Le mystère du tigre

Part 4

Chapter 43,982 wordsPublic domain

Je savais que pendant plusieurs kilomètres le lit de la rivière était encaissé et que les bêtes qui voulaient boire n’en pouvaient atteindre l’eau que très difficilement.

L’endroit où je me trouvais était un abreuvoir naturel et plusieurs pistes y aboutissaient. Je ne pouvais pas trouver une meilleure embuscade pour guetter le tigre. Puis, j’avais encore une heure de marche à faire pour atteindre la maison de monsieur Varoga. Je décidai de me reposer un peu en me mettant à l’affût, face à la forêt. Je m’assis donc auprès d’un petit tamarinier, non loin de l’eau, mon chapeau et mon fusil posés devant moi.

La nature m’a accordé, dès ma naissance, un don précieux, parmi d’autres dons, qu’elle ne m’a jamais ôté. Quelles que soient mes préoccupations ou mes chagrins, j’ai la faculté de m’endormir avec une extrême facilité. A peine étais-je installé qu’un sommeil profond s’empara de moi.

Je ne sais combien de temps il dura. Sans doute assez longtemps. Ma première sensation en m’éveillant fut que mon chapeau en paille de Manille n’était plus à l’endroit où je l’avais placé. Le vent l’avait entraîné dans le creux de la rivière. Ce vent avait ensuite changé de direction, car la deuxième sensation que j’éprouvai en sortant de mon sommeil fut une odeur infecte de viande décomposée. Je n’ai jamais pu, malgré ma profession, m’accoutumer à cet abominable relent que dégagent les bêtes dévoratrices de chair crue.

J’eus un haut-le-cœur. Mais aussitôt mille voix crièrent en moi: la cause! Quelle est la cause de cette affreuse odeur? Toutes mes facultés d’attention s’éveillaient et une lucidité parfaite s’emparait de mon cerveau, pendant que mes mains se tendaient machinalement et silencieusement vers la crosse de mon fusil.

Le tigre était en face de moi à l’orée de la forêt. Il venait de sortir des arbres et il regardait ou plutôt il respirait, car sa tête était baissée vers le sol et se balançait de droite et de gauche, d’un mouvement atrocement régulier.

Il était prodigieux, fantastique. Je n’en avais jamais vu d’aussi grand et surtout d’aussi long. La lune blanchissait ses rayures qui avaient l’air peintes. Sa queue battait d’une façon mécanique. Mais ce qui était le plus impressionnant dans cette silhouette démoniaque était l’allongement démesuré, disproportionné de son mufle.

Je crus, une seconde, avoir reculé dans le temps jusqu’à l’époque des monstres fabuleux. La forêt se dressa plus haute, la petite rivière roula avec impétuosité, la patte du marabout s’allongea comme celle d’un oiseau de rêve. Les paroles de monsieur Muhcin me revinrent à nouveau à la mémoire. Le tigre que je voyais était plus qu’un animal roi, c’était un bourreau de l’enfer des bêtes, c’était une sorte de tigre dieu.

Je calculai qu’il ne m’avait pas encore senti, puisque le vent soufflait de mon côté et que c’était moi qui percevais son odeur. Enfin mes mains se posèrent sur le bois de mon fusil que j’attirai doucement à moi.

Je me rappelai avec netteté qu’il y avait du plomb dans le canon droit et des chevrotines dans le canon gauche. Si je ne faisais que le blesser avec mon premier coup, je pouvais encore l’aveugler à bout portant avec la décharge du plomb. L’essentiel était qu’il découvrît le défaut de son épaule d’une façon favorable, pour qu’il pût être atteint en plein cœur. Les choses ne se présentaient en somme pas mal.

Mais alors il se passa une chose surprenante. Je m’aperçus que mon fusil avait un petit mouvement de droite et de gauche comme la tête du tigre. Je tremblais. Le saisissement causé par mon brusque réveil et l’apparition inattendue de l’ennemi avaient secoué mes nerfs et étaient la cause de ce tremblement.

Et dans le même moment où j’eus cette perception, l’immensité du danger se découvrit à moi et j’éprouvai cette sensation d’espace, de vide absolu que j’ai toujours dans de semblables occasions.

Je savais bien qu’il y avait tout près de moi un arbre dont les branches n’étaient pas très élevées et que j’aurais pu gravir aisément. Au moment où je m’étais assis pour l’affût j’avais aperçu dans un champ de canne à sucre une dépression de terrain, une sorte d’excavation encadrée de pierres qui m’avait parue excellente pour m’abriter et d’où j’aurais pu tirer presque sans être vu.

C’était par paresse que je m’étais laissé tomber auprès d’un petit tamarinier qui ne pouvait m’être d’aucun secours. Où était l’arbre aux branches propices? Où était le champ de canne à sucre?

Le paysage avait reculé, s’était anéanti. Je ne voyais plus rien qu’une étendue illimitée, un vide plus grand que celui des espaces planétaires où j’étais seul avec un tigre formidable.

Et dans ce néant, d’un pas lent, en soufflant d’une façon rauque et en regardant toujours la terre, le tigre s’avança vers moi.

Il ne faisait pas plus de bruit que s’il s’était mû dans l’espace. Il descendit la pente de la rivière pendant que je me levais dans l’espérance que la position droite calmerait mes nerfs, arrêterait mon tremblement, me donnerait la possibilité de tirer avec certitude.

Arrivé près de l’eau le tigre se balança quelques secondes, il souffla encore, il souleva un peu de sable avec sa patte et il but paisiblement. Puis il leva la tête, satisfait, et il m’aperçut.

Il ne bougea pas. En trois bonds il pouvait être sur moi. La sagesse était de profiter de son immobilité pour tirer. Mais je me rendais compte que mes mains n’avaient pas la sûreté suffisante. Le calme me revenait peu à peu à cause du caractère professionnel que comporte l’échange de regard d’un dompteur et d’un tigre et le monde, la forêt, la rivière et le champ de canne à sucre se replaçaient peu à peu autour de nous, mais je ne cessais pas de trembler et mes mains étaient tellement glacées que je n’avais presque plus conscience de leur présence au bout de mes bras.

La lune était montée à l’horizon et elle éclairait lumineusement la scène. Les rayures du tigre étaient en argent mat, bordées de noir. Sa queue avait l’air d’un serpent qui aurait été aussi un éventail. Je voyais dans la rivière l’image renversée et déformée de la bête. Un bruit d’eau sur les pierres, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors, me parut formidable. Je me souviens que malgré l’imminence du danger, une pensée dominait en moi stupidement, que je n’arrivais pas à chasser.

--Comment se fait-il que le marabout n’est pas effrayé par le tigre et qu’il ne quitte pas sa place? Il veut voir comment je serai dévoré.

Que se passa-t-il dans l’esprit de la créature sanguinaire dont je voyais les bizarres yeux phosphorescents, sans expression, sans flamme, démesurément ouverts et fixés sur moi?

Savait-elle par tradition orale qu’un homme debout et tenant dans ses mains un objet étincelant sous la lune pouvait transmettre la mort avant qu’on l’eût atteint? Vit-elle dans mes yeux l’ordre muet d’une volonté supérieure? Cette hypothèse est la moins vraisemblable, car je ne sentais pas ma puissance habituelle rayonner de moi et même j’éprouvais une singulière diminution de mon être comme si j’étais tout d’un coup devenu d’une toute petite taille, comme si j’étais une sorte de nain ridicule et incapable de tirer un coup de fusil. Mais le tigre venait peut-être de dévorer un animal à l’instant même et s’il avait soif, il n’avait sans doute pas faim.

Brusquement il se détourna de moi. Il glissa plutôt qu’il ne marcha le long de la pente. Il hésita encore une seconde lorsqu’il l’eut gravie. Pas un regard en arrière pour regarder la silhouette de l’homme debout avec ses mains frémissantes et son engin de mort que le manque de courage rendait inutile!

Il respira encore avec force. Un grand coup de son éventail blanc et noir qui me sembla déplacer l’atmosphère jusqu’à la lune et jusqu’aux froides étoiles et le roi solitaire aux pas feutrés rentra dans le royaume ténébreux des arbres.

Alors seulement, comme si le spectacle qu’il s’était promis n’avait pas eu lieu, le marabout se souleva, déploya ses ailes et avec un claquement de bec, où il exprimait sa déception, il s’éleva au-dessus des tamariniers de la rivière. Le vol de cet oiseau philosophe me parut infiniment mélancolique, lourd comme l’ignorance des choses et de soi-même que l’homme porte en lui.

J’étais triste. Mon chapeau à quelques pas de moi, près de l’eau, me parut très loin, à une distance infranchissable, car il fallait pour aller le chercher se rapprocher un peu de la forêt. On est très bien, nu tête, la nuit. J’abandonnai mon chapeau.

Une heure de marche me séparait de la maison de M. Varoga. A peine si je mis dix minutes pour franchir cette distance. Les aboîments des chiens frappèrent délicieusement mes oreilles et je me retins pour ne pas embrasser tous les êtres humains qui formaient un groupe inquiet sur le perron.

LE JEUNE HOMME A L’ÉCHELLE

Ici se place l’incident de la seconde échelle.

J’avais raconté, pendant le dîner, ma course dans la forêt et ma rencontre avec le tigre et je l’avais fait, sans presque aucune modification, à cause de la force que j’attribue à la sincérité.

Selon son habitude, M. Varoga, toujours préoccupé, nous avait quittés lorsqu’on s’était levé de table pour aller s’asseoir sous la vérandah. Il avait trouvé, comme prétexte quotidien, des projets de canaux à creuser dans le pays et il prétendait dresser dans sa chambre des cartes hydrographiques.

Je dois dire d’abord que, pendant les deux journées qui avaient précédé, Eva s’était montrée particulièrement coquette vis-à-vis de moi. Tantôt elle me fixait avec ses grands yeux terribles et chargés de volupté, dont elle adoucissait aussitôt l’ardeur par la musicalité de paroles indifférentes, tantôt, d’un geste familier, elle posait sur mon bras sa petite main et je croyais sentir comme une légère pression volontaire. Le matin même, elle m’avait donné une fleur de champaka en me disant:

--Gardez-la, c’est une fleur que j’ai portée contre moi, et elle a sur l’âme une étrange action.

Sur l’âme! Ce n’était pas sur l’âme, mais sur le corps! La fleur de champaka éveille la volupté, cela est bien connu. J’aurais attribué un sens provocant à ces mots si je n’avais pas préféré croire à la pureté parfaite d’Eva. Et puis, c’était Djath qui avait cueilli cette fleur.

A la clarté des étoiles, assis dans de grands fauteuils d’osier, nous étions côte à côte, tenant chacun un éventail carré et l’agitant pour chasser les moustiques. Au loin, les dernières lumières des villages s’étaient éteintes. Tous les serviteurs avaient dû aller se coucher, car un grand silence enveloppait les alentours de la maison.

Eva se taisait. La conversation était morte tout à coup entre nous, faisant place à ces paroles plus éloquentes qui n’ont pas besoin de syllabes pour s’exprimer.

Je regardai Eva. Elle était inclinée sur son fauteuil de mon côté et sa tête était penchée vers moi, assez près de la mienne.

La lune était tombée derrière la ligne des arbres en sorte qu’il n’y avait pas assez de lumière pour distinguer exactement les traits de la jeune fille. Mais j’y crus reconnaître une expression d’attente. Je pensai que le moment était venu. Je lui pris une main qu’elle ne retira pas et me mettant sur un genou, je lui dis que je l’aimais. Puis tendrement, mais avec la réserve due à une jeune fille, je portai sa main à mes lèvres et je l’effleurai.

Cela ne produisit pas sur elle l’effet de confusion et de tendresse que j’espérais.

J’entendis tomber comme une cascade métallique un rire frais, sonore, sincère. J’eus la sensation que par toute la vérandah roulaient de petites perles harmonieuses. Ce fut très court et aussitôt elle mit son éventail sur son visage.

--Pourquoi riez-vous? dis-je, croyant à quelque cause extérieure que je ne percevais pas.

Eva abaissa son éventail. Il y avait sur son visage une expression de gaîté, et aussi un peu de déception.

--Je ris, parce que vous n’êtes pas un homme très moderne. Mais cela ne fait rien. Je vous aime bien. Il est très tard. Le récit de vos dangers pendant cette journée m’a brisée, nous reparlerons de cela demain, si vous voulez bien?

Elle s’était levée. Je ne savais que dire. J’avais la crainte confuse d’avoir laissé passer une occasion. Je me disais que peut-être... mais non, ce n’était pas possible. Je baisai encore la main qu’Eva me tendait et elle disparut dans la maison. Elle monta en courant l’escalier qui menait à l’étage supérieur et il me sembla que les perles musicales s’égrenaient encore derrière elle.

Je n’avais pas sommeil. Je marchai très longtemps de long en large sous la vérandah. J’aurais voulu accomplir un exploit étonnant, voir paraître le tigre devant la maison et lutter corps à corps avec lui. J’étais mécontent. J’étais perplexe. Puis le silence impressionnant des nuits trop sereines pesait sur moi.

Ce silence fut troublé par un bizarre sifflement. Je n’y prêtai pas d’attention sur le moment et je regagnai ma chambre. Elle était située au premier et elle formait l’angle de la maison sur le devant. Bien qu’assez éloignée de celle d’Eva on en pouvait apercevoir le balcon en bois ouvragé.

Une fois dans ma chambre, j’examinai si quelque moustique ne s’était pas glissé sous la moustiquaire et n’était pas en train de m’y attendre. Puis, comme la chaleur était suffocante, j’allai respirer encore une fois sur ma fenêtre.

Instinctivement, je regardai s’il y avait encore une lampe allumée dans la chambre d’Eva. Il n’y avait pas de lampe allumée, mais il y avait une échelle posée contre le bois de son balcon, et, par cette échelle, montait un être que je reconnus immédiatement à son costume pour le Javanais Djath.

Il montait sans aucune précaution. Il ne regardait pas à droite et à gauche avec crainte. Arrivé au haut de l’échelle, le mouvement qu’il fit pour entrer dans la chambre le força à se détourner et ses yeux furent un instant fixés de mon côté. Je ne sais pas s’il me vit, car je me rejetai aussitôt en arrière.

Je ne pouvais croire qu’il était attendu par Eva, qu’Eva lui avait donné rendez-vous dans sa propre chambre au milieu de la nuit. J’étais intérieurement persuadé qu’Eva m’aimait et il me paraissait impossible qu’une jeune fille qui portait tant d’ingénuité sur son visage fût capable, après avoir entendu la déclaration d’amour de l’homme qu’elle aimait, de siffler mystérieusement pour appeler un jeune Javanais poète auprès d’elle.

Alors, quel pouvait être le sens de cette visite nocturne? Djath avait peut-être une intention criminelle? Un drame allait se produire? J’écoutai si un cri ne retentissait pas. Il n’y eut qu’un silence plus lourd qu’auparavant.

Je n’osais me précipiter dans la chambre d’Eva. Je songeai que Djath m’avait peut-être aperçu, qu’il était redescendu pendant que je délibérais et que je me trouverais en présence d’Eva toute seule.

Quel que soit le prétexte, après l’aveu de mon amour, ma venue dans sa chambre était indigne d’un galant homme. On n’est que trop porté à penser qu’un dompteur est une brute ignorante, un être habitué aux bêtes féroces, inapte à ces délicatesses de procédés qu’aiment les femmes.

Le temps passait et il fallait faire quelque chose.

Mon père m’a toujours dit que, quand on est incertain entre plusieurs actions à accomplir, il faut toujours faire celle qui est le plus conforme à la morale courante, se comporter comme se comporterait la majorité des hommes. L’hôte d’une maison, qui avait surpris un événement de cet ordre devait en informer le maître de la maison, le père de famille.

Je ne réfléchis pas davantage et je m’élançai dans la large galerie circulaire qui donnait sur la cour intérieure. Cette galerie n’était éclairée que par la lune déclinante et elle était fort obscure. J’atteignis une porte et j’y frappai sans être absolument certain qu’elle donnait sur la chambre de M. Varoga.

Je n’eus pas d’abord de réponse. Peut-être M. Varoga dormait-il? Je frappai plus fort, j’attendis et je frappai à nouveau. Après un temps assez long j’entendis un pas traînant que je reconnus pour celui de M. Varoga. Ce bruit de pas était accompagné par cette sorte de murmure que font entendre les gens ennuyés d’être dérangés.

--Qu’est-ce qu’il y a? dit une voix derrière la porte, voix qui ne pouvait être celle d’un homme en train de dresser paisiblement des cartes hydrographiques.

--C’est moi, répondis-je. J’aurais deux mots à vous dire.

Il y eut quelques secondes de silence et alors, nettement, impérativement, retentit la voix de M. Varoga derrière la porte toujours close.

--Excusez-moi! Je ne peux vous ouvrir. Nous causerons demain.

Et il ajouta, comme s’il répondait à mon insistance muette, d’un ton péremptoire:

--Il sera grand temps demain. Je termine une carte très importante.

De nouveau il y eut le bruit de son pas traînant qui s’éloignait. Il n’avait pas attendu ma réponse. Sans doute avait-il trouvé ma visite nocturne déplacée. Je n’osai pas insister.

Et comme j’allais m’éloigner je fus frappé en même temps par l’âcre parfum de l’opium qui semblait sortir de la chambre de M. Varoga et par un bruit de porte se refermant de l’autre côté de la galerie.

Une petite cascade de perles légères résonnait au loin, s’égrenait sur les ombres indécises des palmiers bas de la cour, le rire d’Eva un peu ironique, mais qui m’assurait qu’elle ne courait aucun danger.

A peine rentré dans ma chambre je me penchai aussitôt au dehors. L’échelle avait disparu.

J’eus le sentiment confus d’être ridicule et je ne m’en consolai qu’en me disant que mes actions avaient été durant toute la soirée celles d’un homme délicat et d’un honnête homme. Je ne m’endormis que grâce à mon exceptionnelle faculté de sommeil que j’avais déjà éprouvée quelques heures auparavant.

* * * * *

Mes inquiétudes disparurent le lendemain et firent place à la plus folle tranquillité.

Eva s’expliqua avec moi de la façon la plus loyale, la plus gaie, la plus délicieuse. Il paraît que je ne suis pas un homme moderne et que je ne comprends rien à l’âme d’une jeune fille qui habite Java, mais qui a passé deux années de sa vie à Paris et à Londres.

Il faut que je me mette bien dans l’esprit qu’il y a des femmes qui sont cultivées, qui lisent des livres, qui aiment la poésie.

Je fus lâche et je n’osai pas dire ma profonde horreur de telles choses.

Eva fait partie de ces femmes cultivées. Il se trouve qu’un de ses serviteurs javanais est un descendant des anciens rois de Java, un jeune homme extraordinairement versé dans l’histoire et la littérature de son pays. Eva profite de ses grandes connaissances. Il dépose le soir sur sa fenêtre certaines poésies qu’il a copiées et qu’elle lit avant de s’endormir. Comme la fenêtre est haute, il s’aide d’une échelle. Quel mal y a-t-il à cela?

Eva ne me cache pas que j’ai été très indiscret en allant frapper, la nuit, à la porte de son père. Son père fume l’opium et craint par-dessus tout que cela soit su de quelqu’un. Personne ne l’ignore parmi les serviteurs de la maison et même parmi leurs relations de Batavia, mais chacun fait semblant de l’ignorer et de croire à ses projets de canaux dont on lui demande des nouvelles et dont il fixe les tracés chimériques. Le mieux est donc pour moi, si j’ai du tact, de ne faire aucune allusion à ma visite nocturne.

Je me pique d’avoir du tact. Je ne parle de rien à M. Varoga. Il me serait du reste difficile de lui dire quoi que ce fût, car je ne le vois que pendant les repas et il disparaît toujours rapidement dès qu’ils sont terminés. Je remets à plus tard le soin de le détourner de l’habitude néfaste qui le rend si maigre et si jaune.

Mon père avait raison. Il faut toujours se conduire d’après les règles de la morale courante. Je suis récompensé de la manière dont j’ai agi par l’amour d’Eva, un amour qu’elle ne m’a pas dit, mais que je devine dans tous ses gestes.

LA ROBE DE LA PRINCESSE SEKARTAJI

Mon père avait peut-être tort, et il faut des règles nouvelles pour des êtres nouveaux. Peut-être y avait-il en moi une profonde et native perversité qui causa la série des malheurs que je vais dire. Peut-être ce qui arriva était-il écrit à l’avance et n’ai-je été que l’acteur d’une pièce déjà jouée dans l’esprit d’un Dieu?

Le point de départ de tout fut le costume de la princesse Sekartaji. Quelle est cette princesse, quand a-t-elle vécu? Il n’importe. Je crois même que ce ne fut qu’une favorite et que si le roi Ami Louhour la fit assassiner, il avait de bonnes raisons pour cela. Mais cette Sekartaji avait porté, sans doute dans quelque fête ou quelque cérémonie des temps anciens, un costume dont des peintures, célèbres à Java, avaient immortalisé le souvenir.

--Je veux que vous me voyiez aujourd’hui dans le costume de la princesse Sekartaji! me dit Eva après le déjeuner.

C’était le lendemain du jour où j’avais essayé de parler à M. Varoga de mon amour pour sa fille et de mon intention de la lui demander en mariage.

Pressé de regagner sa chambre, il m’avait répondu évasivement et en riant. Il m’avait tapé sur l’épaule et il m’avait dit:

--Je parie que c’est ce dont vous vouliez me parler l’autre nuit. Demain, il sera grand temps pour traiter ce sujet. Je termine en ce moment mon projet du grand canal.

Et il se frotta les mains avec la satisfaction d’un homme qui va se livrer à un travail écrasant mais agréable.

Il avait gravi l’escalier avec légèreté, me laissant confondu d’étonnement du peu de sérieux que certaines familles accordent aux choses de l’amour, pourtant si graves.

Donc, je m’étais assis sous la vérandah, essayant de mâcher par distraction l’affreux siri de Java, quand une servante vint me prévenir qu’Eva avait revêtu le costume de la princesse Sekartaji et m’attendait dans sa chambre pour me le montrer.

Je gravis l’escalier, je longeai la galerie et je frappai à la porte d’Eva.

--Entrez, entrez donc, puisque je vous attends, me cria une voix joyeuse.

Les mousselines de gaze dorée de la fenêtre étaient tirées et un crépuscule secret baignait la chambre. Je ne distinguai rien d’abord, puis un petit rire m’avertit qu’Eva était allongée dans l’angle de droite sur des tapis de l’Inde, au milieu de coussins épais.

Je la considérai, béant de surprise, d’émotion et d’admiration.

La princesse Sekartaji devait vivre dans des temps où le sentiment de la pudeur n’était pas encore développé. Peut-être le roi Ami Louhour ne la fit-il mettre à mort que parce qu’elle donnait un mauvais exemple à son peuple par l’étonnante légèreté de son costume.

Eva était devant moi, à peu près nue jusqu’à la ceinture. Une résille de fine soie pourpre recouvrait seulement ses seins. Ses cheveux étaient entièrement rejetés en arrière et retenus par un peigne d’or massif dont le poids semblait l’obliger à tenir sa tête très haute, ce qui donnait à son profil une autorité inaccoutumée.

Un chelama-chindi azuré de Java s’enroulait autour de ses hanches, mais il était si souple et si transparent qu’il ne faisait que rendre plus vivante la ligne du corps. Les jambes étaient nues comme le torse avec des anneaux en forme de serpent qui firent quand elle marcha une imperceptible musique métallique.

Eva avait peint ses dents avec des lamelles d’or, selon un procédé usité encore par certaines bayadères de l’île Madura. Des sumpings étaient accrochés à ses oreilles. Elle avait frotté ses épaules, ses seins et ses bras avec une odorante poudre bleuâtre qui donnait à sa chair une couleur extra-terrestre. Elle était enveloppée par les spirales que dégageait un brûle-parfum où il y avait une huile aromatique chauffée. Quelque chose de surnaturel, plus voluptueux que les odeurs, plus secret que la lumière d’or tamisée, s’échappait de ce corps précieux.

--Le costume est rigoureusement exact, dit Eva sans ironie. C’est Djath qui l’a dessiné et reconstitué.

Alors, une ivresse s’empara de moi. J’aurais voulu presser cette forme délicate entre mes bras, respirer l’haleine de ses dents peintes, arracher le lourd peigne de la chevelure tressée sur le cou étroit et bleu.

Je tendis les bras, mais elle m’échappa.