Le mystère de la chambre jaune
Chapter 19
«Il faut tout de suite nous dire le nom, monsieur!... Ceux qui se trouvaient dans le bout de cour étaient: le garde, mort. Est-ce lui, l'assassin?
--Non, m'sieur.
--Le père Jacques?...
--Non m'sieur.
--Le concierge, Bernier?
--Non, m'sieur...
--M. Sainclair?
--Non m'sieur...
--M. Arthur William Rance, alors? Il ne reste que M. Arthur Rance et vous! Vous n'êtes pas l'assassin, non?
--Non, m'sieur!
--Alors, vous accusez M. Arthur Rance?
--Non, m'sieur!
--Je ne comprends plus!... Où voulez-vous en venir?... il n'y avait plus personne dans le bout de cour.
--Si, m'sieur!... _il n'y avait personne dans le bout de cour, ni au-dessous, mais il y avait quelqu'un au-dessus, quelqu'un penché à sa fenêtre, sur le bout de cour..._
--Frédéric Larsan! s'écria le président.
--Frédéric Larsan!» répondit d'une voix éclatante Rouletabille.
Et, se retournant vers le public qui faisait entendre déjà des protestations, il lui lança ces mots avec une force dont je ne le croyais pas capable:
«Frédéric Larsan, l'assassin!»
Une clameur où s'exprimaient l'ahurissement, la consternation, l'indignation, l'incrédulité, et, chez certains, l'enthousiasme pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille accusation, remplit la salle. Le président n'essaya même pas de la calmer; quand elle fut tombée d'elle-même, sous les chut! énergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se laissant retomber sur son banc, disait:
«C'est impossible! Il est fou!...»
Le président:
«Vous osez, monsieur, accuser Frédéric Larsan! Voyez l'effet d'une pareille accusation... M. Robert Darzac lui-même vous traite de fou!... Si vous ne l'êtes pas, vous devez avoir des preuves...
--Des preuves, m'sieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous en donner une, de preuve... fit la voix aiguë de Rouletabille... Qu'on fasse venir Frédéric Larsan!...»
Le président:
«Huissier, appelez Frédéric Larsan.»
L'huissier courut à la petite porte, l'ouvrit, disparut... La petite porte était restée ouverte... Tous les yeux étaient sur cette petite porte. L'huissier réapparut. Il s'avança au milieu du prétoire et dit:
«Monsieur le président, Frédéric Larsan n'est pas là. Il est parti vers quatre heures et on ne l'a plus revu.»
Rouletabille clama, triomphant:
«Ma preuve, la voilà!
--Expliquez-vous... Quelle preuve? demanda le président.
--Ma preuve irréfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas que c'est la fuite de Larsan. Je vous jure qu'il ne reviendra pas, allez!... vous ne reverrez plus Frédéric Larsan...»
Rumeurs au fond de la salle.
«Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas profité de ce que Larsan était avec vous, à cette barre, pour l'accuser en face? Au moins, il aurait pu vous répondre!...
--Quelle réponse eût été plus complète que celle-ci, monsieur le président?... _il ne me répond pas! Il ne me répondra jamais!_ J'accuse Larsan d'être l'assassin _et il se sauve!_ Vous trouvez que ce n'est pas une réponse, ça!...
--Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan, comme vous dites, «se soit sauvé»... Comment se serait-il sauvé? Il ne savait pas que vous alliez l'accuser?
--Si, m'sieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi-même, tout à l'heure...
--Vous avez fait cela!... Vous croyez que Larsan est l'assassin et vous lui donnez les moyens de fuir!...
--Oui, m'sieur le président, j'ai fait cela, répliqua Rouletabille avec orgueil... Je ne suis pas de la «justice», moi; je ne suis pas de la «police», moi; je suis un humble journaliste, et mon métier n'est point de faire arrêter les gens! Je sers la vérité comme je veux... c'est mon affaire... Préservez, vous autres, la société, comme vous pouvez, c'est la vôtre... Mais ce n'est pas moi qui apporterai une tête au bourreau!... Si vous êtes juste, monsieur le président--et vous l'êtes--vous trouverez que j'ai raison!... Ne vous ai-je pas dit, tout à l'heure, «que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom de l'assassin avant six heures et demie». J'avais calculé que ce temps était nécessaire pour avertir Frédéric Larsan, lui permettre de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, où il saurait se mettre en sûreté... Une heure pour arriver à Paris, une heure et quart pour qu'il pût faire disparaître toute trace de son passage... Cela nous amenait à six heures et demie... Vous ne retrouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant M. Robert Darzac... il est trop malin... _C'est un homme qui vous a toujours échappé..._ et que vous avez longtemps et vainement poursuivi... S'il est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en riant de bon coeur et en riant tout seul, car personne n'avait plus envie de rire... il est plus fort que toutes les polices de la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, s'est introduit à la Sûreté, et y est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan, est autrement célèbre sous un autre nom que vous connaissez bien. Frédéric Larsan, m'sieur le président, _c'est Ballmeyer!_
--Ballmeyer! s'écria le président.
--Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant... Ballmeyer!... C'était donc vrai!
--Ah! ah! m'sieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou, maintenant!...»
Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On n'entendait plus que ce nom dans la salle. Le président suspendit l'audience.
* * * * *
Vous pensez si cette suspension d'audience fut mouvementée. Le public avait de quoi s'occuper. Ballmeyer! On trouvait, décidément, le gamin «épatant»! Ballmeyer! Mais le bruit de sa mort avait couru, il y avait, de cela, quelques semaines. Ballmeyer avait donc échappé à la mort comme, toute sa vie, il avait échappé aux gendarmes. Est-il nécessaire que je rappelle ici les hauts faits de Ballmeyer? Ils ont, pendant vingt ans, défrayé la chronique judiciaire et la rubrique des faits divers; et, si quelques-uns de mes lecteurs ont pu oublier l'affaire de la «Chambre Jaune», ce nom de Ballmeyer n'est certainement pas sorti de leur mémoire. Ballmeyer fut le type même de l'escroc du grand monde; il n'était point de gentleman plus gentleman que lui; il n'était point de prestidigitateur plus habile de ses doigts que lui; il n'était point d'«apache», comme on dit aujourd'hui, plus audacieux et plus terrible que lui. Reçu dans la meilleure société, inscrit dans les cercles les plus fermés, il avait volé l'honneur des familles et l'argent des pontes avec une maestria qui ne fut jamais dépassée. Dans certaines occasions difficiles, il n'avait pas hésité à faire le coup de couteau ou le coup de l'os de mouton. Du reste, il n'hésitait jamais, et aucune entreprise n'était au-dessus de ses forces. Étant tombé une fois entre les mains de la justice, il s'échappa, le matin de son procès, en jetant du poivre dans les yeux des gardes qui le conduisaient à la cour d'assises. On sut plus tard que, le jour de sa fuite, pendant que les plus fins limiers de la Sûreté étaient à ses trousses, il assistait, tranquillement, nullement maquillé, à une «première» du Théâtre-Français. Il avait ensuite quitté la France pour travailler en Amérique, et la police de l'état d'Ohio avait, un beau jour, mis la main sur l'exceptionnel bandit; mais, le lendemain, il s'échappait encore... Ballmeyer, il faudrait un volume pour parler ici de Ballmeyer, et c'est cet homme qui était devenu Frédéric Larsan!... Et c'est ce petit gamin de Rouletabille qui avait découvert cela!... Et c'est lui aussi, ce moutard, qui, connaissant le passé d'un Ballmeyer, lui permettait, une fois de plus, de faire la nique à la société, en lui fournissant le moyen de s'échapper! À ce dernier point de vue, je ne pouvais qu'admirer Rouletabille, car je savais que son dessein était de servir jusqu'au bout M. Robert Darzac et Mlle Stangerson en les débarrassant du bandit _sans qu'il parlât_.
On n'était pas encore remis d'une pareille révélation, et j'entendais déjà les plus pressés s'écrier: «En admettant que l'assassin soit Frédéric Larsan, cela ne nous explique pas comment il est sorti de la Chambre Jaune!...» quand l'audience fut reprise.
* * * * *
Rouletabille fut appelé immédiatement à la barre et son interrogatoire, car il s'agissait là plutôt d'un interrogatoire que d'une déposition, reprit.
Le président:
«Vous nous avez dit tout à l'heure, monsieur, qu'il était impossible de s'enfuir du bout de cour. J'admets, avec vous, je veux bien admettre que, puisque Frédéric Larsan se trouvait penché à sa fenêtre, au-dessus de vous, il fût encore dans ce bout de cour; mais, pour se trouver à sa fenêtre, il lui avait fallu quitter ce bout de cour. Il s'était donc enfui! Et comment?»
Rouletabille:
«J'ai dit qu'il n'avait pu s'enfuir «normalement...» Il s'est donc enfui «anormalement»! Car le bout de cour, je l'ai dit aussi, n'était que «quasi» fermé tandis que la «Chambre Jaune» l'était tout à fait. On pouvait grimper au mur, chose impossible dans la «Chambre Jaune», se jeter sur la terrasse et de là, pendant que nous étions penchés sur le cadavre du garde, pénétrer de la terrasse dans la galerie par la fenêtre qui donne juste au-dessus. Larsan n'avait plus qu'un pas à faire pour être dans sa chambre, ouvrir sa fenêtre et nous parler. Ceci n'était qu'un jeu d'enfant pour un acrobate de la force de Ballmeyer. Et, monsieur le président, voici la preuve de ce que j'avance.»
Ici, Rouletabille tira de la poche de son veston, un petit paquet qu'il ouvrit, et dont il tira une cheville.
«Tenez, monsieur le président, voici une cheville qui s'adapte parfaitement dans un trou que l'on trouve encore dans le «corbeau» de droite qui soutient la terrasse en encorbellement. Larsan, qui prévoyait tout et qui songeait à tous les moyens de fuite autour de sa chambre--chose nécessaire quand on joue son jeu--avait enfoncé préalablement cette cheville dans ce «corbeau». Un pied sur la borne qui est au coin du château, un autre pied sur la cheville, une main à la corniche de la porte du garde, l'autre main à la terrasse, et Frédéric Larsan disparaît dans les airs... d'autant mieux qu'il est fort ingambe et que, ce soir-là, il n'était nullement endormi par un narcotique, comme il avait voulu nous le faire croire. Nous avions dîné avec lui, monsieur le président, et, au dessert, il nous joua le coup du monsieur qui tombe de sommeil, car il avait besoin d'être, lui aussi, endormi, pour que, le lendemain, on ne s'étonnât point que moi, Joseph Rouletabille, j'aie été victime d'un narcotique en dînant avec Larsan. Du moment que nous avions subi le même sort, les soupçons ne l'atteignaient point et s'égaraient ailleurs. Car, moi, monsieur le président, moi, j'ai été bel et bien endormi, et par Larsan lui-même, et comment!... Si je n'avais pas été dans ce triste état, jamais Larsan ne se serait introduit dans la chambre de Mlle Stangerson ce soir-là, et le malheur ne serait pas arrivé!...»
On entendit un gémissement. C'était M. Darzac qui n'avait pu retenir sa douloureuse plainte...
«Vous comprenez, ajouta Rouletabille, que, couchant à côté de lui, je gênais particulièrement Larsan, cette nuit-là, car il savait ou du moins il pouvait se douter «que, cette nuit-là, je veillais»! Naturellement il ne pouvait pas croire une seconde que je le soupçonnais, lui! Mais je pouvais le découvrir au moment où il sortait de sa chambre pour se rendre dans celle de Mlle Stangerson. Il attendit, cette nuit-là, pour pénétrer chez Mlle Stangerson, que je fusse endormi et que mon ami Sainclair fût occupé dans ma propre chambre à me réveiller. Dix minutes plus tard Mlle Stangerson criait à la mort!
--Comment étiez-vous arrivé à soupçonner, alors, Frédéric Larsan? demanda le président.
--«Le bon bout de ma raison» me l'avait indiqué, m'sieur le président; aussi j'avais l'oeil sur lui; mais c'est un homme terriblement fort, et je n'avais pas prévu le coup du narcotique. Oui, oui, le bon bout de ma raison me l'avait montré! Mais il me fallait une preuve palpable; comme qui dirait: «Le voir au bout de mes yeux après l'avoir vu au bout de ma raison!»
--Qu'est-ce que vous entendez par «le bon bout de votre raison»?
--Eh! m'sieur le président, la raison a deux bouts: le bon et le mauvais. Il n'y en a qu'un sur lequel vous puissiez vous appuyer avec solidité: c'est le bon! On le reconnaît à ce que rien ne peut le faire craquer, ce bout-là, quoi que vous fassiez! quoi que vous disiez! Au lendemain de la «galerie inexplicable», alors que j'étais comme le dernier des derniers des misérables hommes qui ne savent point se servir de leur raison parce qu'ils ne savent par où la prendre, que j'étais courbé sur la terre et sur les fallacieuses traces sensibles, je me suis relevé soudain, en m'appuyant sur le bon bout de ma raison et je suis monté dans la galerie.
«Là, je me suis rendu compte que l'assassin que nous avions poursuivi n'avait pu, cette fois, «ni normalement, ni anormalement» quitter la galerie. Alors, avec le bon bout de ma raison, j'ai tracé un cercle dans lequel j'ai enfermé le problème, et autour du cercle, j'ai déposé mentalement ces lettres flamboyantes: «Puisque l'assassin ne peut être en dehors du cercle, _il est dedans!_» Qui vois-je donc, dans ce cercle? Le bon bout de ma raison me montre, outre l'assassin qui doit nécessairement s'y trouver: le père Jacques, M. Stangerson, Frédéric Larsan et moi! Cela devait donc faire, avec l'assassin, cinq personnages. Or, quand je cherche dans le cercle, ou si vous préférez, dans la galerie, pour parler «matériellement», je ne trouve que quatre personnages. Et il est démontré que le cinquième n'a pu s'enfuir, n'a pu sortir du cercle! _Donc, j'ai, dans le cercle, un personnage qui est deux, c'est-à-dire qui est, outre son personnage, le personnage de l'assassin!..._ Pourquoi ne m'en étais-je pas aperçu déjà? Tout simplement parce que le phénomène du doublement du personnage ne s'était pas passé sous mes yeux. Avec qui, des quatre personnes enfermées dans le cercle, l'assassin a-t-il pu se doubler sans que je l'aperçoive? Certainement pas avec les personnes qui me sont apparues à un moment, _dédoublées de l'assassin_. Ainsi ai-je vu, _en même temps_, dans la galerie, M. Stangerson et l'assassin, le père Jacques et l'assassin, moi et l'assassin. L'assassin ne saurait donc être ni M. Stangerson, ni le père Jacques, ni moi! Et puis, si c'était moi l'assassin, je le saurais bien, n'est-ce pas, m'sieur le président?... Avais-je vu, en même temps, Frédéric Larsan et l'assassin? Non!... Non! Il s'était passé _deux secondes_ pendant lesquelles j'avais perdu de vue l'assassin, car celui-ci était arrivé, comme je l'ai du reste noté dans mes papiers, _deux secondes_ avant M. Stangerson, le père Jacques et moi, au carrefour des deux galeries. Cela avait suffi à Larsan pour enfiler la galerie tournante, enlever sa fausse barbe d'un tour de main, se retourner et se heurter à nous, comme s'il poursuivait l'assassin!... Ballmeyer en a fait bien d'autres! et vous pensez bien que ce n'était qu'un jeu pour lui de se grimer de telle sorte qu'il apparût tantôt avec sa barbe rouge à Mlle Stangerson, tantôt à un employé de poste avec un collier de barbe châtain qui le faisait ressembler à M. Darzac, dont il avait juré la perte! Oui, le bon bout de ma raison me rapprochait ces deux personnages, ou plutôt ces deux moitiés de personnage que je n'avais pas vues _en même temps_: Frédéric Larsan et l'inconnu que je poursuivais... pour en faire l'être mystérieux et formidable que je cherchais: «l'assassin».
«Cette révélation me bouleversa. J'essayai de me ressaisir en m'occupant un peu des traces sensibles, des signes extérieurs qui m'avaient, jusqu'alors, égaré, et qu'il fallait, normalement, «faire entrer dans le cercle tracé par le bon bout de ma raison!»
«Quels étaient, tout d'abord, les principaux signes extérieurs, cette nuit-là, qui m'avaient éloigné de l'idée d'un Frédéric Larsan assassin:
«1º J'avais vu l'inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, et, courant à la chambre de Frédéric Larsan, j'y avais trouvé Frédéric Larsan, bouffi de sommeil.
«2º L'échelle;
«3º J'avais placé Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante en lui disant que j'allais sauter dans la chambre de Mlle Stangerson pour essayer de prendre l'assassin. Or, j'étais retourné dans la chambre de Mlle Stangerson où j'avais retrouvé mon inconnu.
«Le premier signe extérieur ne m'embarrassa guère. Il est probable que, lorsque je descendis de mon échelle, après avoir vu l'inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, celui-ci avait déjà fini ce qu'il avait à y faire. Alors, pendant que je rentrais dans le château, il rentrait, lui, dans la chambre de Frédéric Larsan, se déshabillait en deux temps, trois mouvements, et, quand je venais frapper à sa porte, montrait un visage de Frédéric Larsan ensommeillé à plaisir...
«Le second signe: l'échelle, ne m'embarrassa pas davantage. Il était évident que, si l'assassin était Larsan, il n'avait pas besoin d'échelle pour s'introduire dans le château, puisque Larsan couchait à côté de moi; mais cette échelle devait faire croire à la venue de l'assassin, «de l'extérieur», chose nécessaire au système de Larsan puisque, cette nuit-là, M. Darzac n'était pas au château. Enfin, cette échelle, en tout état de cause, pouvait faciliter la fuite de Larsan.
«Mais le troisième signe extérieur me déroutait tout à fait. Ayant placé Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais expliquer qu'il eût profité du moment où j'allais dans l'aile gauche du château trouver M. Stangerson et le père Jacques, _pour retourner dans la chambre de Mlle Stangerson!_ C'était là un geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre... Et il le savait!... Et il a failli se faire prendre... n'ayant pas eu le temps de regagner son poste, comme il l'avait certainement espéré... Il fallait qu'il eût, pour retourner dans la chambre, une raison bien nécessaire qui lui fût apparue tout à coup, après mon départ, car il n'aurait pas sans cela prêté son revolver! Quant à moi, quand «j'envoyai» le père Jacques au bout de la galerie droite, je croyais naturellement que Larsan était toujours à son poste au bout de la galerie tournante et le père Jacques lui-même, à qui, du reste, je n'avais point donné de détails, en se rendant à son poste, ne regarda pas, lorsqu'il passa à l'intersection des deux galeries, si Larsan était au sien. Le père Jacques ne songeait alors qu'à exécuter mes ordres rapidement. Quelle était donc cette raison imprévue qui avait pu conduire Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle était-elle?... Je pensai que ce ne pouvait être qu'une marque sensible de son passage qui le dénonçait! Il avait oublié quelque chose de très important dans la chambre! Quoi?... Avait-il retrouvé cette chose?... Je me rappelai la bougie sur le parquet et l'homme courbé... Je priai Mme Bernier, qui faisait la chambre, de chercher... et elle trouva un binocle... Ce binocle, m'sieur le président!»
Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous connaissons déjà...
«Quand je vis ce binocle, je fus épouvanté... Je n'avais jamais vu de binocle à Larsan... S'il n'en mettait pas, c'est donc qu'il n'en avait pas besoin... Il en avait moins besoin encore alors dans un moment où la liberté de ses mouvements lui était chose si précieuse... Que signifiait ce binocle?... Il n'entrait point dans mon cercle. _À moins qu'il ne fût celui d'un presbyte,_ m'exclamai-je, tout à coup!... En effet, je n'avais jamais vu écrire Larsan, je ne l'avais jamais vu lire. Il «pouvait» donc être presbyte! On savait certainement à la Sûreté qu'il était presbyte, «s'il l'était...» on connaissait sans doute son binocle... Le binocle du «presbyte Larsan» trouvé dans la chambre de Mlle Stangerson, après le mystère de la galerie inexplicable, cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi s'expliquait le retour de Larsan dans la chambre!... Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est bien presbyte, et ce binocle, que l'on reconnaîtra «peut-être» à la Sûreté, est bien le sien...
«Vous voyez, monsieur, quel est mon système, continua Rouletabille; je ne demande pas aux signes extérieurs de m'apprendre la vérité; je leur demande simplement de ne pas aller contre la vérité que m'a désignée le bon bout de ma raison!...
«Pour être tout à fait sûr de la vérité sur Larsan, car Larsan assassin était une exception qui méritait que l'on s'entourât de quelque garantie, j'eus le tort de vouloir voir sa «figure». J'en ai été bien puni! Je crois que c'est le bon bout de ma raison qui s'est vengé de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me sois pas appuyé solidement, définitivement et en toute confiance, sur lui... négligeant magnifiquement de trouver d'autres preuves de la culpabilité de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle Stangerson a été frappée...»
Rouletabille s'arrêta... se mouche... vivement ému.
* * * * *
«Mais qu'est-ce que Larsan, demanda le président, venait faire dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tenté d'assassiner à deux reprises Mlle Stangerson?
--Parce qu'il l'adorait, m'sieur le président...
--Voilà évidemment une raison...
--Oui, m'sieur, une raison péremptoire. Il était amoureux fou... et à cause de cela, et de bien d'autres choses aussi, capable de tous les crimes.
--Mlle Stangerson le savait?
--Oui, m'sieur, mais elle ignorait, naturellement, que l'individu qui la poursuivait ainsi fût Frédéric Larsan... sans quoi Frédéric Larsan ne serait pas venu s'installer au château, et n'aurait pas, la nuit de la galerie inexplicable, pénétré avec nous auprès de Mlle Stangerson, «après l'affaire». J'ai remarqué du reste qu'il s'était tenu dans l'ombre et qu'il avait continuellement la face baissée... ses yeux devaient chercher le binocle perdu... Mlle Stangerson a eu à subir les poursuites et les attaques de Larsan sous un nom et sous un déguisement que nous ignorions mais qu'elle pouvait connaître déjà.
--Et vous, monsieur Darzac! demanda le président... vous avez peut-être, à ce propos, reçu les confidences de Mlle Stangerson... Comment se fait-il que Mlle Stangerson n'ait parlé de cela à personne?... Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de l'assassin... et si vous êtes innocent, vous aurait épargné la douleur d'être accusé!
--Mlle Stangerson ne m'a rien dit, fit M. Darzac.
--Ce que dit le jeune homme vous paraît-il possible?» demanda encore le président.
Imperturbablement, M. Robert Darzac répondit:
«Mlle Stangerson ne m'a rien dit...
--Comment expliquez-vous que, la nuit de l'assassinat du garde, reprit le président, en se tournant vers Rouletabille, l'assassin ait rapporté les papiers volés à M. Stangerson?... Comment expliquez-vous que l'assassin se soit introduit dans la chambre fermée de Mlle Stangerson?