Chapter 7
Il y a chez la jeunesse une chaleur de coeur, un besoin d'enthousiasme que réveille le moindre effleurement. A mesure que le Nabab parlait, de Géry sentait fuir ses soupçons et toute sa sympathie renaître avec une nuance de pitié... Non, bien certainement cet homme-là n'était pas un coquin, mais un pauvre être illusionné à qui la fortune montait à la tête comme un vin trop capiteux pour un estomac longtemps abreuvé d'eau. Seul au milieu de Paris, entouré d'ennemis et d'exploiteurs, Jansoulet lui faisait l'effet d'un piéton chargé d'or traversant un bois mal hanté, dans l'ombre et sans armes. Et il pensait qu'il serait bien au protégé de veiller sans en avoir l'air sur le protecteur, de devenir le Télémaque clairvoyant de ce Mentor aveugle, de lui montrer les fondrières, de le défendre contre les détrousseurs, de l'aider enfin à se débattre dans tout ce fourmillement d'embuscades nocturnes qu'il sentait rôder férocement autour du Nabab et de ses millions.
V
LA FAMILLE JOYEUSE.
Tous les matins de l'année, à huit heures très précises, une maison neuve et presque inhabitée d'un quartier perdu de Paris s'emplissait de cris, d'appels, de jolis rires sonnant clair dans le désert de l'escalier:
«Père, n'oublie pas ma musique...
--Père, ma laine à broder...
--Père, rapporte-nous des petits pains...»
Et la voix du père qui appelait d'en bas:
«Yaia, descends-moi donc ma serviette...
--Allons, bon! il a oublié sa serviette...»
Et c'était un empressement joyeux du haut en bas de la maison, une course de tous ces minois brouillés de sommeil, de toutes ces chevelures ébouriffées que l'on rajustait en chemin, jusqu'au moment où, penchées sur la rampe, une demi-douzaine de jeunes filles adressaient leurs adieux sonores à un petit vieux monsieur, net et bien brossé, dont la face rougeaude, la silhouette étriquée, disparaissaient enfin dans la perspective tournante des marches. M. Joyeuse était parti pour son bureau... Alors, toute cette échappée de volière remontait vite au quatrième et, la porte tirée, se groupait à une croisée ouverte pour regarder le père encore une fois. Le petit homme se retournait, des baisers s'échangeaient de loin, puis les fenêtres se fermaient; la maison neuve et déserte redevenait tranquille, à part les écriteaux dansant leur folle sarabande au vent de la rue inachevée, comme mis en gaieté eux aussi par toutes ces évolutions. Un moment après, le photographe du cinquième descendait suspendre à la porte sa vitrine d'exposition, toujours la même, où l'on voyait le vieux monsieur en cravate blanche entouré de ses filles en groupes variés; il remontait à son tour, et le calme succédant tout à coup à ce petit tapage matinal laissait à supposer que «le père» et ses demoiselles étaient rentrés dans le cadre de photographies, où ils se tenaient souriants et immobiles jusqu'au soir.
De la rue Saint-Ferdinand chez Hemerlingue et fils, ses patrons, M. Joyeuse avait bien trois quarts d'heure de route. Il marchait, la tête droite et raide, comme s'il avait craint de déranger le beau noeud de cravate attaché par ses filles, son chapeau posé par elles; et lorsque l'aînée, toujours inquiète et prudente, lui relevait au moment de sortir le collet de sa redingote pour éviter le maudit coup de vent du coin de la rue, même avec une température de serre chaude M. Joyeuse ne le rabattait plus jusqu'au bureau, pareil à l'amoureux qui sort des mains de sa maîtresse et n'ose plus bouger de peur de perdre l'enivrant parfum.
Veuf depuis quelques années, ce brave homme n'existait que pour ses enfants, ne songeait qu'à elles, s'en allait dans la vie entouré de ces petites têtes blondes qui voletaient autour de lui confusément comme dans un tableau d'Assomption. Tous ses désirs, tous ses projets se rapportaient à «ces demoiselles,» y revenaient sans cesse, parfois après de grands circuits, car M. Joyeuse--cela tenait sans doute à son cou très court, à sa petite taille où son sang bouillant ne faisait qu'un tour--était un homme de féconde, d'étonnante imagination. Les idées évoluaient chez lui avec la rapidité de pailles vides autour d'un crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement positif; mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il connaissait les moindres incidents donnaient toute liberté à ses facultés imaginatives. Il inventait alors des aventures extraordinaires, de quoi défrayer vingt romans-feuilletons.
Si, par exemple, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Honoré, sur le trottoir de droite--il prenait toujours celui-là--apercevait une lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot, conduite par une femme de campagne dont l'enfant se penchait un peu, juché sur un paquet de linge:
«L'enfant! criait le bonhomme effrayé, prenez garde à l'enfant!»
Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le secret de la providence. La charrette passait. Il la suivait de l'oeil un moment, puis se remettait en route; mais le drame commencé dans son esprit continuait à s'y dérouler, avec mille péripéties... L'enfant était tombé... Les roues allaient lui passer dessus... M. Joyeuse s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort; seulement le timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans son sang. Alors, il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la foule amassée. On le mettait sur une civière, on le montait chez lui, puis tout à coup il entendait le cri déchiré du ses filles, de ses bien-aimées, en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré l'atteignait si bien au coeur, il le percevait si distinctement, si profondément: «Papa, mon cher papa...» qu'il le poussait lui-même dans la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar inventif.
Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse?... Il pleut, il gèle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller à son bureau. Comme il est assis en face d'une espèce de colosse, tête brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chétif, sa serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux énormes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans le train du véhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend à songer. Et tout à coup le colosse de vis-à-vis, qui a une bonne figure en somme, est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur, le regarder en grinçant des dents, avec des yeux féroces, des yeux d'assassin. Oui, d'assassin véritable, car en ce moment M. Joyeuse fait un rêve terrible... Une de ses filles est assise là, en face de lui, à côté de cette brute géante, et le misérable lui prend la taille sous son mantelet.
«Retirez votre main, Monsieur...» a déjà dit deux fois M. Joyeuse... L'autre n'a fait que ricaner... Maintenant, il veut embrasser Élise...
«Ah! bandit!...»
Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et s'en va la tête droite, fort de son droit de père outragé, faire sa déclaration au premier bureau de police.
«Je viens de tuer un homme dans un omnibus!...»
Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu'il a dû parler tout haut, et profite bien vite de l'appel du conducteur: «Saint-Philippe... Panthéon... Bastille...» pour descendre, tout confus, au milieu d'une stupéfaction générale.
Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fiévreuse, ravagée, contrastant avec son enveloppe correcte de petit bureaucrate. Il vivait tant d'existences passionnées en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur du fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions les uns sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se retrouvant au terre-à-terre de tous les jours. M. Joyeuse était de ceux-là, s'élevant sans cesse à des hauteurs d'où l'on ne peut que redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.
Or, un matin que notre «imaginaire» avait quitté sa maison à l'heure et dans les circonstances habituelles, il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'année toute proche, peut-être une baraque en planches que l'on clouait dans le chantier voisin lui fit penser «étrennes... jour de l'an.» Et tout de suite le mot de gratification se planta dans son esprit comme le premier jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre, tous les employés d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles, et vous savez que, dans les petits ménages, on base sur ces sortes d'aubaines mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à remplacer, une petite somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.
C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint-Arnaud, tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité, avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans qu'elle était morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien. Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était permis de dire dans les bureaux que cette fois «Hemerlingue et fils avaient tondu le turc un peu trop ras.»
«Certainement, oui, la gratification sera doublée,» pensait l'imaginaire tout en marchant; et déjà il se voyait à un mois de là, montant avec ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle; puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voilà que ce patron si froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un ballot de soie grége, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait savoir combien M. Joyeuse avait de filles.
«J'en ai trois... non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron... Je confonds toujours. L'aînée est si raisonnable.»
Savoir aussi quel âge elles avaient?
«Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée... Puis nous avons Élise qui prépare son examen de dix-huit ans... Henriette qui en a quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.»
Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante famille.
«Mes appointements, monsieur le baron... pas autre chose... J'avais un peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de ces demoiselles...
--Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse... Je vous porte à mille francs par mois.
--Oh! monsieur le baron, c'est trop...»
Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles, les conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet heureux jour. Dieu! qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles! Et puis, le lendemain, voilà les deux aînées demandées en mariage par... Impossible de savoir par qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte de l'hôtel Hemerlingue, devant la porte battante surmontée d'un «Caisse» en lettres d'or.
«Je serai donc toujours le même,» se dit-il en riant un peu et passant sa main sur son front où la sueur perlait.
Mis en belle humeur par sa chimère, par le feu ronflant dans l'enfilade des bureaux parquetés, grillagés, discrets sous le jour froid du rez-de-chaussée, où l'on pouvait compter les pièces d'or sans s'éblouir les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employés, passa sa jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet, entendit la voix grasse et gélatineuse d'Hemerlingue, le seul, le véritable Hemerlingue,--l'autre, le fils, était toujours absent,--qui demandait M. Joyeuse. Comment! Est-ce que le rêve continuait?... Il se sentit tout ému, prit le petit escalier intérieur qu'il montait tout à l'heure si gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pièce étroite, très haute de plafond, meublée seulement de rideaux verts et d'énormes fauteuils de cuir proportionnés à l'effroyable capacité du chef de la maison. Il était là, assis à son pupitre dont son ventre l'empêchait de s'approcher, obèse, anhelant et si jaune que sa face ronde au nez crochu, tête de hibou gras et malade, faisait comme une lumière au fond de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans l'humidité de sa petite cour. Sous ses lourdes paupières soulevées péniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra; il lui fit signe de venir près de lui, et lentement, froidement, coupant de repos ses phrases essoufflées, au lieu de: «M. Joyeuse, combien avez-vous de filles?» Il dit ceci:
«Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos dernières opérations sur la place de Tunis. Inutile de vous défendre. Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison.»
Un flot de sang monta à la figure du comptable, redescendit, revint encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à son cerveau un tumulte de pensées et d'images.
Ses filles!
Qu'allaient-elles devenir?
Les places sont si rares à cette époque de l'année.
La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation passa sur son visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes de gouffres mobiles; mais il resta muet, debout à la même place, et sur l'avis du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant reprendre sa tâche à la caisse.
Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand, M. Joyeuse ne parla de rien à ses filles. Il n'osa pas. L'idée d'assombrir cette gaieté rayonnante dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et faible, de ceux qui disent toujours: «Attendons à demain.» Il attendit donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne connaissait pas cette volonté de mollusque flasque et tenace sur son lingot d'or. Puis quand, ses appointements soldés, un autre comptable eut pris sa place devant le haut pupitre où il s'était tenu debout si longtemps, il espéra trouver promptement autre chose et réparer son malheur avant d'être obligé de l'avouer.
Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper et conduire comme à l'ordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prête pour les nombreuses commissions du soir. Quoiqu'il en oubliât exprès quelques-unes à cause de la prochaine fin de mois si problématique, le temps ne lui manquait plus maintenant pour les faire. Il avait sa journée à lui, toute une journée interminable, qu'il passait à courir Paris à la recherche d'une place. On lui donnait des adresses, des recommandations excellentes. Mais en ce terrible mois de décembre, si froid et si court de jour, chargé de dépenses et de préoccupations, les employés patientent et les patrons aussi. Chacun tâche de finir l'année dans le calme, remettant au mois de janvier, à ce grand saut du temps vers une autre étape, les changements, les améliorations, des tentatives de vie nouvelle.
Partout où M. Joyeuse se présentait, il voyait les visages se refroidir subitement dès qu'il expliquait le but de sa visite: «Tiens! vous n'êtes plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il?» Il expliquait la chose de son mieux par un caprice du patron, ce féroce Hemerlingue que Paris connaissait; mais il sentait de la froideur, de la méfiance, dans cette réponse uniforme: «Revenez nous voir après les fêtes.» Et, timide comme il était déjà, il en arrivait à ne plus se présenter nulle part, à passer vingt fois devant la même porte, dont il n'aurait jamais franchi le seuil sans la pensée de ses filles. Cela seul le poussait par les épaules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la même journée aux extrémités opposées de Paris, à des adresses très vagues que des camarades lui donnaient, à Aubervilliers, dans une grande fabrique de noir animal, où on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.
Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, l'énervement des longues attentes, les humiliations réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si c'était une honte d'en manquer; M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de «l'homme qui cherche une place» fut décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il l'arpentait en tous sens.
Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant, gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante: «Je l'avais bien dit,» ou «gardez-vous d'en douter, Monsieur.» On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant l'inconscience de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.
Dans les petits intérieurs, il y a toujours un nom qui revient plus souvent que les autres, qu'on invoque aux jours d'orage, qui se mêle à tous les souhaits, à tous les espoirs, même aux jeux des enfants pénétrés de son importance, un nom qui tient dans la maison le rôle d'une sous-providence, on plutôt d'un dieu lare familier et surnaturel. C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propriétaire, du ministre, de l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur, l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'était Hemerlingue, toujours Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la conversation de ces demoiselles, qui l'associaient à tous leurs projets, aux plus petits détails de leurs ambitions féminines: «Si Hemerlingue voulait... Tout cela dépend d'Hemerlingue.» Et rien de plus charmant que la familiarité avec laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard, qu'elles n'avaient jamais vu.
On demandait de ses nouvelles... Le père lui avait-il parlé?... Était-il de bonne humeur?... Et dire que tous, tant que nous sommes, si humbles, si courbés que le destin nous tienne, nous avons toujours au-dessous de nous de pauvres êtres plus humbles, plus courbés, pour qui nous sommes grands, pour qui nous sommes dieux, et en notre qualité de dieux, indifférents, dédaigneux ou cruels.
On se figure le supplice de M. Joyeuse, obligé d'inventer des épisodes, des anecdotes sur le misérable qui l'avait si férocement congédié après dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comédie, de façon à tromper complètement tout le monde. On n'avait remarqué qu'une chose, c'est que le père en rentrant le soir se mettait toujours à table avec un grand appétit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa place, le bonhomme ne déjeunait plus.
Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de comptable à la _Caisse territoriale_, mais qu'il refusait, trop au courant des opérations de banque, de tous les coins et recoins de la bohème financière en général, et de la _Caisse territoriale_ en particulier, pour mettre les pieds dans cet antre.
«Mais, lui disait Passajon... car c'était Passajon qui, rencontrant le bonhomme et le voyant sans emploi, lui avait parlé de venir chez Paganetti... Mais puisque je vous répète que c'est sérieux. Nous avons beaucoup d'argent. On paye, on m'a payé, regardez comme je suis flambant.»
En effet, le vieux garçon de bureau avait une livrée neuve, et, sous sa tunique à boutons argentés, sa bedaine s'avançait, majestueuse... N'importe, M. Joyeuse ne s'était pas laissé tenter, même après que Passajon, arrondissant ses yeux bleus à fleur de tête, lui eut glissé emphatiquement dans l'oreille ces mots gros de promesse:
«Le Nabab est dans l'affaire.»
Même après cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne valait-il pas mieux mourir de faim que d'entrer dans une maison fallacieuse dont il serait peut-être un jour appelé à expertiser les livres devant les tribunaux?
Il continua donc à courir; mais, découragé, il ne cherchait plus. Comme il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux étalages sur les quais, s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les bateaux qu'on déchargeait. Il devenait ce flâneur qu'on rencontre au premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous les porches, s'approchant pour se chauffer des poêles en plein air où fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.
Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!
A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse était trop las ou le ciel trop féroce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent refermé leur croisée, et, revenant à la maison le long des murailles, montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son souffle, et se réfugiait chez le photographe André Maranne qui, au courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoyé que les pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si près des banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier à causer tout bas, à lire à côté de son ami, à écouter la pluie sur les vitres ou le vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes et les châssis, en bas, dans le chantier de démolitions. Au-dessous il entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envolées du contentement d'une tâché, des rires assemblés, la leçon de piano que donnait Bonne Maman, le tic-tac du métronome, tout un remue-ménage délicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chéries, qui certes ne croyaient pas l'avoir si près d'elle.