Chapter 13
Comme il arrive dans les familles qui ont commencé par l'aisance, Aline, en sa qualité d'aînée, avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Élise y était restée deux ans avec elle; mais les deux dernières, venues trop tard, envoyées dans de petits externats de quartier, avaient toutes leurs études à compléter, et ce n'était pas chose commode, la plus jeune riant à tout propos d'un rire de santé, d'épanouissement, de jeunesse, gazouillis d'alouette ivre de blé vert et s'envolant à perte de vue loin du pupitre et des méthodes, tandis que mademoiselle Henriette, toujours hantée par ses idées de grandeur, son amour du «cossu,» ne mordait pas non plus très volontiers au travail. Cette jeune personne de quinze ans à qui son père avait légué un peu de ses facultés imaginatives, arrangeait déjà sa vie d'avance et déclarait formellement qu'elle épouserait quelqu'un de la noblesse et n'aurait jamais plus de trois enfants: «Un garçon pour le nom, et deux petites filles... pour les habiller pareil...
--Oui, c'est cela, disait Bonne Maman, tu les habilleras pareil. En attendant, voyons un peu nos participes.»
Mais la plus occupante était Elise avec son examen subi trois fois sans succès, toujours refusée à l'histoire et se préparant à nouveau, prise d'un grand effroi et d'une méfiance d'elle-même qui lui faisaient promener partout, ouvrir à chaque instant ce malheureux traité d'histoire de France, en omnibus, dans la rue, jusque sur la table du déjeuner; mais, jeune fille déjà et fort jolie, elle n'avait plus cette petite mémoire mécanique de l'enfance où dates et événements s'incrustent pour toute la vie. Parmi d'autres préoccupations, la leçon s'envolait en une minute malgré l'apparente application de l'écolière, ses longs cils en fermant ses yeux, ses boucles balayant les pages, et sa bouche rose animée d'un petit tremblement attentif répétant dix fois à la file: «Louis dit le Hutin 1314-1316.--Philippe V dit le Long 1316-1322... 1322... Ah! Bonne Maman, je suis perdue... Jamais je ne saurai...» Alors Bonne Maman s'en mêlait, l'aidait à fixer son esprit, à emmagasiner quelques-unes de ces dates du moyen âge barbares et pointues comme les casques des guerriers du temps. Et dans les intervalles de ces travaux multiples, de cette surveillance générale et constante, elle trouvait encore moyen de chiffonner de jolies choses, de tirer de sa corbeille à ouvrage quelque menue dentelle au crochet ou la tapisserie en train qui ne la quittait pas plus que la jeune Élise son histoire de France. Même en causant, ses doigts ne restaient pas inoccupés une minute.
--Vous ne vous reposez donc jamais? lui disait de Géry, pendant qu'elle comptait à demi-voix les points de sa tapisserie, «trois, quatre, cinq,» pour en varier les nuances.
«Mais c'est du repos ce travail-là, répondait-elle... Vous ne pouvez, vous autres hommes, savoir combien un travail à l'aiguille est utile à l'esprit des femmes. Il régularise la pensée, fixe sur un point la minute qui passe et ce qu'elle emporterait avec elle... Et que de chagrins calmés, d'inquiétudes oubliées grâce à cette attention toute physique, à cette répétition d'un mouvement égal, où l'on retrouve--de force et bien vite--l'équilibre de tout son être... Cela ne m'empêche pas d'être à ce qu'on dit autour de moi, de vous écouter encore mieux que je ne le ferais dans l'inaction... trois, quatre, cinq...»
Oh! oui, elle écoutait. C'était visible à l'animation de son visage, à la façon dont elle se redressait tout à coup, l'aiguille en l'air, le fil tendu sur son petit doigt relevé. Puis elle repartait bien vite à l'ouvrage, quelquefois en jetant un mot juste et profond, qui s'accordait en général avec ce que pensait l'ami Paul. Une similitude de natures, des responsabilités et des devoirs pareils rapprochaient ces deux jeunes gens, les faisaient s'intéresser à leurs préoccupations réciproques. Elle savait le nom de ses deux frères, Pierre et Louis, ses projets pour leur avenir quand ils sortiraient du collège... Pierre voulait être marin... «Oh! non, pas marin, disait Bonne Maman, il vaut bien mieux qu'il vienne à Paris avec vous.» Et comme il avouait que Paris l'effrayait pour eux, elle se moquait de ses terreurs, l'appelait provincial, remplie d'affection pour la ville où elle était née, où elle avait grandi chastement, et qui lui donnait en retour ces vivacités, ces raffinements de nature, cette bonne humeur railleuse qui feraient penser que Paris avec ses pluies, ses brouillards, son ciel qui n'en est pas un, est la véritable patrie des femmes, dont il ménage les nerfs et développe les qualités intelligentes et patientes.
Chaque jour Paul de Géry appréciait mieux mademoiselle Aline,--il était seul à la nommer ainsi dans la maison,--et, chose étrange! ce fut Félicia qui acheva de resserrer leur intimité. Quels rapports pouvaient-ils y avoir entre cette fille d'artiste, lancée dans les sphères les plus hautes, et cette petite bourgeoise perdue au fond d'un bourg? Des rapports d'enfance et d'amitié, des souvenirs communs, la grande cour de l'institution Belin, où elles avaient joué trois ans ensemble. Paris est plein de ces rencontres. Un nom prononcé au hasard de la conversation éveille tout à coup cette question stupéfaite:
«Vous la connaissez donc?
--Si je connais Félicia... Mais nous étions voisines de pupitre en première classe. Nous avions le même jardin. Quelle bonne fille, belle, intelligente...»
Et, voyant le plaisir qu'on prenait à l'écouter, Aline rappelait les temps si proches qui déjà lui faisaient un passé, charmeur et mélancolique comme tous les passés. Elle était bien seule dans la vie, la petite Félicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir, personne pour elle; excepté de temps en temps une bonne dame un peu ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Félicia appelait la Fée. Elle avait ainsi des surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les vacances on se voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier de M. Ruys, invitait Félicia pour des journées entières, journées bien courtes, entremêlées de travail, de musique, de rêves à deux, de jeunes causeries en liberté. «Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette ardeur qu'elle mettait à tout, comme j'étais heureuse de l'entendre... Que de choses j'ai comprises par elle, dont je n'aurais jamais eu aucune idée! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou à l'exposition du 1er mai, cette émotion particulière que vous cause une belle sculpture, un beau tableau, me reporte tout de suite à Félicia. Dans ma jeunesse elle a représenté l'art, et cela allait bien à sa beauté, à sa nature un peu décousue mais si bonne, où je sentais quelque chose de supérieur à moi, qui m'enlevait très haut sans m'intimider... Elle a cessé de me voir tout à coup... Je lui ai écrit, pas de réponse... Ensuite la gloire est venue pour elle, pour moi les grands chagrins, les devoirs absorbants... Et de toute cette amitié, bien profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans... «trois, quatre, cinq...» il ne reste plus rien que de vieux souvenirs à remuer comme une cendre éteinte...»
Penchée sur son travail, la vaillante fille se dépêchait de compter ses points, d'enfermer son chagrin dans les dessins capricieux de sa tapisserie, pendant que de Géry, ému d'entendre le témoignage de cette bouche pure en face des calomnies de quelques gandins évincés ou de camarades jaloux, se sentait relevé, rendu à la fierté de son amour. Cette sensation lui parut si douce qu'il revint la chercher très souvent, non seulement les soirs de leçon, mais d'autres soirs encore, et qu'il oubliait presque d'aller voir Félicia, pour le plaisir d'entendre Aline parler d'elle.
Un soir, comme il sortait de chez les Joyeuse, Paul trouva sur le palier le voisin, M. André, qui l'attendait et prit son bras fébrilement:
«M. de Géry, lui dit-il d'une voix tremblante, avec des yeux flamboyants derrière leurs lunettes, la seule chose qu'on pût voir de son visage dans la nuit, j'ai une explication à vous demander. Voulez-vous monter chez moi un instant?...»
Il n'y avait entre ce jeune homme et lui que des relations banales de deux habitués de la même maison, qu'aucun autre lien ne rattache, qui semblent même séparés par une certaine antipathie de nature, de manière d'être. Quelle explication pouvaient-ils donc avoir ensemble? Il le suivit fort intrigué.
L'aspect du petit atelier transi sous son vitrage, la cheminée vide, le vent soufflant comme au dehors et faisant vaciller la bougie, seule flamme de cette veillée de pauvre et de solitaire reflétée sur des feuillets épars tout griffonnés, enfin cette atmosphère des endroits habités où l'âme des habitants se respire, fit comprendre à de Géry l'abord exalté d'André Maranne, ses longs cheveux rejetés et flottants, cette apparence un peu excentrique, bien excusable quand on la paye d'une vie de souffrances et de privations, et sa sympathie alla tout de suite vers ce courageux garçon dont il devinait d'un coup d'oeil toutes les fiertés énergiques. Mais l'autre était bien trop ému pour s'apercevoir de cette évolution. Sitôt la porte refermée, avec l'accent d'un héros de théâtre s'adressant au traître séducteur:
«Monsieur de Géry, lui dit-il, je ne suis pas encore un Cassandre...»
Et devant la stupéfaction de son interlocuteur:
«Oui, oui, nous nous entendons... J'ai très bien compris ce qui vous attire chez M. Joyeuse, et l'accueil empressé qu'on vous y fait ne m'a pas échappé non plus... Vous êtes riche, vous êtes noble, on ne peut hésiter entre vous et le pauvre poète qui fait un métier ridicule pour laisser tout le temps d'arriver au succès, lequel ne viendra peut-être jamais... Mais je ne me laisserai pas voler mon bonheur... Nous nous battrons, Monsieur, nous nous battrons, répétait-il excité par le calme pacifique de son rival... J'aime depuis longtemps mademoiselle Joyeuse... Cet amour est le but, la gaieté et la force d'une existence très dure, douloureuse par bien des côtés. Je n'ai que cela au monde, et je préférerais mourir que d'y renoncer.»
Bizarrerie de l'âme humaine! Paul n'aimait pas cette charmante Aline. Tout son coeur était à une autre. Il y pensait, seulement, comme à une amie, la plus adorable des amies. Eh bien! l'idée que Maranne s'en occupait, qu'elle répondait sans doute à cette attention amoureuse, lui procura le frisson jaloux d'un dépit, et ce fut assez vivement qu'il demanda si mademoiselle Joyeuse connaissait ce sentiment d'André et l'avait autorisé de quelque façon à proclamer ainsi ses droits.
«Oui, Monsieur, mademoiselle Élise sait que je l'aime, et avant vos fréquentés visites...
--Élise... c'est d'Élise que vous parlez?
--Et de qui voulez-vous donc que ce soit?... Les deux autres sont trop jeunes...»
Il entrait bien dans les traditions de la famille, celui-là. Pour lui, les vingt ans de Bonne Maman, sa grâce triomphante étaient dissimulés par un surnom plein de respect et ses attributions providentielles.
Une très courte explication ayant calmé l'esprit d'André Maranne, il présenta ses excuses à de Géry, le fit asseoir sur le fauteuil en bois sculpté qui servait à la pose, et leur causerie prit vite un caractère intime et sympathique, amené par l'aveu si vif du début. Paul confessa qu'il était amoureux, lui aussi, et qu'il ne venait si souvent chez M. Joyeuse que pour parler de celle qu'il aimait avec Bonne Maman qui l'avait connue autrefois.
«C'est comme moi, dit André. Bonne Maman a toutes mes confidences; mais nous n'avons encore rien osé dire au père. Ma situation est trop médiocre... Ah! quand j'aurai fait jouer _Révolte_!»
Alors ils parlèrent de ce fameux drame _Révolte!_ auquel il travaillait depuis six mois, le jour, la nuit, qui lui avait tenu chaud pendant tout l'hiver, un hiver bien rude, mais dont la magie de la composition corrigeait les rigueurs dans le petit atelier qu'elle transformait. C'est là, dans cet étroit espace, que tous les héros de sa pièce étaient apparus au poète comme des kobolds familiers tombés du toit ou chevauchant des rayons de lune, et avec eux les tapisseries de haute lisse, les lustres étincelants, les fonds de parc aux perrons lumineux, tout le luxe attendu des décors, ainsi que le tumulte glorieux de sa première représentation dont la pluie criblant le vitrage, les écriteaux qui claquaient sur la porte figuraient pour lui les applaudissements, tandis que le vent, passant en bas dans le triste chantier de démolitions avec un bruit de voix flottantes apportées de loin et loin remportées, ressemblait à la rumeur des loges ouvertes sur le couloir et laissant circuler le succès parmi les caquetages et l'étourdissement de la foule. Ce n'était pas seulement la gloire et l'argent qu'elle devait lui procurer, cette bienheureuse pièce, mais quelque chose de plus précieux encore. Aussi avec quel soin il feuilletait le manuscrit en cinq gros cahiers tout de bleu recouverts, de ces cahiers comme la Levantine en étalait sur le divan de ses siestes et qu'elle marquait de son crayon directorial.
Paul s'étant, à son tour, rapproché de la table, afin d'examiner le chef-d'oeuvre, son regard fut attiré par un portrait de femme richement encadré, et qui, si près du travail de l'artiste, semblait être là pour y présider... Élise, sans doute?... Oh! non, André n'avait pas encore le droit de sortir de son entourage protecteur le portrait de sa petite amie... C'était une femme d'une quarantaine d'années, l'air doux, blonde, et d'une grande élégance. En là voyant, de Géry ne put retenir une exclamation.
«Vous la connaissez? fit André Maranne.
--Mais oui... madame Jenkins, la femme du docteur Irlandais. J'ai soupé chez eux cet hiver.
--C'est ma mère...» Et le jeune homme ajouta sur un ton plus bas:
«Madame Maranne a épousé en secondes noces le docteur Jenkins... Vous êtes surpris, n'est-ce pas, de me voir dans cette détresse quand mes parents vivent au milieu du luxe?... Mais, vous savez, les hasards de la famille groupent parfois ensemble des natures si différentes... Mon beau-père et moi nous n'avons pu nous entendre... Il voulait faire de moi un médecin, tandis que je n'avais de goût que pour écrire. Alors, afin d'éviter des débats continuels dont ma mère souffrait, j'ai préféré quitter la maison et tracer mon sillon tout seul, sans le secours de personne... Rude affaire! les fonds manquaient... Toute la fortune est à ce... à M. Jenkins... Il s'agirait de gagner sa vie, et vous n'ignorez pas comme c'est une chose difficile pour des gens tels que nous, soi-disant bien élevés... Dire que, dans tout l'acquis de ce qu'on est convenu d'appeler une éducation complète, je n'ai trouvé que ce jeu d'enfant à l'aide duquel je pouvais espérer gagner mon pain. Quelques économies, ma bourse de jeune homme, m'ont servi à acheter mes premiers outils, et je me suis installé bien loin, tout au bout de Paris, pour ne pas gêner mes parents. Entre nous, je crois que je ne ferai jamais fortune dans la photographie. Les premiers temps surtout ont été d'un dur... Il ne venait personne, ou, si par hasard quelque malheureux montait, je le manquais, je le répandais sur ma plaque en un mélange blafard et vague comme une apparition. Un jour, dans tout le commencement, il m'est arrivé une noce, la mariée tout en blanc, le marié avec un gilet... comme ça!... Et tous les invités dans des gants blancs qu'ils tenaient à conserver sur leur portrait pour la rareté du fait... Non, j'ai cru que je deviendrais fou... Ces figures noires, les grandes taches blanches de la robe, des gants, des fleurs d'oranger, la malheureuse mariée en reine des Niams-Niams sous sa couronne qui fondait dans ses cheveux... Et tous si pleins de bonne volonté, d'encouragements pour l'artiste... Je les ai recommencées au moins vingt fois, tenus jusqu'à cinq heures du soir. Ils ne m'ont quitté qu'à la nuit pour aller dîner. Voyez-vous cette journée de noces passée dans une photographie...»
Pendant qu'André lui racontait avec cette bonne humeur les tristesses de sa vie, Paul se rappelait la sortie de Félicia à propos des bohèmes et tout ce qu'elle disait à Jenkins sur ces courages exaltés, avides de privations et d'épreuves. Il songeait aussi à la passion d'Aline pour son cher Paris dont il ne connaissait, lui, que les excentricités malsaines, tandis que la grande ville cachait dans ses replis tant d'héroïsmes inconnus et de nobles illusions. Cette impression déjà ressentie à l'abri de la grosse lampe des Joyeuse, il l'avait peut-être plus vive dans ce milieu moins tiède, moins tranquille, où l'art mettait en plus son incertitude désespérée ou glorieuse; et c'est le coeur touché qu'il écoutait André Maranne lui parler d'Élise, de l'examen si long à passer, de la photographié difficile, de tout cet imprévu de sa vie, qui cesserait certainement «quand il aurait fait jouer _Révolte_,» un adorable sourire accompagnant sur les lèvres du poète cet espoir si souvent formulé et qu'il se dépêchait de railler lui-même comme pour ôter aux autres le droit de le faire.
X
MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU.--LES DOMESTIQUES
Vraiment la fortune à Paris a des tours de roue vertigineux!
Avoir vu la _Caisse territoriale_ comme je l'ai vue, des pièces sans feu, jamais balayées, le désert avec sa poussière, haut de ça de protêts sur les bureaux, tous les huit jours une affiche de vente à la porte, mon fricot répandant là-dessus l'odeur d'une cuisine pauvre; puis assister maintenant à la reconstitution de notre Société dans ses salons meublés à neuf, où je suis chargé d'allumer des feux de ministère, au milieu d'une foule affairée, des coups de sifflet, des sonnettes électriques, des piles d'écus qui s'écroulent, cela tient du prodige. Il faut que je me regarde moi-même pour y croire, que j'aperçoive dans une glace mon habit gris de fer, rehaussé d'argent, ma cravate blanche, ma chaîne d'huissier comme j'en avais une à la Faculté les jours de séance... Et dire que pour opérer cette transformation, pour ramener sur nos fronts la gaieté mère de la concorde, rendre à notre papier sa valeur décuplée, à notre cher gouverneur l'estime et la confiance dont il était si injustement privé, il a suffi d'un homme, de ce richard surnaturel que les cent voix de la renommée désignent sous le nom de Nabab.
Oh! la première fois qu'il est venu dans les bureaux, avec sa belle prestance, sa figure un peu chiffonnée peut-être, mais si distinguée, ses manières d'un habitué des cours, à tu et à toi avec tous les princes d'Orient, enfin ce je ne sais pas quoi d'assuré et de grand que donne l'immense fortune, j'ai senti mon coeur se fondre dans mon gilet à deux rangs de boutons. Ils auront beau dire avec leurs grands mots d'égalité, de fraternité, il y a des hommes qui sont tellement au-dessus des autres qu'on voudrait s'aplatir devant eux, trouver des formules d'adoration nouvelles pour les forcer à s'occuper de vous. Hâtons-nous d'ajouter que je n'ai eu besoin de rien de semblable pour attirer l'attention du Nabab. Comme je m'étais levé sur son passage,--ému, mais toujours digne, on peut se fier à Passajon,--il m'a regardé en souriant et il a dit à demi-voix au jeune homme qui l'accompagnait: «Quelle bonne tête de...» puis un mot après que je n'ai pas bien entendu, un mot en _art_, comme léopard. Pourtant non, ça ne doit pas être cela, je ne me sache pas une tête de léopard. Peut-être Jean Bart, quoique cependant je ne vois pas le rapport... Enfin, il a toujours dit: «Quelle bonne tête de...» et cette bienveillance m'a rendu fier. Du reste, tous ces messieurs sont avec moi d'une bonté, d'une politesse. Il paraît qu'il y a eu une discussion à mon sujet dans le conseil pour savoir si on me garderait ou si l'on me renverrait comme notre caissier, cette espèce de grincheux qui parlait toujours de «faire fiche» le monde aux galères et qu'on a prié d'aller fabriquer ailleurs ses devants de chemises économiques. Bien fait! Ça lui apprendra à être grossier avec les gens.
Pour moi, M. le gouverneur a bien voulu oublier mes paroles un peu vives en souvenir de mes états de services à la _territoriale_ et ailleurs; et à la sortie du conseil, il m'a dit avec son accent musical: «Passajon, vous nous restez.» On se figure si j'ai été heureux, si je me suis confondu en marques de reconnaissance. Songez donc! Je serais parti avec mes quatre sous sans espoir d'en gagner jamais d'autres, obligé d'aller cultiver ma vigne dans ce petit pays de Montbars, bien étroit pour un homme qui a vécu au milieu de toute l'aristocratie financière de Paris et des coups de banque qui font les fortunes. Au lieu de cela, me voilà établi à nouveau dans une place magnifique, ma garde-robe renouvelée, et mes économies, que j'ai palpées tout un jour, confiées aux bons soins du gouverneur qui s'est chargé de les faire fructifier. Je crois qu'il s'y entend à la manoeuvre celui-là. Et pas la moindre inquiétude à avoir. Toutes les craintes s'évanouissent devant le mot à la mode en ce moment dans tous les conseils d'administration, dans toutes ses réunions d'actionnaires, à la Bourse, sur les boulevards, et partout: «le Nabab est dans l'affaire...» C'est-à-dire l'or déborde, les pires _combinazione_ sont excellents.
Il est si riche cet homme-là!
Riche à un point qu'on ne peut pas croire. Est-ce qu'il ne vient pas de prêter de la main à la main quinze millions au bey de Tunis... Je dis bien, quinze millions. Histoire de faire une niche aux Hemerlingue, qui voulaient le brouiller avec ce monarque et lui couper l'herbe sous le pied dans ces beaux pays d'Orient où elle pousse dorée, haute et drue... C'est un vieux turc que je connais, le colonel Brahim, un de nos conseils à la _Territoriale_, qui a arrangé cette affaire. Naturellement, le bey qui se trouvait, paraît-il, à court d'argent de poche, a été très touché de l'empressement du Nabab à l'obliger, et il vient de lui envoyer par Brahim une lettre de remercîment dans laquelle il lui annonce qu'à son prochain voyage à Vichy il passera deux jours chez lui, à ce beau château de Saint-Romans, que l'ancien bey, le frère de celui-ci, a déjà honoré de sa visite. Vous pensez, quel honneur! Recevoir un prince régnant. Les Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui avaient si bien manoeuvré, le fils à Tunis, le père à Paris, pour mettre le Nabab en défaveur... C'est vrai aussi que quinze millions sont une grosse somme. Et ne dites pas: «Passajou nous en compte.» La personne qui m'a mis au courant de l'histoire a tenu entre ses mains le papier envoyé par le bey dans une enveloppe de soie verte timbrée du sceau royal. Si elle ne l'a pas lu, c'est que le papier était écrit en lettres arabes, sans quoi il en aurait pris connaissance comme de toute la correspondance du Nabab. Cette personne, c'est son valet de chambre, M. Noël, auquel j'ai eu l'honneur d'être présenté vendredi dernier à une petite soirée de gens en condition qu'il offrait à tout son entourage. Je consigne le récit de cette fête dans mes mémoires, comme une des choses les plus curieuses que j'ai vues pendant mes quatre ans passés de séjour à Paris.
J'avais cru d'abord quand M. Francis, le valet de chambre de Monpavon, me parla de la chose, qu'il s'agissait d'une de ces petites boustifailles clandestines comme on en fait quelquefois dans les mansardes de notre boulevard avec les restes montés par mademoiselle Séraphine et les autres cuisinières de la maison, où l'on boit du vin volé, où l'on s'empiffre, assis su des malles avec le tremblement de la peur et deux bougies qu'on éteint au moindre craquement dans les couloirs. Ces cachotteries répugnent à mon caractère... Mais quand je reçus, comme pour le bal des gens de maison, une invitation sur papier rose écrite d'une très belle main:
_M. Noël pri M... de se rendre à sa soire du 25 couran.
On soupra._