Le nabab, tome I

Chapter 18

Chapter 181,334 wordsPublic domain

«Vous trouverez le mémoire dont je vous parle, disait Paul de Géry en terminant sa lettre, dans le premier tiroir de mon bureau. Diverses quittances y sont jointes. Je n'ai pas mis cela dans votre chambre, parce que je me méfie de Noël comme des autres. Ce soir, en partant, je vous remettrai la clef. Car, je m'en vais, mon cher bienfaiteur et ami, je m'en vais, plein de reconnaissance pour le bien que vous m'avez fait, et désolé que votre confiance aveugle m'ait empêché de vous le rendre en partie. A l'heure qu'il est, ma conscience d'honnête homme me reprocherait de rester plus longtemps inutile à mon poste. J'assiste à un désastre, au sac d'un Palais d'Été contre lesquels je ne puis rien; mais mon coeur se soulève à tout ce que je vois. Je donne des poignées de main qui me déshonorent. Je suis votre ami et je parais leur complice. Et qui sait si, à force de vivre dans une pareille atmosphère, je ne le serais pas devenu?»

Cette lettre, qu'il lut lentement, profondément, jusque dans le blanc des lignes et l'écart des mots, fit au Nabab une impression si vive, qu'au lieu de se coucher, il se rendit tout de suite auprès de son jeune secrétaire. Celui-ci occupait tout au bout des salons un cabinet de travail dans lequel on lui faisait son lit sur un divan, installation provisoire qu'il n'avait jamais voulu changer. Toute la maison dormait encore. En traversant les grands salons en enfilade, qui, ne servant pas à des réceptions du soir, gardaient constamment leurs rideaux ouverts, et s'éclairaient à cette heure des lueurs vagues d'une aube parisienne, le Nabab s'arrêta, frappé par l'aspect de souillure triste que son luxe lui présentait. Dans l'odeur lourde de tabac et de liqueurs diverses qui flottait, les meubles, les plafonds, les boiseries apparaissaient, déjà fanés et encore neufs. Des taches sur les satins fripés, des cendres ternissant les beaux marbres, des bottes marquées sur les tapis faisaient songer à un immense wagon de première classe, où s'incrustent toutes les paresses, les impatiences et l'ennui d'un long voyage, avec le dédain gâcheur du public pour un luxe qu'il a payé. Au milieu de ce décor tout posé, encore chaud de l'atroce comédie qui se jouait là chaque jour, sa propre image reflétée dans vingt glaces, froides et blâmes, se dressait devant lui, sinistre et comique à la fois, dépaysée dans son vêtement d'élégance, les yeux bouffis, la face enflammée et boueuse.

Quel lendemain visible et désenchantant à l'existence folle qu'il menait!

Il s'abîma un moment dans de sombres pensées; puis il eut ce coup d'épaules vigoureux qui lui était familier, ce mouvement de porte-balles par lequel il se débarrassait des préoccupations trop cruelles, remettait en place ce fardeau que tout homme emporte avec lui, qui lui courbe le dos, plus ou moins, selon son courage ou sa force, et entra chez de Géry, déjà levé, debout en face de son bureau ouvert, où il classait des paperasses.

«Avant tout, mon ami, dit Jansoulet en refermant doucement la porte sur leur entretien, répondez-moi franchement à ceci. Est-ce bien pour les motifs exprimés dans votre lettre que vous êtes résolu à me quitter? N'y a-t-il pas là-dessous quelqu'une de ces infamies, comme je sais qu'il en circule contre moi dans Paris? Vous seriez, j'en suis sûr, assez loyal pour me prévenir et me mettre à même de me... de me disculper devant vous.»

Paul l'assura qu'il n'avait pas d'autres raisons pour partir, mais que celles-là suffisaient certes, puisqu'il s'agissait d'une affaire de conscience.

«Alors, mon enfant, écoutez-moi, et je suis sûr de vous retenir... Votre lettre, si éloquente d'honnêteté, de sincérité, ne m'a rien appris, rien dont je ne sois convaincu depuis trois mois. Oui, mon cher Paul, c'est vous qui aviez raison; Paris est plus compliqué que je ne pensais. Il m'a manqué en arrivant un cicerone honnête et désintéressé, qui me mît en garde contre les gens et les choses. Moi, je n'ai trouvé que des exploiteurs. Tout ce qu'il y a de coquins tarés par la ville a déposé la boue de ses bottes sur mes tapis... Je les regardais tout à l'heure, mes pauvres salons. Ils auraient besoin d'un fier coup de balai; et je vous réponds qu'il sera donné, jour de Dieu! et d'une rude poigne... Seulement, j'attends pour cela d'être député. Tous ces gredins me servent pour mon élection; et cette élection m'est trop nécessaire pour que je m'expose à perdre la moindre chance... En deux mots, voici la situation. Non-seulement, le bey entend ne pas me rendre l'argent que je lui ai prêté, il y a un mois; mais à mon assignation, il a répondu par une demande reconventionnelle de quatre-vingts millions, chiffre auquel il estime l'argent que j'ai soutiré à son frère... Cela, c'est un vol épouvantable, une audacieuse calomnie... Ma fortune est à moi, bien à moi... Je l'ai gagnée dans mes trafics de commissionnaire. J'avais la faveur d'Ahmed; lui-même m'a fourni l'occasion de m'enrichir... Que j'aie serré la vis quelquefois un peu fort, bien possible. Mais il ne faut pas juger la chose avec des yeux d'Européen... Là-bas, c'est connu et reçu, ces gains énormes que font les Levantins; c'est la rançon des sauvages qui nous initions au bien-être occidental... Ce misérable Hemerlingue, qui suggère au bey toute cette persécution contre moi, en a bien fait d'autres... Mais à quoi bon discuter? Je suis dans le gueule du loup. En attendant que j'aille m'expliquer devant ses tribunaux,--je la connais, la justice d'Orient,--le bey a commencé par mettre l'embargo sur tous mes biens, navires, palais et ce qu'ils contiennent... L'affaire a été conduite très régulièrement, sur un décret du Conseil-Suprême. On sent la patte d'Hemerlingue fils là-dessous... Si je suis député, ce n'est qu'une plaisanterie. Le Conseil rapporte son décret, et l'on me rend mes trésors avec toutes sortes d'excuses. Si je ne suis pas nommé, je perds tout, soixante, quatre-vingts millions, même la possibilité de refaire ma fortune; c'est la ruine, le déshonneur, le gouffre... Voyons, mon fils, est-ce que vous allez m'abandonner dans une crise pareille?... Songez que je n'ai que vous au monde... Ma femme? vous l'avez vue, vous savez quel soutien, quel conseil, elle est pour son mari... Mes enfants? C'est comme si je n'en avais pas. Je ne les vois jamais, à peine s'ils me reconnaîtraient dans la rue... Mon horrible luxe a fait le vide des affections autour de moi, les a remplacées par des intérêts effrontés... Je n'ai pour m'aimer que ma mère, qui est loin, et vous, qui me venez de ma mère... Non, vous ne me laisserez pas seul parmi toutes les calomnies qui rampent autour de moi... C'est terrible, et vous saviez... Au cercle, au théâtre, partout où je vais, j'aperçois la petite tête de vipere de la baronne Hemerlingue, j'entends l'écho de ses sifflements, je sens le venin de sa rage. Partout, des regards railleurs, des conversations interrompues quand j'arrive, des sourires qui mentent ou des bienveillances dans lesquelles se glisse un peu de pitié. Et puis des défections, des gens qui s'écartent comme à l'approche d'un malheur. Ainsi, voilà Félicia Ruys, au moment d'achever mon buste, qui prétexte de je ne sais quel accident pour ne pas l'envoyer au Salon. Je n'ai rien dit, j'ai eu l'air de croire. Mais j'ai compris qu'il y avait de ce côté encore quelque infamie... Et c'est une grande déception pour moi. Dans des crises aussi graves que celles que je traverse, tout a son importance. Mon buste à l'Exposition, signé de ce nom célèbre, m'aurait servi beaucoup dans Paris... Mais non, tout craque, tout me manque... Vous voyez bien que vous ne pouvez pas me manquer...

FIN DU TOME PREMIER

TABLE

I. Les malades du docteur Jenkins

II. Un déjeuner place Vendôme

III. Mémoires d'un garçon de bureau.--Simple coup d'oeil jeté sur la _Caisse Territoriale_

IV. Un début dans le monde

V. La famille Joyeuse

VI. Félicia Ruys

VII. Jansoulet chez lui

VIII. L'oeuvre de Bethléem

IX. Bonne Maman

X. Mémoires d'un garçon de bureau.--Les domestiques

XI. Les fêtes du bey

XII. Une élection corse