Chapter 4
Le café servi à l'orientale, avec tout son marc, dans de petites tasses filigranées d'argent, les convives se groupèrent autour, se hâtant de boire, s'échaudant, se surveillant du regard, guettant surtout le Nabab et l'instant favorable pour lui sauter dessus, l'entraîner dans un coin de ces immenses pièces et négocier enfin leur emprunt. Car voilà ce qu'ils attendaient depuis deux heures, voilà l'objet de leur visite et l'idée fixe qui leur donnait, pendant le repas, cet air égaré, faussement attentif. Mais ici plus de gêne, plus de grimace. Cela se sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombrée du Nabab l'heure du café reste la seule libre pour les audiences confidentielles, et chacun voulant en profiter, tous venus là pour arracher une poignée à cette toison d'or qui s'offre d'elle-même avec tant de bonhomie, on ne cause plus, on n'écoute plus, on est tout à son affaire.
C'est le bon Jenkins qui commence. Il a pris son ami Jansoulet dans une embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des frais considérables d'installation, le personnel, la literie, les chèvres nourricières, la voiture du directeur, les omnibus allant chercher les enfants à chaque train... Beaucoup d'argent... Mais comme ils seront bien là, ces chers petits êtres; quel service rendu à Paris, à l'humanité! Le gouvernement ne peut pas manquer de récompenser d'un bout de ruban rouge un dévouement philanthropique aussi désintéressé. «La croix, le 15 août...» avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours héler un canot dans le brouillard, le Nabab appelle: «Bompain.» L'homme au fez, s'arrachant à la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement, chuchote, s'éloigne et revient avec un encrier et un cahier à souches dont les feuilles se détachent, s'envolent toutes seules. Belle chose que la richesse! Signer sur son genou un chèque de deux cent mille francs ne coûte pas plus à Jansoulet que de tirer un louis de sa poche.
Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette petite scène. Puis, lorsque Jenkins s'en va, léger, souriant, saluant d'un geste les différents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: «A nous.» Et tous deux, s'élançant sur le Nabab, l'entraînent vers un divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire féroce qui semble signifier: «Qu'est-ce que nous allons lui faire?» Lui tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre à flot la _Caisse territoriale_, ensablée depuis des années, enlisée jusqu'en haut de sa mature... Une opération superbe, ce renflouement, s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submergée est remplie de lingots, de matières précieuses, des mille richesses variées d'un pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connaît. En fondant cet établissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer, de soufre, de cuivre, carrières de marbre, corailleries, huitrières, eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forêts de thuyas, de chênes-liège, et d'établir pour faciliter cette exploitation, un réseau de chemins de fer à travers l'île, plus un service de paquebots. Telle est l'oeuvre gigantesque à laquelle il s'est attelé. Il y a englouti des capitaux considérables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la dernière heure, qui bénéficiera de tout.
Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrénés, le Corse énumère les «splendeurs» de l'affaire, Monpavon, hautain et digne, approuve de la tête avec conviction, et de temps en temps, quand il juge le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora, qui fait toujours son effet sur le Nabab.
«Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait?
--Des millions,» dit Monpavon fièrement, du ton d'un homme qui n'est pas embarrassé pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait là pour un capitaliste une haute situation à prendre, même une situation politique. Pensez donc! dans ce pays sans numéraire. On pouvait devenir conseiller général, député... Le Nabab tressaille... Et le petit Paganetti, qui sent l'appât frémir sur son hameçon: «Oui, député, vous le serez quand je voudrai... Sur un signe de moi, toute la Corse est à votre dévotion...» Puis il se lance dans une improvisation étourdissante, comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se lèveront à son appel. «Vous m'apportez vos capitaux... moi zé vous donne tout oun pople.» L'affaire est enlevée.
«Bompain... Bompain...» appelle le Nabab enthousiasmé. Il n'a plus qu'une peur, c'est que la chose lui échappe; et pour engager Paganetti, qui n'a pas caché ses besoins d'argent, il se hâte d'opérer un premier versement à la _Caisse territoriale_. Nouvelle apparition de l'homme en calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine gravement, comme un enfant de choeur changeant l'évangile de côté. Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le gouverneur enfourne d'un air négligent et qui opère sur sa personne une subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout à l'heure, s'éloigne avec l'aplomb d'un homme équilibré de quatre cent mille francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle.
«Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon café.» Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l'emporte dans un salon à l'écart: «Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre théâtre.» Très compliquée, sans doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur... A qui le tour maintenant? C'est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l'article du _Messager_; le Nabab saura ce qu'il en coûte pour se faire appeler «bienfaiteur de l'enfance» dans les journaux du matin. C'est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d'assaut avec la brutalité d'un Pierre l'Ermite. C'est le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l'oeil d'un air mystérieux. «Chut!... il a drufé une berle» pour la galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de Mora. Mais ils sont plusieurs à le guigner. Ce sera difficile. «Je le veux à tout prix, dit le Nabab amorcé par le nom de Mora... Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce _Nobbéma_... Vingt mille francs pour vous si vous le décrochez.
--J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet.»
Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt mille du Nabab ajoutés aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le débarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bénéfice.
Pendant que ces heureux défilent, d'autres surveillent à l'entour, enragés d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramènent le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu'ils l'entraînent dans cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la mimique de son large dos. Ce dos est d'une éloquence! Par moments, il se redresse indigné. «Oh! non... c'est trop.» Ou bien il s'affaisse avec une résignation comique: «Allons, puisqu'il le faut.» Et toujours le fez de Bompain dans quelque coin du paysage...
Quand ceux-là ont fini, il en arrive encore; c'est le frétin qui vient à la suite des gros mangeurs dans les chasses féroces des rivières. Il y a un va-et-vient continuel à travers ces beaux salons blanc et or, un bruit de portes, un courant établi d'exploitation effrontée et banale attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilité.
Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble représentant des économies de concierge, le premier que Jansoulet eut acheté lorsqu'il avait pu renoncer aux garnis, qu'il conservait depuis, comme un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C'est à cette ressource constante qu'il avait recours les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation à remuer l'or, l'argent, à pleines mains brutales, à l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec un geste de marchand de boeufs, une certaine façon canaille de relever les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main «à fond et dans le tas.» Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible brèche...
Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins nettement formulées, d'entrées fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expédié, la commode refermée à clef, l'appartement de la place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journées de novembre si longuement prolongées ensuite aux lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki, emportaient les boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab se croyant seul, eut un soupir de soulagement: «Ouf!.., c'est fini...» Mais non. En face de lui, quelqu'un se détache d'un angle déjà obscur et s'approche une lettre à la main.
Encore!
Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu'il se méprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se présentait devant lui, simplement mais correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre frisson de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop sérieux et fermés pour son âge, ce qui, avec ses cheveux d'un blond pâle, frisés par petites boucles comme une perruque poudrée, lui donnait l'aspect d'un jeune député du tiers sous Louis XVI, la tête d'un Barnave à vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la première fois, ne lui était pas absolument inconnue.
«Que désirez-vous, Monsieur?»
Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une fenêtre pour la lire.
«Té!... C'est de maman...»
Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de «maman» illumina toute sa figure d'un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d'abord repoussé par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui.
A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse écriture incorrecte et tremblée, qui contrastait avec le grand papier satiné, ayant pour en-tête: «Château de Saint Romans.»
«Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'aîné des enfants de M. de Géry, l'ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andéol, qui s'est montré si bon pour nous...»
Le Nabab s'interrompit:
«J'aurais dû vous reconnaître, monsieur de Géry... Vous ressemblez à votre père... Asseyez-vous, je vous en prie.»
Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mère ne lui demandait rien de précis, mais, au nom des services que la famille de Géry leur avait rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, chargé de ses deux jeunes frères, il s'était fait recevoir avocat dans le Midi et venait à Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l'aider, «car il en avait bien besoin, le pauvre.» Et elle signait: «Ta mère qui se languit de toi, Françoise.»
Cette lettre de sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis six ans, ces expressions méridionales où il trouvait des intonations connues, cette grosse écriture qui dessinait pour lui un visage adoré, tout ridé, brûlé, crevassé, mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient ému le Nabab. Depuis six semaines qu'il était en France, perdu dans le tourbillon de Paris, de son installation, il n'avait pas encore pensé à sa chère vieille; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes. Il resta un moment à regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros doigts...
Puis, cette émotion passée:
«Monsieur de Géry, dit-il, je suis heureux de l'occasion qui va me permettre de vous rendre un peu des bontés que les vôtres ont eu pour les miens... Dès aujourd'hui, si vous y consentez, je vous prends avec moi... Vous êtes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me rendre de grands services... J'ai mille projets, mille affaires. On me mêle à une foule de grosses entreprises industrielles... Il me faut quelqu'un qui m'aide, qui me supplée au besoin... J'ai bien un secrétaire, un intendant, ce brave Bompain; mais le malheureux ne connaît rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrivée... Vous me direz que vous tombez de votre province, vous aussi... Mais ça ne fait rien... Bien élevé comme vous l'êtes, Méridional, alerte et souple, ça se prend vite le courant du boulevard... D'ailleurs je me charge de faire votre éducation à ce point de vue-là. Dans quelques semaines vous aurez, j'en réponds, le pied aussi parisien que moi.»
Pauvre homme. C'était attendrissant de l'entendre parler de son pied _parisieïn_ et de son expérience, lui qui devait en être toujours à ses débuts.
«... Voilà qui est entendu, n'est-ce pas?... Je vous prends comme secrétaire... Vous aurez un appointement fixe que nous allons régler tout à l'heure; et je vous fournirai l'occasion de faire votre fortune rapidement...»
Et comme de Géry, tiré subitement de toutes ses incertitudes d'arrivant, de solliciteur, de néophyte, ne bougeait pas de peur de s'éveiller d'un rêve:
«Maintenant, lui dit le Nabab d'une voix douce, asseyez-vous là, près de moi, et parlons un peu de maman.»
III
MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU.--SIMPLE COUP D'OEIL JETÉ SUR LA CAISSE TERRITORIALE.
Je venais d'achever mon humble collation du matin, et de serrer selon mon habitude le restant de mes petites provisions dans le coffre-fort de la salle du conseil, un magnifique coffre-fort à secret, qui me sert de garde-manger depuis bientôt quatre ans que je suis à la _Territoriale_; soudain, le gouverneur entre dans les bureaux, tout rouge, les yeux allumés comme au sortir d'une bombance, respire bruyamment, et me dit en termes grossiers, avec son accent d'Italie:
«Mais ça empeste ici, _Moussiou_ Passajon.»
Ça n'empestait pas, si vous voulez. Seulement, le dirai-je? J'avais fait revenir quelques oignons, pour mettre autour d'un morceau de jarret de veau, que m'avait descendu mademoiselle Séraphine, la cuisinière du second, dont j'écris la dépense tous les soirs. J'ai voulu expliquer la chose au gouverneur; mais il s'est mis furieux, disant par sa raison qu'il n'y avait point de bon sens d'empoisonner des bureaux de cette manière, et que ce n'était pas la peine d'avoir un local de douze mille francs de loyer, avec huit fenêtres de façade en plein boulevard Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me suis vexé de m'entendre parler sur ce ton insolent. C'est bien le moins qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors, je lui ai répondu que c'était bien fâcheux, en effet; mais que si la _Caisse territoriale_ me réglait ce qu'elle me doit, assavoir quatre ans d'appointements arriérés, plus sept mille francs d'avances personnelles par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares et grogs américains, les jours de conseil,--je m'en irais manger honnêtement à la gargote prochaine et je ne serais pas réduit à faire cuire dans la salle de nos séances un malheureux fricot dû à la commisération publique des cuisinières. Attrape...
En parlant ainsi, j'avais cédé à un mouvement d'indignation bien excusable aux yeux de toute personne quelconque connaissant ma situation ici. Encore n'avais-je rien dit de malséant, et m'étais-je tenu dans les bornes d'un langage conforme à mon âge et à mon éducation. (Je dois avoir consigné quelque part dans ces mémoires que, sur mes soixante-cinq ans révolus, j'en avais passé plus de trente comme appariteur à la Faculté des lettres de Dijon. De là mon goût pour les rapports, les mémoires et ces notions de style académique dont on trouvera la trace en maint endroit de cette élucubration.) Je m'étais donc exprimé vis-à-vis du gouverneur avec la plus grande réserve, sans employer aucune de ces injures dont tout chacun ici l'abreuve à la journée, depuis nos deux censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il vient l'appelle en riant «Fleur-de-Mazas,» et M. de Bois-l'Héry, du cercle des Trompettes, grossier comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: «A ton bois de lit, punaise!» jusqu'à notre caissier, que j'ai entendu lui répéter cent fois en tapant sur son grand livre: «qu'il a là de quoi le faire fiche aux galères quand il voudra.» Eh bien! c'est égal, ma simple observation a produit sur lui un effet extraordinaire. Le tour de ses yeux est devenu tout jaune, et il a proféré ces paroles en tremblant de colère, une de ces mauvaises colères de son pays: «Passajon, vous êtes un goujat... Un mot de plus et je vous chasse.» J'en suis resté cloué de stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arriéré, et mes sept mille francs d'avances?... Comme s'il lisait couramment mon idée, le gouverneur m'a répondu que tous les comptes allaient être réglés, y compris le mien. «Du reste, a-t-il ajouté, faites venir ces messieurs dans mon cabinet. J'ai une grande nouvelle à leur apprendre.» Là-dessus, il est entré chez lui en claquant les portes.
Ce diable d'homme. On a beau le connaître à fond, savoir comme il est menteur, comédien, il s'arrange toujours pour vous retourner avec ses histoires... Mon compte, à moi!... à moi!... J'en étais si ému que mes jambes se dérobaient pendant que j'allais prévenir le personnel.
Réglementairement, nous sommes douze employés à la _Caisse territoriale_, y compris le gouverneur, et le beau Moëssard, directeur de la _Vérité financière_; mais il y en a plus de la moitié qui manque. D'abord, depuis que la _Vérité_ ne paraît plus--voilà deux ans de ça--M. Moëssard n'a pas remis une fois les pieds chez nous. Il paraît qu'il est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour bonne amie une reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut... Oh! ce Paris, quelle Babylone... Les autres viennent de temps en temps s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau à la caisse; et, comme il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou cinq fidèles, tous des pauvres vieux comme moi, s'entêtent à paraître régulièrement tous les matins à la même heure, par habitude, par désoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe de choses tout à fait étrangères au bureau. Il faut vivre, écoutez donc! Et puis on ne peut pas passer sa journée à se traîner de fauteuil en fauteuil, de fenêtre en fenêtre, pour regarder au dehors (huit fenêtres de façade sur le boulevard). Alors on tâche de travailler comme on peut. Moi, n'est-ce pas, je tiens les écritures de Mademoiselle Séraphine et d'une autre cuisinière de la maison. Puis j'écris mes mémoires, ce qui me prend encore pas mal de temps. Notre garçon de recette,--en voilà un qui n'a pas grande besogne chez nous,--fait du filet pour une maison d'ustensiles de pêche. De nos deux expéditionnaires, l'un, qui a une belle main, copie des pièces pour une agence dramatique; l'autre invente des petits jouets d'un sou que les camelots vendent au coin des rues au moment du jour de l'an, et trouve moyen avec cela de s'empêcher de mourir de faim tout le reste de l'année. Il n'y a que notre caissier qui ne travaille pas pour le dehors. Il se croirait perdu d'honneur. C'est un homme très fier, qui ne se plaint jamais, et dont la seule crainte est d'avoir l'air de manquer de linge. Fermé à clef dans son bureau, il s'occupe du matin au soir à fabriquer des devants de chemise, des cols et des manchettes en papier. Il est arrivé à y être d'une très grande adresse, et son linge toujours éblouissant fait illusion, sinon qu'au moindre mouvement, quand il marche, quand il s'assied, ça craque sur lui comme s'il avait une boîte en carton dans l'estomac. Malheureusement tout ce papier ne le nourrit pas; et il est maigre, il vous a une mine, on se demande de quoi il peut vivre. Entre nous, je le soupçonne de faire quelquefois une visite à mon garde-manger. Cela lui est facile; car, en qualité du caissier, il a le «mot» qui ouvre le coffre à secret, et je crois que, quand j'ai le dos tourné, il fourrage un peu dans mes nourritures.
Voilà certainement un intérieur de maison de banque bien extraordinaire, bien incroyable. C'est pourtant la vérité pure que je raconte, et Paris est plein d'institutions financières du genre de la nôtre. Ah! si jamais je publie mes mémoires... Mais reprenons le fil interrompu de mon récit.
En nous voyant tous réunis dans son cabinet, le directeur nous a dit avec solennité:
«Messieurs et chers camarades, le temps des éprouves est fini... La _Caisse territoriale_ inaugure une nouvelle phase.» Sur ce, il s'est mis à nous parler d'une superbe _combinazione_--c'est son mot favori, et il le dit d'une façon insinuante,--une _combinazione_ dans laquelle entrait ce fameux Nabab, dont parlent tous les journaux. La _Caisse territoriale_ allait donc pouvoir s'acquitter envers les serviteurs fidèles, reconnaître les dévouements, se défaire des inutilités. Ceci pour moi, j'imagine. Et enfin: «Préparez vos notes... Tous les comptes seront soldés dès demain.» Par malheur, il nous a si souvent bercés de paroles mensongères, que l'effet de son discours a été perdu. Autrefois, ces belles promesses prenaient toujours. A l'annonce d'une nouvelle _combinazione_, on sautait, on pleurait de joie dans les bureaux, on s'embrassait comme des naufragés apercevant une voile.
Chacun préparait sa note pour le lendemain, comme il nous l'avait dit. Mais le lendemain, pas de gouverneur. Le surlendemain, encore personne. Il était allé faire un petit voyage.
Enfin, quand on se trouvait tous là, exaspérés, tirant la langue, enragés de cette eau qu'il vous avait fait venir à la bouche, le gouverneur arrivait, se laissait choir dans un fauteuil, la tête dans ses mains, et, avant qu'on eût pu lui parler: «Tuez-moi, disait-il, tuez-moi. Je suis un misérable imposteur... La _combinazione_ a manqué... Elle a manqué, _pechero!_ la _combinazione_.» Et il criait, sanglotait, se jetait à genoux, s'arrachait les cheveux par poignées, se roulait sur le tapis; il nous appelait tous par nos petits noms, nous suppliait de prendre ses jours, parlait de sa femme et de ses enfants dont il avait consommé la ruine. Et personne de nous n'avait la force de réclamer devant un désespoir pareil. Que dis-je? On finissait par s'attendrir avec lui. Non, depuis qu'il y a des théâtres, jamais il ne s'est vu un comédien de cette force. Seulement aujourd'hui c'est fini, la confiance est perdue. Quand il a été parti, tout le monde a levé les épaules. Je dois avouer pourtant qu'un moment j'avais été ébranlé. Cet aplomb de me donner mon compte, puis le nom du Nabab, cet homme si riche...
«Vous croyez ça, vous? m'a dit le caissier... Vous serez donc toujours aussi naïf, mon pauvre Passajon... Soyez tranquille, allez! Il en sera du Nabab, comme de la reine à Moëssard.»
Et il est retourné fabriquer ses devants de chemise.