Le nabab, tome II

Chapter 11

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La chambre, où flottait la fumée opiacée et capiteuse du tabac turc, présentait le même désordre. Des négresses allaient, venaient, desservant lentement le café de leur maîtresse, la gazelle favorite lappait le fond d'une tasse que son museau fin renversait sur le tapis, tandis qu'assis au pied du lit avec une familiarité touchante, le sombre Cabassu lisait à haute voix à madame un drame en vers qu'on allait jouer prochainement chez Cardailhac. La Levantine était stupéfiée par cette lecture, absolument ahurie:

«Mon cher, dit-elle à Jansoulet dans son épais accent de Flamande, je ne sais pas à quoi songe notre directeur... Je suis en train de lire cette pièce de _Révolte_ dont il s'est toqué... Mais c'est crevant. Ça n'a jamais été du théâtre.

--Je me moque bien du théâtre, fit Jansoulet furieux malgré tout son respect pour la fille des Afchin. Comment! vous n'êtes pas encore habillée?... On ne vous a donc pas dit que nous sortions?»

On le lui avait dit, mais elle s'était mise à lire cette bête de pièce. Et de son air endormi:

«Nous sortirons demain.

--Demain! C'est impossible... On nous attend aujourd'hui même... Une visite très importante.

--Où donc cela?»

Il hésita une seconde, puis:

«Chez Hemerlingue.»

Elle leva sur lui ses gros yeux, persuadée qu'il voulait rire. Alors il lui raconta sa rencontre avec le baron aux funérailles de Mora et la convention qu'ils avaient faite ensemble.

«Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez bien peu si vous croyez que moi, une demoiselle Afchin, je mettrai jamais les pieds chez cette esclave.»

Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du débat, avait disparu dans une pièce voisine, les cinq cahiers de _Révolte_ empilés sous son bras.

«Allons, dit le Nabab à sa femme, je vois bien que vous ne connaissez pas la terrible position où je me trouve... Écoutez alors...»

Sans se soucier des filles de chambre ni des négresses, avec cette souveraine indifférence de l'Oriental pour la domesticité, il se mit à faire le tableau de sa grande détresse, la fortune saisie là-bas; ici, le crédit perdu, toute sa vie en suspens devant l'arrêt de la Chambre, l'influence des Hemerlingue sur l'avocat rapporteur, et le sacrifice obligatoire en ce moment de tout amour-propre à des intérêts si puissants. Il parlait avec chaleur, pressé de la convaincre, de l'entraîner. Mais elle lui répondit simplement: «Je n'irai pas», comme s'il se fût agi d'une course sans importance, un peu trop longue pour sa fatigue.

Lui, tout frémissant:

«Voyons, ce n'est pas possible que vous disiez une chose pareille. Songez qu'il y va de ma fortune, de l'avenir de nos enfants, du nom que vous portez... Tout est en jeu pour cette démarche que vous ne pouvez refuser de faire.»

Il aurait pu parler ainsi pendant des heures, il se serait toujours buté à la même obstination fermée, inébranlable. Une demoiselle Afchin ne devait pas visiter une esclave.

«Eh! madame, dit-il violemment, cette esclave vaut mieux que vous. Par son intelligence, elle a décuplé la fortune de son mari, tandis que vous, au contraire...»

Depuis douze ans qu'ils étaient mariés, Jansoulet osait pour la première fois lever la tête en face de sa femme. Eut-il honte de ce crime de lèse-majesté, ou comprit-il qu'une phrase pareille allait creuser un abîme infranchissable? Mais il changea de ton aussitôt, s'agenouilla devant le lit très bas, avec cette tendresse rieuse que l'on emploie pour faire entendre raison aux enfants:

«Ma petite Martha, je t'en prie... lève-toi, habille-toi... C'est pour toi-même que je te le demande, pour ton luxe, pour ton bien-être... Que deviendrais-tu si, par un caprice, un méchant coup de tête, nous allions nous trouver réduits à la misère?»

Ce mot de misère ne représentait absolument rien à la Levantine. On pouvait en parler devant elle comme de la mort devant les tout petits. Elle ne s'en émouvait pas, ne sachant pas ce que c'était. Parfaitement entêtée d'ailleurs à rester au lit dans sa djebba; car, pour bien affirmer sa décision, elle alluma une nouvelle cigarette à celle qui venait de finir, et pendant que le pauvre Nabab entourait sa «petite femme chérie» d'excuses, de prières, de supplications, lui promettant un diadème de perles cent fois plus beau que le sien si elle voulait venir, elle regardait monter au plafond peint la fumée assoupissante, s'en enveloppait comme d'un imperturbable calme. A la fin, devant ce refus, ce mutisme, ce front où il sentait la barre d'un entêtement obstiné, Jansoulet débrida sa colère, se redressa de toute sa hauteur:

«Allons, dit-il, je le veux...»

Il se tourna vers les négresses:

«Habillez votre maîtresse, tout de suite...»

Et le rustre qu'il était au fond, le fils du cloutier méridional se retrouvant dans cette crise qui le remuait tout entier, il rejeta les courtines d'un geste brutal et méprisant, envoyant à terre les innombrables fanfreluches qu'elles portaient, et forçant la Levantine demi-nue à bondir sur ses pieds avec une promptitude étonnante chez cette massive personne. Elle rugit sous l'outrage, serra les plis de sa dalmatique contre son buste de nabote, envoya son petit bonnet de travers dans ses cheveux écroulés, et se mit à invectiver son mari.

«Jamais, tu m'entends bien, jamais... tu m'y traînerais plutôt chez cette...»

L'ordure sortait à flot de ses lèvres lourdes, comme d'une bouche d'égout. Jansoulet pouvait se croire dans un des affreux bouges du port de Marseille, assistant à une querelle de fille et de _nervi_, ou encore à quelque dispute en plein air entre Génoises, Maltaises et Provençales glanant sur le quai autour des sacs de blé qu'on décharge et s'injuriant à quatre pattes dans des tourbillons de poussière d'or. C'était bien la Levantine de port de mer, l'enfant gâtée, abandonnée, qui le soir, de sa terrasse, ou du fond de sa gondole, a entendu les matelots s'injurier dans toutes les langues des mers latines et qui a tout retenu. Le malheureux la regardait, effaré, atterré de ce qu'elle le forçait d'entendre, de sa grotesque personne écumant et râlant:

«Non, je n'irai pas... non, je n'irai pas.»

Et c'était la mère de ses enfants, une demoiselle Afchin!

Soudain, à la pensée que son sort était entre les mains de cette femme, qu'il ne lui en coûterait qu'une robe à mettre pour le sauver, et que l'heure fuyait, que bientôt il ne serait plus temps, une bouffée de crime lui monta au cerveau, décomposa tous ses traits. Il marcha droit sur elle, les mains ouvertes et crispées d'un air si terrible que la fille Afchin, épouvantée, se précipita en appelant vers la porte par où le masseur venait de sortir:

«Aristide!...»

Ce cri, cette voix, cette intimité de sa femme avec le subalterne... Jansoulet s'arrêta, dégrisé de sa colère, puis avec un geste de dégoût s'élança dehors, en jetant les portes, plus pressé encore de fuir le malheur et l'horreur qu'il devinait dans sa maison que d'aller chercher là-bas le secours qu'on lui avait promis.

Un quart d'heure après, il faisait son entrée chez Hemerlingue, envoyait en entrant un geste désolé au banquier, et s'approchait de la baronne en balbutiant la phrase toute faite qu'il avait entendu répéter si souvent, le soir de son bal... «Sa femme très souffrante... désespérée de n'avoir pu...» Elle ne lui laissa pas le temps d'achever, se leva lentement, se déroula fine et longue couleuvre dans les draperies biaisées de sa robe étroite, dit sans le regarder avec son accent corrigé: «Oh! je savais... je savais...» puis changea de place et ne s'occupa plus de lui. Il essaya de s'approcher d'Hemerlingue, mais celui-ci semblait très absorbé dans sa causerie avec Maurice Trott. Alors il vint s'asseoir près de madame Jenkins dont l'isolement tint compagnie au sien. Mais, tout en causant avec la pauvre femme, aussi languissante qu'il était lui-même préoccupé, il regardait la baronne faire les honneurs de ce salon, si confortable auprès de ses grandes halles dorées.

On partait. Madame Hemerlingue reconduisait quelques-unes de ces dames, tendait son front à la vieille princesse, s'inclinait sous la bénédiction de l'évêque Arménien, saluait d'un sourire les jeunes gandins à cannes, trouvait pour chacun l'adieu qu'il fallait avec une aisance parfaite; et le malheureux ne pouvait s'empêcher de comparer cette esclave orientale si Parisienne, si distinguée au milieu de la société la plus exquise du monde, avec l'autre là-bas, l'Européenne avachie par l'Orient, abrutie de tabac turc et bouffie d'oisiveté. Ses ambitions, son orgueil de mari étaient déçus, humiliés dans cette union dont il voyait maintenant le danger et le vide, dernière cruauté du destin qui lui enlevait même le refuge du bonheur intime contre toutes ses déconvenues publiques.

Peu à peu le salon se dégarnissait. Les Levantines disparaissaient l'une après l'autre, laissant chaque fois un vide immense à leur place. Madame Jenkins était partie, il ne restait plus que deux ou trois dames inconnues de Jansoulet, entre lesquelles la maîtresse de la maison semblait s'abriter de lui. Mais Hemerlingue était libre, et le Nabab le rejoignit au moment où il s'esquivait furtivement du côté de ses bureaux situés au même étage, en face les appartements. Jansoulet sortit avec lui, oubliant dans son trouble de saluer la baronne; et une fois sur le palier décoré en antichambre, le gros Hemerlingue, très froid, très réservé tant qu'il s'était senti sous l'oeil de sa femme, reprit une figure un peu plus ouverte.

«C'est très fâcheux, dit-il à voix basse comme s'il craignait d'être entendu, que madame Jansoulet n'ait pas voulu venir.»

Jansoulet lui répondit par un mouvement de désespoir et de farouche impuissance.

«Fâcheux... fâcheux... répétait l'autre en soufflant et cherchant sa clef dans sa poche.

--Voyons, vieux, dit le Nabab en lui prenant la main, ce n'est pas une raison parce que nos femmes ne s'entendent pas... Ça n'empêche pas de rester camarades... Quelle bonne causette, hein? l'autre jour...

--Sans doute... disait le baron, se dégageant pour ouvrir la porte qui glissa sans bruit, montrant le haut cabinet de travail dont la lampe brûlait solitaire devant l'énorme fauteuil vide... Allons, adieu, je te quitte... J'ai mon courrier à fermer.

--_Ya didou, Mouci_...[1] fit le pauvre Nabab essayant de plaisanter, et se servant du patois _sabir_ pour rappeler au vieux copain tous les bons souvenirs remués l'avant-veille... Ça tient toujours notre visite à Le Merquier... Le tableau que nous devons lui offrir, tu sais bien... Quel jour veux-tu?

[Note 1: Hé, dis donc, monsieur... ]

--Ah! oui, Le Merquier... C'est vrai... Eh bien! mais prochainement... Je t'écrirai...

--Bien sûr?... Tu sais que c'est pressé...

--Oui, oui, je t'écrirai... Adieu.»

Et le gros homme referma sa porte vivement comme s'il avait peur que sa femme arrivât.

Deux jours après, le Nabab recevait un mot d'Hemerlingue, presque indéchiffrable sous ses petites pattes de mouches compliquées d'abréviations plus ou moins commerciales derrière lesquelles l'ex-cantinier dissimulait son manque absolu d'orthographe:

_Mon ch/ anc/ cam/

Je ne puis décid/ t'accom/ chez Le Merq/. Trop d'aff/ en ce mom/. D'aill/ v/ ser/ mieux seuls pour caus/. Vas-y carrem/. On t'att/. R/ Cassette, tous les mat/ de 8 à 10.

A toi cor/_

HEM/.

Au dessous, en post-scriptum, une écriture très fine aussi, mais plus nette, avait écrit très lisiblement:

«_Un tableau religieux, autant que possible!..._»

Que penser de cette lettre? Y avait-il bonne volonté réelle ou défaite polie? En tout cas l'hésitation n'était plus permise. Le temps brûlait. Jansoulet fit donc un effort courageux, car Le Merquier l'intimidait beaucoup, et se rendit chez lui un matin.

Notre étrange Paris, dans sa population et ses aspects, semble une carte d'échantillon du monde entier. On trouve dans le Marais des rues étroites à vieilles portes brodées, vermiculées, à pignons avançants, à balcons en moucharabies qui vous font penser à l'antique Heidelberg. Le faubourg Saint-Honoré dans sa partie large autour de l'église russe aux minarets blancs, aux boules d'or, évoque un quartier de Moscou. Sur Montmartre je sais un coin pittoresque et encombré qui est de l'Alger pur. Des petits hôtels bas et nets, derrière leur entrée à plaque de cuivre et leur jardin particulier, s'alignent en rues anglaises entre Neuilly et les Champs-Élysées; tandis que tout le chevet de Saint-Sulpice, la rue Férou, la rue Cassette, paisibles dans l'ombre des grosses tours, inégalement pavées, aux portes à marteau, semblent détachées d'une ville provinciale et religieuse: Tours ou Orléans par exemple, dans le quartier de la cathédrale et de l'évêché, où de grands arbres dépassant les murs se bercent au bruit des cloches et des répons.

C'est là, dans le voisinage du cercle catholique dont il venait d'être nommé président honoraire, qu'habitait Me Le Merquier, avocat, député de Lyon, homme d'affaires de toutes les grandes communautés de France, et que Hemerlingue, par une pensée bien profonde chez ce gros homme, avait chargé des intérêts de sa maison.

En arrivant vers neuf heures devant un ancien hôtel dont le rez-de-chaussée se trouvait occupé par une librairie religieuse endormie dans son odeur de sacristie et de papier grossier à imprimer des miracles, en montant ce large escalier blanchi à la chaux comme celui d'un couvent, Jansoulet se sentit pénétré par cette atmosphère provinciale et catholique où revivaient pour lui les souvenirs d'un passé méridional, des impressions d'enfance encore intactes et fraîches grâce à son long dépaysement, et que le fils de Françoise n'avait eu, depuis son arrivée à Paris, ni le temps ni l'occasion de renier. L'hypocrisie mondaine devant lui avait revêtu toutes ses formes, essayé tous ses masques, excepté celui de l'intégrité religieuse. Aussi se refusait-il à croire à la vénalité d'un homme vivant en un pareil milieu. Introduit dans l'antichambre de l'avocat, vaste parloir aux rideaux de mousseline empesés fin comme des surplis, ayant pour seul ornement, au-dessus de la porte, une grande et belle copie du _Christ mort_, du Tintoret, son incertitude et son trouble se changèrent en conviction indignée. Ce n'était pas possible. On l'avait trompé sur Le Merquier. Il y avait là sûrement une médisance audacieuse, comme Paris est si léger à en répandre; ou peut-être lui tendait-on un de ces pièges féroces contre lesquels il ne faisait que trébucher depuis six mois. Non, cette conscience farouche renommée au Palais et à la Chambre, ce personnage austère et froid ne pouvait être traité comme ces gros pachas ventrus, à la ceinture lâche, aux manches flottantes si commodes pour recevoir les bourses de sequins. Ce serait s'exposer à un refus scandaleux, à la révolte légitime de l'honneur méconnu, que d'essayer de tels moyens de corruption.

Le Nabab se disait cela, assis sur le banc de chêne qui courait autour de la salle, lustré par les robes de serge et le drap rugueux des soutanes. Malgré l'heure matinale, plusieurs personnes attendaient ainsi que lui. Un dominicain se promenant à grands pas, figure ascétique et sereine, deux bonnes soeurs enfoncées sous la cornette égrenant de longs chapelets qui leur mesuraient l'attente, des prêtres du diocèse lyonnais reconnaissables à la forme de leurs chapeaux, puis d'autres gens de mine recueillie et sévère installés devant la grande table en bois noir qui tenait le milieu de la pièce et feuilletant quelques-uns de ces journaux édifiants qui s'impriment sur la colline de Fourvières, l'_Écho du Purgatoire_, le _Rosier de Marie_, et donnent en prime aux abonnés d'un an des indulgences pontificales, des rémissions de peines futures. Quelques mots à voix basse, une toux étouffée, le léger susurrement de la prière des bonnes soeurs rappelaient à Jansoulet la sensation confuse et lointaine d'heures d'attente dans un coin de l'église de son village, autour du confessionnal, aux approches des grandes fêtes.

Enfin, son tour vint de passer, et s'il avait pu lui rester encore un doute sur Me Le Merquier, il ne douta plus en voyant ce grand cabinet simple et sévère,--un peu plus orné cependant que l'antichambre,--dans lequel l'avocat encadrait l'austérité de ses principes et de sa maigre personne, longue, voûtée, étroite aux épaules, serrée par un éternel habit noir trop court de manches et d'où sortaient deux poignets noirs, carrés et plats, deux bâtons d'encre de Chine hiéroglyphes de grosses veines. Le député clérical avait, dans le teint blafard du Lyonnais moisi entre ses deux rivières, une certaine vie d'expression qu'il devait à son regard double, tantôt étincelant mais impénétrable derrière le verre de ses lunettes, le plus souvent vif, méfiant et noir pardessus ces mêmes lunettes, et cerné de l'ombre rentrante que donne à l'arcade sourcilière l'oeil levé, la tête basse.

Après un accueil presque cordial en comparaison du froid salut que les deux collègues échangeaient à la Chambre, un «je vous attendais,» où se glissait peut-être une intention, l'avocat montra au Nabab le fauteuil près de son bureau, signifia au domestique béat et tout de noir vêtu, non point «de serrer la haire avec la discipline,» mais de ne plus venir que quand on le sonnerait, rangea quelques papiers épars, après quoi, ses jambes croisées l'une sur l'autre, s'enfonçant dans son fauteuil avec le ramassement de l'homme qui se dispose à écouter, qui devient tout oreilles, il mit son menton dans sa main et resta là, les yeux fixés sur un grand rideau de reps vert tombant jusqu'à terre en face de lui.

L'instant était décisif, la situation embarrassante. Mais Jansoulet n'hésita pas. C'était une de ses prétentions, à ce pauvre Nabab, que de se connaître en hommes aussi bien que Mora. Et ce flair, qui, disait-il, ne l'avait jamais trompé, l'avertissait qu'il se trouvait en ce moment devant une honnêteté rigide et inébranlable, une conscience en pierre dure à l'épreuve du pic et de la poudre. «Ma conscience!» Il changea donc subitement son programme, jeta les ruses, les sous-entendus où s'empêtrait sa franche et vaillante nature, et la tête haute, le coeur découvert, tint à cet honnête homme un langage qu'il était fait pour comprendre.

«Ne vous étonnez pas, mon cher collègue,--sa voix tremblait, mais elle s'assura bientôt dans la conviction de sa défense,--ne vous étonnez pas si je suis venu vous trouver ici au lieu de demander simplement à être entendu par le troisième bureau. Les explications que j'ai à vous fournir sont d'une nature tellement délicate et confidentielle qu'il m'eût été impossible de les donner dans un lieu public, devant mes collègues assemblés.»

Me Le Merquier, par-dessus ses lunettes, regarda le rideau d'un air effaré. Évidemment la conversation prenait un tour imprévu.

«Le fond de la question je ne l'aborde pas, reprit le Nabab... Votre rapport, j'en suis sûr, est impartial et loyal, tel que votre conscience a dû vous le dicter. Seulement il a couru sur mon compte d'écoeurantes calomnies auxquelles je n'ai pas répondu et qui ont peut-être influencé l'opinion du bureau. C'est à ce sujet que je veux vous parler. Je sais la confiance dont vos collègues vous honorent, M. Le Merquier, et que, lorsque je vous aurai convaincu, votre parole suffira sans que j'aie besoin d'étaler ma tristesse devant tous... Vous connaissez l'accusation. Je parle de la plus terrible, de la plus ignoble. Il y en a tant qu'on pourrait s'y tromper... Mes ennemis ont donné des noms, des dates, des adresses... Eh bien! je vous apporte les preuves de mon innocence. Je les découvre devant vous, devant vous seul; car j'ai de graves raisons pour tenir toute cette affaire secrète.»

Il montra alors à l'avocat une attestation du consulat de Tunis, que pendant vingt ans il n'avait quitté la principauté que deux fois, la première pour aller retrouver son père mourant au Bourg-Saint-Andéol, la seconde pour faire avec le bey une visite de trois jours à son château de Saint-Romans.

«Comment se fait-il qu'avec un document aussi positif entre les mains je n'aie pas cité mes insulteurs devant les tribunaux pour les démentir et les confondre?... Hélas! Monsieur, il y a dans les familles des solidarités cruelles... J'ai eu un frère, un pauvre être, faible et gâté, qui a roulé longtemps dans la boue de Paris, y a laissé son intelligence et son honneur... Est-il descendu à ce degré d'abjection où l'on m'a mis en son nom?... Je n'ai pas osé m'en convaincre... Ce que j'affirme, c'est que mon pauvre père, qui en savait plus que personne à la maison là-dessus, m'a dit tout bas en mourant: «Bernard, c'est l'aîné qui me tue... Je meurs de honte, mon enfant.»

Il fit une pause nécessaire à son émotion suffoquée, puis:

«Mon père est mort, Me Le Merquier, mais ma mère vit toujours, et c'est pour elle, pour son repos, que j'ai reculé, que je recule encore devant le retentissement de ma justification. En somme, jusqu'à présent, les souillures qui m'ont atteint n'ont pu rejaillir jusqu'à elle. Cela ne sort pas d'un certain monde, d'une presse spéciale, dont la bonne femme est à mille lieues... Mais les tribunaux, un procès, c'est notre malheur promené d'un bout de la France à l'autre, les articles du _Messager_ reproduits par tous les journaux, même ceux du petit pays qu'habite ma mère. La calomnie, ma défense, ses deux enfants couverts de honte du même coup, le nom--seule fierté de la vieille paysanne--à tout jamais sali... Ce serait trop pour elle. Il y aurait de quoi la tuer. Et vrai, je trouve que c'est assez d'un... Voilà pourquoi j'ai eu le courage de me taire, de lasser, si je le pouvais, mes ennemis par le silence. Mais j'ai besoin d'un répondant vis-à-vis de la Chambre. Je veux lui ôter le droit de me repousser pour des motifs déshonorants, et puisqu'elle vous a choisi pour rapporteur, je suis venu tout vous dire comme à un confesseur, à un prêtre, en vous priant de ne rien divulguer de cette conversation, même dans l'intérêt de ma cause... Je ne vous demande que cela, mon cher collègue, une discrétion absolue; pour le reste, je m'en rapporte à votre justice et à votre loyauté.»

Il se levait, allait partir, et Le Merquier ne bougeait pas, interrogeant toujours la tenture verte devant lui, comme s'il y cherchait l'inspiration de sa réponse... Enfin:

«Il sera fait comme vous le désirez, mon cher collègue. Cette confidence restera entre nous... Vous ne m'avez rien dit, je n'ai rien entendu.»

Le Nabab encore tout enflammé de son élan qui appelait--semblait-il--une réponse cordiale, une poignée de main frémissante, se sentit saisi d'un étrange malaise. Cette froideur, ce regard absent le gênaient tellement qu'il gagnait déjà la porte avec le gauche salut des importuns. Mais l'autre le retint:

«Attendez donc, mon cher collègue... Comme vous êtes pressé de me quitter... Encore quelques instants, je vous en prie... Je suis trop heureux de m'entretenir avec un homme tel que vous... D'autant que nous avons plus d'un lien commun... Notre ami Hemerlingue m'a dit que vous vous occupiez beaucoup de tableaux, vous aussi.»

Jansoulet tressaillit. Ces deux mots: «Hemerlingue... tableaux.» se rencontrant dans la même phrase et si inopinément, lui rendaient tous ses doutes, toutes ses perplexités. Il ne se livra pas encore cependant et laissa Le Merquier poser les mots l'un devant l'autre en tâtant le terrain pour ses avances trébuchantes... On lui avait beaucoup parlé de la galerie de son honorable collègue... «Serait-ce indiscret de solliciter la faveur d'être admis à...?

--Comment donc! mais je serais trop honoré,» dit le Nabab chatouillé dans le point le plus sensible--parce qu'il avait été le plus coûteux--de sa vanité; et, regardant autour de lui les murs du cabinet, il ajouta d'un ton connaisseur: «Vous aussi, vous possédez quelques beaux morceaux...