Part 9
Elle avait sur son visage la même expression de satisfaction amère qu’elle avait eu, plusieurs fois, pendant nos fiançailles, pour me dire des choses désagréables, telles que des indications de sommes très élevées à payer ou des récits de rencontres de Français très séduisants.
Je pris la lettre et je la parcourus. Elle ne contenait rien d’intéressant pour moi. Elle donnait des nouvelles de beaucoup de personnes de la société de Batavia qui m’étaient inconnues, elle semblait n’être que la suite d’une lettre précédente.
J’allais la rendre à Inès lorsque je lus le post-scriptum.
Nous ne savons rien de plus au sujet de la belle amie du prince, de la soi-disant fiancée du dompteur. Son père, paraît-il, fume de plus en plus et est difficilement visible. Quelqu’un de tout à fait digne de foi qui est allé le voir prétend lui avoir entendu dire à quelqu’un avec qui il avait une conversation très animée: Ma fille est désormais morte pour moi.
Je laissai tomber la lettre. Inès remuait des objets dans la pièce et me surveillait du coin de l’œil.
Si le père d’Eva avait déclaré que sa fille était morte pour lui, cela n’impliquait-il pas qu’elle était vivante pour les autres?
Juste en cet instant, mon regard que je promenais au hasard dans le jardin, parmi la foule bigarrée, fut frappé par la silhouette d’un Européen mal vêtu. Il glissait modestement le long des cages et il s’arrêta devant le tigre de Java. Je remarquai son pantalon ridiculement étroit et court, sa chemise en coton bon marché, et son absence de cravate. Mais je remarquai surtout son chapeau, un superbe chapeau en paille de Manille, à larges bords souples, un chapeau que je connaissais, mon chapeau.
L’homme que je voyais, qui se trouvait chez moi, était le charmeur de lézards d’une fumerie sur la bosse du chameau, le prétendu lama voyageur, le prêtre d’un culte grotesque où l’on adorait Ganésa, le personnage qui m’avait été si spontanément antipathique et que je soupçonnais de m’avoir dénigré auprès de Monsieur Varoga et peut-être d’Eva. Et il portait mon chapeau!
Je me dressai. Je descendis en courant l’escalier, je m’élançai dans le jardin.
Au bruit que je fis il se retourna. Je vis ses grands yeux clairs, la calme expression de son visage, son aisance parfaite sous ses vêtements ridicules. Il me sembla même qu’il fit un pas vers moi avec ce mouvement que l’on a lorsqu’on aperçoit quelqu’un à qui l’on a quelque chose à dire.
Mais déjà, je l’avais saisi par le col de sa chemise sans cravate. J’agissais au hasard, sans plan préconçu, poussé par cette chaleur de la colère, cette force mystérieuse de la haine qui supprime toute réflexion.
--Vous m’avez volé le chapeau que vous portez! criai-je avec une sincérité que je puisais dans la profonde ignominie de mon mensonge.
Malabars Cinghalais, Chinois, Bouguis, firent un cercle amusé et tout de suite injurieux pour le porteur du chapeau qui, secoué par ma main vigoureuse paraissait de beaucoup le plus faible de nous deux.
Tous mes employés étaient accourus, mais ma supériorité physique était tellement éclatante qu’ils ne songeaient pas à me prêter main forte. Je relâchai un peu mon étreinte.
L’homme ne résistait pas. Je surpris sur ses traits cette expression de répulsion et de surprise attristée que peut avoir la parfaite pureté en contact soudain avec la mauvaise foi cynique, la brutalité, la plus atroce laideur de la vie.
Cela ne fit qu’augmenter ma colère.
La police anglaise est très bien faite. Plus encore que toutes les polices du monde, elle donne immédiatement raison, si deux hommes ont un différend, au mieux vêtu, à celui qui appartient à la classe sociale la plus élevée.
Les policemen qui intervinrent ne demandèrent aucune explication. Ils se jetèrent sur l’homme accusé de vol, comme sur un voleur professionnel, et ils entraînèrent avec brutalité cette créature inoffensive que je venais de jeter dans le cercle du mal et qui ne faisait aucun geste pour protester.
La justice n’avait pas encore subi à Singapour le contre-coup de la réorganisation de la justice des Indes. Elle était rapide et dure aux pauvres, comme toutes les justices qui ont plus souci d’ordre que de justice.
En matière de vol flagrant ou d’attaque à main armée, un juge anglais se prononçait sans appel, et il n’y avait pas d’inutile procédure et de bavardage d’avocat. Le juge était seulement assisté d’un conseiller indigène, Hindou, Chinois ou Malais, chargé de l’éclairer sur les usages et coutumes de ces peuples et qui servait en même temps d’interprète.
Je fus appelé au tribunal le lendemain. J’avais été tellement approuvé par tout le monde pour avoir fait arrêter un voleur que j’avais fini par me persuader que j’accomplissais une action louable et que je m’y rendis avec une conscience tranquille.
Le tribunal était un vieux monument à colonnes datant de la fondation de Singapour et la justice s’y rendait du haut d’une petite estrade où siégeait le juge, dans une salle aux murs nus, construite en blocs cyclopéens et dont l’immensité de pierre devait impressionner les indigènes. Il y avait devant la porte un poste de cipayes dont le sergent me salua militairement quand je passai.
Tout se passa très rapidement et du commencement à la fin mon amour-propre fut caressé par les signes extérieurs de considération que chacun manifesta pour ma personne.
Outre le salut du sergent des cipayes, je note l’obséquiosité du chapelier anglais qui m’avait vendu le chapeau de paille et que j’avais fait citer comme témoin, le mouvement de curiosité qui passa parmi les assistants quand je parus et la légère inclinaison de tête du juge qui voulait dire: Je suis un juge impartial. Je ne donne ni approbation ni désapprobation à ceux qui comparaissent devant moi, mais je vois d’un coup d’œil à quelle personnalité j’ai affaire.
Ce juge était un vieillard gras et rasé avec des yeux tout petits et très brillants.
L’homme au chapeau sortit brusquement entre deux policemen sikhs d’une porte basse qui était derrière l’estrade du juge. Il était nu-tête et il avait des menottes. Il avait les traits tirés de quelqu’un qui a mal dormi, mais son visage avait un calme extraordinaire qui pouvait très bien passer pour le cynisme d’un voleur habitué aux vols, aux arrestations qui suivent les vols, aux condamnations qui suivent les arrestations.
J’évitai de fixer ses yeux. Je les rencontrai pourtant une seconde et je vis, à ma grande surprise qu’ils étaient plus clairs encore que la veille, mais dépouillés de leur étonnement douloureux et entièrement exempts de reproche. Cela me fut insupportable et mon irritation augmenta, quand je m’aperçus en répondant à une question insignifiante d’un assistant, que ma voix était mal assurée.
Le conseiller indigène tempère d’ordinaire la sévérité du juge, il plaide la cause de l’accusé. Mais on ne put dans ce cas faire appel à aucun des conseillers, l’accusé s’étant déclaré Thibétain et parlant parfaitement l’anglais.
Dès le début, la cause sembla entendue d’avance.
Le greffier me demanda mes noms et qualités avec une nuance de la voix qui voulait dire: ceci est une pure formalité, nous les connaissons bien!
Quelques rires partirent de la foule quand le Thibétain questionné sur son nom et son lieu d’origine, répondit qu’il s’appelait Djohal et qu’il appartenait à une lamaserie située dans l’Himalaya en un endroit qui n’était mentionné sur aucune carte. Un vieillard du faubourg Choulia chez lequel il habitait à Singapour était son seul répondant.
Ce vieillard était convoqué. On l’appela. Un cri grêle retentit dans l’assistance et un très vieil Hindou, vêtu de haillons s’avança en tremblant. Il était d’une extraordinaire timidité et il ne parlait que l’Hindoustani et encore un dialecte du nord que personne ne comprit. Soudain, impressionné par la majesté du tribunal il se mit à pleurer.
Le juge le pria avec impatience de se retirer.
Il y eut de nouveaux rires quand l’accusé répondant à une question du juge, déclara qu’il avait trouvé mon chapeau flottant dans une rivière de Java et qu’il l’avait pêché avec son bâton. Il avait pensé qu’il n’y avait aucun mal à mettre sur sa tête un chapeau errant au fil de l’eau. Il sentait l’invraisemblance de cette explication, mais il était obligé de la donner parce qu’elle était vraie.
La douceur avec laquelle il s’exprimait sembla à tous de l’hypocrisie. Il y avait dans la lassitude de ses épaules le sentiment que toute lutte était inutile, qu’il était pris dans le piège de la méchanceté des hommes et qu’il ne pourrait s’en échapper.
Le juge haussa les épaules. Il savait à quoi s’en tenir. Il me demanda de prêter serment. Je lus dans ses petits yeux, sa face large et plissée: Simple formalité! Je vous connais comme un parfait gentleman d’une honorabilité renommée.
Il m’était impossible de revenir en arrière, bien qu’à cette minute je l’eusse voulu de tout mon cœur.
J’étendis la main. Mais je ne reconnus pas le son de ma voix sans timbre. Et tout à coup j’éprouvai cette sensation de vide autour de moi qu’il ne m’était arrivé de ressentir que lorsque j’étais en danger de mort.
Je me trouvai seul dans un espace illimité, un abîme profond du fond duquel je faisais monter, d’une voix blanche, le faux serment, le témoignage éternel de l’injustice du fort contre le faible. Autour de moi il y avait de hautes murailles de pierre, non pas celles du tribunal mais des déroulements de pics, tous les Himalayas avec leurs neiges inviolées, leurs lamaseries secrètes, leurs mystères légendaires. L’homme au chapeau était au loin sur une hauteur avec un visage serein, rigoureusement exempt de mal. Et derrière lui, à travers lui, dans un panorama vertigineux se déroulaient tous les faits de mon existence injuste et stupide. Des perroquets sanglants tombaient dans des arbres, des cerfs bramaient désespérément, des singes pleuraient sur leurs morts, des troupeaux de buffles fuyaient, des hiboux battaient des ailes, des geais bleus palpitaient, un grand œil de tigre saignait. Et moi, le tueur de bêtes, la main étendue, au milieu de ces images extravagantes, je prononçais la formule du serment inique.
Cela ne dura, cela ne put durer assurément que quelques secondes. Mais pendant ce temps rapide, ce temps éternel, mon esprit dédoublé avec une lucidité extraordinaire était fixé sur le visage du juge et suivait les changements de sa physionomie.
Ses petits yeux s’étaient fixés d’abord au hasard et avec indifférence sur un coin de la table qui était devant lui et qu’il tapotait de la main, comme quelqu’un qui attend la fin d’une chose sans importance. L’absence de timbre de ma voix le fit me regarder bien en face en même temps que sa main s’immobilisait. Et pendant que je prononçais la formule, une grande attention cristallisa ses traits, ses yeux minuscules s’allumèrent et je vis, à n’en pas douter, la clarté de la vérité apparaître sur son visage large et le transformer.
J’en fus tellement sûr que j’en éprouvai une sensation de soulagement infini et que je fus tenté de l’interpeller pour lui affirmer que ce qu’il pensait était vrai et que j’étais en train de faire un faux serment.
Ah! s’il avait tenté de me confondre, de prendre la défense de l’homme sans classe, injustement accusé, je crois que je l’aurais serré sur mon cœur pour cette lumière d’intégrité que j’avais aperçue dans son regard.
Mais c’était un lâche comme les autres et comme moi-même. Avait-on jamais entendu parler d’un juge accusant d’un faux serment un Européen riche et connu pour défendre un vagabond?
La lumière de justice s’effaça sur le visage du juge. Derrière lui les bêtes disparurent, les Himalayas neigeux redevinrent des murs de tribunal. L’ordre social qui avait un instant failli être troublé par le mensonge d’un honorable gentleman, l’éclair de perspicacité d’un juge se reconstitua autour de moi avec son impitoyable puissance.
J’entendis une voix indifférente qui prononçait le minimum de la peine que la loi anglaise prescrit pour vol reconnu.
Dans le brouhaha qui suivit je retrouvai mon assurance. Le marchand de chapeaux s’indignait qu’un voleur ne fût condamné qu’à quinze jours de prison, sans la peine corporelle du fouet que l’on inflige, d’ordinaire, dans des cas semblables. Je vis le vieillard du faubourg Choulia s’élancer, au moment où l’accusé allait disparaître par la porte basse. Il tomba plutôt qu’il ne se prosterna et saisissant un pan de la jaquette élimée de l’homme il la baisa religieusement.
Je ne sais pas si le sergent des cipayes me salua quand je sortis. Je traversais la place d’un pas rapide, quand j’entendis quelqu’un qui courait derrière moi. Je me retournai et je vis monsieur Muhcin. Il avait dû assister à la séance du tribunal. Il paraissait très ému. Je lui tendis la main, mais il ne la prit pas, il resta quelques secondes silencieux puis, faisant un effort, d’une voix basse mais résolue, il me dit:
--Il vous est arrivé souvent, avec votre père que j’aimais, et encore maintenant, il vous arrive parfois de vous arrêter dans ma boutique, comme chez un ami. Je vous prie, désormais, de n’en plus rien faire. Vous pourriez rencontrer, quand il sera sorti de prison, le voleur de votre chapeau et je ne voudrais pas l’exposer à cette rencontre.
Monsieur Muhcin parlait avec une fermeté que je ne lui avais jamais connue. Je gardai le silence.
--Les hommes qui sont trop différents les uns des autres, reprit-il, doivent rester séparés. Je vous serais reconnaissant de considérer désormais que nous ne nous connaissons pas. J’éviterai même de vous dire bonjour si je vous rencontre, et je vous prie de faire de même.
Je continuai à me taire. Alors monsieur Muhcin se tourna brusquement et s’éloigna à petits pas.
LES SAM-SINGS
Il n’y a pas de mystère qui nous soit extérieur. Tout est en nous, et quand une lumière s’allume, c’est d’une façon brusque. Peut-être l’huile de la lampe a-t-elle été versée depuis longtemps, la mèche mouchée à notre insu mais la clarté est soudaine.
Mon cousin, le sot de Goa était de passage à Singapour.
Il n’était pas aussi sot que je l’avais cru. Il ne s’occupait que d’écailles, dont il faisait le commerce. Il n’aimait parler que d’écailles, toucher que des écailles, il les comparait, les évaluait, les achetait avec amour. Mais c’est une solution convenable à la vie que de se spécialiser dans l’étude d’une forme de la matière et d’en chérir les variétés infinies.
Il était mon hôte, et ce fut pour l’obliger, pour lui tenir compagnie, connaître la difficulté qu’il avait à se procurer des écailles jaspées et des écailles de l’Ile de la Réunion que je le suivis, ce soir-là, à travers le quartier pourri du vieux port, sur la bosse du chameau, dans la fumerie où l’on pénètre en passant sous la porte du Tigre.
Inès avait souri d’un étrange sourire chargé d’une satisfaction contenue, quand nous avions exprimé notre intention de sortir sans elle.
--Je sortirai sans doute aussi, avait-elle dit, et je rentrerai peut-être tard.
Le Chinois saluait, l’escalier était gluant comme lorsque j’avais pénétré là pour la première fois, l’air était opaque et étouffant, les mêmes formes étaient étendues auprès des petites lampes, rien n’était changé dans la fumerie. Je remarquai pourtant dans l’obséquiosité du Chinois en nous indiquant une natte près de la fenêtre, un je ne sais quoi de haineux et de terrifié, une manière d’éviter de frôler mes vêtements, qu’il n’avait pas eue lors de ma première visite.
Notre entrée avait suscité des chuchotements, et lorsque nous nous fûmes installés à droite et à gauche de la lampe, nos voisins immédiats, des Malais ou des Hindous, que sais-je? se levèrent silencieusement et allèrent s’étendre un peu plus loin, dans la fumée à travers laquelle nous distinguions des éclairs de regards hostiles.
Mon cousin me le fit remarquer avec une certaine crainte et me demanda s’il n’était pas plus opportun de repartir. Mais je souris en lui montrant ma cravache que j’avais posée à côté de moi.
D’ailleurs, il avait commencé la description de certaines incrustations que des artistes de Delhi font sur des écailles parfaitement blanches dont on fabrique des boîtes de grand prix. Il brûlait de continuer. Il continua en faisant griller avec agilité l’opium sur la lampe, en fumant et en me faisant fumer.
Et ce fut dans cette nuit, au milieu des évocations de boîtes blanches garnies d’émaux de Delhi, d’éventails dont les tissus viennent de Perse, de peignes dont le travail a d’incomparables spécialistes à Benarès que s’alluma parmi les petites lampes qui jonchaient le sol, parmi les nattes et les coussins de cuir dur, une lampe que mon cousin ne vit pas, qu’ignorèrent les misérables hommes de la fumerie, une lampe invisible, une éclatante lampe intérieure.
* * * * *
Du temps avait passé. Combien d’heures, je ne sais pas. Cela commença par l’envie étrange, monstrueuse, inattendue, de caresser un lézard. Je ressentis au bout de mes doigts l’appétence impérieuse d’une caresse légère sur une petite tête glacée.
Mon cousin aux écailles était en face de moi, mais il tournait le dos à la fenêtre, tandis que j’étais, au contraire, face à elle en sorte que je ne pouvais voir ce qui se passait dans l’intérieur de la pièce, les fumeurs étendus, ceux qui entraient et ceux qui sortaient.
Je vis mon cousin se soulever un peu sur un coude et promener un regard circulaire rempli d’inquiétude sur la région fumeuse qui était derrière moi.
--Nous ne sommes plus en sûreté, me dit-il à voix basse, en se penchant de mon côté.
Je répondis par un léger sifflement musical.
--Pourquoi siffles-tu? me dit-il surpris.
--C’est avec l’espoir d’apprivoiser un lézard. N’y en a-t-il pas quelques-uns autour de nous?
--Il s’agit bien de lézards! répondit mon cousin. Je crois que nous nous sommes fourvoyés au milieu d’une bande de Sam-Sings.
Singapour était terrorisé, à cette époque, par une société secrète chinoise que l’on appelait la société des Sam-Sings. C’est à elle que l’on attribuait tous les vols et tous les crimes qui se commettaient non seulement dans l’île, mais dans toute la Malaisie.
Il y a près de la porte, reprit mon cousin, un conciliabule de gens de mauvaise mine que je reconnais pour des Sam-Sings et le Chinois, tenancier de cette maison, vient de nous désigner à eux par un signe de tête épouvantable.
J’avais beaucoup fumé et j’éprouvais, sous l’influence de l’opium, une béatitude physique délicieuse, un optimisme parfait, en même temps qu’un désir d’immobilité. Toutes les choses me paraissaient harmonieuses autour de moi et il ne me manquait que la présence d’un de ces petits lézards si fréquents dans les maisons de Malaisie.
Je rassurai mon cousin de mon mieux. Nous étions entourés de gens excellents. Je connaissais le Chinois tenancier de la porte du Tigre. D’ailleurs personne à Singapour n’oserait attaquer un homme tel que moi. Puis j’étais décidé à ne faire aucun mouvement.
Je n’avais même pas tourné la tête. Un petit lézard venait d’apparaître dans le rayon de mon regard. Il était sur le rebord de la fenêtre et je le vis qui glissait obliquement le long du mur.
Mais mon cousin posa la pipe qu’il tenait à la main et je vis ses yeux anxieusement fixés par-dessus moi, dans les ténèbres de la fumerie.
--Tu as fait condamner, il y a quelque temps, m’as-tu dit, un voleur à la prison. Il doit faire partie, comme tous les voleurs, de l’association des Sam-Sings dont quelques membres doivent être les habitués de cette maison louche. Il est vraisemblable qu’ils méditent une vengeance contre toi et par conséquent contre moi qui t’accompagne.
Je fis un geste négatif. Je lui recommandai de ne pas bouger pour ne pas effrayer le lézard qui était maintenant tout près de lui et je recommençai à siffler.
Mais mon cousin qui, contrairement à ce que j’avais pensé un instant, n’était qu’un sot et un sot timoré, se dressa à demi en m’adjurant, toujours à voix basse, de me mettre en défense, car il venait de voir l’éclair d’une lame nue.
Son mouvement fit disparaître le lézard dans quelque fente du plancher.
--Il est vrai, dis-je, que les Malais excellent à lancer le kriss. Ils le font avec une rapidité déconcertante. J’ai vu des kriss enfoncés dans du bois de teck, qui est très dur, si profondément qu’on avait de la peine à les retirer.
Et je continuais à rester immobile.
J’avais prononcé ces paroles peu rassurantes pour punir mon cousin d’avoir fait fuir le lézard par la brusquerie de son mouvement. Je ne songeais pas le moins du monde à me retourner pour voir le conciliabule redoutable. Je me trouvais bien dans la position où j’étais. Je ne bougeai pas la tête d’une ligne, mais je dis machinalement, comme si ces paroles m’étaient dictées par quelqu’un, cette phrase entendue dans ce lieu même, lors de ma première visite, cette phrase qui revenait mystérieusement à ma mémoire:
--Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.
Je m’étonnai moi-même de prononcer de tels mots et je vis que mon cousin partageait ma surprise car ces paroles ne correspondaient nullement à ma personnalité et aux idées que j’exprimais habituellement. Mais il avait un sujet d’intérêt plus grave et il ne releva pas ce que je venais de dire.
Il regardait toujours l’autre extrémité de la pièce pendant qu’en proie à une indifférence totale pour la sécurité ou le danger, la vie ou la mort, je respirais largement et paisiblement. Ma tranquillité était si complète que je prêtais l’oreille pour entendre si un kriss n’allait pas siffler par-dessus les têtes. Je désignai même mentalement un point du plancher où la lame, m’ayant manqué, s’enfoncerait en vibrant. Il serait grand temps, alors, de se lever et d’aviser.
Nulle lame de kriss ne vibra. Le visage de mon cousin devint peu à peu plus calme et l’expression de terreur qu’il y avait sur ses traits finit par disparaître.
--Nous l’avons échappé belle, me dit-il. Je crois que nous ne devons notre salut qu’à l’arrivée inattendue d’un homme au type indéfinissable, misérablement habillé à l’européenne avec des pantalons trop courts, qui a calmé d’un geste cette bande de forcenés.
Je voyais, à la façon dont il me regardait, que mon cousin considérait que parmi les dangers planant sur sa tête, il y avait la perte de raison de son compagnon. Aussi m’exhorta-t-il à un prompt départ. Et il ajouta:
--Ils sont tous partis maintenant.
Un immense besoin de sincérité était en moi et me poussa irrésistiblement à lui dire que je l’avais toujours considéré comme un sot, puis que je l’avais jugé moins sot, mais qu’en ce moment, j’étais revenu à ma première opinion.
Il se contenta de hocher la tête, attribuant ces paroles aux effets de l’opium et, d’une voix suppliante, il me demanda de l’accompagner pour sortir. Il était persuadé que s’il descendait l’escalier et s’il franchissait seul la porte du Tigre, sans l’égide de son compagnon, il serait à coup sûr assassiné.
Il ajoutait, mais comme une chose de moindre importance, qu’il y avait aussi péril de mort pour moi à demeurer à cette place.
Il invoqua pour vaincre mon désir d’immobilité le nom de sa mère qui l’attendait à Goa et comme je n’étais pas touché par l’image de ma vertueuse tante, que j’avais toujours jugée encore plus sotte que son fils, il nomma ma propre mère, cette sainte venue du Portugal, dont on n’a jamais prononcé en vain le nom devant moi.
Je me levai aussitôt. La fumerie était déserte. Je passai le premier. Nous sortîmes sans encombre.
LA CHANSON DU ROHI-ROHI
Je m’aperçus, avec surprise, le long du port, que pour la première fois de ma vie j’avais oublié ma cravache.
--J’irai la chercher demain, dis-je.
Mon désir d’immobilité était remplacé par une envie de course légère, de promenade indéfinie à travers l’air transparent de la nuit.