Le mystère de la chambre jaune

Chapter 20

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--Oh! quant à cette dernière question, il est facile, je crois, d'y répondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer ou faire faire facilement les clefs qui lui étaient nécessaires... Quant au vol des documents, «je crois» que Larsan n'y avait pas d'abord songé. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien décidé à empêcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la Louve, s'empare du réticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd ou se laisse prendre. Dans ce réticule, il y a une clef à tête de cuivre. Il ne sait pas l'importance qu'a cette clef. Elle lui est révélée par la note que fait paraître Mlle Stangerson dans les journaux. Il écrit à Mlle Stangerson poste restante, comme la note l'en prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir que celui qui a le réticule et la clef est celui qui la poursuit, depuis quelque temps, de son amour. Il ne reçoit pas de réponse. Il va constater au bureau 40 que la lettre n'est plus là. Il y va, ayant pris déjà l'allure et autant que possible l'habit de M. Darzac, car, décidé à tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout préparé, pour que, _quoi qu'il arrive, M. Darzac, aimé de Mlle Stangerson, M. Darzac qu'il déteste et dont il veut la perte, passe pour le coupable_.

«Je dis: quoi qu'il arrive, mais je pense que Larsan ne pensait pas encore qu'il en serait réduit à l'assassinat. Dans tous les cas, ses précautions sont prises pour compromettre Mlle Stangerson sous le déguisement Darzac. Larsan a, du reste, à peu près la taille de Darzac et quasi le même pied. Il ne lui serait pas difficile, s'il est nécessaire, après avoir dessiné l'empreinte du pied de M. Darzac, de se faire faire, sur ce dessin, des chaussures qu'il chaussera. Ce sont là trucs enfantins pour Larsan-Ballmeyer.

«Donc, pas de réponse à sa lettre, pas de rendez-vous, et il a toujours la petite clef précieuse dans sa poche. Eh bien, puisque Mlle Stangerson ne vient pas à lui, il ira à elle! Depuis longtemps son plan est fait. Il s'est documenté sur le Glandier et sur le pavillon. Un après-midi, alors que M. et Mlle Stangerson viennent de sortir pour la promenade et que le père Jacques lui-même est parti, il s'introduit dans le pavillon par la fenêtre du vestibule. Il est seul, pour le moment, il a des loisirs... il regarde les meubles... l'un d'eux, fort curieux, et ressemblant à un coffre-fort, a une toute petite serrure... Tiens! Tiens! Cela l'intéresse... Comme il a sur lui la petite clef de cuivre... il y pense... liaison d'idées. Il essaye la clef dans la serrure; la porte s'ouvre... Des papiers! Il faut que ces papiers soient bien précieux pour qu'on les ait enfermés dans un meuble aussi particulier... pour qu'on tienne tant à la clef qui ouvre ce meuble... Eh! Eh! cela peut toujours servir... à un petit chantage... cela l'aidera peut-être dans ses desseins amoureux... Vite, il fait un paquet de ces paperasses et va le déposer dans le lavatory du vestibule. Entre l'expédition du pavillon et la nuit de l'assassinat du garde, Larsan a eu le temps de voir ce qu'étaient ces papiers. Qu'en ferait-il? Ils sont plutôt compromettants... Cette nuit-là, il les rapporta au château... Peut-être a-t-il espéré du retour de ces papiers, qui représentaient vingt ans de travaux, une reconnaissance quelconque de Mlle Stangerson... Tout est possible, dans un cerveau comme celui-là!... Enfin, quelle qu'en soit la raison, il a rapporté les papiers _et il en était bien débarrassé!_

Rouletabille toussa et je compris ce que signifiait cette toux. Il était évidemment embarrassé, à ce point de ses explications, par la volonté qu'il avait de ne point donner le véritable motif de l'attitude effroyable de Larsan vis-à-vis de Mlle Stangerson. Son raisonnement était trop incomplet pour satisfaire tout le monde, et le président lui en eut certainement fait l'observation, si, malin comme un singe, Rouletabille ne s'était écrié: «Maintenant, nous arrivons à l'explication du mystère de la Chambre Jaune!»

* * * * *

Il y eut, dans la salle, des remuements de chaises, de légères bousculades, des «chut!» énergiques. La curiosité était poussée à son comble.

«Mais, fit le président, il me semble, d'après votre hypothèse, monsieur Rouletabille, que le mystère de la «Chambre Jaune» est tout expliqué. Et c'est Frédéric Larsan qui nous l'a expliqué lui-même en se contentant de tromper sur le personnage, en mettant M. Robert Darzac à sa propre place. Il est évident que la porte de la «Chambre Jaune» s'est ouverte quand M. Stangerson était seul, et que le professeur a laissé passer l'homme qui sortait de la chambre de sa fille, sans l'arrêter, peut-être même _sur la prière de sa fille_, pour éviter tout scandale!...

--Non, m'sieur le président, protesta avec force le jeune homme. Vous oubliez que Mlle Stangerson, assommée, ne pouvait plus faire de prière, qu'elle ne pouvait plus refermer sur elle ni le verrou ni la serrure... Vous oubliez aussi que M. Stangerson a juré sur la tête de sa fille à l'agonie _que la porte ne s'était pas ouverte!_

--C'est pourtant, monsieur, la seule façon d'expliquer les choses! _La Chambre Jaune était close comme un coffre-fort._ Pour me servir de vos expressions, il était impossible à l'assassin de s'en échapper «normalement ou anormalement». Quand on pénètre dans la chambre, on ne le trouve pas! Il faut bien pourtant qu'il s'échappe!...

--C'est tout à fait inutile, m'sieur le président...

--Comment cela?

--Il n'avait pas besoin de s'échapper, _s'il n'y était pas!_»

Rumeurs dans la salle...

«Comment, il n'y était pas?

--Évidemment non! _Puisqu'il ne pouvait pas y être, c'est qu'il n'y était pas!_ Il faut toujours, m'sieur l'président, s'appuyer sur le bon bout de sa raison!

--Mais toutes les traces de son passage! protesta le président.

--Ça, m'sieur le président, c'est le mauvais bout de la raison!... Le bon bout nous indique ceci: depuis le moment où Mlle Stangerson s'est enfermée dans sa chambre jusqu'au moment où l'on a défoncé la porte, il est impossible que l'assassin se soit échappé de cette chambre; et, comme on ne l'y trouve pas, c'est que, depuis le moment de la fermeture de la porte jusqu'au moment où on la défonce, _l'assassin n'était pas dans la chambre!_

--Mais les traces?

--Eh! m'sieur le président... Ça, c'est les marques sensibles, encore une fois... les marques sensibles avec lesquelles on commet tant d'erreurs judiciaires _parce qu'elles vous font dire ce qu'elles veulent!_ Il ne faut point, je vous le répète, s'en servir pour raisonner! Il faut raisonner d'abord! Et voir ensuite si les marques sensibles peuvent entrer dans le cercle de votre raisonnement... J'ai un tout petit cercle de vérité incontestable: _l'assassin n'était point dans la Chambre Jaune!_ Pourquoi a-t-on cru qu'il y était? À cause des marques de son passage! Mais il peut être passé _avant!_ Que dis-je: il «doit» être passé avant. La raison me dit qu'il faut qu'il soit passé là, _avant!_ Examinons les marques et ce que nous savons de l'affaire, et voyons si ces marques vont à l'encontre de ce _passage avant... avant que Mlle Stangerson s'enferme dans sa chambre, devant son père et le père Jacques!_

«Après la publication de l'article du _Matin_ et une conversation que j'eus dans le trajet de Paris à Épinay-sur-Orge avec le juge d'instruction, la preuve me parut faite que la «Chambre Jaune» était mathématiquement close et que, par conséquent, l'assassin en avait disparu avant l'entrée de Mlle Stangerson dans sa chambre, à minuit.

«Les marques extérieures se trouvaient alors être terriblement «contre ma raison». Mlle Stangerson ne s'était pas assassinée toute seule, et ces marques attestaient qu'il n'y avait pas eu suicide. L'assassin était donc venu _avant!_ Mais comment Mlle Stangerson n'avait-elle été assassinée qu'après? ou plutôt «ne paraissait-elle» avoir été assassinée qu'après? Il me fallait naturellement reconstituer l'affaire en deux phases, deux phases bien distinctes l'une de l'autre de quelques heures: la première phase pendant laquelle on avait réellement tenté d'assassiner Mlle Stangerson, tentative qu'elle avait dissimulée; la seconde phase pendant laquelle, à la suite d'un cauchemar qu'elle avait eu, ceux qui étaient dans le laboratoire avaient cru qu'on l'assassinait!

«Je n'avais pas encore, alors, pénétré dans la «Chambre Jaune». Quelles étaient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de strangulation et un coup formidable à la tempe... Les marques de strangulation ne me gênaient pas. Elles pouvaient avoir été faites «avant» et Mlle Stangerson les avait dissimulées sous une collerette, un boa, n'importe quoi! Car, du moment que je créais, que j'étais obligé de diviser l'affaire en deux phases, j'étais acculé à la nécessité de me dire que _Mlle Stangerson avait caché tous les événements de la première phase_; elle avait des raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisqu'elle n'avait rien dit à son père et qu'elle dut raconter naturellement au juge d'instruction l'agression de l'assassin _dont elle ne pouvait nier le passage_, comme si cette agression avait eu lieu la nuit, pendant la seconde phase! Elle y était forcée, sans quoi son père lui eût dit: «Que nous as-tu caché là? Que signifie ton silence après une pareille agression»?»

«Elle avait donc dissimulé les marques de la main de l'homme à son cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! Ça, je ne le comprenais pas! Surtout quand j'appris que l'on avait trouvé dans la chambre un os de mouton, arme du crime... Elle ne pouvait avoir dissimulé qu'on l'avait assommée, et cependant cette blessure apparaissait évidemment comme ayant dû être faite pendant la première phase puisqu'elle nécessitait la présence de l'assassin! J'imaginai que cette blessure était beaucoup moins forte qu'on ne le disait--en quoi j'avais tort--et je pensai que Mlle Stangerson avait caché la blessure de la tempe _sous une coiffure en bandeaux!_

«Quant à la marque, sur le mur, de la main de l'assassin blessée par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait été faite évidemment «avant» et l'assassin avait été nécessairement blessé pendant la première phase, c'est-à-dire _pendant qu'il était là!_ Toutes les traces du passage de l'assassin avaient été naturellement laissées pendant la première phase: L'os de mouton, les pas noirs, le béret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la porte et par terre... De toute évidence, si ces traces étaient encore là, c'est que Mlle Stangerson, qui désirait qu'on ne sût rien et qui agissait pour qu'on ne sût rien de cette affaire, n'avait pas encore eu le temps de les faire disparaître! Ce qui me conduisait à chercher la première phase de l'affaire dans _un temps très rapproché de la seconde_. Si, après la première phase, c'est-à-dire après que l'assassin se fût échappé, après qu'elle-même eût en hâte regagné le laboratoire où son père la retrouvait, travaillant,--si elle avait pu pénétrer à nouveau un instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparaître, tout de suite, l'os de mouton, le béret et le mouchoir qui traînaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son père ne l'ayant pas quittée. Après, donc, cette première phase, elle n'est entrée dans sa chambre qu'à minuit. Quelqu'un y était entré à dix heures: le père Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs, ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anéantissement sur le bureau du laboratoire où elle feignait de travailler, Mlle Stangerson avait sans doute oublié que le père Jacques allait entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le père Jacques de ne pas se déranger! De ne pas pénétrer dans la chambre! Ceci est en toutes lettres dans l'article du _Matin_. Le père Jacques entre tout de même et ne s'aperçoit de rien, tant la «Chambre Jaune» est obscure!... Mlle Stangerson a dû vivre là deux minutes affreuses! Cependant, je crois qu'elle ignorait qu'il y avait tant de marques du passage de l'assassin dans sa chambre! Elle n'avait sans doute, après la première phase, eu le temps que de dissimuler les traces des doigts de l'homme à son cou et de sortir de sa chambre!... Si elle avait su que l'os, le béret et le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait également ramassés quand elle est rentrée à minuit dans sa chambre... Elle ne les a pas vus, elle s'est déshabillée à la clarté douteuse de la veilleuse... Elle s'est couchée, brisée par tant d'émotions, et par la terreur, la terreur qui ne l'avait fait regagner cette chambre que le plus tard possible...

«Ainsi étais-je _obligé_ d'arriver de la sorte à la seconde phase du drame, _avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment qu'on n'avait pas trouvé l'assassin dans la chambre..._ Ainsi devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon raisonnement les marques extérieures.

«Mais il y avait d'autres marques extérieures à expliquer. Des coups de revolver avaient été tirés, pendant la seconde phase. Des cris: «Au secours! À l'assassin!» avaient été proférés!... Que pouvait me désigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma raison? Quant aux cris, d'abord: du moment où il n'y a pas d'assassin dans la chambre, _il y avait forcément cauchemar dans la chambre!_

«On entend un grand bruit de meubles renversés. J'imagine... je suis obligé d'imaginer ceci: Mlle Stangerson s'est endormie, hantée par l'abominable scène de l'après-midi... elle rêve... le cauchemar précise ses images rouges... elle revoit l'assassin qui se précipite sur elle, elle crie: «À l'assassin! Au secours!» et son geste désordonné va chercher le revolver qu'elle a posé, avant de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la table de nuit avec une telle force qu'elle la renverse. Le revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le plafond... Cette balle dans le plafond me parut, dès l'abord, devoir être la balle de l'accident... Elle révélait la possibilité de l'accident et arrivait si bien avec mon hypothèse de cauchemar qu'elle fut une des raisons pour lesquelles je commençai à ne plus douter que le crime avait eu lieu _avant_, et que Mlle Stangerson, douée d'un caractère d'une énergie peu commune, l'avait caché... Cauchemar, coup de revolver... Mlle Stangerson, dans un état moral affreux, est réveillée; elle essaye de se lever; elle roule par terre, sans force, renversant les meubles, râlant même... «À l'assassin! Au secours!» et s'évanouit...

«Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de la seconde phase. À moi aussi, pour ma thèse--ce n'était plus, déjà, une hypothèse--il en fallait deux; mais «un» dans chacune des phases et non pas deux dans la dernière... un coup pour blesser l'assassin, _avant_, et un coup lors du cauchemar, _après!_ Or, était-il bien sûr que, la nuit, deux coups de revolver eussent été tirés? Le revolver s'était fait entendre au milieu du fracas de meubles renversés. Dans un interrogatoire, M. Stangerson parle d'un coup sourd d'abord, d'un coup éclatant ensuite! Si le coup sourd avait été produit par la chute de la table de nuit en marbre sur le plancher? Il est _nécessaire_ que cette explication soit la bonne. Je fus certain qu'elle était la bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme, n'avaient entendu, eux qui étaient tout près du pavillon, _qu'un seul coup de revolver._ Ils l'ont déclaré au juge d'instruction.

«Ainsi, j'avais presque reconstitué les deux phases du drame quand je pénétrai, pour la première fois, dans la «Chambre Jaune». Cependant la gravité de la blessure à la tempe n'entrait pas dans le cercle de mon raisonnement. Cette blessure n'avait donc pas été faite par l'assassin avec l'os de mouton, lors de la première phase, parce qu'elle était trop grave, que Mlle Stangerson n'aurait pu la dissimuler et qu'elle ne l'avait pas dissimulée sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait été «nécessairement» faite lors de la seconde phase, au moment du cauchemar? C'est ce que je suis allé demander à la «Chambre Jaune» et la «Chambre Jaune» m'a répondu!»

Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de papier blanc plié en quatre, et, de ce morceau de papier blanc, sortit un objet invisible, qu'il tint entre le pouce et l'index et qu'il porta au président:

«Ceci, monsieur le président, est un cheveu, un cheveu blond maculé de sang, un cheveu de Mlle Stangerson... Je l'ai trouvé collé à l'un des coins de marbre de la table de nuit renversée... Ce coin de marbre était lui-même maculé de sang. Oh! un petit carré rouge de rien du tout! mais fort important! car il m'apprenait, ce petit carré de sang, qu'en se levant, affolée, de son lit, Mlle Stangerson était tombée de tout son haut et fort brutalement sur ce coin de marbre qui l'avait blessée à la tempe, et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson devait avoir sur le front, bien qu'elle ne portât pas la coiffure en bandeaux! Les médecins avaient déclaré que Mlle Stangerson avait été assommée avec un objet _contondant_ et, comme l'os de mouton était là, le juge d'instruction avait immédiatement accusé l'os de mouton _mais le coin d'une table de nuit en marbre est aussi un objet contondant auquel ni les médecins ni le juge d'instruction n'avaient songé, et que je n'eusse peut-être point découvert moi-même si le bon bout de ma raison ne me l'avait indiqué, ne me l'avait fait pressentir_.»

La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements; mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa déposition, le silence se rétablit sur-le-champ.

«Il me restait à savoir, en dehors du nom de l'assassin que je ne devais connaître que quelques jours plus tard, à quel moment avait eu lieu la première phase du drame. L'interrogatoire de Mlle Stangerson, bien qu'arrangé pour tromper le juge d'instruction, et celui de M. Stangerson, devaient me le révéler. Mlle Stangerson a donné exactement l'emploi de son temps, ce jour-là. Nous avons établi que l'assassin s'est introduit entre cinq et six dans le pavillon; mettons qu'il fût six heures et quart quand le professeur et sa fille se sont remis au travail. C'est donc entre cinq heures et six heures et quart qu'il faut chercher. Que dis-je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille... Le drame ne pourra s'être passé que loin du professeur! Il me faut donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment où le professeur et sa fille seront séparés!... Eh bien, ce moment, je le trouve dans l'interrogatoire qui eut lieu dans la chambre de Mlle Stangerson, en présence de M. Stangerson. Il y est marqué que le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire. M. Stangerson dit: «À ce moment, je fus abordé par mon garde qui _me retint un instant_.» il y a donc conversation avec le garde. Le garde parle à M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage; Mlle Stangerson n'est plus là; elle a déjà regagné le laboratoire puisque le professeur dit encore: «Je quittai le garde et je rejoignis ma fille qui était déjà au travail!»

«C'est donc dans ces courtes minutes que le drame se déroula. C'est nécessaire! Je vois très bien Mlle Stangerson rentrer dans le pavillon, pénétrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit était là, dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrangé son affaire pour que tout se passât la nuit. Il avait alors déchaussé les chaussures du père Jacques qui le gênaient, dans les conditions que j'ai dites au juge d'instruction, il avait opéré la rafle des papiers, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, et il s'était ensuite glissé sous le lit quand le père Jacques était revenu laver le vestibule et le laboratoire... Le temps lui avait paru long... il s'était relevé, après le départ du père Jacques, avait à nouveau erré dans le laboratoire, était venu dans le vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu venir, vers le pavillon--car, à ce moment-là, la nuit qui commençait était très claire--_Mlle Stangerson, toute seule!_ Jamais il n'eût osé l'attaquer à cette heure-là s'il n'avait cru être certain que Mlle Stangerson était seule! Et, pour qu'elle lui apparût seule, il fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le retenait eût lieu à un coin détourné du sentier, _coin où se trouve un bouquet d'arbres qui les cachait aux yeux du misérable_. Alors, son plan est fait. Il va être plus tranquille, seul avec Mlle Stangerson dans ce pavillon, qu'il ne l'aurait été, en pleine nuit, avec le père Jacques dormant dans son grenier. _Et il dut fermer la fenêtre du vestibule!_ ce qui explique aussi que ni M. Stangerson, ni le garde, du reste assez éloignés encore du pavillon, n'ont entendu le coup de revolver.

«Puis il regagna la «Chambre Jaune». Mlle Stangerson arrive. Ce qui s'est passé a dû être rapide comme l'éclair!... Mlle Stangerson a dû crier... ou plutôt a voulu crier son effroi; l'homme l'a saisie à la gorge... Peut-être va-t-il l'étouffer, l'étrangler... Mais la main tâtonnante de Mlle Stangerson a saisi, dans le tiroir de la table de nuit, le revolver qu'elle y a caché depuis qu'elle redoute les menaces de l'homme. L'assassin brandit déjà, sur la tête de la malheureuse, cette arme terrible dans les mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton... Mais elle tire... le coup part, blesse la main qui abandonne l'arme. L'os de mouton roule par terre, _ensanglanté par la blessure de l'assassin..._ l'assassin chancelle, va s'appuyer à la muraille, y imprime ses doigts rouges, craint une autre balle et s'enfuit...

«Elle le voit traverser le laboratoire... Elle écoute... Que fait-il dans le vestibule?... Il est bien long à sauter par cette fenêtre... Enfin, il saute! Elle court à la fenêtre et la referme!... Et maintenant, est-ce que son père a vu? a entendu? Maintenant que le danger a disparu, toute sa pensée va à son père... douée d'une énergie surhumaine, elle lui cachera tout, s'il en est temps encore!... Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la porte de la «Chambre Jaune» fermée, et sa fille, dans le laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, _au travail, déjà!_»

Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac:

«Vous savez la vérité, s'écria-t-il, dites-nous donc si la chose ne s'est pas passée ainsi?

--Je ne sais rien, répond M. Darzac.

--Vous êtes un héros! fait Rouletabille, en se croisant les bras... Mais si Mlle Stangerson était, hélas! en état de savoir que vous êtes accusé, elle vous relèverait de votre parole... elle vous prierait de dire tout ce qu'elle vous a confié... que dis-je, elle viendrait vous défendre elle-même!...»

M. Darzac ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot. Il regarda tristement Rouletabille.

«Enfin, fit celui-ci, puisque Mlle Stangerson n'est pas là, _il faut bien que j'y sois, moi!_ Mais, croyez-moi, monsieur Darzac, le meilleur moyen, le seul, de sauver Mlle Stangerson et de lui rendre la raison, c'est encore de vous faire acquitter!»

Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette dernière phrase. Le président n'essaya même pas de réfréner l'enthousiasme de la salle. Robert Darzac était sauvé. Il n'y avait qu'à regarder les jurés pour en être certain! Leur attitude manifestait hautement leur conviction.

Le président s'écria alors:

«Mais enfin, quel est ce mystère qui fait que Mlle Stangerson, que l'on tente d'assassiner, dissimule un pareil crime à son père?

--Ça, m'sieur, fit Rouletabille, j'sais pas!... Ça ne me regarde pas!...»

Le président fit un nouvel effort auprès de M. Robert Darzac.

«Vous refusez toujours de nous dire, monsieur, quel a été l'emploi de votre temps pendant qu'«on» attentait à la vie de Mlle Stangerson?

--Je ne peux rien vous dire, monsieur...»

Le président implora du regard une explication de Rouletabille: