Chapter 13
Au pays des Jansoulet, on trouve encore, dans quelques anciennes églises, au fond du choeur, à mi-hauteur dans la crypte, une logette en pierre, où le lépreux était admis à écouter l'office, montrant à la foule curieuse et craintive sa sombre silhouette de fauve accroupie contre les meurtrières pratiquées au mur. Françoise se souvenait très bien d'avoir vu, au village où elle avait été nourrie, le «ladre», effroi de son enfance, entendant la messe du fond de sa cage de pierre, perdu dans l'ombre et la réprobation... En voyant son fils assis, la tête dans ses mains, seul, tout en haut, à part des autres, ce souvenir lui revint à l'esprit. «On dirait le ladre», murmura la paysanne. Et c'était bien un lépreux, en effet, ce pauvre Nabab, à qui ses millions rapportés d'Orient infligeaient en ce moment comme une terrible et mystérieuse maladie exotique. Par hasard, le banc où il avait choisi sa place s'éclaircissait de plusieurs vides causés par des congés ou des morts récentes; et tandis que les autres députés communiquaient entre eux, riaient, se faisaient des signes, lui se tenait silencieux, isolé, signalé à l'attention de toute la Chambre, attention que la mère Jansoulet devinait malveillante, ironique, et qui la brûlait au passage. Comment lui faire savoir qu'elle était là, près de lui, qu'un coeur fidèle battait non loin du sien? Il évitait de se tourner vers cette tribune. On eût dit qu'il la sentait hostile, qu'il craignait d'y voir des choses attristantes... Soudain, à un coup de sonnette venu de l'estrade présidentielle, un tressaillement courut par l'assemblée, toutes les têtes se penchèrent dans cet élancement attentif qui immobilise les traits de la face, et un homme maigre à lunettes, subitement dressé parmi tant de gens assis, ce qui lui donnait déjà l'autorité de l'attitude, dit en ouvrant le cahier qu'il tenait à la main:
«Messieurs, je viens au nom de votre troisième bureau, vous proposer d'annuler l'élection de la deuxième circonscription du département de la Corse.»
Dans le grand silence qui suivit cette phrase que la mère Jansoulet ne comprit pas, le gros poussah assis devant elle se mit à souffler violemment, et tout à coup, au premier rang de la tribune, un délicieux visage de femme se retourna vers lui, pour lui adresser un signe rapide d'intelligence et de contentement. Front pâle, lèvres minces, sourcils trop noirs dans le blanc encadrement du chapeau, cela fit dans les yeux de la bonne vieille, sans qu'elle sût pourquoi, l'effet douloureux du premier éclair quand l'orage commence et que l'appréhension de la foudre suit le vif échange des fluides.
Le Merquier lisait son rapport. La voix lente, blafarde, monotone, l'accent lyonnais, traînard et mou, où la longue taille de l'avocat se berçait par un mouvement de tête et d'épaules presque animal, faisaient un singulier contraste à la netteté féroce du réquisitoire. D'abord un rapide exposé des irrégularités électorales. Jamais le suffrage universel n'avait été traité avec ce sans-façon primitif et barbare. A Sarlazaccio, où le concurrent de Jansoulet paraissait devoir l'emporter, l'urne est détruite pendant la nuit précédant le dépouillement. Même aventure ou à peu près à Lévie, à Saint-André, à Avabessa. Et ce sont les maires eux-mêmes qui commettent ces attentats, emportent les urnes à leurs domiciles, brisent les scellés, déchirent les bulletins de vote sous le couvert de leur autorité municipale. Nul respect de la loi. Partout la fraude, l'intrigue, même la violence. A Calcatoggio, un homme armé s'est tenu tout le temps de l'élection à la fenêtre d'une auberge, l'escopette au poing, juste en face de la mairie; et chaque fois qu'un partisan de Sébastiani, l'adversaire de Jansoulet, se montrait sur la place, l'homme le mettait en joue: «Si tu entres, je te brûle!» D'ailleurs, quand on voit des commissaires de police, des juges de paix, des vérificateurs de poids et mesures ne pas craindre de s'improviser agents électoraux, d'effrayer, d'entraîner la population soumise à toutes ces petites influences locales si tyranniques, n'est-ce pas la preuve d'une licence effrénée? Jusqu'à des prêtres, de saints pasteurs égarés par leur zèle pour le tronc des pauvres et l'entretien de leur église indigente, qui ont prêché une mission véritable en faveur de l'élection Jansoulet. Mais une influence encore plus puissante, quoique moins respectable, a été mise en jeu pour la bonne cause, l'influence des bandits. «Oui, des bandits, Messieurs, je ne ris pas.» Et là-dessus une esquisse à grands traits du banditisme corse en général et de la famille Piedigriggio en particulier...
La Chambre, très attentive, écoutait avec une certaine inquiétude. En somme, c'était un candidat officiel dont on signalait ainsi les agissements, et ces étranges moeurs électorales appartenaient à ce pays privilégié, berceau de la famille impériale, si étroitement lié aux destinées de la dynastie, qu'une attaque à la Corse semblait remonter jusqu'au souverain. Mais quand on vit, au banc du gouvernement, le nouveau ministre d'État, successeur et ennemi de Mora, tout joyeux de l'échec arrivé à une créature du défunt, sourire complaisamment au cruel persiflage de Le Merquier, aussitôt toute gêne disparut, et le sourire ministériel, répété sur trois cents bouches, s'agrandit bientôt en un rire à peine contenu, ce rire des foules dominées par une férule quelconque et que la moindre approbation du maître fait éclater. Dans les tribunes peu gâtées d'ordinaire sur le pittoresque, et que ces histoires de bandits amusaient comme un vrai roman, c'était une joie générale, une animation radieuse de tous ces visages de femmes, heureux de pouvoir paraître jolis sans manquer à la solennité de l'endroit. De petits chapeaux clairs frémissaient de toute leur aigrette fleurie, des bras ronds cerclés d'or s'accoudaient pour mieux écouter. Le grave Le Merquier avait apporté à la séance la distraction d'un spectacle, la petite note comique permise aux concerts de charité pour amadouer les profanes.
Impassible et très froid au milieu de son succès, il continuait à lire de sa voix morne et pénétrante comme une pluie lyonnaise:
«Maintenant, Messieurs, on se demande comment un étranger, un Provençal retour d'Orient, ignorant des intérêts et des besoins de cette île où on ne l'avait jamais vu avant les élections, le vrai type de ce que les Corses appellent dédaigneusement un continental, comment cet homme a pu susciter un pareil enthousiasme, un dévouement poussé jusqu'au crime, jusqu'à la profanation. C'est sa richesse qui nous répondra, son or funeste jeté à la face des électeurs, fourré de force dans leurs poches avec un cynisme effronté dont nous avons mille preuves.» Alors l'interminable série des dénonciations: «Je soussigné Croce (Antoine), atteste dans l'intérêt de la vérité que le commissaire de police Nardi venu chez nous un soir, m'a dit:--Écoute, Croce (Antoine)... je te jure sur le feu de cette lampe que, si tu votes pour Jansoulet, tu auras cinquante francs demain matin.» Et cet autre: «Je soussigné Lavezzi (Jacques-Alphonse) déclare avoir refusé avec mépris, dix-sept francs que m'offrait le maire de Pozzo-Negro pour voter contre mon cousin Sebastiani...» Il est probable que, pour trois francs de plus (Lavezzi Jacques-Alphonse) aurait dévoré son mépris en silence. Mais la Chambre n'y regardait pas de si près.
L'indignation la soulevait, cette chambre incorruptible. Elle grondait, elle s'agitait sur ses moelleuses banquettes de velours rouge, poussait des clameurs. C'étaient des «oh!» de stupéfaction, des yeux en accent circonflexe, de brusques révoltes en arrière, ou des affaissements consternés, découragés, comme en cause parfois le spectacle de la dégradation humaine. Et remarquez que la plupart de ces députés s'étaient servis des mêmes manoeuvres électorales, qu'il y avait là les héros de ces fameux «rastels,» de ces ripailles en plein vent promenant en triomphe des veaux pavoisés, enrubannés, comme à des kermesses de Gargantua. Ceux-là justement criaient plus fort que les autres, se tournaient, furieux, vers le banc solitaire et élevé où le pauvre lépreux écoutait, immobile, la tête dans ses mains. Pourtant, au milieu du haro général, une voix s'élevait en sa faveur, mais sourde, inexercée, moins une parole qu'un bredouillement sympathique à travers lequel on distinguait vaguement: Grands services rendus à la population corse... Travaux considérables... _Caisse territoriale_.»
Celui qui bégayait ainsi était un tout petit homme en guêtres blanches, tête d'albinos, aux poils rares, hérissés par touffes. Mais l'interruption de ce maladroit ami ne put que fournir à Le Merquier une transition rapide et toute naturelle. Un sourire hideux écarta ses lèvres molles: «L'honorable M. Sarigue nous parle de la _Caisse territoriale_, nous allons pouvoir lui répondre.» L'antre Paganetti semblait lui être, en effet, très familier. En quelques phrases nettes et vives, il projeta la lumière jusqu'au fond du sombre repaire, en montra tous les pièges, tous les gouffres, les détours, les chausses-trappes, comme un guide secouant sa torche au dessus des oubliettes de quelque sinistre _in pace_. Il parla des fausses carrières, des chemins de fer en tracé, des paquebots chimériques disparus dans leur propre fumée. L'affreux désert de Taverna ne fut pas oublié, ni la vieille _torre_ génoise, servant de bureau à l'agence maritime. Mais ce qui réjouit surtout la Chambre, ce fut le récit d'une cérémonie picaresque organisée par le gouverneur pour la percée d'un tunnel à travers le Monte-Rotondo, travail gigantesque toujours en projet, remis d'année en année, demandant des millions d'argent, des milliers de bras, et qu'on avait commencé en grande pompe huit jours avant l'élection. Le rapport relatait drôlement la chose, le premier coup de pioche donné par le candidat dans l'énorme montagne couverte de forêts séculaires, le discours du préfet, la bénédiction des oriflammes aux cris de «vive Bernard Jansoulet,» et deux cents ouvriers se mettant à l'oeuvre immédiatement, travaillant jour et nuit pendant une semaine, puis--sitôt l'élection faite--abandonnant sur place les débris du roc entamé autour d'une excavation dérisoire, un asile de plus pour les redoutables rôdeurs du maquis. Le tour était joué. Après avoir si longtemps extorqué l'argent des actionnaires, la _Caisse territoriale_ venait de servir cette fois à subtiliser les votes des électeurs. «Du reste, Messieurs, voici un dernier détail, par lequel j'aurais pu commencer pour vous épargner le navrant récit de cette pasquinade électorale. J'apprends qu'une instruction judiciaire est ouverte aujourd'hui même contre le comptoir Corse, et qu'une sérieuse expertise de ses livres va très vraisemblablement amener un de ces scandales financiers trop fréquents, hélas! de nos jours, et auquel vous ne voudrez pas, pour l'honorabilité de cette Chambre, qu'aucun de vos membres se trouve mêlé.»
Sur cette révélation subite, le rapporteur s'arrêta un moment, prit un temps comme un comédien soulignant son effet; et dans le silence dramatique pesant tout à coup sur l'Assemblée, on entendit le bruit d'une porte qui se fermait. C'était le gouverneur Paganetti quittant lestement sa tribune, le visage blême, les yeux ronds, la bouche en sifflet d'un maître Pierrot qui vient de flairer dans l'air quelque formidable coup de batte. Monpavon, immobile, élargissait son plastron. Le gros homme soufflait violemment dans les guirlandes du petit chapeau blanc de sa femme.
La mère Jansoulet regardait son fils.
«J'ai parlé de l'honorabilité de la Chambre, Messieurs... je veux en parler encore...»
Cette fois Le Merquier ne lisait plus. Après le rapporteur, l'orateur entrait en scène, le justicier plutôt. La face éteinte, le regard abrité, rien ne vivait, rien ne bougeait de son grand corps que le bras droit, ce bras long, anguleux, aux manches courtes, qui s'abaissait automatiquement comme un glaive de justice, mettait à chaque fin de phrase le geste cruel et inexorable d'une décollation. Et c'était certes une exécution véritable à laquelle on assistait. L'orateur voulait bien laisser de côté les légendes scandaleuses, le mystère qui planait sur cette fortune colossale acquise aux pays lointains, loin de tout contrôle. Mais il y avait dans la vie du candidat certains points difficiles à éclaircir, certains détails... Il hésitait, semblait chercher, épurer ses mots, puis devant l'impossibilité de formuler l'accusation directe: «Ne rabaissons point le débat, Messieurs... Vous m'avez compris, vous savez à quels bruits infâmes je fais allusion, à quelles calomnies, voudrais-je pouvoir dire; mais la vérité me force à déclarer que lorsque M. Jansoulet, appelé devant votre troisième bureau, a été mis en demeure de confondre les accusations dirigées contre lui, ses explications ont été si vagues, que tout en restant persuadés de son innocence, un soin scrupuleux de votre honneur nous a fait rejeter une candidature entachée d'un soupçon de ce genre. Non, cet homme ne doit pas siéger au milieu de vous. Qu'y ferait-il d'ailleurs?... Établi depuis si longtemps en Orient, il a désappris les lois, les moeurs, les usages de son pays. Il croit aux justices expéditives, aux bastonnades en pleine rue, il se fie aux abus de pouvoir, et, ce qui est pis encore, à la vénalité, à la bassesse accroupie de tous les hommes. C'est le traitant qui se figure que tout s'achète, quand on y met le prix, même les votes des électeurs, même la conscience de ses collègues...»
Il fallait voir avec quelle admiration naïve ces bons gros députés, engourdis de bien-être, écoutaient cet ascète, cet homme d'un autre âge, pareil à quelque saint Jérôme sorti du fond de sa thébaïde pour venir, en pleine assemblée du Bas-Empire, foudroyer de son éloquence indignée le luxe effronté des prévaricateurs et des concussionnaires. Comme on comprenait bien maintenant ce beau surnom de «Ma conscience» que lui décernait le Palais, et où il tenait tout entier avec sa grande taille et ses gestes inflexibles. Dans les tribunes, l'enthousiasme s'exaltait encore. De jolies têtes se penchaient pour le voir, pour boire sa parole. Des approbations couraient, inclinant des bouquets de toutes nuances comme le vent dans la floraison d'un champ de blé. Une voix de femme criait d'un petit accent étranger: «Bravo... bravo...»
Et la mère?
Debout, immobile, recueillie dans son désir de comprendre quelque chose à cette phraséologie de prétoire, à ces allusions mystérieuses, elle était là comme ces sourds-muets qui ne devinent ce qu'on dit devant eux qu'au mouvement des lèvres, à l'accent des physionomies. Or il lui suffisait de regarder son fils et Le Merquier pour comprendre quel mal l'un faisait à l'autre, quelles intentions perfides, empoisonnées, tombaient de ce long discours sur le malheureux qu'on aurait pu croire endormi, sans le tremblement de ses fortes épaules et les crispations de ses mains dans ses cheveux qu'elles fourrageaient furieusement tout en lui cachant le visage. Oh! si de sa place elle avait pu lui crier: «N'aie pas peur, mon fils. S'ils te méprisent tous, ta mère t'aime. Viens-nous-en ensemble... Qu'est-ce que nous avons besoin d'eux?» Et un moment elle put croire que ce qu'elle lui disait ainsi dans le fond de son coeur arrivait jusqu'à lui par une intuition mystérieuse. Il venait de se lever, de secouer sa tête crépue, congestionnée, où la lippe enfantine de ses lèvres grelottait sous une nervosité de larmes. Mais, au lieu de quitter son banc, il s'y cramponnait au contraire, ses grosses mains pétrissant le bois du pupitre. L'autre avait fini, maintenant c'était son tour de répondre:
«Messieurs, dit-il...»
Il s'arrêta aussitôt, effrayé par le son rauque, affreusement sourd et vulgaire de sa voix, qu'il entendait pour la première fois en public. Il lui fallut, dans cette halte tourmentée de mouvements de la face, d'intonations cherchées et qui ne sortaient pas, reprendre la force de sa défense. Et si l'angoisse de ce pauvre homme était saisissante, la vieille mère, là-haut, penchée, haletante, remuant nerveusement les lèvres comme pour l'aider à chercher ses mots, lui renvoyait bien la mimique de sa torture. Quoiqu'il ne pût la voir, tourné comme il l'était par rapport à cette tribune qu'il évitait intentionnellement, ce souffle maternel, le magnétisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre la vie, et subitement sa parole et son geste se trouvèrent déliés:
«Avant tout, Messieurs, je déclare que je ne viens pas défendre mon élection... Si vous croyez que les moeurs électorales n'ont pas été toujours les mêmes en Corse, qu'on doive imputer toutes les irrégularités commises à l'influence corruptrice de mon or et non au tempérament inculte et passionné d'un peuple, repoussez-moi, ce sera justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre chose que mon élection, des accusations qui attaquent mon honneur, le mettent directement en jeu, et c'est à cela seul que je veux répondre.» Sa voix s'assurait peu à peu, toujours cassée, voilée, mais avec des notes attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la dureté primitive a subi quelques éraillures. Très vite il raconta sa vie, ses débuts, son départ pour l'Orient. On eût dit un de ces vieux récits du dix-huitième siècle où il est question de corsaires barbaresques courant les mers latines, de beys et de hardis Provençaux bruns comme des grillons, qui finissent toujours par épouser quelque sultane et «prendre le turban» selon l'ancienne expression des Marseillais. «Moi, disait le Nabab de son sourire bon enfant, je n'ai pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contenté d'apporter en ces pays d'indolence et de lâchez-tout l'activité, la souplesse d'un Français du Midi, et je suis arrivé à faire en quelques années une de ces fortunes qu'on ne fait que là-bas dans ces diables de pays chauds où tout est gigantesque, hâtif, disproportionné, où les fleurs poussent en une nuit, où un arbre produit une forêt. L'excuse de fortunes pareilles est dans la façon dont on les emploie, et j'ai la prétention de croire que jamais favori du sort n'a plus que moi essayé de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas réussi.» Oh! non, il n'y avait pas réussi... Pour tant d'or follement semé, il n'avait rencontré que du mépris ou de la haine... De la haine! Qui pouvait se vanter d'en avoir remué autant que lui, comme un gros bateau de la vase lorsque sa quille touche le fond... Il était trop riche, cela lui tenait lieu de tous les vices, de tous les crimes, le désignait à des vengeances anonymes, à des inimitiés cruelles et incessantes.
«Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispés, j'ai connu la misère, je me suis pris corps à corps avec elle, et c'est une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, défendre son bonheur, son honneur, son repos, mal abrités derrière des piles d'écus qui vous croulent dessus et vous écrasent, c'est quelque chose de plus hideux, de plus écoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de ma détresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont la fortune m'a accablé, cette horrible fortune que je hais et qui m'étouffe... On m'appelle le Nabab, dans Paris... Ce n'est pas le Nabab qu'il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras, tout grands, à une société qui ne veut pas de lui...»
Figées en récit, ces paroles peuvent paraître froides; mais là, devant l'Assemblée, la défense de cet homme paraissait empreinte d'une sincérité éloquente et grandiose qui étonna d'abord, venant de ce rustique, de ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec sa voix de marinier du Rhône et ses allures de portefaix, et qui émut ensuite singulièrement les auditeurs par ce qu'elle avait d'inculte, de sauvage, d'étranger à toute notion parlementaire. Déjà des marques de faveur avaient agité les gradins habitués à recevoir l'averse monotone et grise du langage administratif. Mais à ce cri de rage et de désespoir poussé contre la richesse par l'infortuné qu'elle enlaçait, roulait, noyait dans ses flots d'or et qui se débattait, appelant au secours du fond de son Pactole, toute la Chambre se dressa avec des applaudissements chaleureux, des mains tendues, comme pour donner au malheureux Nabab ces témoignages d'estime dont il se montrait si avide, et le sauver en même temps du naufrage. Jansoulet sentit cela et, réchauffé par cette sympathie, il reprit, la tête haute, le regard assuré:
«On est venu vous dire, Messieurs, que je n'étais pas digne de m'asseoir au milieu de vous. Et celui qui l'a dit était bien le dernier de qui j'aurais attendu cette parole, car lui seul connaît le secret douloureux de ma vie; lui seul pouvait parler pour moi, me justifier et vous convaincre. Il n'a pas voulu le faire. Eh bien! moi, je l'essaierai, quoiqu'il m'en coûte. Outrageusement calomnié devant tout le pays, je dois à moi-même, je dois à mes enfants cette justification publique et je me décide à la faire.»
Par un mouvement brusque, il se tourna alors vers la tribune où il savait que l'ennemi le guettait, et, tout à coup, s'arrêta plein d'épouvante. Là, juste en face de lui, derrière la petite tête haineuse et pâle de la baronne, sa mère, sa mère qu'il croyait à deux cents lieues du redoutable orage, le regardait, appuyée au mur, tendant vers lui son visage divin inondé de larmes, mais fier et rayonnant tout de même du grand succès de son Bernard. Car c'était un vrai succès d'émotion sincère, bien humaine, et que quelques mots de plus pouvaient changer en triomphe. «Parlez... parlez...» lui criait-on de tous les côtés de la Chambre, pour le rassurer, l'encourager. Mais Jansoulet ne parlait pas. Il avait bien peu à dire cependant pour sa défense: «La calomnie a confondu volontairement deux noms. Je m'appelle Bernard Jansoulet. L'autre s'appelait Jansoulet Louis.» Pas un mot de plus.
C'était trop en présence de sa mère ignorant toujours le déshonneur de l'aîné. C'était trop pour le respect, la solidarité familiale.
Il crut entendre la voix du vieux: «Je meurs de honte, mon enfant.» Est-ce qu'elle n'allait pas mourir de honte elle aussi, s'il parlait?... Il eut vers le sourire maternel un regard sublime de renoncement, puis d'une voix sourde, d'un geste découragé:
«Excusez-moi, Messieurs, cette explication est décidément au-dessus de mes forces... Ordonnez une enquête sur ma vie, ouverte à tous et bien en lumière, hélas! puisque chacun peut en interpréter tous les actes... Je vous jure que vous n'y trouverez rien qui m'empêche de siéger au milieu des représentants de mon pays.»
La stupeur, la désillusion furent immenses devant cette défaite qui semblait à tous l'effondrement subit d'une grande effronterie acculée. Il y eut un moment d'agitation sur les bancs, le tumulte d'un vote par assis et levé, que le Nabab sous le jour douteux du vitrage regarda vaguement, comme le condamné du haut de l'échafaud regarde la foule houleuse; puis, après cette attente longue d'un siècle qui précède une minute suprême, le président prononça dans le grand silence et le plus simplement du monde:
«L'élection de M. Bernard Jansoulet est annulée.»
Jamais vie d'homme ne fut tranchée avec moins de solennité ni de fracas.