Chapter 15
Dans les régions du Midi, de civilisation lointaine, les châteaux historiques encore debout sont rares. A peine de loin en loin quelque vieille abbaye dresse-t-elle au flanc des collines sa façade tremblante et démembrée, percée de trous qui ont été des fenêtres et dont l'ouverture ne regarde plus que le ciel, monument de poussière calciné de soleil, datant de l'époque des croisades ou des cours d'amour, sans un vestige de l'homme parmi ses pierres où le lierre ne grimpe même plus, ni l'acanthe, mais qu'embaument les lavandes sèches et les férigoules. Au milieu de toutes ces ruines, le château du Saint-Romans fait une illustre exception. Si vous avez voyagé dans le Midi, vous l'avez vu et vous allez le revoir tout de suite. C'est entre Valence et Montélimart, dans un site où la voie ferrée court à pic tout le long du Rhône, au bas des riches coteaux de Beaume, de Raucoule, de Mercurol, tout le cru brûlant de l'Ermitage répandu sur cinq lieues de ceps serrés, alignés, dont les plantations moutonnent aux yeux, dégringolent jusque dans le fleuve, vert et plein d'îles à cet endroit comme le Rhin du côté de Bâle, mais avec un coup de soleil que le Rhin n'a jamais eu. Saint-Romans est en face sur l'autre rive; et, malgré la rapidité de la vision, la lancée à toute vapeur des wagons qui semblent vouloir à chaque tournant se précipiter rageusement dans le Rhône, le château est si vaste, se développe si bien sur la côte voisine qu'en apparence il suit la course affolée du train et fixe à jamais dans vos yeux le souvenir de ses rampes, de ses balustres, de son architecture italienne, deux étages assez bas surmontés d'une terrasse à colonnettes, flanqués de deux pavillons coiffés d'ardoise et dominant les grands talus où l'eau des cascades rebondit, le lacis des allées sablées et remontantes, la perspective des immenses charmilles terminées par quelque statue blanche qui se découpe dans le bleu comme sur le fond lumineux d'un vitrail. Tout en haut, au milieu de vastes pelouses dont la verdure éclate ironiquement sous l'ardent climat, un cèdre gigantesque étage ses verdures crêtées aux ombres flottantes et noires, silhouette exotique qui fait songer, debout devant cette ancienne demeure d'un fermier général du temps de Louis XIV, à quelque grand nègre portant le parasol d'un gentilhomme de la cour.
De Valence à Marseille, dans toute la vallée du Rhône, Saint-Romans de Bellaigue est célèbre comme un palais de fées; et c'est bien une vraie féerie dans ces pays brûlés de mistral que cette oasis de verdure et de belle eau jaillissante.
«Quand je serai riche, maman, disait Jansoulet tout gamin à sa mère qu'il adorait, je te donnerai Saint-Romans de Bellaigue.»
Et comme la vie de cet homme semblait l'accomplissement d'un conte des _Mille et une Nuits_, que tous ses souhaits se réalisaient, même les plus disproportionnés, que ses chimères les plus folles venaient s'allonger devant lui, lécher ses mains ainsi que des barbets familiers et soumis, il avait acheté Saint-Romans, pour l'offrir à sa mère, meublé à neuf et grandiosement restauré. Quoiqu'il y eut dix ans de cela, la brave femme ne s'était pas encore faite à cette installation splendide. «C'est le palais de la reine Jeanne que tu m'as donné, mon pauvre Bernard, écrivait-elle à son fils; jamais je n'oserai habiter là.» Elle n'y habita jamais, en effet, s'étant logée dans la maison du régisseur, un pavillon de construction moderne placé tout au bout de la propriété d'agrément pour surveiller les communs et la ferme, les bergeries et les _moulins d'huile_, avec leur horizon champêtre de blés en meules, d'oliviers et de vignes s'étendant sur le plateau à perte de vue. Au grand château elle se serait crue prisonnière dans une de ces demeures enchantées où le sommeil vous prend en plein bonheur et ne vous quitte plus de cent ans. Ici du moins, la paysanne qui n'avait jamais pu s'habituer à cette fortune colossale, venue trop tard, de trop loin et en coup de foudre, se sentait rattachée à la réalité par le va-et-vient des travailleurs, la sortie et la rentrée des bestiaux, leurs promenades vers l'abreuvoir, toute cette vie pastorale qui l'éveillait au chant accoutumé des coqs, aux cris aigus des paons, et lui faisait descendre avant l'aube l'escalier en vrille du pavillon. Elle ne se considérait que comme dépositaire de ce bien magnifique, qu'elle gardait pour le compte de son fils et voulait lui rendre en bon état, le jour où, se trouvant assez riche, fatigué de vivre chez les _Turs_, il viendrait, selon sa promesse, demeurer avec elle sous les ombrages de Saint-Romans.
Aussi quelle surveillance universelle et infatigable.
Dans les brumes du petit jour, les valets de ferme entendaient sa voix rauque et voilée: «Olivier... Peyrol... Audibert... Allons!... C'est quatre heures.» Puis un saut dans l'immense cuisine, où les servantes, lourdes de sommeil, faisaient chauffer la soupe sur le feu clair et pétillant des souches. On lui donnait son petit plat en terre rouge de Marseille tout rempli de châtaignes bouillies, frugal déjeuner d'autrefois que rien ne lui aurait fait changer. Aussitôt la voilà courant à grandes enjambées, son large clavier d'argent à la ceinture où tintaient toutes ses clefs, son assiette à la main mal équilibrée par la quenouille qu'elle tenait en bataille sous le bras, car elle filait tout le long du jour et ne s'interrompait même pas pour manger ses châtaignes. En passant, un coup d'oeil à l'écurie encore noire où les bêtes se remuaient pesamment, à la crèche étouffante garnie vers sa porte de mufles impatients et tendus; et les premières lueurs, glissant sur les assises de pierre qui soutenaient les remblais du parc, éclairaient la vieille femme courant dans la rosée avec la légèreté d'une jeune fille, malgré ses soixante-dix ans, vérifiant exactement chaque matin toutes les richesses du domaine, inquiète de constater si la nuit n'avait pas enlevé les statues et les vases, déraciné les quinconces centenaires, tari les sources qui s'égrenaient dans leurs vasques retentissantes. Puis le plein soleil de midi, bourdonnant et vibrant, découpait encore sur le sable d'une allée, contre le mur blanc d'une terrasse, cette longue taille de vieille, fine et droite comme son fuseau, ramassant des morceaux de bois mort, cassant une branche d'arbuste mal alignée, sans souci de l'ardente réverbération qui glissait sur sa peau dure comme sur la pierre d'un vieux banc. Vers cette heure là aussi, un autre promeneur se montrait dans le parc, moins actif, moins bruyant, se traînant plutôt qu'il ne marchait, s'appuyant aux murs, aux balustrades, un pauvre être voûté, branlant, ankylosé, figure éteinte et sans âge, ne parlant jamais, et lorsqu'il était las, poussant un petit cri plaintif vers le domestique toujours près de lui qui l'aidait à s'asseoir, à s'accroupir sur quelque marche, où il restait pendant des heures, immobile et muet, la bouche détendue, les yeux clignotants, bercé par la monotonie stridente des cigales, souillure d'humanité devant le splendide horizon.
Celui-là, c'était l'_aîné_, le frère de Bernard, l'enfant chéri du père et de la mère Jansoulet, la beauté, l'intelligence, l'espoir glorieux de la famille du cloutier, qui, fidèle comme tant d'autres dans le Midi à la superstition du droit d'aînesse, avait fait tous les sacrifices pour envoyer à Paris ce garçon ambitieux, parti avec quatre ou cinq bâtons de maréchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et que Paris,--après avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressuré dans sa grande cuve ce brillant chiffon méridional, l'avoir brûlé dans tous ses vitriols, roulé dans toutes ses fanges,--finit par renvoyer à cet état de loque et d'épave, abruti, paralysé, ayant tué son père de chagrin, et obligé sa mère à tout vendre chez elle, à vivre d'une domesticité passagère dans les maisons aisées du pays. Heureusement qu'à ce moment-là, lorsque ce débris des hospices parisiens, rapatrié par l'assistance publique, tomba au Bourg-Saint-Andéol, Bernard,--celui qu'on appelait Cadet, comme dans les familles méridionales à demi-arabes, où l'aîné prend toujours le nom familial et le dernier venu, celui de Cadet,--Bernard était déjà à Tunis, en train de faire fortune, envoyant régulièrement de l'argent au foyer. Mais, quels remords pour la pauvre maman, de tout devoir, même la vie, le bien-être du triste malade, au robuste et courageux garçon, que le père et elle avaient toujours aimé, sans tendresse, que, depuis l'âge de cinq ans, ils s'étaient habitués à traiter comme un manoeuvre, parce qu'il était très fort, crépu et laid, et s'entendait déjà mieux que personne à la maison à trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu l'avoir près d'elle, son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il lui faisait, payer en une fois cet arriéré de tendresse de câlineries maternelles qu'elle lui devait.
Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses des existences royales. Cette pauvre mère Jansoulet, dans son milieu éblouissant, était bien comme une vraie reine, connaissant les longs exils, les séparations cruelles et les épreuves qui compensent la grandeur; un de ses fils, éternellement stupéfait, l'autre, au lointain, écrivant peu, absorbé par ses grandes affaires, disant toujours: «Je viendrai,» et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une fois, dans le tourbillon d'une visite du bey à Saint-Romans: un train de chevaux, de carrosses, de pétards, de fêtes. Puis, il était reparti derrière son monarque, ayant à peine le temps d'embrasser sa vieille mère, qui n'avait gardé de cette grande joie, si impatiemment attendue, que quelques images de journaux, où l'on montrait Bernard Jansoulet, arrivant au château avec Ahmed et lui présentant sa vieille mère,--n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont leurs effusions de famille illustrées dans les feuilles,--plus un cèdre du Liban, amené du bout du monde, un grand «caramantran» de gros arbre, d'un transport aussi coûteux, aussi encombrant que l'obélisque, hissé, mis en place à force d'hommes, d'argent, d'attelages, et qui pendant longtemps avait bouleversé tous les massifs pour l'installation d'un souvenir commémoratif de la visite royale. Au moins, à ce voyage-ci, le sachant en France pour plusieurs mois, peut-être pour toujours, elle espérait avoir son Bernard tout à elle. Et voici qu'il lui arrivait un beau soir, enveloppé de la même gloire triomphante, du même appareil officiel, entouré d'une foule de comtes, de marquis, de beaux messieurs de Paris, remplissant, eux et leurs domestiques, les deux grands breacks qu'elle avait envoyés les attendre à la petite gare de Giffas, de l'autre côté du Rhône.
«Mais, embrassez-moi donc, ma chère maman. Il n'y a pas de honte à serrer bien fort contre son coeur son garçon, qu'on n'a pas vu depuis des années... D'ailleurs, tous ces messieurs sont nos amis... Voici M. le marquis de Monpavon, M. le marquis de Bois-l'Héry... Ah! ce n'est plus le temps où je vous amenais pour manger la soupe de fèves avec nous, le petit Cabassu et Bompain Jean-Baptiste... Vous connaissez M. de Géry?... Avec mon vieux Cardailhac, que je vous présente, voilà la première fournée... Mais il va en arriver d'autres... Préparez-vous à un branle-bas terrible... Nous recevons le bey dans quatre jours.
--Encore le bey!... dit la bonne femme épouvanté. Je croyais qu'il était mort.»
Jansoulet et ses invités ne purent s'empêcher de rire devant cet effarement comique, accentué par l'intonation méridionale.
«Mais c'est un autre, maman... Il y en a toujours des beys... Heureusement, sapristi!... Seulement, n'ayez pas peur. Vous n'aurez pas, cette fois, autant de tracas... L'ami Cardailhac s'est chargé de l'organisation. Nous allons avoir des fêtes superbes... En attendant, vite le dîner et des chambres. Nos Parisiens sont éreintés.
--Tout est prêt, mon fils,» dit simplement la vieille, raide et droite sous sa cambrésine, la coiffe aux barbes jaunies, qu'elle ne quittait pas même pour les grandes fêtes. La fortune ne l'avait pas changée, celle-là. C'était la paysanne de la vallée du Rhône, indépendante et fière, sans aucune des humilités sournoises des ruraux peints par Balzac, trop simple aussi pour avoir l'enflure de sa richesse. Une seule fierté, montrer à son fils avec quels soins méticuleux elle s'était acquittée de ses fonctions de gardienne. Pas un atome de poussière, pas une moisissure aux murs. Tout ce splendide rez-de-chaussée, les salons, aux chatoyantes soieries au dernier moment tirées des housses, les longues galeries d'été, pavées en mosaïque, fraîches et sonores, que leurs canapés Louis XV, cannés et fleuris, meublaient à l'ancien temps avec une coquetterie estivale, l'immense salle à manger, décorée de rameaux et de fleurs, et jusqu'à la salle de billard, avec ses rangées d'ivoires brillants, ses lustres et ses panoplies, toute la longueur du château, par ses portes-fenêtres, larges ouvertes sur le vaste perron seigneurial, s'étalait à l'admiration des arrivants, renvoyait à ce merveilleux horizon de nature et de soleil couchant sa richesse, paisible et sereine, reflétée dans les panneaux des glaces, les boiseries cirées ou vernies, avec la même pureté qui doublait sur le miroir des pièces d'eau les peupliers penchés l'un vers l'autre et les cygnes nageant au repos. Le cadre était si beau, l'aspect général si grandiose, que le luxe criard et sans choix se fondait, disparaissait aux yeux les plus subtils.
«Il y a de quoi faire...» dit le directeur Cardailhac, le lorgnon sur l'oeil, le chapeau incliné, combinant déjà sa mise en scène.
Et la mine hautaine de Monpavon, que la coiffe de la vieille femme les recevant sur le perron avait choqué d'abord, fit place à un sourire condescendant. Il y avait de quoi faire certainement et, guidé par des gens de goût, leur ami Jansoulet pouvait donner à l'altesse maugrabine une réception fort convenable. Toute la soirée il ne fut question que de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle à manger somptueuse, enflammés et repus, ils combinaient, discutaient. Cardailhac, qui voyait grand, avait déjà tout son plan fait.
«D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?
--Carte blanche, mon vieux. Et que le gros Hemerlingue en crève de male rage.»
Alors le directeur racontait ses projets, la fête divisée en journées comme à Vaux quand Fouquet reçut Louis XIV; un jour la comédie, un autre jour les fêtes provençales, farandoles, taureaux, musiques locales; le troisième jour... Et déjà avec sa manie directoriale il esquissait des programmes, des affiches, pendant que Bois-l'Héry, les deux mains dans ses poches, renversé sur sa chaise, dormait, le cigare calé dans un coin de sa bouche ricaneuse, et que le marquis de Monpavon toujours à la tenue redressait son plastron à chaque instant pour se tenir éveillé.
De bonne heure, Géry les avait quittés. Il était allé se réfugier près de la vieille maman qui l'avait connu tout jeune, lui et ses frères,--dans l'humble parloir du pavillon aux rideaux blancs, aux tentures claires chargées d'images où la mère du Nabab essayait de faire revivre son passé d'artisane à l'aide de quelques reliques sauvées du naufrage.
Paul causait doucement en face de la belle vieille aux traits réguliers et sévères, aux cheveux blancs et massés comme le chanvre de sa quenouille, et qui tenait droit sur sa chaise son buste plat serré dans un petit châle vert, n'ayant de sa vie appuyé son dos à un dossier de siège, ne s'étant jamais assise dans un fauteuil. Il l'appelait Françoise, elle l'appelait M. Paul. C'étaient de vieux amis... Et devinez de quoi ils parlaient. De ses petits-enfants, pardi! des trois garçons de Bernard qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aurait tant voulu connaître.
«Ah! monsieur Paul, si vous saviez comme il m'en tarde... J'aurais été si heureuse s'il me les avait amenés, mes trois petits, au lieu de tous ces beaux hommes... Pensez que je ne les ai jamais vus, excepté sur les portraits qui sont là... Leur mère me fait un peu peur, c'est une grande dame tout à fait, une demoiselle Afchin... Mais eux, les enfants, je suis sûre qu'ils ne sont pas farauds et qu'ils aimeraient bien leur vieille _grand_... Moi, il me semblerait que c'est leur père tout petit, et je leur rendrais ce que je n'ai pas donné au père... car, voyez-vous, monsieur Paul, les parents ne sont pas toujours justes. On a des préférences. Mais Dieu est juste, lui. Les figures qu'on a le mieux fardées et bichonnées au détriment des autres, il faut voir comme il vous les arrange... Et les préférences des vieux portent souvent malheur aux jeunes.»
Elle soupira en regardant du côté de la grande alcôve dont les hauts lambrequins, les rideaux tombants laissaient passer par intervalles un long souffle grelottant, comme la plainte endormie d'un enfant qu'on a battu et qui a beaucoup pleuré...
Un pas lourd dans l'escalier, une grosse voix douce disant tout bas: «C'est moi... ne bougez pas.» Et Jansoulet parut. Tout le monde couché au château, comme il savait les habitudes de la mère et que sa lampe veillait toujours la dernière allumée dans la maison, il venait la voir, causer un peu avec elle, lui donner ce vrai bonjour du coeur qu'ils n'avaient pu échanger devant les autres. «Oh! restez, mon cher Paul; devant vous, nous ne nous gênons pas.» Et, redevenu enfant en présence de sa mère, il jeta par terre à ses pieds tout son grand corps, avec une câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchante. Elle aussi était bien heureuse de l'avoir là tout près, mais elle s'en trouvait quand même un peu gênée, le considérant comme un être tout-puissant, extraordinaire, l'élevant dans sa naïveté à la hauteur d'un Olympien entouré d'éclairs et de foudres, possédant la toute-puissance. Elle lui parlait, s'informait s'il était toujours content de ses amis, de ses affaires, sans toutefois oser lui adresser la question qu'elle avait faite à de Géry: «Pourquoi ne m'a-t-on pas amené mes petits-enfants?» Mais c'est lui le premier qui en parla:
«Ils sont en pension, maman... sitôt les vacances, on vous les enverra avec Bompain... Vous vous rappelez bien, Bompain Jean-Baptiste?... Et vous les garderez deux grands mois. Ils viendront près de vous se faire raconter de belles histoires, ils s'endormiront la tête sur votre tablier, là, comme ça...»
Et lui-même, mettant sa tête crépue, lourde comme un lingot, sur les genoux de la vieille, se rappelant les bonnes soirées de son enfance où il s'endormait ainsi quand on voulait bien le lui permettre, quand la tête de l'aîné ne tenait pas toute la place; il goûtait, pour la première fois depuis son retour en France, quelques minutes d'un repos délicieux en dehors de sa vie bruyante et factice, serré contre ce vieux coeur maternel qu'il entendait battre à coups réguliers comme le balancier de l'horloge centenaire adossée à un coin de la chambre, dans ce grand silence de la nuit et de la campagne que l'on sent planer sur tant d'espace illimité... Tout à coup le même long soupir d'enfant endormi dans un sanglot se fit entendre au fond de la chambre. Jansoulet releva la tête, regarda sa mère, et tout bas:
«Est-ce que c'est?...
--Oui, dit-elle, je le fais coucher là... Il pourrait avoir besoin de moi, la nuit.
--Je voudrais bien le voir, l'embrasser.
--Viens!»
La vieille se leva, grave, prit sa lampe, marcha à l'alcôve dont elle tira le grand rideau doucement, et fit signe à son fils d'approcher, sans bruit.
Il dormait... Et nul doute que dans le sommeil quelque chose revécût en lui qui n'y était pas pendant la veille, car au lieu de l'immobilité molle où il restait figé tout le jour, il avait à cette heure de grands sursauts qui le secouaient, et sur sa figure inexpressive et morte un pli de vie douloureuse, une contraction souffrante. Jansoulet, très ému, regarde ces traits maigris, flétris, terreux, où la barbe, ayant pris toute la vitalité du corps, poussait avec une vigueur surprenante, puis il se pencha, posa ses lèvres sur le front moite de sueur et, le sentant tressaillir, il dit tout bas gravement, respectueusement, comme on parle au chef de famille:
«Bonjour, l'Aîné.»
Peut-être l'âme captive l'avait-elle entendu au fond de ses limbes ténébreuses et abjectes. Mais les lèvres s'agitèrent, et un long gémissement lui répondit, plainte lointaine, appel désespéré qui remplit de larmes impuissantes le regard échangé entre Françoise et son fils et leur arracha à tous les deux un même cri où leur douleur se rencontrait: «Pécaïré!» le mot local du toutes les pitiés, de toutes les tendresses.
Le lendemain, dès la première heure, le branle-bas commença par l'arrivée des comédiennes et des comédiens, une avalanche de toques, de chignons, de grandes bottes, de jupes courtes, de cris étudiés, de voiles flottant sur la fraîcheur du maquillage; les femmes en grande majorité, Cardailhac ayant pensé que pour un bey le spectacle importait peu, qu'il s'agissait seulement de faire résonner des voix fausses dans de jolies bouches, de montrer de beaux bras, des jambes bien tournées dans le facile déshabillage de l'opérette. Toutes les célébrités plastiques de son théâtre étaient donc là, Amy Férat en tête, une gaillarde qui avait déjà essayé ses quenottes dans l'or de plusieurs couronnes; plus deux ou trois grimaciers fameux, dont les faces blafardes faisaient dans la verdure des quinconces les mêmes taches crayeuses et spectrales que le plâtre des statues. Tout ce monde-là, émoustillé par le voyage, la surprise du grand air, une hospitalité plantureuse, aussi l'espoir de pêcher quelque chose dans ce passage de beys, de nababs et autres porte-sequins, ne demandait qu'à s'ébaudir, rigoler et chanter avec l'entrain canaille d'une flotte de canotiers de la Seine descendus des planches en terre ferme. Mais Cardailhac ne l'entendait pas ainsi. Sitôt débarqués, débarbouillés, le premier déjeuner pris, vite les brochures et répétons! On n'avait pas de temps à perdre. Les études se faisaient dans le petit salon près de la galerie d'été, où l'on commençait déjà à construire le théâtre; et le bruit des marteaux, les ariettes des couplets de revue, les voix grêles soutenues par le crin-crin du chef d'orchestre se mêlaient aux grands coups de trompette des paons sur leurs perchoirs, s'éparpillaient dans le mistral qui, ne reconnaissant pas la crécelle enragée de ses cigales, vous secouait tout cela avec mépris sur la pointe traînante de ses ailes.
Assis au milieu du perron, comme à l'avant-scène de son théâtre, Cardailhac, en surveillant les répétitions, commandait à un peuple d'ouvriers, de jardiniers, faisait abattre les arbres qui gênaient le point de vue, dessinait la coupe des arcs triomphants, envoyait des dépêches, des estafettes aux maires, aux sous-préfets, à Arles pour avoir une députation des filles du pays en costume national, à Barbantane, où sont les plus beaux farandoleurs, à Faraman, renommé pour ses _manades_ de taureaux sauvages et de chevaux camarguais; et comme le nom de Jansoulet flamboyait au bas de toutes les missives, que celui du bey de Tunis s'y ajoutait, de partout on acquiesçait avec empressement, les fils télégraphiques n'arrêtaient pas, les messagers crevaient des chevaux sur les routes, et cette espèce du petit Sardanapale de Porte-Saint-Martin qu'on appelait Cardailhac répétait toujours: «Il y a de quoi faire,» heureux de jeter l'or à la volée comme des poignées de semailles, d'avoir à brasser une mise en scène de cinquante lieues, toute cette Provence, dont ce Parisien forcené était originaire et connaissait à fond les ressources en pittoresque.