Chapter 8
Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidèlement l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups ou plafond du quatrième, deux coups séparés, très distincts, puis un roulement discret comme un trot de souris. L'intimité du photographe avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais qu'est-ce que cela signifiait? Comment répondre à ce qui semblait un appel? A tout hasard, il répéta les deux coups, le tambourinement léger, et la conversation en resta là. Au retour d'André Maranne, il eut l'explication du fait. C'était bien simple: quelquefois, au courant de la journée, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir, s'informaient de ses nouvelles, si la clientèle allait un peu. Le signal entendu voulait dire: «Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?» Et M. Joyeuse avait répondu d'instinct, sans savoir: «Pas trop mal pour la saison.» Bien que le jeune Maranne fût très rouge en affirmant cela, M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette idée de communication fréquente entre les deux ménages lui fit peur pour le secret de sa situation, et dès lors il s'abstint de ce qu'il appelait «ses journées artistiques.» D'ailleurs, le moment approchait où il ne pourrait plus dissimuler sa détresse, la fin du mois arrivant compliquée d'une fin d'année.
Paris prenait déjà sa physionomie de fête des dernières semaines de décembre. En fait de réjouissance nationale ou populaire, il n'a guère plus que celle-là. Les folies du carnaval sont mortes en même temps que Gavarni, les fêtes religieuses, dont on entend à peine le carillon sur le bruit des rues, s'enferment derrière leurs lourdes portes d'église, le quinze août n'a jamais été que la Saint-Charlemagne des casernes; mais Paris a gardé le respect du jour de l'an.
Dès le commencement de décembre, un immense enfantillage se répand par la ville. On voit passer par la ville des voitures à bras remplies de tambours dorés, de chevaux de bois, de jouets à la douzaine. Dans les quartiers industrieux, du haut en bas des maisons à cinq étages, des vieux hôtels du marais, où les magasins ont de si hauts plafonds et des doubles portes majestueuses, on passe les nuits à manier de la gaze, des fleurs et du paillon, à coller des étiquettes sur des boîtes satinées, à trier, marquer, emballer; les mille détails du joujou, ce grand commerce auquel Paris donne le cachet de son élégance. Cela sent le bois neuf, la peinture fraîchie, le vernis reluisant, et, dans la poussière des mansardes, par les escaliers misérables où le peuple met toutes les boues qu'il a traversées, traînent des copeaux de bois de rose, des rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les débris du luxe employé pour l'éblouissement des yeux enfantins. Puis les étalages se parent. Derrière les vitrines claires, la dorure des livres d'étrennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les étoffes de couleurs variées et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds, pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en étage, un ruban sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.
Mais, en face de ce commerce bourgeois, bien chez lui, chauffé, retranché derrière ses riches devantures, s'installe l'industrie improvisée de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et dont la double rangée donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain. C'est là qu'est le vrai intérêt et la poésie des étrennes. Luxueuses dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard Saint-Denis, plus «peuple» en remontant à la Bastille, ces petites baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de succès au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles, se dressent des tables volantes, chargées de menus objets, miracles de la petite industrie parisienne, bâtis de rien, frêles et chétifs, et que la vogue entraîne quelquefois dans son grand coup de vent, à cause de leur légèreté même. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file des voitures qui frôlent leur marche errante, les marchandes d'oranges complètent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil sous leur lanterne de papier rouge, criant: «La Valence,» dans le brouillard, le tumulte, la hâte excessive que Paris met à finir son année.
D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affairée qui circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman à la recherche des étrennes pour ces demoiselles, s'arrêtait devant ces petits marchands émus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont basé sur cette courte phase des projets de bénéfices extraordinaires.
Et c'étaient des colloques, des réflexions, un embarras du choix interminable dans ce petit cerveau compliqué, toujours au-delà de la minute présente et de l'occupation du moment.
Cette année, hélas! rien de semblable, il errait mélancoliquement dans la ville en liesse, plus triste, plus désoeuvré de toute l'activité environnante, heurté, bousculé, comme tous ceux qui gênent la circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perpétuelle, car Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait à table des allusions clairvoyantes et significatives à propos des étrennes. Aussi, évitait-il de se trouver seul avec elle, et lui avait-il défendu de venir le chercher à la sortie du bureau. Mais, malgré tous ses efforts, le moment approchait, il le sentait bien, où le mystère serait impossible et son lourd secret dévoilé... Elle était donc bien terrible, cette Bonne Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?... Mon Dieu, non. Un peu sévère, voilà tout, avec un joli sourire qui graciait à la minute tous les coupables. Mais M. Joyeuse était un craintif, un timide de naissance; vingt ans de ménage avec une maîtresse femme, «une personne de la noblesse,» l'ayant esclavagé pour toujours, comme ces forçats qui, après leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui en avait pour toute sa vie.
Un soir, la famille Joyeuse était réunie dans le petit salon, dernière épave de sa splendeur, où il restait deux fauteuils capitonnés, beaucoup de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffées de petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.
La vraie famille est chez les humbles.
Par économie, on n'allumait pour la maison entière qu'un seul feu et qu'une lampe autour de laquelle toutes les occupations, toutes les distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil abat-jour,--des scènes de nuit, semées de points brillants,--avait été l'étonnement et la joie de toutes ces fillettes dans leur petite enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pièce, quatre jeunes têtes se penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliquées, sous ce rayon intime et réchauffant qui les éclairait à la hauteur des yeux, semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid noir ventant dehors, des fantômes, des embûches, des misères et des terreurs, de tout ce que promène de sinistre une nuit d'hiver parisien au fond d'un quartier perdu.
Ainsi serrée dans une petite pièce en haut de la maison déserte, dans la chaleur, la sécurité de son intérieur, bien garni et soigné, la famille Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud, on lit, on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un pétillement du feu, voilà ce qu'on entend, avec de temps à autre une exclamation de M. Joyeuse, un peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre où il abrite son front anxieux et toutes les démences de son imagination. Maintenant, il se figure que, dans la détresse où il se trouve acculé, dans cette nécessité absolue de tout avouer à ses enfants, ce soir, au plus tard demain, il lui arrive un secours inespéré. Hemerlingue, pris de remords, lui envoie comme à tous ceux qui ont travaillé au Tunisien sa gratification de décembre. C'est un grand laquais qui l'apporte; «De la part de M. le baron.» L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages se tournent vers lui; on rit, on s'agite, et le malheureux se réveille en sursaut...
Oh! comme il s'en veut à présent de sa lenteur à tout avouer, de cette sécurité menteuse maintenue autour de lui et qu'il va falloir détruire tout à coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de Tunis! Il se reproche même à cette heure de n'avoir pas accepté une place à la _Caisse territoriale_. Est-ce qu'il avait le droit de refuser?... Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou défendre le bonheur des siens... Et, devant le joli groupe encerclé par l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si grand contraste avec ses agitations intérieures, il est pris d'un remords si violent pour son âme faible, que son secret lui vient aux lèvres, va lui échapper dans un débordement de sanglots, quand un coup de sonnette--pas chimérique, celui-là--les fait tous tressaillir et l'arrête au moment de parler.
Qui donc pouvait venir à cette heure? Ils vivaient à l'écart depuis la mort de la mère, ne fréquentaient presque personne. André Maranne, quand il descendait passer un moment avec eux, frappait familièrement comme ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le salon, long colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne--elle était dans la maison depuis aussi longtemps que la lampe--introduisit un jeune homme complètement inconnu, qui s'arrêta, saisi, devant l'adorable tableau des quatre chéries pressées autour de la table. Son entrée en fut intimidée, un peu gauche. Pourtant il expliqua fort bien le motif de sa visite. Il était adressé à M. Joyeuse par un brave homme de sa connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leçons de comptabilité. Un de ses amis se trouvait engagé dans de grosses affaires d'argent, une commandite considérable. Lui aurait voulu le servir en surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des opérations; mais il était avocat, peu au courant des systèmes financiers, du langage de la banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois, à trois ou quatre leçons par semaine...
«Mais si bien, Monsieur, si bien... bégayait le père tout étourdi de cette chance inespérée... Je me charge parfaitement, en quelques mois, de vous rendre apte à ce travail de vérification... Où prendrons-nous nos leçons?
--Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens à ce qu'on ne sache pas que je travaille... Seulement, je serai désolé si, chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce soir.»
En effet, dès les premiers mots du visiteur, les quatre têtes bouclées avaient disparu, avec des petits chuchotements, des froissements de jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle de lumière blanche était vide.
Toujours très ombrageux quand il s'agissait de ses filles, M. Joyeuse répondit, que «ces demoiselles se retiraient tous les soirs de bonne heure;» et cela d'un petit ton bref qui signifiait très nettement: «Parlons de nos leçons, jeune homme, je vous prie.» On convint alors des jours, des heures libres dans la soirée.
Quant aux conditions, ce serait ce que Monsieur voudrait.
Monsieur dit un chiffre.
Le comptable devint tout rouge: c'était ce qu'il gagnait chez Hemerlingue.
«Oh! non, c'est trop.»
Mais l'autre ne l'écoutait plus, cherchait, tortillait sa langue, comme pour une chose très difficile à dire, et tout à coup résolument:
«Voilà votre premier mois...
--Mais, Monsieur...»
Le jeune homme insista. On ne le connaissait pas. Il était juste qu'il payât d'avance... Évidemment Passajon l'avait prévenu... M. Joyeuse le comprit et dit à demi-voix: «Merci, oh! merci...» tellement ému, que les paroles lui manquaient. La vie, c'était la vie pendant quelques mois, le temps de se retourner, de retrouver une place. Ses mignonnes ne manqueraient de rien. Elles auraient leurs étrennes. O Providence!
--Alors à mercredi... monsieur?...
--De Géry... Paul de Géry.»
Et tous deux se séparèrent ravis, éblouis, l'un de l'apparition de ce sauveur inattendu, l'autre de l'adorable tableau qu'il n'avait fait qu'entrevoir, toute cette jeunesse féminine groupée autour de la table couverte de livres, de cahiers et d'écheveaux, avec un air de pureté, d'honnêteté laborieuse. Il y avait là pour de Géry tout un Paris nouveau, courageux, familial, bien différent de celui qu'il connaissait déjà, un Paris dont les feuilletonistes ni les reporters ne parlent jamais, et qui lui rappelait sa province, avec un raffinement en plus, ce que la mêlée, le tumulte environnants prêtent de charme au tranquille refuge épargné.
VI
FÉLICIA RUYS
«Et votre fils, Jenkins, qu'est-ce que vous en faites?... Pourquoi ne le voit-on plus chez vous?... Il était gentil, ce garçon.»
Tout en disant cela de ce ton de brusquerie dédaigneuse qu'elle avait presque toujours lorsqu'elle parlait à l'Irlandais, Félicia travaillait au buste du Nabab qu'elle venait de commencer, posait son modèle, quittait et reprenait l'ébauchoir, essuyait lestement ses doigts à la petite éponge, tandis que la lumière et la tranquillité d'une belle après-midi de dimanche tombaient sur la rotonde vitrée de l'atelier. Félicia «recevait» tous les dimanches, si c'est recevoir que laisser sa porte ouverte, les gens entrer, sortir, s'asseoir un moment, sans bouger pour eux de son travail ni même interrompre la discussion commencée pour faire accueil aux arrivants. C'étaient des artistes, têtes fines, barbes rutilantes, avec çà et là une toison blanche de vieux romantiques amis du père Ruys; puis des amateurs, des hommes du monde, banquiers, agents de change et quelques jeunes gandins venus plutôt pour la belle fille que pour sa sculpture, pour avoir le droit de dire au club le soir: «J'étais aujourd'hui chez Félicia.» Parmi eux, Paul de Géry, silencieux, absorbé dans une admiration qui lui entrait au coeur chaque jour un peu plus, cherchait à comprendre le beau sphynx enveloppé de cachemire pourpre et de guipures écrues qui taillait bravement en pleine glaise, un tablier de brunisseuse--remonté presque jusqu'au cou,--laissant la tête petite et fière émerger avec ces tons transparents, ces lueurs de rayons voilés dont l'esprit, l'inspiration colorent les visages en passant. Paul se rappelait toujours ce qu'on avait dit d'elle devant lui, essayait de se faire une opinion, doutait, plein de trouble et charmé, se jurant à chaque fois qu'il ne reviendrait plus, et ne manquant pas un dimanche. Il y avait là aussi de fondation, toujours à la même place, une petite femme en cheveux gris et poudrés, une fanchon autour de sa figure rose, pastel un peu effacé par les ans qui, sous le jour discret d'une embrasure, souriait doucement, les mains abandonnées sur ses genoux, dans une immobilité de fakir. Jenkins, aimable, la face ouverte, avec ses yeux noirs et son air d'apôtre, allait de l'un à l'autre, aimé et connu de tous. Lui non plus ne manquait pas un des jours de Félicia; et vraiment il y mettait de la patience, toutes les rebuffades de l'artiste et de la jolie femme étant réservées à lui seul. Sans paraître s'en apercevoir, avec la même sérénité souriante, indulgente, il continuait à venir chez la fille de son vieux Ruys, de celui qu'il avait tant aimé, soigné jusqu'à la dernière minute.
Cette fois cependant la question que venait de lui adresser Félicia à propos de son fils lui parut extrêmement désagréable; et c'est le sourcil froncé, avec une expression réelle de mauvaise humeur, qu'il répondit:
«Ce qu'il est devenu, ma foi! je n'en sais pas plus que vous... Il nous a quittés tout à fait. Il s'ennuyait chez nous... Il n'aime que sa bohème...»
Félicia eut un bond qui les fit tous tressaillir, et l'oeil dardé, la narine frémissante:
«C'est trop fort... Ah çà! voyons, Jenkins, qu'est-ce que vous appelez la bohème?... Un mot charmant, par parenthèse, et qui devrait évoquer de longues courses errantes au soleil, des haltes au coin d'un bois, toute la primeur des fruits et des fontaines prise au hasard des grands chemins... Mais puisque de toute cette grâce vous avez fait une injure, une souillure, à qui l'appliquez-vous?... à quelques pauvres diables à longs crins, épris de l'indépendance en guenilles, qui crèvent de faim à un cinquième, en regardant le bleu de trop près, ou en cherchant des rimes sous des tuiles où filtre la pluie, à ces fous de plus en plus rares, qui, par horreur du convenu, du traditionnel, du bêta de la vie, ont sauté à pieds joints dans sa marge?... Mais, voyons, c'est l'ancien jeu, ça. C'est la bohème de Murger, avec l'hôpital au bout, terreur des enfants, tranquillité des parents, le Chaperon-Rouge mangé par le loup. Elle est finie, il y a beau temps, cette histoire-là... Aujourd'hui, vous savez bien que les artistes sont les gens les plus rangés de la terre, qu'ils gagnent de l'argent, paient leurs dettes et s'arrangent pour ressembler au premier venu... Les vrais bohèmes ne manquent pas pourtant, notre société en est faite, seulement c'est dans votre monde surtout qu'on les trouve... Parbleu! Ils ne portent pas d'étiquette extérieure, et personne ne se méfie d'eux; mais pour l'incertain, le décousu de l'existence, ils n'ont rien à envier de ceux qu'ils appellent si dédaigneusement «des irréguliers...» Ah! si l'on savait tout ce qu'un habit noir, le plus correct de vos affreux vêtements modernes, peut masquer de turpitudes, d'histoires fantastiques ou monstrueuses. Tenez, Jenkins, l'autre soir chez vous, je m'amusais à les compter, tous ces aventuriers de la haute...
La petite vieille, rose et poudrée, lui dit doucement de sa place:
«Félicia... prends garde.»
Mais elle continua sans l'écouter:
«Qu'est-ce que c'est que Monpavon, docteur?... Et Bois-l'Héry?... Et de Mora lui-même?... Et...»
Elle allait dire: et le Nabab? mais se contint.
«Et combien d'autres! Oh! vraiment, je vous conseille d'en parler avec mépris de la bohème... Mais votre clientèle de médecin à la mode, ô sublime Jenkins, n'est faite que de cela. Bohème de l'industrie, de la finance, de la politique; des déclassés, des tarés de toutes les castes, et plus on monte, plus il y en a, parce que le rang donne l'impunité et que la fortune paie bien des silences.»
Elle parlait, très animée, l'air dur, la lèvre retroussée par un dédain féroce. L'autre riait d'un rire faux, prenait un petit ton léger, condescendant: «Ah! tête folle... tête folle.» Et son regard se tournait, inquiet et suppliant, du côté du Nabab, comme pour lui demander grâce de toutes ces impertinences paradoxales.
Mais Jansoulet, bien loin de paraître vexé, lui qui était si fier de poser devant cette belle artiste, si orgueilleux de l'honneur qu'on lui faisait, remuait la tête d'un air approbatif:
«Elle a raison, Jenkins, dit-il à la fin, elle a raison. La vraie bohème, c'est nous autres. Regardez-moi, par exemple, regardez Hemerlingue, deux des plus gros manieurs d'écus de Paris. Quand je pense d'où nous sommes partis, tous les métiers à travers lesquels on a roulé sa bosse. Hemerlingue, un ancien cantinier de régiment; moi, qui, pour vivre, ai porté des sacs de blé sur le port de Marseille... Et les coups de raccroc dont notre fortune s'est faite, comme se font d'ailleurs toutes les fortunes maintenant... Nom d'un chien! Allez-vous-en sous le péristyle de la Bourse de trois à cinq... Mais, pardon, mademoiselle, avec ma manie de gesticuler en parlant, voilà que j'ai perdu la pose... voyons, comme ceci?...
--C'est inutile, dit Félicia en jetant son ébauchoir d'un geste d'enfant gâté. Je ne ferai plus rien aujourd'hui.»
C'est une étrange fille, cette Félicia. Une vraie fille d'artiste, d'un artiste génial et désordonné, bien dans la tradition romantique, comme était Sébastien Ruys. Elle n'avait pas connu sa mère, étant née d'un de ces amours de passage qui entraient tout à coup dans la vie de garçon du sculpteur comme des hirondelles dans un logis dont la porte est toujours ouverte, et en ressortaient aussitôt parce qu'on n'y pouvait faire un nid.
Cette fois, la dame, en s'envolant, avait laissé au grand artiste, alors âgé d'une quarantaine d'années, un bel enfant qu'il avait reconnu, fait élever, et qui devint la joie et la passion de sa vie. Jusqu'à treize ans, Félicia était restée chez son père, mettant une note enfantine et tendre dans cet atelier encombré de flâneurs, de modèles, de grands lévriers couchés en long sur les divans. Il y avait là un coin réservé pour elle, pour ses essais de sculpture, toute une installation microscopique, un trépied, de la cire; et le vieux Ruys criait à ceux qui entraient:
«Va pas par là... Dérange rien... C'est le coin de la petiote...»
Ce qui fait qu'à dix ans elle savait à peine lire et maniait l'ébauchoir avec une merveilleuse adresse. Ruys aurait voulu garder toujours auprès de lui cette enfant qui ne le gênait en rien, entrée toute petite dans la grande confrérie. Mais c'était pitié de voir cette fillette parmi la libre allure des habitués de la maison, l'éternel va-et-vient des modèles, les discussions d'un art pour ainsi dire tout physique, et même aux bruyantes tablées du dimanche, assise au milieu de cinq ou six femmes que le père tutoyait toutes, comédiennes, danseuses ou chanteuses, et qui, après le dîner, s'installaient à fumer, les coudes sur la nappe, avachies dans ces histoires grasses si goûtées du maître de la maison. Heureusement, l'enfance est protégée d'une candeur résistante, d'un émail sur lequel glissent toutes les souillures. Félicia devenait bruyante, turbulente, mal élevée, mais sans être atteinte par tout ce qui passait au-dessus de sa petite âme au ras de terre.
Tous les ans, à la belle saison, elle allait demeurer quelques jours chez sa marraine, Constance Crenmitz, la Crenmitz aînée, que l'Europe entière avait si longtemps appelée «l'illustre danseuse,» et qui vivait paisiblement retirée à Fontainebleau.
L'arrivée du «petit démon» mêlait pendant quelque temps à la vie de la vieille danseuse une agitation dont elle avait ensuite toute l'année pour se remettre. Les terreurs que l'enfant lui causait avec ses audaces à grimper, à sauter, à monter à cheval, tous les emportements de sa nature échappée, lui rendaient ce séjour à la fois délicieux et terrible; délicieux, car elle adorait Félicia, la seule attache familiale qui restât à cette pauvre vieille salamandre en retraite après trente ans de «battus» dans les flamboiements du gaz; terrible, car le démon fourrageait sans pitié l'intérieur de ta danseuse, paré, soigné, parfumé, comme sa loge à l'Opéra, et garni d'un musée de souvenirs datés de toutes les scènes du monde.
Constance Crenmitz fut le seul élément féminin dans l'enfance de Félicia. Futile, bornée, ayant gardé sur son esprit le rose du maillot pour toute sa vie, elle avait du moins un soin coquet, des doigts agiles sachant coudre, broder, ajuster, mettre dans tous les angles d'une pièce leur trace légère et minutieuse. Elle seule entreprit de redresser le jeune sauvageon, et d'éveiller discrètement la femme dans cet être étrange sur le dos duquel les manteaux, les fourrures, tout ce que la mode inventait d'élégant, prenait des plis trop droits ou des brusqueries singulières.
C'est encore la danseuse,--fallait-il qu'elle fût abandonnée, cette petite Ruys,--qui, triomphant de l'égoïsme paternel, exigea du sculpteur une séparation nécessaire, quand Félicia eut douze à treize ans; et elle prit de plus la responsabilité de chercher une pension convenable, une pension qu'elle choisit à dessein très cossue et très bourgeoise, tout en haut d'un faubourg aéré, installée dans une vraie demeure du vieux temps, entourée de grands murs, de grands arbres, une sorte de couvent, moins la contrainte et le mépris des sérieuses études.