Le nabab, tome I

Chapter 16

Chapter 163,835 wordsPublic domain

Dépossédée de ses fonctions, la vieille maman ne se montrait plus guère, s'occupait seulement de la ferme et de son malade, effarée par cette foule de visiteurs, ces domestiques insolents qu'on ne distinguait pas de leurs maîtres, ces femmes à l'air effronté et coquet, ces vieux rasés qui ressemblent à de mauvais prêtres, tous ces fous se poursuivant la nuit dans les couloirs à coups d'oreillers, d'éponges mouillées, de glands de rideaux, qu'ils arrachaient pour en faire des projectiles. Le soir, elle n'avait plus son fils, il était obligé de rester avec ses invités dont le nombre augmentait à mesure qu'approchaient les fêtes; pas même la ressource de causer de ses petits-enfants avec «Monsieur Paul» que Jansoulet, toujours bonhomme, un peu gêné par le sérieux de son ami, avait envoyé passer ces quelques jours près de ses frères. Et la soigneuse ménagère à qui l'on venait à chaque instant arracher ses clefs pour du linge, pour une chambre, de l'argenterie de renfort à donner, pensant à ses belles piles de surtouts ouvrés, au saccagement du ses dressoirs, de ses crédences, se rappelant l'état où le passage de l'ancien bey avait laissé le château, dévasté comme par un cyclone, disait dans son patois en mouillant fiévreusement le lin de sa quenouille:

«Que le feu de Dieu les brûle les beys et puis les beys!»

Enfin il arriva le jour, ce jour fameux dont on parle encore aujourd'hui dans tout le pays de là-bas. Oh! vers trois heures de l'après-midi, après un déjeuner somptueux présidé cette fois par la vieille mère avec une cambrésine neuve à sa coiffe, et où s'étaient assis, à côté de célébrités parisiennes, des préfets, des députés, tous en tenue, l'épée au flanc, des maires en écharpes, de bons curés rasés de frais, lorsque Jansoulet, en habit noir et cravate blanche, entouré de ses convives, sortit sur le perron et qu'il vit dans ce cadre splendide de nature pompeuse, au milieu des drapeaux, des arcs, des trophées, ce fourmillement de têtes, ce flamboiement de costumes s'étageant sur les pentes, au tournant des allées; ici, groupées en corbeilles sur une pelouse, les plus jolies filles d'Arles, dont les petites têtes mates sortaient délicatement des fichus de dentelles; au-dessous, la farandole de Barbantane, ses huit tambourins en queue, prête à partir, les mains enlacées, rubans au vent, chapeau sur l'oreille, la _raillole_ rouge autour des reins; plus bas, dans la succession des terrasses, les orphéons alignés tout noirs sous leurs casquettes éclatantes, le porte-bannière en avant, grave, convaincu, les dents serrées, tenant haut sa hampe ouvragée; plus bas encore, sur un vaste rond-point transformé en cirque de combat, des taureaux noirs entravés et les gauchos camarguais sur leurs petits chevaux à longue crinière blanche, les houzeaux par-dessus les genoux, au poing le trident levé; après, encore des drapeaux, des casques, des baïonnettes, comme cela jusqu'à l'arc triomphal de l'entrée; puis, à perte de vue, de l'autre côté du Rhône, sur lequel deux compagnies du train venaient de jeter un pont de bateaux pour arriver de la gare en droite ligne à Saint-Romans, une foule immense, des villages entiers dévalant par toutes les côtes, s'entassant sur la route de Giffas dans une montée de cris et de poussière, assis au bord des fossés, grimpés sur les ormes, empilés sur les charrettes, formidable haie vivante du cortège; par là-dessus un large soleil blanc épandu dont un vent capricieux envoyait les flèches dans toutes les directions, au cuivre d'un tambourin, à la pointe d'un trident, à la frange d'une bannière, et le grand Rhône fougueux et libre emportant à la mer le tableau mouvant de cette fête royale. En face de ces merveilles, ou tout l'or de ses coffres resplendissait, le Nabab eut un mouvement d'admiration et d'orgueil.

«C'est beau...» dit-il en pâlissant, et derrière lui sa mère, pâle, elle aussi, mais d'une indicible épouvante, murmura:

«C'est trop beau pour un homme... On dirait que c'est Dieu qui vient.»

Le sentiment de la vieille paysanne catholique était bien celui qu'éprouvait vaguement tout ce peuple amassé sur les routes comme pour le passage d'une Fête-Dieu gigantesque, et à qui ce prince d'Orient venant voir un enfant du pays rappelait des légendes de rois Mages, l'arrivée de Gaspard le Maure apportant au fils du charpentier la myrrhe et la couronne en tiare.

Au milieu des félicitations émues dont Jansoulet était entouré, Cardailhac, triomphant et suant, qu'on n'avait pas vu depuis le matin, apparut tout à coup:

«Quand je vous disais qu'il y avait de quoi faire!... Hein?... Est-ce chic?... En voilà une figuration... Je crois que nos Parisiens payeraient cher pour assister à une première comme celle-là.»

Et baissant la voix à cause de la mère qui était tout près:

«Vous avez vu nos Arlésiennes?... Non, regardez-les mieux... la première, celle qui est en avant pour offrir le bouquet.

--Mais c'est Amy Férat.

--Parbleu! vous sentez bien, mon cher, que si le bey jette son mouchoir dans ce tas de belles filles, il faut qu'il y en ait une au moins pour le ramasser... Elles n'y comprendraient rien, ces innocentes?... Oh! j'ai pensé à tout, vous verrez... C'est monté, réglé comme à la scène. Côté ferme, côté jardin.»

Ici, pour donner une idée de son organisation parfaite, le directeur leva sa canne; aussitôt son geste répété courut du haut en bas du parc, faisant éclater à la fois tous les orphéons, toutes les fanfares, tous les tambourins unis dans le rhythme majestueux du chant populaire méridional: _Grand Soleil de la Provence_. Les voix, les cuivres montaient dans la lumière, gonflant les oriflammes, agitant la farandole qui commençait à onduler, à battre ses premiers entrechats sur place, tandis qu'à l'autre bord du fleuve une rumeur courait comme une brise, sans doute la crainte que le bey fût arrivé subitement d'un autre côté. Nouveau geste du directeur, et l'immense orchestre s'apaisa, plus lentement cette fois, avec des retards, des fusées de notes égarées dans le feuillage; mais on ne pouvait exiger davantage d'une figuration de trois mille personnes.

A ce moment les voitures s'avançaient, les carrosses de gala qui avaient servi aux fêtes de l'ancien bey, deux grands chars rose et or à la mode de Tunis, que la mère Jansoulet avait soignés comme des reliques et qui portaient de la remise avec leurs panneaux peints, leurs tentures et leurs crépines d'or, aussi brillants, aussi neufs qu'au premier jour. Là encore l'ingéniosité de Cardailhac s'était exercée librement, attelant aux guides blanches au lieu des chevaux un peu lourds pour ces fragilités d'aspect et de peintures, huit mules coiffées de noeds, de pompons, de sonnailles d'argent et caparaçonnées de la tête aux pieds de ces merveilleuses sparteries dont la Provence semble avoir emprunté aux Maures et perfectionné l'art délicat. Si le bey n'était pas content, alors!

Le Nabab, Monpavon, le préfet, un des généraux montèrent pour l'aller dans le premier carrosse, les autres prirent place dans le second, dans des voitures à la suite. Les cures, les maires, tout enflammés de la bombance, coururent se mettre à la tête des orphéons de leur paroisse qui devaient aller au devant du cortège; et tout s'ébranla sur la route de Giffas.

Il faisait un temps superbe, mais chaud et lourd, en avance du trois mois sur la saison, comme il arrive souvent en ce pays impétueux où tout se hâte, où tout arrive avant l'heure. Quoiqu'il n'y eût pas un orage visible, l'immobilité de l'atmosphère, où le vent venait de tomber subitement comme une voile qu'on abat, l'espace ébloui, chauffé à blanc, une solennité silencieuse, planant sur la nature, tout annonçait un orage en train de se former dans quelque coin de l'horizon. L'immense torpeur des choses gagnait peu à peu les êtres. On n'entendait que les sonnailles des mulets allant d'un amble assez lent, la marche rhythmée et lourde sur la poussière craquante des bandes de chanteurs que Cardailhac disposait de distance en distance, et du temps à autre, dans la double haie grouillante qui bordait le chemin au loin déroulé, un appel, des voix d'enfants, le cri d'un revendeur d'eau fraîche, accompagnement obligé de toutes les fêtes du Midi en plein air.

«Ouvrez donc votre côté, général, on étouffe,» disait Monpavon, cramoisi, craignant pour sa peinture; et les glaces abaissées laissaient voir au bon populaire ces hauts fonctionnaires épongeant leurs faces augustes, congestionnées, angoissées par une même expression d'attente, attente du bey, de l'orage, attente de quelque chose enfin.

Encore un arc de triomphe. C'était Giffas et sa longue rue caillouteuse jonchée de palmes vertes, ses vieilles maisons sordides tapissées de fleurs et de tentures. En dehors de village, la gare, blanche et carrée, posée comme un dé au bord de la voie, vrai type de la petite gare de campagne perdue en pleines vignes, n'ayant jamais personne dans son unique salle, quelquefois une vieille à paquets, attendant dans un coin, venue trois heures d'avance.

En l'honneur du bey, la légère bâtisse avait été chamarrée de drapeaux, de trophées, ornée de tapis, de divans, et d'un splendide buffet dressé avec un en-cas et des sorbets tout prêts pour l'Altesse. Une fois là, le Nabab descendu de carrosse sentit se dissiper cette espèce de malaise inquiet que lui aussi, sans qu'il sût pourquoi, éprouvait depuis un moment. Préfets, généraux, députés, habits noirs et fracs brodés se tenaient sur le large trottoir intérieur, formant des groupes imposants, solennels, avec ces bouches en rond, ces balancés sur place, ces haut le-corps prudhommesques d'un fonctionnaire public qui se sent regardé. Et vous pensez si l'on s'écrasait le nez dehors contre les vitres pour voir toutes ces broderies hiérarchiques, le plastron de Monpavon qui s'élargissait, montait comme un soufflé d'oeufs à la neige, Cardailhac haletant, donnant ses derniers ordres, et la bonne face de Jansoulet, de leur Jansoulet, dont les yeux étincelants entre les joues bouffies et tannées semblaient deux gros clous d'or dans la gaufrure d'un cuir du Cordoue. Tout à coup des sonneries électriques. Le chef de gare tout flambant accourut sur la voie: «Messieurs, le train est signalé. Dans huit minutes, il sera ici...» Tout le monde tressaillit. Puis un même mouvement instinctif fit tirer du gousset toutes les montres... Plus que six minutes... Alors, dans le grand silence, quelqu'un dit: «Regardez donc par là.» Sur la droite, du côté par où le train allait venir, deux grands coteaux chargés de vignes formaient un entonnoir dans lequel la voie s'enfonçait, disparaissait comme engloutie. En ce moment tout ce fond était noir d'encre, obscurci par un énorme nuage, barre sombre coupant le bleu du ciel à pic, dressant des escarpements, des hauteurs de falaises en basalte sur lesquelles la lumière déferlait toute blanche avec des pâlissements de lune. Dans la solennité de la voie déserte, sur cette ligne de rails silencieuse où l'on sentait que tout, à perte vue, se rangeait pour le passage de l'Altesse, c'était effrayant cette falaise aérienne qui s'avançait, projetant son ombre devant elle avec ce jeu de la perspective que donnait au nuage une marche lente, majestueuse, et à son ombre la rapidité d'un cheval au galop. «Quel orage tout à l'heure!...» Ce fut la pensée qui leur vint à tous; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer, car un sifflet strident retentit, et le train apparut au fond du sombre entonnoir. Vrai train royal, rapide et court, chargé de drapeaux français et tunisiens, et dont la locomotive, mugissante et fumante, un énorme bouquet de roses sur le poitrail, semblait la demoiselle d'honneur d'une noce de Léviathans.

Lancée à toute volée, elle ralentissait sa marche en approchant. Les fonctionnaires se groupèrent, se redressant, assurant les épées, ajustant les faux-cols, tandis que Jansoulet allait au devant du train, le long de la voie, le sourire obséquieux aux lèvres et le dos arrondi déjà pour le: «Salem alek.» Le convoi continuait très lentement. Jansoulet crut qu'il s'arrêtait et mit la main sur la portière du wagon royal étincelant d'or sous le noir du ciel; mais l'élan était trop fort sans doute, le train avançait toujours, le Nabab marchant à côté, essayant d'ouvrir cette maudite portière qui tenait ferme, et de l'autre faisant un signe de commandement à la machine. La machine n'obéissait pas. «Arrêtez donc!» Elle n'arrêtait pas. Impatienté, il sauta sur le marchepied garni de velours et avec sa fougue un peu impudente qui plaisait tant à l'ancien bey, il cria, sa grosse tête crépue à la portière:

«Station de Saint-Romans, Altesse.»

Vous savez, cette sorte de lumière vague qu'il y a dans le rêve, cette atmosphère décolorée et vide, où tout prend un aspect de fantôme, Jansoulet en fut brusquement enveloppé, saisi, paralysé. Il voulut parler, les mots ne venaient pas; ses mains molles tenaient leur point d'appui si faiblement qu'il manqua tomber à la renverse. Qu'avait-il donc vu? A demi couché sur un divan qui tenait le fond du salon, reposant sur le coude sa belle tête aux tons mats, à la longue barbe soyeuse et noire, le bey, boutonné haut dans sa redingote orientale, sans autres ornements que le large cordon de la Légion d'honneur en travers sur sa poitrine et l'aigrette en diamant de son bonnet, s'éventait, impassible, avec un petit drapeau de sparterie brodée d'or. Deux aides de camp se tenaient debout près de lui ainsi qu'un ingénieur de la compagnie. En face, sur un autre divan, dans une attitude respectueuse, mais favorisée, puisqu'ils étaient les seuls assis devant le bey, jaunes tous deux, leurs grands favoris tombant sur la cravate blanche, deux hiboux, l'un gras et l'autre maigre... C'était Hemerlingue père et fils, ayant reconquis l'Altesse et l'emmenant en triomphe à Paris... L'horrible rêve! Tous ces gens-là, qui connaissaient bien Jansoulet pourtant, le regardaient froidement comme si son visage ne leur rappelait rien... Blême à faire pitié, la sueur au front, il bégaya: «Mais, Altesse, vous ne descendez...» Un éclair livide en coup de sabre suivi d'un éclat de tonnerre épouvantable lui coupa la parole. Mais l'éclair qui brilla dans les yeux du souverain lui parut autrement terrible. Dressé, le bras tendu, d'une voix un peu gutturale habituée à rouler les dures syllabes arabes, mais dans un français très pur, le bey le foudroya de ces paroles lentes et préparées:

«Rentre chez toi, Mercanti. Le pied va où le coeur le mène, le mien n'ira jamais chez l'homme qui a volé mon pays.»

Jansoulet voulut dire un mot. Le bey fit un signe: «Allez!» Et l'ingénieur ayant poussé un timbre électrique auquel un coup de sifflet répondit, le train, qui n'avait cessé de se mouvoir très lentement, tendit et fit craquer ses muscles de fer, et prit l'élan à toute vapeur, agitant ses drapeaux au vent d'orage dans des tourbillons de fumée noire et d'éclairs sinistres.

Lui, debout sur la voie, chancelant, ivre, perdu, regardait fuir et disparaître sa fortune, insensible aux larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur sa tête nue. Puis, quand les autres s'élançant vers lui l'entourèrent, le pressèrent de questions: «Le bey ne s'arrête donc pas?» Il balbutia quelques paroles sans suite: «Intrigues de cour... Machination infâme...» Et tout à coup, montrant le poing au train disparu, du sang plein les yeux, une écume de colère aux lèvres, il cria dans un rugissement de bête fauve:

«Canailles!...

--De la tenue, Jansoulet, de la tenue...»

Vous devinez qui avait dit cela, et qui,--son bras passé sous celui du Nabab--tâchait de le redresser, de lui cambrer la poitrine à l'égal de la sienne, le conduirait aux carrosses au milieu de la stupeur des habits brodés, et l'y faisait monter, anéanti, stupéfié, comme un parent de défunt qu'on hisse dans une voiture de deuil après la lugubre cérémonie. La pluie commençait à tomber, les coups de tonnerre se succédaient. On s'entassa dans les voitures qui reprirent vite le chemin du retour. Alors il se passa une chose navrante et comique, une de ces farces cruelles du lâche destin accablant ses victimes à terre. Dans le jour qui tombait, l'obscurité croissante de la trombe, la foule pressée aux abords de la gare crut distinguer une Altesse parmi tant de chamarrures et, sitôt que les roues s'ébranlèrent, une clameur immense, une épouvantable braillée qui couvait depuis une heure dans toutes ces poitrines éclata, monta, roula, rebondit de côte en côte, se prolongea dans la vallée: «Vive le bey!» Averties par ce signal, les premières fanfares attaquèrent, les orphéons partirent à leur tour, et le bruit gagnant de proche en proche, de Giffas à Saint-Romans la route ne fut plus qu'une houle, un hurlement interrompu. Cardailhac, tous ces messieurs, Jansoulet lui-même avaient beau se pencher aux portières faire des signes désespérés: «Assez!... assez!» leurs gestes se perdaient dans le tumulte, dans la nuit; ce qu'on en voyait semblait un excitant à crier davantage. Et je vous jure qu'il n'en était nul besoin. Tous ces Méridionaux, dont on chauffait l'enthousiasme depuis le matin, exaltés encore par l'énervement de la longue attente et de l'orage, donnaient tout ce qu'ils avaient de voix, d'haleine, de brillant enthousiasme, mêlant à l'hymne de la Provence ce cri toujours répété qui le coupait comme un refrain: «Vive le bey!...» La plupart ne savaient pas du tout ce que c'était qu'un bey, ne se le figuraient même pas, accentuant d'une façon extraordinaire cette appellation étrange comme si elle avait eu trois _b_ et dix _y_. Mais c'est égal, ils se montaient avec cela, levaient les mains, agitaient leurs chapeaux, s'émotionnaient de leur propre mimique. Des femmes attendries s'essuyaient les yeux; subitement, du haut d'un orme, des cris suraigus d'enfant partaient: «Mama, mama, lou vésé... Maman, maman, je le vois.» Il le voyait!... Tous le voyaient, du reste: à l'heure qu'il est, tous vous jureraient qu'ils l'ont vu.

Devant un pareil délire, dans l'impossibilité d'imposer le silence et le calme à cette foule, les gens des carrosses n'avalent qu'un parti à prendre: laisser faire, lever les glaces et brûler le pavé pour abréger ce dur martyre. Alors ce fut terrible. En voyant le cortège courir, toute la route se mit à galoper avec lui. Au ronflement sourd de leurs tambourins, les farandoleurs de Barbantane, la main dans la main, bondissaient, allant, venant--guirlande humaine--autour des portières. Les orphéons, essoufflés de chanter au pas de course, mais hurlant tout de même, entraînaient leurs porte-bannières, la bannière jetée sur l'épaule; et les bons gros curés rougeauds, anhélants, poussant devant eux leurs vastes bedaines surmenées, trouvaient encore la force de crier dans l'oreille des mules, d'une voix sympathique et pleine d'effusion: «Vive notre bon bey!...» La pluie sur tout cela, la pluie tombant par écuelles, en paquets, déteignant les carrosses roses, précipitant encore la bousculade, achevant de donner à ce retour triomphal l'aspect d'une déroute, mais d'une déroute comique, mêlée de chants, de rires, de blasphèmes, d'embrassades furieuses et de jurements infernaux, quelque chose comme une rentrée de procession sous l'orage, les soutanes retroussées, les surplis sur la tête, le bon Dieu remisé à la hâte sous un porche.

Un roulement sourd et mou annonça au pauvre Nabab immobile et silencieux dans un coin de son carrosse qu'on passait le pont de bateaux. On arrivait.

«Enfin!» dit-il, regardant par les vitres brouillées les flots écumeux du Rhône dont la tempête lui semblait un repos après celle qu'il venait de traverser. Mais au bout du pont, quand la première voiture atteignit l'arc de triomphe, des pétards éclatèrent, les tambours battirent aux champs, saluant l'entrée du monarque sur les terres de son féal, et pour comble d'ironie, dans le crépuscule, tout en haut du château, une flambée de gaz gigantesque illumina soudain le toit de lettres de feu sur lesquelles la pluie, le vent faisaient courir de grandes ombres mais qui montraient encore très lisiblement: «Viv" L" B"Y M""HMED.»

«Ça, c'est le bouquet,» fit le malheureux Nabab qui ne put s'empêcher de rire, d'un rire bien piteux, bien amer. Mais non, il se trompait, le bouquet l'attendait à la porte du château; et c'est Amy Férat qui vint le lui présenter, sortie du groupe des Arlésiennes qui abritaient sous la marquise la soie changeante de leurs jupes et les velours ouvrés des coiffes, en attendant le premier carrosse. Son paquet de fleurs à la main, modeste, les yeux baissés et le mollet fripon, la jolie comédienne s'élance à la portière dans une pose saluante, presque agenouillée, qu'elle répétait depuis huit jours. Au lieu du bey, Jansoulet descendit, raide, ému, passa sans seulement la voir. Et comme elle restait là, son bouquet à la main, avec l'air bête d'une féerie râtée:

«Remporte ton fleurs, ma petite, ton affaire est manquée, lui dit Cardailhac avec sa blague de Parisien qui prend vite son parti des choses... Le bey ne vient pas... il avait oublié son mouchoir, et comme c'est de ça qu'il se sert pour parler aux dames, tu comprends...»

* * * * *

Maintenant, c'est la nuit. Tout dort dans Saint-Romans, après l'immense brouhaha de la journée. Une pluie torrentielle continue à tomber, et dans le grand parc où les arcs de triomphe, les trophées dressent vaguement leurs carcasses détrempées, on entend rouler des torrents le long des rampes de pierre transformées en cascades. Tout ruisselle et s'égoutte. Un bruit d'eau, un immense bruit d'eau. Seul dans sa chambre somptueuse au lit seigneurial tendu de lampes à bandes pourpres, le Nabab veille encore, marche à grands pas, remuant des pensées sinistres. Ce n'est plus son affront de tantôt qui le préoccupe, cet outrage public à la face de trente mille personnes; ce n'est pas non plus l'injure sanglante que le bey lui a adressée en présence de ses mortels ennemis. Non, ce Méridional aux sensations toutes physiques, rapides comme le tir des nouvelles armes, a déjà rejeté loin de lui tout le venin de sa rancune. Et puis, les favoris des cours, par des exemples fameux, sont toujours préparés à ces éclatantes disgrâces. Ce qui épouvante c'est ce qu'il devine derrière cet affront. Il pense que tous ses biens sont là-bas, maisons, comptoirs, navires, à la merci du bey, dans cet Orient sans lois, pays du bon plaisir. Et, collant son front brûlant aux vitres ruisselantes, la sueur au dos, les mains froides, il reste à regarder vaguement dans la nuit aussi obscure, aussi fermée que son propre destin.

Soudain un bruit de pas, des coups précipités à la porte.

«Qui est là?

--Monsieur, dit Noël entrant à demi-vêtu, une dépêche très urgente qu'on envoie du télégraphe par estafette.

--Une dépêche!... Qu'y a-t-il encore?...»

Il prend le pli bleu et l'ouvre en tremblant. Le dieu, atteint déjà deux fois, recommence à se sentir vulnérable, à perdre son assurance; il connaît les peurs, les faiblesses nerveuses des autres hommes... Vite à la signature... _Mora_... Est-ce possible?... Le duc, le duc, à lui!... Oui, c'est bien cela... _M..o..r..a..._

Et au-dessus:

_Popolasca est mort. Élections prochaines en Corse. Vous êtes candidat officiel._

Député!... C'était le salut. Avec cela rien à craindre. On ne traite pas un représentant de la grande nation française comme un simple mercanti... Enfoncés les Hemerlingue...

«O mon duc, mon noble duc!»

Il était si ému qu'il ne pouvait signer. Et tout à coup:

«Où est l'homme qui a porté cette dépêche?

--Ici, monsieur Jansoulet,» répondit dans le corridor une bonne voix méridionale et familière.

Il avait de la chance, le piéton.

«Entre, dit le Nabab.»

Et, lui rendant son reçu, il prit à tas, dans ses poches toujours pleines, autant de pièces d'or que ses deux mains pouvaient en tenir et les jeta dans la casquette du pauvre diable bégayant, éperdu, ébloui de la fortune qui lui tombait en surprise dans la nuit de ce palais féerique.

XII

UNE ÉLECTION CORSE