qui pût la rassurer, et dont la conformation hideuse était bien capable d'inspirer une terreur superstitieuse. Il s'était assis vis-à-vis d'elle, de l'autre côté de la cheminée, et la regardait en silence, d'un air qui annonçait que des sentiments opposés se livraient un combat violent dans son coeur.

Isabelle restait assise, pâle comme la mort; ses longs cheveux avaient perdu dans l'humidité de la nuit les formes gracieuses de leurs boucles, ils tombaient sur ses épaules et sur son sein, semblables aux pavillons d'un navire que la pluie d'orage a pliés autour de leurs mâts.

Le Nain fut le premier à rompre le silence.

--Jeune fille, dit-il, quel mauvais destin t'a amenée dans ma demeure?

--Le danger de mon père et la permission que vous m'avez donnée de m'y présenter, répondit-elle du ton le plus ferme qu'il lui fut possible de prendre.

--Et tu te flattes que je pourrai te secourir?

--Vous me l'avez fait espérer.

--Et comment as-tu pu le croire? Ai-je l'air d'un redresseur de torts? Habité-je un château où la beauté puisse venir en suppliante implorer mes secours? Vieux, pauvre, hideux, que puis-je pour toi? Je t'ai raillée en te faisant une telle promesse.

--Il faut donc que je parte, et que je subisse ma destinée? dit-elle en se levant.

--Non, dit le Nain en se plaçant entre elle et la porte et en lui faisant un signe impératif de se rasseoir; non! nous ne nous séparerons pas ainsi: j'ai encore à te parler. Pourquoi l'homme a-t-il besoin du secours des autres hommes? pourquoi ne sait-il pas se suffire à lui-même? Regarde autour de toi: l'être le plus méprisé de l'espèce humaine n'a demandé à personne ni aide, ni compassion. Cette maison, je l'ai construite; ces meubles, je les ai fabriqués, et avec ceci, tirant en même temps à demi hors du fourreau un long poignard qu'il portait à son côté, et dont la lame brilla à la lueur du feu,--avec ceci, répéta-t-il en le replongeant dans le fourreau, je puis défendre l'étincelle de vie qui anime un misérable comme moi, contre quiconque viendrait m'attaquer.

Rien n'était moins rassurant pour la pauvre Isabelle; elle réussit pourtant à cacher sa frayeur et son agitation.

--Voilà la vie de la nature, continua le solitaire.--Vie indépendante, et se suffisant à elle-même. Le loup n'appelle pas le loup à son aide pour creuser son antre, et le vautour n'attend pas pour saisir sa proie l'assistance du vautour.

--Et quand ils ne peuvent y réussir, dit Isabelle, qui espéra se faire écouter plus favorablement de lui en employant son style métaphorique, que faut-il donc qu'ils deviennent?

--Qu'ils meurent et qu'ils soient oubliés! N'est-ce pas le sort général de tout ce qui respire?

--C'est le sort des êtres dépourvus de raison, dit Isabelle, mais il n'en est pas de même du genre humain. Les hommes disparaîtraient bientôt de la terre, s'ils cessaient de s'entr'aider les uns les autres. Le faible a droit à la protection du plus fort, et celui qui peut secourir l'opprimé est coupable s'il lui refuse son assistance.

--Et c'est dans cet espoir frivole, pauvre fille, que tu viens trouver au fond du désert un être que la race humaine a rejeté de son sein, et dont le seul désir serait de la voir disparaître de la surface du globe, comme tu viens de le dire? N'as-tu pas frémi en te présentant ici?

--Le malheur ne connaît pas la crainte, dit Isabelle avec fermeté.

--N'as-tu donc pas entendu dire que je suis ligué avec des êtres surnaturels aussi difformes que moi, et, comme moi, ennemis du genre humain? Comment as-tu osé venir la nuit dans ma retraite?

--Le Dieu que j'adore me soutient contre de vaines terreurs, dit Isabelle, dont le sein de plus en plus ému démentait la tranquillité qu'elle affectait.

--Oh! oh dit le Nain: tu prétends avoir de la philosophie! mais jeune et belle comme tu l'es, n'aurais-tu pas dû craindre de te livrer au pouvoir d'un être si dépité contre la nature, que la destruction d'un de ses plus beaux ouvrages doit être un plaisir pour lui?

Les alarmes d'Isabelle croissaient à chaque mot qu'il prononçait. Elle lui répondit pourtant avec fermeté:--Quelques injures que vous puissiez avoir éprouvées dans le monde, vous êtes incapable de vouloir vous en venger sur quelqu'un qui ne vous a jamais offensé.

--Tu ignores donc, reprit-il en fixant sur elle des yeux brillants d'un malin plaisir,--tu ignores donc les plaisirs de la vengeance? Crois-tu que l'innocence de l'agneau calme la fureur du loup altéré de sang?

--Monsieur Elsender, dit Isabelle avec dignité, les horribles idées que vous me présentez ne peuvent entrer dans mon esprit. Qui que vous puissiez être, vous ne voudriez pas, vous n'oseriez pas faire insulte à une malheureuse que sa confiance en vous a amenée sous votre toit.

--Tu as raison, jeune fille, reprit-il d'un ton calme; je ne le voudrais ni ne l'oserais. Retourne chez toi. Quels que soient les maux qui te menacent, cesse de les craindre. Tu m'as demandé ma protection, tu en éprouveras les effets.

--Mais c'est cette nuit même que je dois consentir à épouser un homme que je déteste, ou sceller la perte de mon père!

--Cette nuit même?... A quelle heure?

--A minuit.

--Il suffit. Ne crains rien, ce mariage ne s'accomplira point.

--Et mon père? dit Isabelle d'un ton suppliant.

--Ton père! s'écria le Nain en fronçant le sourcil: il a été et il est encore mon plus cruel ennemi. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus doux, les vertus de sa fille le protégeront.--Va-t'en maintenant. Si je te gardais plus long-temps près de moi, je craindrais de retomber dans ces rêves absurdes sur les vertus humaines, après lesquels le réveil est si pénible.--je te le répète, ne crains rien. Présente-toi devant l'autel, c'est à ses pieds que tu verras mes promesses se réaliser.--Adieu; le temps presse, il faut que je me dispose à agir.

Il ouvrit la porte de sa chaumière, et laissa miss Vere remonter à cheval, sans paraître s'inquiéter de ce qu'elle deviendrait. Cependant, comme elle partait, elle l'aperçut à la lucarne qui lui servait de fenêtre, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue.

Isabelle pressa le pas de son cheval, et eut bientôt rejoint M. Ratcliffe, qui l'attendait, non sans inquiétude, à l'endroit où elle l'avait laissé.

--Hé bien! lui dit-il dès qu'il l'aperçut, avez-vous réussi?

--Il m'a fait des promesses, répondit-elle; mais comment pourra-t-il les accomplir?

--Dieu soit loué! s'écria Ratcliffe: ne doutez pas qu'il ne les accomplisse.

En ce moment un coup de sifflet se fit entendre.

--C'est moi qu'il appelle, dit Ratcliffe. Miss Vere, il faut que je vous quitte, et que vous retourniez seule au château; votre intérêt l'exige. Ayez soin de ne pas fermer la porte du jardin par où vous allez rentrer.

Un second coup de sifflet, plus fort et plus prolongé, se fit encore entendre.

--Adieu! dit Ratcliffe;--et, tournant la bride de son cheval, il prit au galop la route de la demeure du solitaire. Miss Vere regagna le château le plus promptement possible, et n'oublia pas de laisser la porte du parc ouverte, comme Ratcliffe le lui avait recommandé.

Elle remonta dans son appartement par l'escalier dérobé, et en ayant tiré les verrous, elle sonna pour avoir de la lumière.

Son père arriva quelques instants après.--Je suis venu plusieurs fois pour vous voir, ma chère enfant, lui dit-il: trouvant votre porte fermée, je craignais que vous ne fussiez indisposée; mais j'ai pensé que vous désiriez être seule, et je n'ai pas voulu vous contrarier.

--Je vous remercie, mon père, lui dit-elle, mais permettez-moi de réclamer l'exécution de la promesse que vous m'avez faite. Souffrez que je jouisse en paix et dans la solitude des derniers moments de liberté qui m'appartiennent.--A minuit, je serai prête à vous suivre.

--Tout ce qui vous plaira, ma chère Isabelle.--Mais ces cheveux en désordre, cette parure négligée...! Mon enfant, pour que le sacrifice soit méritoire, il doit être volontaire: que je ne vous retrouve pas ainsi, je vous prie, quand je reviendrai.

--Le désirez-vous, mon père? je vous obéirai, et vous trouverez la victime parée pour le sacrifice.

CHAPITRE XVII

«Cela ne ressemble guère à une noce.» Shakespeare. Beaucoup de bruit pour rien.

Le château d'Ellieslaw était fort ancien, mais la chapelle qui en faisait partie, et où devait se célébrer la cérémonie fatale, remontait à une antiquité bien plus reculée. Avant que les guerres entre l'Écosse et l'Angleterre fussent devenues si fréquentes que presque tous les châteaux situés sur les frontières des deux pays se convertirent en forteresses, il y avait à Ellieslaw un petit couvent de moines qui dépendait, à ce que prétendent les antiquaires, de la riche abbaye de Jedburgh. Les ravages des guerres et les révolutions politiques avaient changé la face de ce domaine. Un château fortifié s'était élevé sur les ruines du cloître, mais la chapelle avait été conservée.

Cet édifice avait un aspect sombre et lugubre; la forme demi-circulaire de ses arceaux et la simplicité de ses piliers massifs en faisaient remonter la construction au temps de ce qu'on appelle l'architecture saxonne; il avait servi de sépulture aux moines et aux barons qui en étaient devenus successivement propriétaires. Quelques torches qu'on avait allumées près de l'autel écartaient l'obscurité plutôt qu'elles ne répandaient la lumière, et l'oeil ne pouvait mesurer l'étendue de cette enceinte. Des ornements, assez mal choisis pour la circonstance, ajoutaient encore à l'aspect déjà si lugubre de ce lieu. De vieux lambeaux de tapisserie, arrachés aux murailles d'autres appartements, avaient été disposés à la hâte autour de la chapelle, et ne cachaient qu'à demi les écussons et les emblèmes funéraires. De chaque côté de l'autel était un monument dont la forme prêtait à un contraste non moins étrange. Sur l'un était la figure en pierre d'un vieil ermite ou moine, mort en odeur de sainteté. Il était représenté incliné, dans une attitude pieuse, avec son froc et son scapulaire, et à ses mains jointes pendait un chapelet; de l'autre côté s'élevait un tombeau, dans le goût italien, du plus beau marbre statuaire, et regardé par tous les connaisseurs comme un véritable chef-d'oeuvre: il avait été élevé à la mémoire de la mère d'Isabelle. Elle y était représentée à l'instant de rendre le dernier soupir, et un chérubin pleurant éteignait une lampe en détournant les yeux, symbole de sa mort prématurée. Bien des gens étaient surpris qu'Ellieslaw, dont la conduite envers son épouse, pendant sa vie, n'avait été rien moins qu'exemplaire, lui eût fait ériger, après sa mort, un monument si dispendieux; mais quelques personnes éloignaient de lui tout soupçon d'hypocrisie, et disaient tout bas qu'il avait été élevé par les ordres et aux dépends de M. Ratcliffe.