Le mystère de la chambre jaune

Chapter 7

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De fait, un grand feu de bois flambait dans la cheminée. Nous nous en approchâmes et tendîmes nos mains à la chaleur du foyer, car, ce matin-là, on sentait déjà venir l'hiver. La pièce était assez grande; deux épaisses tables de bois, quelques escabeaux, un comptoir, où s'alignaient des bouteilles de sirop et d'alcool, la garnissaient. Trois fenêtres donnaient sur la route. Une chromo-réclame, sur le mur, vantait, sous les traits d'une jeune Parisienne levant effrontément son verre, les vertus apéritives d'un nouveau vermouth. Sur la tablette de la haute cheminée, l'aubergiste avait disposé un grand nombre de pots et de cruches en grès et en faïence.

«Voilà une belle cheminée pour faire rôtir un poulet, dit Rouletabille.

--Nous n'avons point de poulet, fit l'hôte; pas même un méchant lapin.

Je sais, répliqua mon ami, d'une voix goguenarde qui me surprit, _je sais que, maintenant, il va falloir manger du saignant_.»

J'avoue que je ne comprenais rien à la phrase de Rouletabille. Pourquoi disait-il à cet homme: «Maintenant, il va falloir manger du saignant...?» Et pourquoi l'aubergiste, aussitôt qu'il eut entendu cette phrase, laissa-t-il échapper un juron qu'il étouffa aussitôt et se mit-il à notre disposition aussi docilement que M. Robert Darzac lui-même quand il eut entendu ces mots fatidiques: «Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat...?» Décidément, mon ami avait le don de se faire comprendre des gens avec des phrases tout à fait incompréhensibles. Je lui en fis l'observation et il voulut bien sourire. J'eusse préféré qu'il daignât me donner quelque explication, mais il avait mis un doigt sur sa bouche, ce qui signifiait évidemment que non seulement il s'interdisait de parler, mais encore qu'il me recommandait le silence. Entre temps, l'homme, poussant une petite porte, avait crié qu'on lui apportât une demi-douzaine d'oeufs et «le morceau de faux filet». La commission fut bientôt faite par une jeune femme fort accorte, aux admirables cheveux blonds et dont les beaux grands yeux doux nous regardèrent avec curiosité.

L'aubergiste lui dit d'une voix rude:

«Va-t'en! Et si l'homme vert s'en vient, que je ne te voie pas!»

Et elle disparut, Rouletabille s'empara des oeufs qu'on lui apporta dans un bol et de la viande qu'on lui servit sur un plat, plaça le tout précautionneusement à côté de lui, dans la cheminée, décrocha une poêle et un gril pendus dans l'âtre et commença de battre notre omelette en attendant qu'il fît griller notre bifteck. Il commanda encore à l'homme deux bonnes bouteilles de cidre et semblait s'occuper aussi peu de son hôte que son hôte s'occupait de lui. L'homme tantôt le couvait des yeux et tantôt me regardait avec un air d'anxiété qu'il essayait en vain de dissimuler. Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre couvert auprès d'une fenêtre.

Tout à coup je l'entendis qui murmurait:

«Ah! le voilà!»

Et, la figure changée, n'exprimant plus qu'une haine atroce, il alla se coller contre la fenêtre, regardant la route. Je n'eus point besoin d'avertir Rouletabille. Le jeune homme avait déjà lâché son omelette et rejoignait l'hôte à la fenêtre. J'y fus avec lui.

Un homme, tout habillé de velours vert, la tête prise dans une casquette ronde de même couleur, s'avançait, à pas tranquilles sur la route, en fumant sa pipe. Il portait un fusil en bandoulière et montrait dans ses mouvements une aisance presque aristocratique. Cet homme pouvait avoir quarante-cinq ans. Les cheveux et la moustache étaient gris-sel. Il était remarquablement beau. Il portait binocle. Quand il passa près de l'auberge, il parut hésiter, se demandant s'il entrerait, jeta un regard de notre côté, lâcha quelques bouffées de sa pipe et d'un même pas nonchalant reprit sa promenade.

Rouletabille et moi nous regardâmes l'hôte. Ses yeux fulgurants, ses poings fermés, sa bouche frémissante, nous renseignaient sur les sentiments tumultueux qui l'agitaient.

«Il a bien fait de ne pas entrer aujourd'hui! siffla-t-il.

--Quel est cet homme? demanda Rouletabille, en retournant à son omelette.

--«L'homme vert!» gronda l'aubergiste... Vous ne le connaissez pas? Tant mieux pour vous. C'est pas une connaissance à faire... Eh ben, c'est l'garde à M. Stangerson.

--Vous ne paraissez pas l'aimer beaucoup? demanda le reporter en versant son omelette dans la poêle.

--Personne ne l'aime dans le pays, monsieur; et puis c'est un fier, qui a dû avoir de la fortune autrefois; et il ne pardonne à personne de s'être vu forcé, pour vivre, de devenir domestique. Car un garde, c'est un larbin comme un autre! n'est-ce pas? Ma parole! on dirait que c'est lui qui est le maître du Glandier, que toutes les terres et tous les bois lui appartiennent. Il ne permettrait pas à un pauvre de déjeuner d'un morceau de pain sur l'herbe, «sur son herbe»!

--Il vient quelquefois ici?

--Il vient trop. Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure ne me revient pas. Il y a seulement un mois, il ne m'embêtait pas! L'auberge du «Donjon» n'avait jamais existé pour lui!... Il n'avait pas le temps! Fallait-il pas qu'il fasse sa cour à l'hôtesse des «Trois Lys», à Saint-Michel. Maintenant qu'il y a eu de la brouille dans les amours, il cherche à passer le temps ailleurs... Coureur de filles, trousseur de jupes, mauvais gars... Y a pas un honnête homme qui puisse le supporter, cet homme-là... Tenez, les concierges du château ne pouvaient pas le voir en peinture, «l'homme vert!...»

--Les concierges du château sont donc d'honnêtes gens, monsieur l'aubergiste?

--Appelez-moi donc père Mathieu; c'est mon nom... Eh ben, aussi vrai que je m'appelle Mathieu, oui m'sieur, j'les crois honnêtes.

--On les a pourtant arrêtés.

--Què-que ça prouve? Mais je ne veux pas me mêler des affaires du prochain...

--Et qu'est-ce que vous pensez de l'assassinat?

--De l'assassinat de cette pauvre mademoiselle? Une brave fille, allez, et qu'on aimait bien dans le pays. C'que j'en pense?

--Oui, ce que vous en pensez.

--Rien... et bien des choses... Mais ça ne regarde personne.

--Pas même moi?» insista Rouletabille.

L'aubergiste le regarda de côté, grogna, et dit:

«Pas même vous...»

L'omelette était prête; nous nous mîmes à table et nous mangions en silence, quand la porte d'entrée fut poussée et une vieille femme, habillée de haillons, appuyée sur un bâton, la tête branlante, les cheveux blancs qui pendaient en mèches folles sur le front encrassé, se montra sur le seuil.

«Ah! vous v'là, la mère Agenoux! Y a longtemps qu'on ne vous a vue, fit notre hôte.

--J'ai été bien malade, toute prête à mourir, dit la vieille. Si quelquefois vous aviez des restes pour la «Bête du Bon Dieu»...?

Et elle pénétra dans l'auberge, suivie d'un chat si énorme que je ne soupçonnais pas qu'il pût en exister de cette taille. La bête nous regarda et fit entendre un miaulement si désespéré que je me sentis frissonner. Je n'avais jamais entendu un cri aussi lugubre.

Comme s'il avait été attiré par ce cri, un homme entra, derrière la vieille. C'était «l'homme vert». Il nous salua d'un geste de la main à sa casquette et s'assit à la table voisine de la nôtre.

«Donnez-moi un verre de cidre, père Mathieu.»

Quand «l'homme vert» était entré, le père Mathieu avait eu un mouvement violent de tout son être vers le nouveau venu; mais, visiblement, il se dompta et répondit:

«Y a plus de cidre, j'ai donné les dernières bouteilles à ces messieurs.

--Alors donnez-moi un verre de vin blanc, fit «l'homme vert» sans marquer le moindre étonnement.

--Y a plus de vin blanc, y a plus rien!»

Le père Mathieu répéta, d'une voix sourde:

«Y a plus rien!

--Comment va Mme Mathieu?»

L'aubergiste, à cette question de «l'homme vert», serra les poings, se retourna vers lui, la figure si mauvaise que je crus qu'il allait frapper, et puis il dit:

«Elle va bien, merci.»

Ainsi, la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue tout à l'heure était l'épouse de ce rustre répugnant et brutal, et dont tous les défauts physiques semblaient dominés par ce défaut moral: La jalousie.

Claquant la porte, l'aubergiste quitta la pièce. La mère Agenoux était toujours là debout, appuyée sur son bâton et le chat au bas de ses jupes.

«L'homme vert» lui demanda:

«Vous avez été malade, mère Agenoux, qu'on ne vous a pas vue depuis bientôt huit jours?

--Oui, m'sieur l'garde. Je ne me suis levée que trois fois pour aller prier sainte Geneviève, notre bonne patronne, et l'reste du temps, j'ai été étendue sur mon grabat. Il n'y a eu pour me soigner que la «Bête du Bon Dieu!»

--Elle ne vous a pas quittée?

--Ni jour ni nuit.

--Vous en êtes sûre?

--Comme du paradis.

--Alors, comment ça se fait-il, mère Agenoux, qu'on n'ait entendu que le cri de la «Bête du Bon Dieu» toute la nuit du crime?»

La mère Agenoux alla se planter face au garde, et frappa le plancher de son bâton:

«Je n'en sais rien de rien. Mais, voulez-vous que j'vous dise? Il n'y a pas deux bêtes au monde qui ont ce cri-là... Eh bien, moi aussi, la nuit du crime, j'ai entendu, au dehors, le cri de la «Bête du Bon Dieu»; et pourtant elle était sur mes genoux, m'sieur le garde, et elle n'a pas miaulé une seule fois, je vous le jure. Je m'suis signée, quand j'ai entendu ça, comme si j'entendais l'diable!»

Je regardais le garde pendant qu'il posait cette dernière question, et je me trompe fort si je n'ai pas surpris sur ses lèvres un mauvais sourire goguenard.

À ce moment, le bruit d'une querelle aiguë parvint jusqu'à nous. Nous crûmes même percevoir des coups sourds, comme si l'on battait, comme si l'on assommait quelqu'un. «L'homme vert» se leva et courut résolument à la porte, à côté de l'âtre, mais celle-ci s'ouvrit et l'aubergiste, apparaissant, dit au garde:

«Ne vous effrayez pas, m'sieur le garde; c'est ma femme qu'a mal aux dents!»

Et il ricana.

«Tenez, mère Agenoux, v'là du mou pour vot'chat.»

Il tendit à la vieille un paquet; la vieille s'en empara avidement et sortit, toujours suivie de son chat.

«L'homme vert» demanda:

«Vous ne voulez rien me servir?»

Le père Mathieu ne retint plus l'expression de sa haine:

«Y a rien pour vous! Y a rien pour vous! Allez-vous-en!...»

«L'homme vert», tranquillement, bourra sa pipe, l'alluma, nous salua et sortit. Il n'était pas plutôt sur le seuil que Mathieu lui claquait la porte dans le dos et, se retournant vers nous, les yeux injectés de sang, la bouche écumante, nous sifflait, le poing tendu vers cette porte qui venait de se fermer sur l'homme qu'il détestait:

«Je ne sais pas qui vous êtes, vous qui venez me dire: «Maintenant va falloir manger du saignant.» Mais si ça vous intéresse: l'assassin, le v'là!»

Aussitôt qu'il eût ainsi parlé, le père Mathieu nous quitta. Rouletabille retourna vers l'âtre, et dit:

«Maintenant, nous allons griller notre bifteck. Comment trouvez-vous le cidre? Un peu dur, comme je l'aime.»

Ce jour-là, nous ne revîmes plus Mathieu et un grand silence régnait dans l'auberge quand nous la quittâmes, après avoir laissé cinq francs sur notre table, en paiement de notre festin.

Rouletabille me fit aussitôt faire près d'une lieue autour de la propriété du professeur Stangerson. Il s'arrêta dix minutes, au coin d'un petit chemin tout noir de suie, auprès des cabanes de charbonniers qui se trouvent dans la partie de la forêt de Sainte-Geneviève, qui touche à la route allant d'Épinay à Corbeil, et me confia que l'assassin avait certainement passé par là, «vu l'état des chaussures grossières», avant de pénétrer dans la propriété et d'aller se cacher dans le bosquet.

«Vous ne croyez donc pas que le garde a été dans l'affaire? interrompis-je.

--Nous verrons cela plus tard, me répondit-il. Pour le moment, ce que l'aubergiste a dit de cet homme ne m'occupe pas. Il en a parlé avec sa haine. Ce n'est pas pour l'«homme vert» que je vous ai emmené déjeuner au «Donjon».

Ayant ainsi parlé, Rouletabille, avec de grandes précautions, se glissa--et je me glissai derrière lui--jusqu'à la bâtisse, qui, près de la grille, servait de logement aux concierges, arrêtés le matin même. Il s'introduisit, avec une acrobatie que j'admirai, dans la maisonnette, par une lucarne de derrière restée ouverte, et en ressortit dix minutes plus tard en disant ce mot qui signifiait, dans sa bouche, tant de choses: «Parbleu!»

Dans le moment que nous allions reprendre le chemin du château, il y eut un grand mouvement à la grille. Une voiture arrivait, et, du château, on venait au-devant d'elle. Rouletabille me montra un homme qui en descendait:

«Voici le chef de la Sûreté; nous allons voir ce que Frédéric Larsan a dans le ventre, et s'il est plus malin qu'un autre...»

Derrière la voiture du chef de la Sûreté, trois autres voitures suivaient, remplies de reporters qui voulurent, eux aussi, entrer dans le parc. Mais on mit à la grille deux gendarmes, avec défense de laisser passer. Le chef de la Sûreté calma leur impatience en prenant l'engagement de donner, le soir même, à la presse, le plus de renseignements qu'il pourrait, sans gêner le cours de l'instruction.

XI

Où Frédéric Larsan explique comment l'assassin a pu sortir de la Chambre Jaune.

Dans la masse de papiers, documents, mémoires, extraits de journaux, pièces de justice dont je dispose relativement au «Mystère de la Chambre Jaune», se trouve un morceau des plus intéressants. C'est la narration du fameux interrogatoire des intéressés qui eut lieu, cet après-midi-là, dans le laboratoire du professeur Stangerson, devant le chef de la Sûreté. Cette narration est due à la plume de M. Maleine, le greffier, qui, tout comme le juge d'instruction, faisait, à ses moments perdus, de la littérature. Ce morceau devait faire partie d'un livre qui n'a jamais paru et qui devait s'intituler: _Mes interrogatoires_. Il m'a été donné par le greffier lui-même, quelque temps après le «dénouement inouï» de ce procès unique dans les fastes juridiques.

Le voici. Ce n'est plus une sèche transcription de demandes et de réponses. Le greffier y relate souvent ses impressions personnelles.

_La narration du greffier:_

Depuis une heure, raconte le greffier, le juge d'instruction et moi, nous nous trouvions dans la «Chambre Jaune», avec l'entrepreneur qui avait construit, sur les plans du professeur Stangerson, le pavillon. L'entrepreneur était venu avec un ouvrier. M. de Marquet avait fait nettoyer entièrement les murs, c'est-à-dire qu'il avait fait enlever par l'ouvrier tout le papier qui les décorait. Des coups de pioches et de pics, çà et là, nous avaient démontré l'inexistence d'une ouverture quelconque. Le plancher et le plafond avaient été longuement sondés. Nous n'avions rien découvert. Il n'y avait rien à découvrir. M. de Marquet paraissait enchanté et ne cessait de répéter:

«Quelle affaire! monsieur l'entrepreneur, quelle affaire! Vous verrez que nous ne saurons jamais comment l'assassin a pu sortir de cette chambre-là!»

Tout à coup, M. de Marquet, la figure rayonnante, parce qu'il ne comprenait pas, voulut bien se souvenir que son devoir était de chercher à comprendre, et il appela le brigadier de gendarmerie.

«Brigadier, fit-il, allez donc au château et priez M. Stangerson et M. Robert Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire, ainsi que le père Jacques, et faites-moi amener aussi, par vos hommes, les deux concierges.»

Cinq minutes plus tard, tout ce monde fut réuni dans le laboratoire. Le chef de la Sûreté, qui venait d'arriver au Glandier, nous rejoignit aussi dans ce moment. J'étais assis au bureau de M. Stangerson, prêt au travail, quand M. de Marquet nous tint ce petit discours, aussi original qu'inattendu:

«Si vous le voulez, messieurs, disait-il, puisque les interrogatoires ne donnent rien, nous allons abandonner, pour une fois, le vieux système des interrogatoires. Je ne vous ferai point venir devant moi à tour de rôle; non. Nous resterons tous ici: M. Stangerson, M. Robert Darzac, le père Jacques, les deux concierges, M. le chef de la Sûreté, M. le greffier et moi! Et nous serons là, tous, «au même titre»; les concierges voudront bien oublier un instant qu'ils sont arrêtés. «Nous allons causer!» Je vous ai fait venir «pour causer». Nous sommes sur les lieux du crime; eh bien, de quoi causerions-nous si nous ne causions pas du crime? Parlons-en donc! Parlons-en! Avec abondance, avec intelligence, ou avec stupidité. Disons tout ce qui nous passera par la tête! Parlons sans méthode, puisque la méthode ne nous réussit point. J'adresse une fervente prière au dieu hasard, le hasard de nos conceptions! Commençons!...

Sur quoi, en passant devant moi, il me dit, à voix basse:

«Hein! croyez-vous, quelle scène! Auriez-vous imaginé ça, vous? J'en ferai un petit acte pour le Vaudeville.»

Et il se frottait les mains avec jubilation.

Je portai les yeux sur M. Stangerson. L'espoir que devait faire naître en lui le dernier bulletin des médecins qui avaient déclaré que Mlle Stangerson pourrait survivre à ses blessures, n'avait pas effacé de ce noble visage les marques de la plus grande douleur.

Cet homme avait cru sa fille morte, et il en était encore tout ravagé. Ses yeux bleus si doux et si clairs étaient alors d'une infinie tristesse. J'avais eu l'occasion, plusieurs fois, dans des cérémonies publiques, de voir M. Stangerson. J'avais été, dès l'abord, frappé par son regard, si pur qu'il semblait celui d'un enfant: regard de rêve, regard sublime et immatériel de l'inventeur ou du fou.

Dans ces cérémonies, derrière lui ou à ses côtés, on voyait toujours sa fille, car ils ne se quittaient jamais, disait-on, partageant les mêmes travaux depuis de longues années. Cette vierge, qui avait alors trente-cinq ans et qui en paraissait à peine trente, consacrée tout entière à la science, soulevait encore l'admiration par son impériale beauté, restée intacte, sans une ride, victorieuse du temps et de l'amour. Qui m'eût dit alors que je me trouverais, un jour prochain, au chevet de son lit, avec mes paperasses, et que je la verrais, presque expirante, nous raconter, avec effort, le plus monstrueux et le plus mystérieux attentat que j'ai ouï de ma carrière? Qui m'eût dit que je me trouverais, comme cet après-midi-là, en face d'un père désespéré cherchant en vain à s'expliquer comment l'assassin de sa fille avait pu lui échapper? À quoi sert donc le travail silencieux, au fond de la retraite obscure des bois, s'il ne vous garantit point de ces grandes catastrophes de la vie et de la mort, réservées d'ordinaire à ceux d'entre les hommes qui fréquentent les passions de la ville?

«Voyons! monsieur Stangerson, fit M. de Marquet, avec un peu d'importance; placez-vous exactement à l'endroit où vous étiez quand Mlle Stangerson vous a quitté pour entrer dans sa chambre.»

M. Stangerson se leva et, se plaçant à cinquante centimètres de la porte de la «Chambre Jaune», il dit d'une voix sans accent, sans couleur, d'une voix que je qualifierai de morte:

«Je me trouvais ici. Vers onze heures, après avoir procédé, sur les fourneaux du laboratoire, à une courte expérience de chimie, j'avais fait glisser mon bureau jusqu'ici, car le père Jacques, qui passa la soirée à nettoyer quelques-uns de mes appareils, avait besoin de toute la place qui se trouvait derrière moi. Ma fille travaillait au même bureau que moi. Quand elle se leva, après m'avoir embrassé et souhaité le bonsoir au père Jacques, elle dut, pour entrer dans sa chambre, se glisser assez difficilement entre mon bureau et la porte. C'est vous dire que j'étais bien près du lieu où le crime allait se commettre.

--Et ce bureau? interrompis-je, obéissant, en me mêlant à cette «conversation», aux désirs exprimés par mon chef,... et ce bureau, aussitôt que vous eûtes, monsieur Stangerson, entendu crier: «À l'assassin!» et qu'eurent éclaté les coups de revolver... ce bureau, qu'est-il devenu?»

Le père Jacques répondit:

«Nous l'avons rejeté contre le mur, ici, à peu près où il est en ce moment, pour pouvoir nous précipiter à l'aise sur la porte, m'sieur le greffier...»

Je suivis mon raisonnement, auquel, du reste, je n'attachais qu'une importance de faible hypothèse:

«Le bureau était si près de la chambre qu'un homme, sortant, courbé, de la chambre et se glissant sous le bureau, aurait pu passer inaperçu?

--Vous oubliez toujours, interrompit M. Stangerson, avec lassitude, que ma fille avait fermé sa porte à clef et au verrou, _que la porte est restée fermée_, que nous sommes restés à lutter contre cette porte dès l'instant où l'assassinat commençait, _que nous étions déjà sur la porte alors que la lutte de l'assassin et de ma pauvre enfant continuait, que les bruits de cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions râler ma malheureuse fille sous l'étreinte des doigts dont son cou a conservé la marque sanglante_. Si rapide qu'ait été l'attaque, nous avons été aussi rapides qu'elle et nous nous sommes trouvés immédiatement derrière cette porte qui nous séparait du drame.»

Je me levai et allai à la porte que j'examinai à nouveau avec le plus grand soin. Puis je me relevai et fis un geste de découragement.

«Imaginez, dis-je, que le panneau inférieur de cette porte ait pu être ouvert _sans que la porte ait été dans la nécessité de s'ouvrir_, et le problème serait résolu! Mais, malheureusement, cette dernière hypothèse est inadmissible, après l'examen de la porte. C'est une solide et épaisse porte de chêne constituée de telle sorte qu'elle forme un bloc inséparable... C'est très visible, malgré les dégâts qui ont été causés par ceux qui l'ont enfoncée...

--Oh! fit le père Jacques... c'est une vieille et solide porte du château qu'on a transportée ici... une porte comme on n'en fait plus maintenant. Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir raison, à quatre... car la concierge s'y était mise aussi, comme une brave femme qu'elle est, m'sieur l'juge! C'est tout de même malheureux de les voir en prison, à c't'heure!»

Le père Jacques n'eut pas plutôt prononcé cette phrase de pitié et de protestation que les pleurs et les jérémiades des deux concierges recommencèrent. Je n'ai jamais vu de prévenus aussi larmoyants. J'en étais profondément dégoûté. Même en admettant leur innocence, je ne comprenais pas que deux êtres pussent à ce point manquer de caractère devant le malheur. Une nette attitude, dans de pareils moments, vaut mieux que toutes les larmes et que tous les désespoirs, lesquels, le plus souvent, sont feints et hypocrites.

«Eh! s'écria M. de Marquet, encore une fois, assez de piailler comme ça! et dites-nous, dans votre intérêt, ce que vous faisiez, à l'heure où l'on assassinait votre maîtresse, sous les fenêtres du pavillon! Car vous étiez tout près du pavillon quand le père Jacques vous a rencontrés...

--Nous venions au secours!» gémirent-ils.

Et la femme, entre deux hoquets, glapit:

«Ah! si nous le tenions, l'assassin, nous lui ferions passer le goût du pain!...»

Et nous ne pûmes, une fois de plus, leur tirer deux phrases sensées de suite. Ils continuèrent de nier avec acharnement, d'attester le bon Dieu et tous les saints qu'ils étaient dans leur lit quand ils avaient entendu un coup de revolver.

«Ce n'est pas un, mais deux coups qui ont été tirés. Vous voyez bien que vous mentez. Si vous avez entendu l'un, vous devez avoir entendu l'autre!

--Mon Dieu! m'sieur le juge, nous n'avons entendu que le second. Nous dormions encore bien sûr quand on a tiré le premier...

--Pour ça, on en a tiré deux! fit le père Jacques. Je suis sûr, moi, que toutes les cartouches de mon revolver étaient intactes; nous avons retrouvé deux cartouches brûlées, deux balles, et nous avons entendu deux coups de revolver, derrière la porte. N'est-ce pas, monsieur Stangerson?

--Oui, fit le professeur, deux coups de revolver, un coup sourd d'abord, puis un coup éclatant.