Chapter 5
--C'est entendu, mon cher duc, on va vous donner du souffle... Oh! mais du souffle... à gagner le grand prix du Derby.»
Il salua et sortit en riant, un vrai rire de loup aux dents écartées et toutes blanches. Le Nabab prit congé à son tour, le coeur plein de gratitude, mais n'osant rien en laisser voir à ce sceptique, en qui toute démonstration éveillait une méfiance. Et le ministre d'État resté seul, pelotonné devant le feu grésillant et brûlant, abrité dans la chaleur capitonnée de son luxe, doublée ce jour-là par la caresse fiévreuse d'un beau soleil de mai, se remettait à grelotter, à grelotter si fort que la lettre de Félicia, rouverte au bout de ses doigts blêmes, et qu'il lisait énamouré, tremblait avec des froissements soyeux d'étoffe.
* * * * *
C'est une situation bien singulière que celle d'un député dans la période qui suit son élection et précède--comme on dit en jargon parlementaire--la vérification des pouvoirs. Un peu l'alternative du nouveau marié pendant les vingt-quatre heures séparant le mariage à la mairie de sa consécration par l'église. Des droits dont on ne peut user, un demi-bonheur, des demi-pouvoirs, la gêne de se tenir en deçà ou au delà, le manque d'assiette précise. On est marié sans l'être, député sans en être bien sûr; seulement, pour le député, cette incertitude se prolonge des jours et des semaines, et comme plus elle dure, plus la validation devient problématique, c'est un supplice pour l'infortuné représentant à l'essai d'être obligé de venir à la Chambre, d'occuper une place qu'il ne gardera peut-être pas, d'entendre des discussions dont il est exposé à ne pas connaître la fin, de fixer dans ses yeux, dans ses oreilles le délicieux souvenir des séances parlementaires avec leur houle de fronts chauves ou apoplectiques, leur brouhaha de papier froissé, de cris d'huissiers, de couteaux de bois tambourinant sur les tables, de bavardages particuliers où la voix de l'orateur se détache en solo tonnant ou timide sur un accompagnement continu.
Cette situation, déjà si énervante, se compliquait pour le Nabab de ces calomnies d'abord chuchotées, imprimées maintenant, circulant à des milliers d'exemplaires et qui lui valaient d'être tacitement mis en quarantaine par ses collègues. Les premiers jours il allait, venait, dans les couloirs, à la bibliothèque, à la buvette, à la salle des conférences, comme les autres, ravi de poser ses pas dans tous les coins de ce majestueux dédale; mais inconnu de la plupart, renié par quelques membres du cercle de la rue Royale qui l'évitaient, détesté de toute la coterie cléricale dont Le Merquier était le chef, et du monde financier hostile à ce milliardaire puissant sur la hausse et la baisse comme ces bateaux de fort tonnage qui déplacent les eaux d'un port, son isolement ne faisait que s'accentuer en changeant de place, et la même inimitié l'accompagnait partout.
Ses gestes, son allure en gardaient quelque chose de contraint, une sorte de méfiance hésitante. Il se sentait surveillé. S'il entrait un moment à la buvette, dans cette grande salle claire ouverte sur les jardins de la présidence, qui lui plaisait parce que là, devant ce large comptoir de marbre blanc chargé de boissons et de vivres, les députés perdaient de leurs grands airs imposants, la morgue législative se faisait plus familière, rappelée au naturel par la nature, il savait que le lendemain une note railleuse, offensante, paraîtrait dans le _Messager_, le présentant à ses lecteurs comme «un humeur de piot» émérite.
Encore une gêne pour lui, ces terribles électeurs.
Ils arrivaient par bandes, envahissaient la salle des Pas-Perdus, galopaient en tous sens comme de petits chevreaux ardents et noirs, s'appelant d'un bout à l'autre de la pièce sonore: «O Pé!... O Tché!...» humant avec délices l'odeur de gouvernement, d'administration répandue, faisant des yeux doux aux ministres qui passaient, les suivant à la piste en reniflant, comme si de leurs poches vénérables, de leurs portefeuilles gonflés quelque prébende allait tomber; mais entourant surtout «Moussiou» Jansoulet de tant de pétitions exigeantes, de réclamations, de démonstrations, que, pour se débarrasser de ce tumulte gesticulant sur lequel tout le monde se retournait, qui faisait de lui comme le délégué d'une tribu de Touaregs au milieu d'un peuple civilisé, il était obligé d'implorer du regard quelque huissier de service, au fait de ces sauvetages et qui venait tout affairé lui dire «qu'on l'appelait tout de suite au huitième bureau.» Si bien que gêné partout, chassé des couloirs, des Pas-Perdus, de la buvette, le pauvre Nabab avait pris le parti de ne plus quitter son banc où il se tenait immobile et muet toute la durée de la séance.
Il avait pourtant un ami à la Chambre, un député nouvellement élu dans les Deux-Sèvres, qu'on appelait M. Sarigue, pauvre homme assez semblable à l'animal inoffensif et disgracié dont il portait le nom, avec son poil roux et grêle, ses yeux peureux, sa démarche sautillante dans ses guêtres blanches. Timide à ne pas dire deux paroles sans bredouiller, presque aphone, roulant sans cesse des boules de gomme dans sa bouche, ce qui achevait d'empâter son discours; on se demandait ce qu'un infirme pareil était venu faire à l'Assemblée, quelle ambition féminine en délire avait poussé vers les emplois publics cet être inapte à n'importe quelle fonction privée.
Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agité lui-même de toutes les inquiétudes de sa validation, était choisi dans le huitième bureau pour faire le rapport sur l'élection des Deux-Sèvres, et M. Sarigue, conscient de son incapacité, plein d'une peur horrible d'être renvoyé honteusement dans ses foyers, rôdait humble et suppliant autour de ce grand gaillard tout crépu dont les omoplates larges sous une mince et fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un pauvre être anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide.
En travaillant au rapport de l'élection des Deux-Sèvres, en dépouillant les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre électorale, repas donnés, argent répandu, barriques de vin mises en perce à la porte des mairies, le train habituel d'une élection de ce temps-là, Jansoulet frémissait pour son propre compte. «Mais j'ai fait tout ça, moi...» se disait-il, terrifié. Ah! M. Sarigue pouvait être tranquille, jamais il n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionné, plus indulgent aussi, car le Nabab, prenant en pitié son patient, sachant par expérience combien cette angoisse d'attente est pénible, avait hâté la besogne, et l'énorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant de l'hôtel de Mora, contenait son rapport prêt à être lu au bureau.
Que ce fût ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, délicieusement ressenti par ce Méridional aux impressions toutes physiques, habitué à évoluer au bleu du ciel et à la chaleur du soleil; toujours est-il que les huissiers du Corps législatif virent paraître ce jour-là un Jansoulet superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du gros Hemerlingue, entrevue à la grille, reconnaissable à la largeur inusitée de ses portières, acheva de le remettre en possession de sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. «L'ennemi est là... Attention.» En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut en effet l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur, passa tout près d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser aux autres: «Qu'est-ce qu'il y a donc?»
Puis, enchanté de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes et hautes salles ouvrant à droite et à gauche sur un long corridor, et dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sièges lourds et uniformes étaient empreints d'une ennuyeuse solennité. On arrivait. Des groupes se plaçaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des poignées de mains, des renversements de têtes, en ombres chinoises sur le fond lumineux des vitres. Il y avait là des gens qui marchaient le dos courbé, solitaires, comme écrasés sous le poids des pensées qui plissaient leur front. D'autres se parlaient à l'oreille, se confiant des nouvelles excessivement mystérieuses et de la dernière importance, le doigt aux lèvres, l'oeil écarquillé d'une recommandation muette. Un bouquet provincial distinguait tout cela, des variétés d'intonations, violences méridionales, accents traînards du Centre, cantilènes de Bretagne, fondus dans la même suffisance imbécile et ventrue; des redingotes à la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge filé dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits brusquement dans la langue politique et administrative, cette phraséologie flasque et incolore qui a inventé «les questions brûlantes revenant sur l'eau» et les «individualités sans mandat.»
A voir ces agités ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands remueurs d'idées de la terre; malheureusement ils se transformaient les jours de séance, se tenaient cois à leur banc, peureux comme des écoliers sous la férule du maître, riant avec bassesse aux plaisanteries de l'homme d'esprit qui les présidait ou prenant la parole pour des propositions stupéfiantes, de ces interruptions à faire croire que ce n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a stigmatisée dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute la Chambre, le reste sachant très bien se camper devant la cheminée d'un salon de province, après un excellent repas chez le préfet, pour dire d'une voix de nez «l'administration, Messieurs...» ou «le gouvernement de l'empereur...» mais incapable d'aller plus loin.
D'ordinaire, le bon Nabab se laissait éblouir par ces poses, ce bruit de rouet à vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-même se trouvait à l'unisson général. Pendant qu'assis au milieu de la table verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien étalés dessus, il lisait le rapport rédigé par de Géry, les membres du bureau le regardaient émerveillés.
C'était un résumé net, limpide et rapide de leurs travaux de la quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idées si bien exprimées qu'ils avaient grand'peine à les reconnaître. Puis, deux ou trois d'entre eux ayant trouvé que le rapport était trop favorable, qu'il glissait trop légèrement sur certaines protestations parvenues au bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance étonnante, la prolixité, l'abondance des gens de son pays, démontra qu'un député ne devait être responsable que jusqu'à un certain point de l'imprudence de ses agents électoraux, qu'aucune élection ne résisterait sans cela à un contrôle un peu minutieux; et, comme au fond c'était sa propre cause qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irrésistible, en ayant soin de lâcher de temps à autre un de ces longs substantifs blafards à mille pattes, tels que la commission les aimait.
Les autres l'écoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions par des hochements de tête, faisant, pour mieux fixer leur attention, des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien avec le bruit écolier des couloirs, un murmure de leçons récitées, et ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisées dans une cour dallée, entourée d'arcades, une vraie cour de collège. Le rapport adopté, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications supplémentaires. Il arriva blême, défait, bégayant comme un criminel sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorité et de protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: «Remettez-vous donc, mon cher collègue...» Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas. C'étaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre, deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant d'aplomb, tant d'éloquence les avait enthousiasmés.
Quand Jansoulet sortit du Corps législatif, reconduit jusqu'à sa voiture par son collègue reconnaissant, il était environ six heures. Le temps splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le Trocadéro tenta pour un retour à pied ce plébéien robuste, à qui les convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis le 1er mai, il n'avait pas éprouvé un bien-être semblable. Roulant des épaules, le chapeau un peu en arrière dans l'attitude qu'il avait vu prendre aux hommes politiques excédés, bourrelés d'affaires, laissant s'évaporer à la fraîcheur de l'air toute la fièvre laborieuse de leur cerveau, comme une usine lâche sa vapeur au ruisseau à la fin d'une journée de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles à la sienne, visiblement sorties de ce temple à colonnes qui fait face à la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur leur passage, on se retournait, on disait: «Voilà des députés...» Et Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite d'ignorance et de vanité naïve.
«Demandez le _Messager_, édition du soir.»
Cela sortait du kiosque à journaux au coin du pont, à cette heure rempli de feuilles fraîches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui sentaient bon la presse humide, les nouvelles récentes, le succès du jour ou son scandale. Presque tous les députés achetaient un numéro, en passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom. Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arrêta pas. Puis tout de suite il songea: «Est-ce qu'un homme public ne doit pas être au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire maintenant.» Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses collègues. Il l'ouvrit, très calme, droit à la place habituelle des articles de Moëssard. Justement il y en avait un. Toujours le même titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature.
--Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un beau sourire méprisant. La leçon de Mora tintait encore à ses oreilles, et l'eût-il oubliée que l'air de _Norma égrené_ en petites notes ironiques non loin de là aurait suffi à la lui rappeler. Seulement, tout calcul fait dans les événements hâtés de nos existences, il faut encore compter sur l'imprévu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout à coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'étrangler dans la contraction subite de sa gorge... Sa mère, sa vieille Françoise se trouvait mêlée cette fois à l'infâme plaisanterie du «bateau de fleurs.» Comme il visait bien, ce Moëssard, comme il savait les vraies places sensibles dans ce coeur si naïvement découvert!
«Du calme, Jansoulet, du calme...»
Il avait beau se répéter cela sur tous les tons, la colère, une colère folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier mouvement fut d'arrêter une voiture de place pour s'y précipiter, s'arracher à la rue irritante, débarrasser son corps de la préoccupation de marcher et de se conduire,--d'arrêter une voiture comme pour un blessé. Mais ce qui encombrait la place à cette heure de rentrée générale, c'étaient des centaines de victorias, de calèches, de coupés de maître descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers la fraîcheur violette des Tuileries, précipités l'un sur l'autre dans la perspective penchée de l'avenue jusqu'au grand carrefour où les statues immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs piédestaux, les regardaient se séparer vers le faubourg Saint-Germain, les rues Royale et de Rivoli.
Jansoulet, son journal à la main, traversait ce tumulte sans y penser, porté par l'habitude vers le cercle où il allait tous les jours faire sa partie de six à sept. Homme public, il l'était encore; mais agité, parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme... L'avoir roulée là-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle pouvait comprendre... Quel châtiment inventer pour un pareil infâme... Il arrivait à la rue Royale, où s'engouffraient avec des rapidités de retour et des éclairs d'essieux, des visions de femmes voilées, de chevelures d'enfants blonds, des équipages de toutes sortes rentrant du Bois, apportant un peu de terre végétale sur le pavé de Paris et des effluves de printemps mêlées à des senteurs de poudre de riz. En face du ministère de la marine, un phaéton très haut sur ses roues légères, ressemblant assez à un grand faucheux, dont le petit groom cramponné au caisson et les deux personnes occupant le siège du devant auraient formé le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.
Le Nabab leva la tête, étouffa un cri.
A côté d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffée d'un tout petit chapeau aux larges brides, et qui, juchée sur son coussin de cuir, conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne à la fois raide et penchée en avant, se tenait, rose et maquillé aussi, fleuri sur le même fumier, engraissé aux mêmes vices, Moëssard, le joli Moëssard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce n'était pas elle encore! Dominant ces femmes allongées dans leurs calèches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus étalent en public comme un mépris du plaisir et de la richesse, ils trônaient insolemment, elle très fière de promener l'amant de la reine, et lui sans la moindre honte à côté de cette créature qui raccrochait les hommes dans les allées du bout de son fouet, à l'abri, sur son siège en perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-être avait-il besoin, pour émoustiller sa royale maîtresse, de pavaner ainsi sous ses fenêtres en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.
--Hep!... hep donc!
Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte, se remettait de son écart dans le droit chemin avec des pas de danse, des grâces sur place sans avancer. Jansoulet lâcha sa serviette, et comme s'il avait laissé choir en même temps toute sa gravité, son prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la bête, qu'il maintint de ses fortes mains à poils.
Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour oser un coup pareil!
--A bas, dit-il à Moëssard dont la figure s'était plaquée de vert et de jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite...
--Voulez-vous bien lâcher mon cheval, espèce d'enflé!...
--Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.
Elle essaya de ramasser les rênes, mais l'animal, maintenu, se cabra si vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile équipage aurait envoyé au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces rages de faubourg qui font éclater en ces filles tout le vernis de leur luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui glissèrent sur le visage tanné et dur, mais lui communiquèrent une expression féroce, accentuée par le nez court devenu blanc, fendu au bout comme celui d'un terrier chasseur.
--Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...
Dans un remous de voitures arrêtées faute de circulation possible ou qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux poignets de fer secouaient tout l'équipage...
--Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser... Quelle poigne!
Et la fille regardait l'hercule avec intérêt.
A peine Moëssard eut-il mis pied à terre, avant qu'il se fût réfugié sur le trottoir où des képis noirs se hâtaient, Jansoulet se jetait sur lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses protestations, de ses bégaiements effarés:
--Oui, oui, je te rendrai raison, misérable... Mais avant, je veux te faire ce qu'on fait aux bêtes malpropres pour qu'elles n'y reviennent plus...
Et rudement il se mit à le frotter, à le débarbouiller de son journal qu'il tenait en tampon et dont il l'étouffait, l'aveuglait avec des écorchures où le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet, suffoqué. En se montant encore un peu, il l'aurait tué.
La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge froissé, ramassant sa serviette d'où les papiers de l'élection Sarigue volaient éparpillés jusque dans le ruisseau, le Nabab répondit aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser procès-verbal: «Bernard Jansoulet, député de la Corse.»
Homme public!
Alors seulement il se souvint qu'il l'était. Qui s'en serait douté à le voir ainsi essoufflé et tête nue comme un portefaix qui sort d'une rixe, sous les regards avides, railleurs à froid, du rassemblement en train de se disperser?
XVII
L'APPARITION
Si vous voulez de la passion sincère et sans détour, si vous voulez des effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle folie de jeunesse illuminée d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond des âmes, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous connaissez, une maison neuve, là-bas, tout au bout du vieux faubourg. La vitrine du rez-de-chaussée est plus brillante que d'habitude. Plus allègrement que jamais les écriteaux dansent au-dessus de la porte, et par les fenêtres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de bonheur.
«Reçu, il est reçu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Élise, arrivez donc... La pièce de M. Maranne est reçue.»
Depuis hier, André sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des Nouveautés, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son drame tout de suite, qu'il serait joué le mois prochain. Ils ont passé la soirée à parler des décors, de la distribution; et, comme en rentrant du théâtre il était trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux auteur a guetté le jour dans une impatience fiévreuse, puis dès qu'il a entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la façade, il est descendu bien vite annoncer à ses amis la bonne nouvelle. A présent, les voilà tous réunis, ces demoiselles en gentil déshabillé, les cheveux tordus à la hâte, et M. Joyeuse que l'événement a surpris en train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brodé une étonnante figure mi-partie, un côté rasé, l'autre non. Mais le plus ému, c'est André Maranne, car vous savez ce que la réception de _Révolte_ représente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman. Le pauvre garçon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire: «Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?» Il regarde aussi, pour se donner du courage, mademoiselle Élise, jolie comme une fleur, ses grands cils abaissés. Enfin, prenant son parti:
«Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix étranglée, j'ai une communication très grave à vous faire.»
M. Joyeuse s'étonne:
«Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!...»
Et, baissant la voix, lui aussi:
«Est-ce que ces demoiselles sont de trop?»
Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Élise doit aussi s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et sa soeur sont priées de se retirer, ce qu'elles font aussitôt, l'une d'un air majestueux et vexé, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire à peine dissimulée.
Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire.