Le mystère de la chambre jaune

Chapter 8

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--Pourquoi continuez-vous à mentir? s'écria M. de Marquet, se retournant vers les concierges. Croyez-vous la police aussi bête que vous! Tout prouve que vous étiez dehors, près du pavillon, au moment du drame. Qu'y faisiez-vous? Vous ne voulez pas le dire? Votre silence atteste votre complicité! Et, quant à moi, fit-il, en se tournant vers M. Stangerson... quant à moi, je ne puis m'expliquer la fuite de l'assassin que par l'aide apportée par ces deux complices. Aussitôt que la porte a été défoncée, pendant que vous, monsieur Stangerson, vous vous occupiez de votre malheureuse enfant, le concierge et sa femme facilitaient la fuite du misérable qui se glissait derrière eux, parvenait jusqu'à la fenêtre du vestibule et sautait dans le parc. Le concierge refermait la fenêtre et les volets derrière lui. _Car, enfin, ces volets ne se sont pas fermés tout seuls!_ Voilà ce que j'ai trouvé... Si quelqu'un a imaginé autre chose, qu'il le dise!...

M. Stangerson intervint:

«C'est impossible! Je ne crois pas à la culpabilité ni à la complicité de mes concierges, bien que je ne comprenne pas ce qu'ils faisaient dans le parc à cette heure avancée de la nuit. Je dis: c'est impossible! parce que la concierge tenait la lampe et n'a pas bougé du seuil de la chambre; parce que, moi, sitôt la porte défoncée, je me mis à genoux près du corps de mon enfant, _et qu'il était impossible que l'on sortît ou que l'on entrât de cette chambre par cette porte sans enjamber le corps de ma fille et sans me bousculer, moi!_ C'est impossible, parce que le père Jacques et le concierge n'ont eu qu'à jeter un regard dans cette chambre et sous le lit, comme je l'ai fait en entrant, pour voir qu'il n'y avait plus personne, dans la chambre, que ma fille à l'agonie.

--Que pensez-vous, vous, monsieur Darzac, qui n'avez encore rien dit?» demanda le juge.

M. Darzac répondit qu'il ne pensait rien.

«Et vous, monsieur le chef de la Sûreté?»

M. Dax, le chef de la Sûreté, avait jusqu'alors uniquement écouté et examiné les lieux. Il daigna enfin desserrer les dents:

«Il faudrait, en attendant que l'on trouve le criminel, découvrir le mobile du crime. Cela nous avancerait un peu, fit-il.

--Monsieur le chef de la Sûreté, le crime apparaît bassement passionnel, répliqua M. de Marquet. Les traces laissées par l'assassin, le mouchoir grossier et le béret ignoble nous portent à croire que l'assassin n'appartenait point à une classe de la société très élevée. Les concierges pourraient peut-être nous renseigner là dessus...»

Le chef de la Sûreté continua, se tournant vers M. Stangerson et sur ce ton froid qui est la marque, selon moi, des solides intelligences et des caractères fortement trempés.

«Mlle Stangerson ne devait-elle pas prochainement se marier?»

Le professeur regarda douloureusement M. Robert Darzac.

«Avec mon ami que j'eusse été heureux d'appeler mon fils... avec M. Robert Darzac...

--Mlle Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de ses blessures. C'est un mariage simplement retardé, n'est-ce pas, monsieur? insista le chef de la Sûreté.

--Je l'espère.

--Comment! Vous n'en êtes pas sûr?»

M. Stangerson se tut. M. Robert Darzac parut agité, ce que je vis à un tremblement de sa main sur sa chaîne de montre, car rien ne m'échappe. M. Dax toussotta comme faisait M. de Marquet quand il était embarrassé.

«Vous comprendrez, monsieur Stangerson, dit-il, que, dans une affaire aussi embrouillée, nous ne pouvons rien négliger; que nous devons tout savoir, même la plus petite, la plus futile chose se rapportant à la victime... le renseignement, en apparence, le plus insignifiant... Qu'est-ce donc qui vous a fait croire que, dans la quasi-certitude, où nous sommes maintenant, que Mlle Stangerson vivra, ce mariage pourra ne pas avoir lieu? Vous avez dit: «j'espère.» Cette espérance m'apparaît comme un doute. Pourquoi doutez-vous?»

M. Stangerson fit un visible effort sur lui-même:

«Oui, monsieur, finit-il par dire. Vous avez raison. Il vaut mieux que vous sachiez une chose qui semblerait avoir de l'importance si je vous la cachais. M. Robert Darzac sera, du reste, de mon avis.»

M. Darzac, dont la pâleur, à ce moment, me parut tout à fait anormale, fit signe qu'il était de l'avis du professeur. Pour moi, si M. Darzac ne répondait que par signe, c'est qu'il était incapable de prononcer un mot.

«Sachez donc, monsieur le chef de la Sûreté, continua M. Stangerson, que ma fille avait juré de ne jamais me quitter et tenait son serment malgré toutes mes prières, car j'essayai plusieurs fois de la décider au mariage, comme c'était mon devoir. Nous connûmes M. Robert Darzac de longues années. M. Robert Darzac aime ma fille. Je pus croire, un moment, qu'il en était aimé, puisque j'eus la joie récente d'apprendre de la bouche même de ma fille qu'elle consentait enfin à un mariage que j'appelais de tous mes voeux. Je suis d'un grand âge, monsieur, et ce fut une heure bénie que celle où je connus enfin qu'après moi Mlle Stangerson aurait à ses côtés, pour l'aimer et continuer nos travaux communs, un être que j'aime et que j'estime pour son grand coeur et pour sa science. Or, monsieur le chef de la Sûreté, deux jours avant le crime, par je ne sais quel retour de sa volonté, ma fille m'a déclaré qu'elle n'épouserait pas M. Robert Darzac.»

Il y eut ici un silence pesant. La minute était grave. M. Dax reprit:

«Et Mlle Stangerson ne vous a donné aucune explication, ne vous a point dit pour quel motif?...

--Elle m'a dit qu'elle était trop vieille maintenant pour se marier... qu'elle avait attendu trop longtemps... qu'elle avait bien réfléchi... qu'elle estimait et même qu'elle aimait M. Robert Darzac... mais qu'il valait mieux que les choses en restassent là... que l'on continuerait le passé... qu'elle serait heureuse même de voir les liens de pure amitié qui nous attachaient à M. Robert Darzac nous unir d'une façon encore plus étroite, mais qu'il fût bien entendu qu'on ne lui parlerait jamais plus de mariage.

--Voilà qui est étrange! murmura M. Dax.

--Étrange», répéta M. de Marquet.

M. Stangerson, avec un pâle et glacé sourire, dit:

«Ce n'est point de ce côté, monsieur, que vous trouverez le mobile du crime.»

M. Dax:

«En tout cas, fit-il d'une voix impatiente, le mobile n'est pas le vol!

--Oh! nous en sommes sûrs!», s'écria le juge d'instruction.

À ce moment la porte du laboratoire s'ouvrit et le brigadier de gendarmerie apporta une carte au juge d'instruction. M. de Marquet lut et poussa une sourde exclamation; puis:

«Ah! voilà qui est trop fort!

--Qu'est-ce? demanda le chef de la Sûreté.

--La carte d'un petit reporter de _L'Époque_, M. Joseph Rouletabille, et ces mots: «L'un des mobiles du crime a été le vol!»

Le chef de la Sûreté sourit:

«Ah! Ah! le jeune Rouletabille... j'en ai déjà entendu parler... il passe pour ingénieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge d'instruction.»

Et l'on fit entrer M. Joseph Rouletabille. J'avais fait sa connaissance dans le train qui nous avait amenés, ce matin-là, à Épinay-sur-Orge. Il s'était introduit, presque malgré moi, dans notre compartiment et j'aime mieux dire tout de suite que ses manières et sa désinvolture, et la prétention qu'il semblait avoir de comprendre quelque chose dans une affaire où la justice ne comprenait rien, me l'avaient fait prendre en grippe. Je n'aime point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons et entreprenants qu'il faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens se croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur de leur accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par eux, on est tout de suite débordé et il n'est point d'ennuis que l'on ne doive redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine d'années à peine, et le toupet avec lequel il avait osé nous interroger et discuter avec nous me l'avait rendu particulièrement odieux. Du reste, il avait une façon de s'exprimer qui attestait qu'il se moquait outrageusement de nous. Je sais bien que le journal _L'Époque_ est un organe influent avec lequel il faut savoir «composer», mais encore ce journal ferait bien de ne point prendre ses rédacteurs à la mamelle.

M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua et attendit que M. de Marquet lui demandât de s'expliquer.

«Vous prétendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le mobile du crime, et que ce mobile, contre toute évidence, serait le vol?

--Non, monsieur le juge d'instruction, je n'ai point prétendu cela. Je ne dis pas que le mobile du crime a été le vol _et je ne le crois pas._

--Alors, que signifie cette carte?

--Elle signifie que _l'un des mobiles_ du crime a été le vol.

--Qu'est-ce qui vous a renseigné?

--Ceci! si vous voulez bien m'accompagner.»

Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que nous fîmes. Là, il se dirigea du côté du lavatory et pria M. le juge d'instruction de se mettre à genoux à côté de lui. Ce lavatory recevait du jour par sa porte vitrée et, quand la porte était ouverte, la lumière qui y pénétrait était suffisante pour l'éclairer parfaitement. M. de Marquet et M. Joseph Rouletabille s'agenouillèrent sur le seuil. Le jeune homme montrait un endroit de la dalle.

«Les dalles du lavatory n'ont point été lavées par le père Jacques, fit-il, depuis un certain temps; cela se voit à la couche de poussière qui les recouvre. Or, voyez, à cet endroit, la marque de deux larges semelles et de cette cendre noire qui accompagne partout les pas de l'assassin. Cette cendre n'est point autre chose que la poussière de charbon qui couvre le sentier que l'on doit traverser pour venir directement, à travers la forêt, d'Épinay au Glandier. Vous savez qu'à cet endroit il y a un petit hameau de charbonniers et qu'on y fabrique du charbon de bois en grande quantité. Voilà ce qu'a dû faire l'assassin: il a pénétré ici l'après-midi quand il n'y eut plus personne au pavillon, et il a perpétré son vol.

--Mais quel vol? Où voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol? nous écriâmes nous tous en même temps.

--Ce qui m'a mis sur la trace du vol, continua le journaliste...

--C'est ceci! interrompit M. de Marquet, toujours à genoux.

--Évidemment», fit M. Rouletabille.

Et M. de Marquet expliqua qu'il y avait, en effet, sur la poussière des dalles, à côté de la trace des deux semelles, l'empreinte fraîche d'un lourd paquet rectangulaire, et qu'il était facile de distinguer la marque des ficelles qui l'enserraient...

«Mais vous êtes donc venu ici, monsieur Rouletabille; j'avais pourtant ordonné au père Jacques de ne laisser entrer personne; il avait la garde du pavillon.

--Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec M. Robert Darzac.

--Ah! vraiment...» s'exclama M. de Marquet mécontent, et jetant un regard de côté à M. Darzac, lequel restait toujours silencieux.

«Quand j'ai vu la trace du paquet à côté de l'empreinte des semelles, je n'ai plus douté du vol, reprit M. Rouletabille. Le voleur n'était pas venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce paquet, avec les objets volés sans doute, et il l'avait déposé dans ce coin, dans le dessein de l'y reprendre au moment de sa fuite; _il avait déposé aussi, à côté de son paquet, ses lourdes chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas ne conduit à ces chaussures, et les semelles sont à côté l'une de l'autre, _comme des semelles au repos et vides de leurs pieds_. Ainsi comprendrait-on que l'assassin, quand il s'enfuit de la «Chambre Jaune», n'a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni dans le vestibule. Après avoir pénétré _avec ses chaussures_ dans la «Chambre Jaune», il les y a défaites, sans doute parce qu'elles le gênaient ou parce qu'il voulait faire le moins de bruit possible. La marque de son passage _aller_ à travers le vestibule et le laboratoire a été effacée par le lavage subséquent du père Jacques, ce qui nous mène à faire entrer l'assassin dans le pavillon par la fenêtre ouverte du vestibule lors de la première absence du père Jacques, avant le lavage qui a eu lieu à cinq heure et demie!

«L'assassin, après qu'il eut défait ses chaussures, qui, certainement le gênaient, les a portées à la main dans le lavatory et les y a déposées du seuil, car, sur la poussière du lavatory, il n'y a pas trace de pieds nus ou enfermés dans des chaussettes, _ou encore dans d'autres chaussures_. Il a donc déposé ses chaussures à côté de son paquet. Le vol était déjà, à ce moment, accompli. Puis l'homme retourne à la «Chambre Jaune» et s'y glisse alors sous le lit où la trace de son corps est parfaitement visible sur le plancher et même sur la natte qui a été, à cet endroit, légèrement roulée et très froissée. Des brins de paille même, fraîchement arrachés, témoignent également du passage de l'assassin sous le lit...

--Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet.

--Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet étonnant gamin de journaliste, _n'était point le seul mobile de la venue de l'homme_. Ne me dites point qu'il s'y serait aussitôt réfugié en apercevant, par la fenêtre du vestibule, soit le père Jacques, soit M. et Mlle Stangerson s'apprêtant à rentrer dans le pavillon. Il était beaucoup plus facile pour lui de grimper au grenier, et, caché, d'attendre une occasion de se sauver, _si son dessein n'avait été que de fuir_. Non! Non! _Il fallait que l'assassin fût dans la «Chambre Jaune»_...

Ici, le chef de la Sûreté intervint:

«Ça n'est pas mal du tout, cela, jeune homme! mes félicitations... et si nous ne savons pas encore comment l'assassin est parti, nous suivons déjà, pas à pas, son entrée ici, et nous voyons ce qu'il y a fait: il a volé. Mais qu'a-t-il donc volé?

--Des choses extrêmement précieuses», répondit le reporter.

À ce moment, nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire. Nous nous y précipitâmes, et nous y trouvâmes M. Stangerson qui, les yeux hagards, les membres agités, nous montrait une sorte de meuble-bibliothèque qu'il venait d'ouvrir et qui nous apparut vide.

Au même instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui était poussé devant le bureau et gémit:

«Encore une fois, je suis volé...»

Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue:

«Surtout, dit-il, qu'on ne dise pas un mot de ceci à ma fille... Elle serait encore plus peinée que moi...»

Il poussa un profond soupir, et, sur le ton d'une douleur que je n'oublierai jamais:

«Qu'importe, après tout... _pourvu qu'elle vive!..._

--Elle vivra! dit, d'une voix étrangement touchante, Robert Darzac.

--Et nous vous retrouverons les objets volés, fit M. Dax. Mais qu'y avait-il dans ce meuble?

--Vingt ans de ma vie, répondit sourdement l'illustre professeur, ou plutôt de notre vie, à ma fille et à moi. Oui, nos plus précieux documents, les relations les plus secrètes sur nos expériences et sur nos travaux, depuis vingt ans, étaient enfermés là. C'était une véritable sélection parmi tant de documents dont cette pièce est pleine. C'est une perte irréparable pour nous, et, j'ose dire, pour la science. Toutes les étapes par lesquelles j'ai dû passer pour arriver à la preuve décisive de l'anéantissement de la matière, avaient été, par nous, soigneusement énoncées, étiquetées, annotées, illustrées de photographies et de dessins. Tout cela était rangé là. Le plan de trois nouveaux appareils, l'un pour étudier la déperdition, sous l'influence de la lumière ultra-violette, des corps préalablement électrisés; l'autre qui devait rendre visible la déperdition électrique sous l'action des particules de matière dissociée contenue dans les gaz des flammes; un troisième, très ingénieux, nouvel électroscope condensateur différentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable et l'éther impondérable; vingt ans d'expériences sur la chimie intra-atomique et sur les équilibres ignorés de la matière; un manuscrit que je voulais faire paraître sous ce titre: _Les Métaux qui souffrent_. Est-ce que je sais? est-ce que je sais? L'homme qui est venu là m'aura tout pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon âme...

Et le grand Stangerson se prit à pleurer comme un enfant.

Nous l'entourions en silence, émus par cette immense détresse. M. Robert Darzac, accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé, essayait en vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un instant me le rendre sympathique, malgré l'instinctive répulsion que son attitude bizarre et son émoi souvent inexpliqué m'avaient inspirée pour son énigmatique personnage.

M. Joseph Rouletabille, seul, comme si son précieux temps et sa mission sur la terre ne lui permettaient point de s'appesantir sur la misère humaine, s'était rapproché, fort calme, du meuble vide et, le montrant au chef de la Sûreté, rompait bientôt le religieux silence dont nous honorions le désespoir du grand Stangerson. Il nous donna quelques explications, dont nous n'avions que faire, sur la façon dont il avait été amené à croire à un vol, par la découverte simultanée qu'il avait faite des traces dont j'ai parlé plus haut dans le lavatory, et de la vacuité de ce meuble précieux dans le laboratoire. Il n'avait fait, nous disait-il, que passer dans le laboratoire; mais la première chose qui l'avait frappé avait été la forme étrange du meuble, sa solidité, sa construction en fer qui le mettait à l'abri d'un accident par la flamme, et le fait qu'un meuble comme celui-ci, destiné à conserver des objets auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de fer, «sa clef». «On n'a point d'ordinaire un coffre-fort pour le laisser ouvert...» Enfin, cette petite clef, à tête de cuivre, des plus compliquées, avait attiré, paraît-il, l'attention de M. Joseph Rouletabille, alors qu'elle avait endormi la nôtre. Pour nous autres, qui ne sommes point des enfants, la présence d'une clef sur un meuble éveille plutôt une idée de sécurité, mais pour M. Joseph Rouletabille, qui est évidemment un génie--comme dit José Dupuy dans _Les cinq cents millions de Gladiator_. «Quel génie! Quel dentiste!»--la présence d'une clef sur une serrure éveille l'idée du vol. Nous en sûmes bientôt la raison.

Mais, auparavant que de vous la faire connaître, je dois rapporter que M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant s'il devait se réjouir du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à l'instruction ou s'il devait se désoler de ce que ce pas n'eût pas été fait par lui. Notre profession comporte de ces déboires, mais nous n'avons point le droit d'être pusillanime et nous devons fouler aux pieds notre amour-propre quand il s'agit du bien général. Aussi M. de Marquet triompha-t-il de lui-même et trouva-t-il bon de mêler enfin ses compliments à ceux de M. Dax, qui, lui, ne les ménageait pas à M. Rouletabille. Le gamin haussa les épaules, disant: «il n'y a pas de quoi!» Je lui aurais flanqué une gifle avec satisfaction, surtout dans le moment qu'il ajouta:

«Vous feriez bien, monsieur, de demander à M. Stangerson qui avait la garde ordinaire de cette clef?

--Ma fille, répondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait jamais.

--Ah! mais voilà qui change l'aspect des choses et qui ne correspond plus avec la conception de M. Rouletabille, s'écria M. de Marquet. Si cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson, l'assassin aurait donc attendu Mlle Stangerson cette nuit-là, dans sa chambre, pour lui voler cette clef, et le vol n'aurait eu lieu qu'_après l'assassinat!_ Mais, après l'assassinat, il y avait quatre personnes dans le laboratoire!... Décidément, je n'y comprends plus rien!...»

Et M. de Marquet répéta, avec une rage désespérée, qui devait être pour lui le comble de l'ivresse, car je ne sais si j'ai déjà dit qu'il n'était jamais aussi heureux que lorsqu'il ne comprenait pas:

«... plus rien!

--Le vol, répliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu'_avant l'assassinat._ C'est indubitable pour la raison que vous croyez _et pour d'autres raisons que je crois. Et, quand l'assassin a pénétré dans le pavillon, il était déjà en possession de la clef à tête de cuivre._

--Ça n'est pas possible! fit doucement M. Stangerson.

--C'est si bien possible, monsieur, qu'en voici la preuve.»

Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de _L'Époque_ daté du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu dans la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut:

«--Il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands magasins de la Louve. Ce réticule contenait divers objets dont une petite clef à tête de cuivre. Il sera donné une forte récompense à la personne qui l'aura trouvée. Cette personne devra écrire, poste restante, au bureau 40, à cette adresse: M.A.T.H.S.N.» Ces lettres ne désignent-elles point, continua le reporter, Mlle Stangerson? Cette clef à tête de cuivre n'est-elle point cette clef-ci?... Je lis toujours les annonces. Dans mon métier, comme dans le vôtre, monsieur le juge d'instruction, il faut toujours lire les petites annonces personnelles... Ce qu'on y découvre d'intrigues!... et de clefs d'intrigues! Qui ne sont pas toujours à tête de cuivre, et qui n'en sont pas moins intéressantes. Cette annonce, particulièrement, par la sorte de mystère dont la femme qui avait perdu une clef, objet peu compromettant, s'entourait, m'avait frappé. Comme elle tenait à cette clef! Comme elle promettait une forte récompense! Et je songeai à ces six lettres: M.A.T.H.S.N. Les quatre premières m'indiquaient tout de suite un prénom. «Évidemment, faisais-je, «Math, Mathilde...» la personne qui a perdu la clef à tête de cuivre, dans un réticule, s'appelle Mathilde!...» Mais je ne pus rien faire des deux dernières lettres. Aussi, rejetant le journal, je m'occupai d'autre chose... Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent avec d'énormes manchettes annonçant l'assassinat de Mlle MATHILDE STANGERSON, ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun effort pour cela, machinalement, les lettres de l'annonce. Intrigué un peu, je demandai le numéro de ce jour-là à l'administration. J'avais oublié les deux dernières lettres: S.N. Quand je les revis, je ne pus retenir un cri «Stangerson!...» Je sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40. Je demandai: «Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N!» L'employé me répondit: «Non!» Et comme j'insistais, le priant, le suppliant de chercher encore, il me dit: «Ah! çà, monsieur, c'est une plaisanterie!... Oui, j'ai eu une lettre aux initiales M.A.T.H.S.N.; mais je l'ai donnée, il y a trois jours, à une dame qui me l'a réclamée. Vous venez aujourd'hui me réclamer cette lettre à votre tour. Or, avant-hier, un monsieur, avec la même insistance désobligeante, me la demandait encore!... J'en ai assez de cette fumisterie...» Je voulus questionner l'employé sur les deux personnages qui avaient déjà réclamé la lettre, mais, soit qu'il voulût se retrancher derrière le secret professionnel--il estimait, sans doute, à part lui, en avoir déjà trop dit--soit qu'il fût vraiment excédé d'une plaisanterie possible, il ne me répondit plus...»

Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les conclusions qu'il pouvait de cette bizarre histoire de lettre poste restante. De fait, il semblait maintenant qu'on tenait un fil solide par lequel on allait pouvoir suivre cette affaire «insaisissable».

M. Stangerson dit:

«Il est donc à peu près certain que ma fille aura perdu cette clef, qu'elle n'a point voulu m'en parler pour m'éviter toute inquiétude et qu'elle aura prié celui ou celle qui aurait pu l'avoir trouvée d'écrire poste restante. Elle craignait évidemment que, donnant notre adresse, ce fait occasionnât des démarches qui m'auraient appris la perte de la clef. C'est très logique et très naturel. _Car j'ai déjà été volé, monsieur!_

--Où cela? Et quand? demanda le directeur de la Sûreté.