Le nabab, tome I

Chapter 12

Chapter 123,703 wordsPublic domain

Ces bonnes paroles s'échangent le long d'un grand corridor où les voix sonnent dans leurs intonations prud'hommesques; mais, tout à coup, un bruit épouvantable interrompit la conversation et la marche des visiteurs. Ce sont des miaulements de chats en délire, des beuglements, des hurlements de sauvages au poteau de guerre, une effroyable tempête de cris humains, répercutée, grossie et prolongée par la sonorité des hautes voûtes. Cela monte et descend, s'arrête soudain, puis reprend avec un ensemble extraordinaire. M. le directeur s'inquiète, interroge. Jenkins roule des yeux furibonds.

«Continuons, dit le directeur, un peu troublé cette fois... Je sais ce que c'est.»

Il sait ce que c'est; mais M. de la Perrière veut le savoir aussi, et avant que Pondevèz ait pu l'ouvrir, il pousse la porte massive d'où vient cet horrible concert.

Dans un chenil sordide qu'a épargné le grand lessivage, car on ne comptait certes pas le montrer, sur des matelas rangés à terre, une dizaine de petits monstres sont étendus, gardés par une chaise vide où se prélasse un tricot commencé, et par un petit pot égueulé, plein de vin chaud, bouillant sur un feu de bois qui fume. Ce sont les teigneux, les gourmeux, les disgraciés de Bethléem que l'on a cachés au fond de ce coin retiré,--avec recommandation à leur nourrice sèche de les bercer, de les apaiser, de s'asseoir dessus au besoin pour les empêcher de crier;--mais que cette femme de campagne, inepte et curieuse, a laissés là pour aller voir le beau carrosse stationnant dans la cour. Derrière elle, les maillots se sont vite fatigués de leur position horizontale; et rouges, couverts de boutons, tous ces petits «croûte-levés» ont poussé leur concert robuste, car ceux-là, par miracle, sont bien portants, leur mal les sauve et les nourrit. Éperdus et remuants comme des hannetons renversés, s'aidant des reins, des coudes, les uns, tombés sur le côté, ne pouvant plus reprendre d'équilibre, les autres, dressant en l'air, toutes gourdes, leurs petites jambes emmaillotées, ils arrêtent spontanément leurs gesticulations et leurs cris en voyant la porte s'ouvrir; mais la barbiche branlante de M. de la Perrière les rassure, les encourage de plus belle et, dans le vacarme recrudescent, c'est à peine si l'on distingue l'explication donnée par le directeur: «Enfants mis à part... Contagion... maladies de peau.» M. le secrétaire des commandements n'en demande pas davantage; moins héroïque que Bonaparte en sa visite aux pestiférés de Jaffa, il se précipite vers la porte et, dans son trouble craintif, voulant dire quelque chose, ne trouvant rien, il murmure avec un sourire ineffable: «Ils sont cha...armants.»

A présent, l'inspection finie, les voici tous installés dans le rez-de-chaussée, où madame Polge a fait préparer une petite collation. La cave de Bethléem est bien garnie. L'air vif du plateau, ces montées, ces descentes ont donné au vieux monsieur des Tuileries un appétit qu'il ne se connaît plus depuis longtemps, si bien qu'il cause et rit avec une familiarité toute campagnarde, et qu'au moment du départ, tous debout, il lève son verre en remuant la tête pour boire: «A Bé... Bé... Béthléem!» On s'émeut, les verres se choquent, puis, au grand trot, le carrosse emporte la compagnie par la longue avenue de tilleuls, où se couche un soleil rouge et froid, sans rayons. Derrière eux, le parc reprend son silence morne. De grandes masses sombres s'accumulent au fond des taillis, envahissent la maison, gagnent peu à peu les allées et les ronds-points. Bientôt, il ne reste plus d'éclairées que les lettres ironiques qui s'incrustent sur la grille d'entrée et, là-bas, à une fenêtre du premier étage, une tache rouge et tremblottante, la lueur d'un cierge allumé au chevet du petit mort.

_«Par décret du 12 mars 1866, rendu sur la proposition du ministre de l'Intérieur, M. le docteur Jenkins, président-fondateur de Bethléem, est nommé chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur. Grand dévouement à la cause de l'humanité.»_

En lisant ces lignes à la première page du _Moniteur_, le matin du 16, le pauvre Nabab eut un éblouissement.

Était-ce possible?

Jenkins décoré, et pas lui.

Il relut la note deux fois, croyant à une erreur de sa vision. Ses oreilles bourdonnaient. Les lettres dansaient, doubles, devant ses yeux avec ces cercles rouges qu'elles prennent au grand soleil. Il s'attendait si bien à voir son nom à cette place; Jenkins--la veille encore--lui avait dit avec tant d'assurance: «C'est fait! qu'il lui semblait toujours s'être trompé. Mais non, c'était bien Jenkins... Le coup fut profond, intime, prophétique, comme un premier avertissement du destin, et ressenti d'autant plus vivement que, depuis des années, cet homme n'était plus habitué aux déconvenues, vivait au-dessus de l'humanité. Tout ce qu'il y avait de bon en lui apprit en même temps la méfiance.

«Eh bien, dit-il à Géry entrant comme chaque matin dans sa chambre et qui le surprit tout ému le journal à la main, vous avez vu?... je ne suis pas au _Moniteur_.»

Il essayait de sourire, les traits gonflés comme un enfant qui retient des larmes. Puis, tout à coup, avec cette franchise qui plaisait tant chez lui: «Cela me fait beaucoup de peine... je m'y attendais trop.»

La porte s'ouvrit sur ces mots, et Jenkins se précipita, essoufflé, balbutiant, extraordinairement agité:

«C'est une infamie... Une infamie épouvantable... Cela ne peut pas être, cela ne sera pas.»

Les paroles se pressaient en tumulte sur ses lèvres, voulant toutes sortir à la fois; puis il parut renoncer à exprimer sa pensée, et jeta sur la table une petite boîte en chagrin, et une grande enveloppe, toutes deux au timbre de la chancellerie.

«Voilà ma croix et mon brevet... Ils sont à vous, ami... Je ne saurais les conserver.»

Au fond, cela ne signifiait pas grand'chose, Jansoulet se parant du ruban de Jenkins se serait fait très bien condamner pour port illégal de décoration. Mais un coup de théâtre n'est pas forcé d'être logique; celui-ci amena entre les deux hommes une effusion, des étreintes, un combat généreux, à la suite duquel Jenkins remit les objets dans sa poche, en parlant de réclamations, de lettres aux journaux... Le Nabab fut encore obligé de l'arrêter:

«Gardez-vous en bien, malheureux... D'abord, ce serait me nuire pour une autre fois... Qui sait? peut-être qu'au 15 août prochain...

--Oh! ça, par exemple...» dit Jenkins sautant sur cette idée; et le bras tendu, comme dans le _Serment_ de David: «J'en prends l'engagement sacré.»

L'affaire en resta là. Au déjeuner, le Nabab ne parla de rien, fut aussi gai que de coutume. Cette bonne humeur ne se démentit pas de la journée; et de Géry pour qui cette scène avait été une révocation sur le vrai Jenkins, l'explication des ironies, des colères contenues de Félicia de Ruys en parlant du docteur, se demandait en vain comment il pourrait éclairer son cher patron sur tant d'hypocrisie. Il aurait dû savoir pourtant que chez les Méridionaux, en dehors, et tout effusion, il n'y a jamais d'aveuglement complet, «d'emballement» qui résiste aux sagesses de la réflexion. Dans la soirée, le Nabab avait ouvert un petit portefeuille misérable, énorme aux angles, où depuis dix ans il faisait battre des millions, écrivant dessus en hiéroglyphes connus de lui seul, ses bénéfices et ses dépenses. Il s'absorbait dans ses comptes depuis un moment, quand se tournant vers de Géry:

«Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul? demanda-t-il.

--Non, Monsieur.

--Je suis en train--et son regard farceur, bien de son pays, raillait la bonhomie de son sourire--je suis en train de calculer que j'ai déboursé quatre cent trente mille francs pour faire décorer Jenkins.»

Quatre cent trente mille francs! Et ce n'était pas fini...

IX

BONNE MAMAN

Trois fois par semaine, Paul de Géry, le soir venu, allait prendre sa leçon de comptabilité dans la salle à manger des Joyeuse, non loin de ce petit salon où la famille lui était apparue le premier jour; aussi, pendant que, les yeux fixés sur son professeur en cravate blanche, il s'initiait à tous les mystères du «doit et avoir,» il écoutait malgré lui derrière la porte le bruit léger de la veillée laborieuse, en regrettant la vision de tous ces jolis fronts abaissés sous la lampe. M. Joyeuse ne disait jamais un mot de ses filles. Jaloux de leurs grâces comme un dragon gardant de belles princesses dans une tour, excité par les imaginations fantastiques de sa tendresse excessive, il répondait assez sèchement aux questions de son élève s'informant de ces «demoiselles,» si bien que le jeune homme ne lui en parla plus. Il s'étonnait seulement de ne pas voir une fois cette Bonne Maman dont le nom revenait à propos de tout dans les discours de M. Joyeuse, les moindres détails de son existence, planant sur la maison comme l'emblème de sa parfaite ordonnance et de son calme.

Tant de réserve, de la part d'une vénérable dame qui devait pourtant avoir passé l'âge où les entreprises des jeunes gens sont à craindre, lui semblait exagérée. Mais, en somme les leçons étaient bonnes, données d'une façon très claire, le professeur avait une méthode excellente de démonstration, un seul défaut, celui de s'absorber dans des silences coupés de soubresauts, d'interjections qui partaient comme des fusées. En dehors de cela, le meilleur des maîtres, intelligent, patient et droit. Paul apprenait à se retrouver dans le labyrinthe compliqué des livres de commerce et se résignait à n'en pas demander davantage.

Un soir, vers neuf heures, au moment où le jeune homme se levait pour partir, M. Joyeuse lui demanda s'il voulait bien lui faire l'honneur de prendre une tasse de thé en famille, une habitude du temps de la pauvre madame Joyeuse, née de Saint-Amand, qui recevait autrefois ses amis le jeudi. Depuis qu'elle était morte et que leur position de fortune avait changé, les amis s'étaient dispersés; mais on avait maintenu ce petit «extra hebdomadaire.» Paul ayant accepté, le bonhomme entr'ouvrit la porte et appela:

«Bonne Maman...»

Un pas alerte dans le couloir, et, tout de suite, un visage de vingt ans, nimbé de cheveux bruns, abondants et légers, fit son apparition. De Géry, stupéfait, regarda M. Joyeuse:

«Bonne Maman?

--Oui, c'est un nom que nous lui avons donné quand elle était petite fille. Avec son bonnet à ruches, son autorité d'aînée, elle avait une drôle de petite figure, si raisonnable... Nous trouvions qu'elle ressemblait à sa grand'-mère. Le nom lui en est resté.»

Au ton du brave homme en parlant ainsi, on sentait que pour lui c'était la chose la plus naturelle que cette appellation de grand parent décernée à tant de jeunesse attrayante. Chacun pensait comme lui dans l'entourage; et les autres demoiselles Joyeuse accourues, auprès de leur père, groupées un peu comme à la vitrine du rez-de-chaussée, et la vieille servante apportant sur la table du salon, où l'on venait de passer, un magnifique service à thé, débris des anciennes splendeurs du ménage, tout le monde appelait la jeune fille «Bonne Maman...» sans qu'elle s'en fatiguât une seule fois, l'influence de ce nom béni mettant dans leur tendresse à tous une déférence qui la flattait et donnait à son autorité idéale une singulière douceur de protection.

Est-ce à cause de ce titre d'aïeule que tout enfant il avait appris à chérir, mais de Géry trouva à cette jeune fille une séduction inexprimable. Cela ne ressemblait pas au coup subit qu'il avait reçu d'une autre en plein coeur, à ce trouble où se mêlaient l'envie de fuir, d'échapper à une possession, et la mélancolie persistante que laisse un lendemain de fête, lustres éteints, refrains perdus, parfums envolés dans la nuit. Non, devant cette jeune fille debout, surveillant la table de famille, regardant si rien ne manquait, abaissant sur ses enfants, ses petits enfants, la tendresse active de ses yeux, il lui venait la tentation de la connaître, d'être de ses amis depuis longtemps, de lui confier des choses qu'il ne s'avouait qu'à lui-même, et quand elle lui offrit sa tasse sans mièvrerie mondaine ni gentillesse de salon, il aurait voulu dire comme les autres un «merci, Bonne Maman» où il aurait mis tout son coeur.

Soudain, un coup joyeux, vigoureusement frappé, fit tressauter tout le monde.

«Ah! voilà M. André... Élise, vite une tasse... Yaia, les petits gâteaux...» Pendant ce temps mademoiselle Henriette, la troisième des demoiselles Joyeuse, qui avait hérité de sa mère, née de Saint-Amand, un certain côté mondain, voyant cette affluence, ce soir-là, dans les salons, se précipitait pour allumer les deux bougies du piano.

«Mon cinquième acte est fini...» s'écria le nouveau venu dès en entrant, puis il s'arrêta net. «Ah! pardon.» et sa figure prit une expression un peu déconfite en face de l'étranger. M. Joyeuse les présenta l'un à l'autre: M. Paul de Géry--M. André Maranne, non sans une certaine solennité. Il se rappelait les anciennes réceptions de sa femme; et les vases de la cheminée, les deux grosses lampes, le bonheur-du-jour, les fauteuils groupés en rond avaient l'air de partager cette illusion, plus brillants et rajeunis par cette presse inaccoutumée.

«Alors, votre pièce est finie?

--Finie, M. Joyeuse, et je compte bien vous la lire un de ces soirs.

--Oh! oui, M. André... Oh! oui... dirent en choeur toutes les jeunes filles.»

Le voisin travaillait pour le théâtre et personne ici ne doutait de son succès. Par exemple, la photographie promettait moins de bénéfices. Les clients étaient très rares, les passants mal disposés. Pour s'entretenir la main et dérouiller son appareil neuf, M. André recommençait tous les dimanches la famille de ses amis, qui se prêtait aux expériences avec une longanimité sans égale, la prospérité de cette photographie suburbaine et commençante étant pour tous une affaire d'amour-propre, éveillant, même chez les jeunes filles, cette confraternité touchante qui serre l'une contre l'autre les destinées infimes comme des passereaux au bord d'un toit. Du reste, André Maranne, avec les ressources inépuisables de son grand front plein d'illusion, expliquait sans amertume l'indifférence du public. Tantôt la saison était défavorable ou bien l'on se plaignait du mauvais état des affaires, et il finissait par un même refrain consolant: «Quand j'aurai fait jouer _Révolte!_» C'était le titre de sa pièce.

«C'est étonnant tout de même, dit la quatrième demoiselle Joyeuse, douze ans, les cheveux à la chinoise, c'est étonnant qu'on fasse si peu d'affaires avec un si beau balcon!...

--Et puis le quartier est très passant, ajoute Élise avec assurance.» Bonne Maman lui fait remarquer en souriant que le boulevard des Italiens l'est encore davantage.

«Ah! s'il était boulevard des Italiens...» fait M. Joyeuse tout songeur, et le voilà parti sur sa chimère arrêtée tout à coup par un geste et ces mots qu'il prononce d'une manière lamentable «fermé pour cause de faillite.» En une minute, le terrible imaginaire vient d'installer son ami dans un splendide appartement du boulevard où il gagne un argent énorme, tout en augmentant ses dépenses d'une façon si disproportionnée qu'un «pouf» formidable engloutit en peu de mois photographe et photographie. On rit beaucoup quand il donne cette explication; mais en somme chacun est d'accord que la rue Saint-Ferdinand, quoique moins brillante, est bien plus sûre que le boulevard des Italiens. En outre, elle se trouve tout près du bois de Boulogne, et si une fois le grand monde se mettait à passer par ici... Cette belle société que sa mère recherchait tant est l'idée fixe de mademoiselle Henriette; et elle s'étonne que la pensée de recevoir le high-life à son petit cinquième, étroit comme une cloche à melon, fasse rire leur voisin. L'autre semaine pourtant, il lui est venu une voiture avec livrée. Tantôt il a eu aussi une visite «très-cossue.»

«Oh! tout à fait une grande dame, interrompt Bonne Maman... Nous étions à la fenêtre à attendre le père... Nous l'avons vue descendre de voiture et regarder le cadre; nous pensions bien que c'était pour vous.

--C'était pour moi, dit André, un peu gêné.

--Un moment, nous avons eu peur qu'elle passe comme tant d'autres, à cause de vos cinq étages. Alors nous étions là toutes les quatre à la fixer, à l'aimanter sans qu'elle s'en doute avec nos quatre paires d'yeux ouverts. Nous la tirions tout doucement par les plumes de son chapeau et les dentelles de sa pelisse. «Mais montez donc, Madame, montez donc!» A la fin, elle est entrée... Il y a tant d'aimant dans les yeux qui veulent bien!»

De l'aimant, certes, elle en avait la chère créature, non seulement dans ses regards de couleur indécise, voilés ou riants comme le ciel de son Paris, mais dans sa voix, dans les draperies de sa robe. Jusqu'à la longue boucle, ombrageant son cou de statuette droit et fin, qui vous attirait par sa pointe un peu blondie, joliment tournée sur un doigt souple.

Le thé servi, pendant que ces messieurs finissaient de causer et de boire--le père Joyeuse était toujours très long à tout ce qu'il faisait, à cause de ses subites échappées dans la lune,--les jeunes filles rapprochèrent leur ouvrage, la table se couvrit de corbeilles d'osier, de broderies, de jolies laines rajeunissant de leurs tons éclatants les fleurs passées du vieux tapis, et le groupe de l'autre soir se reforma dans le cercle lumineux de l'abat-jour, au grand contentement de Paul de Géry. C'était la première soirée de ce genre qu'il passait dans Paris; elle lui en rappelait d'autres bien lointaines, bercées par les mêmes rires innocents, le bruit doux des ciseaux reposés sur la table, de l'aiguille piquant du linge, ou ce froissement du feuillet qu'on tourne, et de chers visages, à jamais disparus, serrés eux aussi autour de la lampe de famille, hélas! si brusquement éteinte...

Entré dans cette intimité charmante, désormais il n'en sortit plus, prit ses leçons parmi les jeunes filles, et s'enhardit à causer avec elles, quand le bonhomme refermait son grand livre. Ici tout le reposait de cette vie tourbillonnante où le jetait la luxueuse mondanité du Nabab; il se retrempait à cette atmosphère d'honnêteté, de simplicité, essayait aussi d'y guérir les blessures dont une main plus indifférente que cruelle lui criblait le coeur sans merci.

«Des femmes m'ont haï, d'autres femmes m'ont aimé. Celle qui m'a fait le plus de mal n'a jamais eu pour moi ni amour ni haine.» C'est cette femme dont parle Henri Heine, que Paul avait rencontrée. Félicia était pleine d'accueil et de cordialité pour lui. Il n'y avait personne à qui elle fît meilleur visage. Elle lui réservait un sourire particulier où l'on sentait la bienveillance d'un oeil d'artiste s'arrêtant sur un type qui lui plaît, et la satisfaction d'un esprit blasé que le nouveau amuse, si simple qu'il paraisse. Elle aimait cette réserve, piquante chez un méridional, la droiture de ce jugement dépourvu de toute formule artistique ou mondaine et ragaillardi d'une pointe d'accent local. Cela la changeait du coup de pouce en zigzag dessinant l'éloge par un geste de rapin, des compliments de camarades sur la manière dont elle campait un bonhomme, ou bien de ces admirations poupines, des «chaamant... très gentil» dont la gratifiaient les jeunes gandins mâchonnant le bout de leur canne. Celui-là au moins ne lui disait rien de semblable. Elle l'avait surnommé Minerve, à cause de sa tranquillité apparente, de la régularité de son profil; et de plus loin qu'elle le voyait:

«Ah! voilà Minerve... Salut, belle Minerve. Posez votre casque et causons.»

Mais ce ton familier, presque fraternel, convainquait le jeune homme de l'inutilité de son amour. Il sentait bien qu'il n'entrerait pas plus avant dans cette camaraderie féminine où manquait la tendresse, et qu'il perdait chaque jour son charme d'imprévu aux yeux de cette ennuyée de naissance qui semblait avoir déjà vécu sa vie et trouvait à tout ce qu'elle entendait ou voyait la fadeur d'un recommencement. Félicia s'ennuyait. Son art seul pouvait la distraire, l'enlever, la transporter dans une féerie éblouissante, d'où elle retombait toute meurtrie, étonnée chaque fois de ce réveil qui ressemblait à une chute. Elle se comparait elle-même à ces méduses dont l'éclat transparent, si vif dans la fraîcheur et le mouvement des vagues, s'en vient mourir sur le rivage en petites flaques gélatineuses. Pendant ces chômages artistiques où la pensée absente laisse la main lourde sur l'outil, Félicia, privée du seul nerf moral de son esprit, devenait farouche, inabordable, d'une taquinerie harcelante, revanche des mesquineries humaines contre les grands cerveaux lassés. Après qu'elle avait mis des larmes dans les yeux de tout ce qui l'aimait, cherché les souvenirs pénibles ou les inquiétudes énervantes, touché le fond brutal et meurtrissant de sa fatigue, comme il fallait toujours que quelque drôlerie se mêlât en elle aux choses les plus tristes, elle évaporait ce qui lui restait d'ennui dans une espèce de cri de fauve embêté, un bâillement rugi qu'elle appelait «le cri du chacal au désert» et qui faisait pâlir la bonne Crenmitz surprise dans l'inertie de sa quiétude.

Pauvre Félicia! C'était bien un affreux désert que sa vie quand l'art ne l'égayait pas de ses mirages, un désert morne et plat où tout se perdait, se nivelait sous la même intensité monotone, amour naïf d'un enfant de vingt ans, caprice d'un duc passionné, où tout se recouvrait d'un sable aride soufflé par les destins brûlants. Paul sentait ce néant, voulait s'y soustraire; mais quelque chose le retenait, comme un poids qui déroule une chaîne, et, malgré les calomnies entendues, les bizarreries de l'étrange créature, il s'attardait délicieusement auprès d'elle, quitte à n'emporter de cette longue contemplation amoureuse que le désespoir d'un croyant réduit à n'adorer que des images.

L'asile, c'était là-bas, dans ce quartier perdu où le vent soufflait si fort sans empêcher la flamme de monter blanche et droite, c'était le cercle de famille présidé par Bonne Maman. Oh! celle-là ne s'ennuyait pas, elle ne poussait jamais le cri du «chacal au désert.» Sa vie était trop bien remplie: le père à encourager, à soutenir, les enfants à instruire, tous les soins matériels du logis auquel la mère manque, ces préoccupations éveillées avec l'aube et que le soir endort, à moins qu'il les ramène en rêve, un de ces dévouements infatigables, mais sans effort apparent, très commodes pour le pauvre égoïsme humain, parce qu'ils dispensent de toute reconnaissance et se font à peine sentir tellement ils ont la main légère. Ce n'était pas la fille courageuse, qui travaille pour nourrir ses parents, court le cachet du matin au soir, oublie dans l'agitation d'un métier tous les embarras de la maison. Non, elle avait compris la tâche autrement, abeille sédentaire restreignant ses soins au rucher, sans un bourdonnement au dehors parmi le grand air et les fleurs. Mille fonctions: tailleuse, modiste, racommodeuse, comptable aussi, car M. Joyeuse, incapable de toute responsabilité, lui laissait la libre disposition des ressources, maîtresse de piano, institutrice.