Le mystère de la chambre jaune
Chapter 13
Elle est là, celle qui a le parfum de «la dame en noir»... je la vois enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre où elle n'a pas voulu me recevoir... dans cette chambre «où elle se tait», où elle continue de se taire. Depuis l'heure fatale de la «Chambre Jaune», nous tournons autour de cette femme invisible et muette pour savoir ce qu'elle sait. Notre désir, notre volonté de savoir doivent lui être un supplice de plus. Qui nous dit que, si «nous apprenons», la connaissance de «son» mystère ne sera pas le signal d'un drame plus épouvantable que ceux qui se sont déjà déroulés ici? Qui nous dit qu'elle n'en mourra pas? Et cependant, elle a failli mourir... et nous ne savons rien... Ou plutôt il y en a qui ne savent rien... mais moi... si je savais «qui», je saurais tout... Qui? qui? qui?... et ne sachant pas qui, je dois me taire, par pitié pour elle, car il ne fait point de doute qu'elle sait, elle, comment «il» s'est enfui, lui, de la «Chambre Jaune», et cependant elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai qui, «je lui parlerai, à lui!»
Elle nous regarde maintenant... mais de loin... comme si nous n'étions pas dans sa chambre... M. Stangerson rompt le silence. M. Stangerson déclare que, désormais, il ne quittera plus l'appartement de sa fille. C'est en vain que celle-ci veut s'opposer à cette volonté formelle, M. Stangerson tient bon. Il s'y installera dès cette nuit même, dit-il. Sur quoi, uniquement occupé de la santé de sa fille, il lui reproche de s'être levée... puis il lui tient soudain de petits discours enfantins... Il lui sourit... il ne sait plus beaucoup ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait... L'illustre professeur perd la tête... Il répète des mots sans suite qui attestent le désarroi de son esprit... celui du nôtre n'est guère moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une voix si douloureuse, ces simples mots: «Mon père! mon père!» que celui-ci éclate en sanglots. Le père Jacques se mouche et Frédéric Larsan, lui-même, est obligé de se détourner pour cacher son émotion. Moi, je n'en peux plus... je ne pense plus, je ne sens plus, je suis au-dessous du végétal. Je me dégoûte.
C'est la première fois que Frédéric Larsan se trouve, comme moi, en face de Mlle Stangerson, depuis l'attentat de la «Chambre Jaune». Comme moi, il avait insisté pour pouvoir interroger la malheureuse; mais, pas plus que moi, il n'avait été reçu. À lui comme à moi, on avait toujours fait la même réponse: Mlle Stangerson était trop faible pour nous recevoir, les interrogatoires du juge d'instruction la fatiguaient suffisamment, etc... Il y avait là une mauvaise volonté évidente à nous aider dans nos recherches qui, «moi», ne me surprenait pas, mais qui étonnait toujours Frédéric Larsan. Il est vrai que Frédéric Larsan et moi avons une conception du crime tout à fait différente...
... Ils pleurent... Et je me surprends encore à répéter au fond de moi: La sauver!... la sauver malgré elle! la sauver sans la compromettre! La sauver sans qu'«il» parle! Qui: «il?»--«Il», l'assassin... Le prendre et lui fermer la bouche!... Mais M. Darzac l'a fait entendre: «pour lui fermer la bouche, il faut le tuer!» Conclusion logique des phrases échappées à M. Darzac. Ai-je le droit de tuer l'assassin de Mlle Stangerson? Non!... Mais qu'il m'en donne seulement l'occasion. Histoire de voir s'il est bien, réellement, en chair et en os! Histoire de voir son cadavre, puisqu'on ne peut saisir son corps vivant!
Ah! comment faire comprendre à cette femme, qui ne nous regarde même pas, qui est toute à son effroi et à la douleur de son père, que je suis capable de tout pour la sauver... Oui... oui... je recommencerai à prendre ma raison par le bon bout et j'accomplirai des prodiges...
Je m'avance vers elle... je veux parler, je veux la supplier d'avoir confiance en moi... je voudrais lui faire entendre par quelques mots, compris d'elle seule et de moi, que je sais comment son assassin est sorti de la «Chambre Jaune», que j'ai deviné la moitié de son secret... et que je la plains, elle, de tout mon coeur... Mais déjà son geste nous prie de la laisser seule, exprime la lassitude, le besoin de repos immédiat... M. Stangerson nous demande de regagner nos chambres, nous remercie, nous renvoie... Frédéric Larsan et moi saluons, et, suivis du père Jacques, nous regagnons la galerie. J'entends Frédéric Larsan qui murmure: «Bizarre! bizarre!...» Il me fait signe d'entrer dans sa chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le père Jacques. Il lui demande:
«Vous l'avez bien vu, vous?
--Qui?
--L'homme!
--Si je l'ai vu!... Il avait une large barbe rousse, des cheveux roux...
--C'est ainsi qu'il m'est apparu, à moi, fis-je.
--Et à moi aussi», dit Frédéric Larsan.
Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant, à parler de la chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant l'affaire dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions qu'il me pose, aux explications qu'il me donne, est persuadé--malgré ses yeux, malgré mes yeux, malgré tous les yeux--que l'homme a disparu par quelque passage secret de ce château qu'il connaissait.
«Car il connaît le château, me dit-il; il le connaît bien...
--C'est un homme de taille plutôt grande, bien découplé...
--Il a la taille qu'il faut... murmure Fred...
--Je vous comprends, dis-je... mais comment expliquez-vous la barbe rousse, les cheveux roux?
--Trop de barbe, trop de cheveux... Des postiches, indique Frédéric Larsan.
--C'est bientôt dit... Vous êtes toujours occupé par la pensée de Robert Darzac... Vous ne pourrez donc vous en débarrasser jamais?... Je suis sûr, moi, qu'il est innocent...
--Tant mieux! Je le souhaite... mais vraiment tout le condamne... Vous avez remarqué les pas sur le tapis?... Venez les voir...
--Je les ai vus... Ce sont «les pas élégants» du bord de l'étang.
--Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous?
--Évidemment, on peut s'y méprendre...
--Avez-vous remarqué que la trace de ces pas «ne revient pas»? Quand l'homme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous, ses pas n'ont point laissé de traces...
--L'homme était peut-être dans la chambre «depuis des heures». La boue de ses bottines a séché et il glissait avec une telle rapidité sur la pointe de ses bottines... On le voyait fuir, l'homme... on ne l'entendait pas...»
Soudain, j'interromps ces propos sans suite, sans logique, indignes de nous. Je fais signe à Larsan d'écouter:
«Là, en bas... on ferme une porte...»
Je me lève; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chaussée du château; nous sortons du château. Je conduis Larsan à la petite pièce en encorbellement dont la terrasse donne sous la fenêtre de la galerie tournante. Mon doigt désigne cette porte fermée maintenant, ouverte tout à l'heure, sous laquelle filtre de la lumière.
«Le garde! dit Fred.
--Allons-y!» lui soufflai-je...
Et, décidé, mais décidé à quoi, le savais-je? décidé à croire que le garde est le coupable? l'affirmerais-je? je m'avance contre la porte, et je frappe un coup brusque.
Certains penseront que ce retour à la porte du garde est bien tardif... et que notre premier devoir à tous, après avoir constaté que l'assassin nous avait échappé dans la galerie, était de le rechercher partout ailleurs, autour du château, dans le parc... Partout...
Si l'on nous fait une telle objection, nous n'avons pour y répondre que ceci: c'est que l'assassin était disparu de telle sorte de la galerie «que nous avons réellement pensé qu'il n'était plus nulle part»! Il nous avait échappé quand nous avions tous la main dessus, quand nous le touchions presque... nous n'avions plus aucun ressort pour nous imaginer que nous pourrions maintenant le découvrir dans le mystère de la nuit et du parc. Enfin, je vous ai dit de quel coup cette disparition m'avait choqué le crâne!
... Aussitôt que j'eus frappé, la porte s'ouvrit; le garde nous demanda d'une voix calme ce que nous voulions. Il était en chemise «et il allait se mettre au lit»; le lit n'était pas encore défait...
Nous entrâmes; je m'étonnai.
«Tiens! vous n'êtes pas encore couché?...
--Non! répondit-il d'une voix rude... J'ai été faire une tournée dans le parc et dans les bois... J'en reviens... Maintenant, j'ai sommeil... bonsoir!...
--Écoutez, fis-je... Il y avait tout à l'heure, auprès de votre fenêtre, une échelle...
--Quelle échelle? Je n'ai pas vu d'échelle!... Bonsoir!»
Et il nous mit à la porte tout simplement.
Dehors, je regardai Larsan. Il était impénétrable.
«Eh bien? fis-je...
--Eh bien? répéta Larsan...
--Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?»
Sa mauvaise humeur était certaine. En rentrant au château, je l'entendis qui bougonnait:
«Il serait tout à fait, mais tout à fait étrange que je me fusse trompé à ce point!...»
Et, cette phrase, il me semblait qu'il l'avait plutôt prononcée à mon adresse qu'il ne se la disait à lui-même.
Il ajouta:
«Dans tous les cas, nous serons bientôt fixés... Ce matin il fera jour.»
XVIII
Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de son front
_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)._
Nous nous quittâmes sur le seuil de nos chambres après une mélancolique poignée de mains. J'étais heureux d'avoir fait naître quelque soupçon de son erreur dans cette cervelle originale, extrêmement intelligente, mais antiméthodique. Je ne me couchai point. J'attendis le petit jour et je descendis devant le château. J'en fis le tour en examinant toutes les traces qui pouvaient en venir ou y aboutir. Mais elles étaient si mêlées et si confuses que je ne pus rien en tirer. Du reste, je tiens ici à faire remarquer que je n'ai point coutume d'attacher une importance exagérée aux signes extérieurs que laisse le passage d'un crime. Cette méthode, qui consiste à conclure au criminel d'après les traces de pas, est tout à fait primitive. Il y a beaucoup de traces de pas qui sont identiques, et c'est tout juste s'il faut leur demander une première indication qu'on ne saurait, en aucun cas, considérer comme une preuve.
Quoi qu'il en soit, dans le grand désarroi de mon esprit, je m'en étais donc allé dans la cour d'honneur et m'étais penché sur les traces, sur toutes les traces qui étaient là, leur demandant cette première indication dont j'avais tant besoin pour m'accrocher à quelque chose de «raisonnable», à quelque chose qui me permît de «raisonner» sur les événements de la «galerie inexplicable». Comment raisonner?... Comment raisonner?
... Ah! raisonner par le bon bout! Je m'assieds, désespéré, sur une pierre de la cour d'honneur déserte... Qu'est-ce que je fais, depuis plus d'une heure, sinon la plus basse besogne du plus ordinaire policier... Je vais quérir l'erreur comme le premier inspecteur venu, sur la trace de quelques pas «qui me feront dire ce qu'ils voudront»!
Je me trouve plus abject, plus bas dans l'échelle des intelligences que ces agents de la Sûreté imaginés par les romanciers modernes, agents qui ont acquis leur méthode dans la lecture des romans d'Edgar Poe ou de Conan Doyle. Ah! Agents littéraires... qui bâtissez des montagnes de stupidité avec un pas sur le sable, avec le dessin d'une main sur le mur! «À toi, Frédéric Larsan, à toi, l'agent littéraire!... Tu as trop lu Conan Doyle, mon vieux!... Sherlock Holmes te fera faire des bêtises, des bêtises de raisonnement plus énormes que celles qu'on lit dans les livres... Elles te feront arrêter un innocent... Avec ta méthode à la Conan Doyle, tu as su convaincre le juge d'instruction, le chef de la Sûreté... tout le monde... Tu attends une dernière preuve... une dernière!... Dis donc une première, malheureux!... «Tout ce que vous offrent les sens ne saurait être une preuve...» Moi aussi, je me suis penché sur «les traces sensibles», mais pour leur demander uniquement _d'entrer dans le cercle qu'avait dessiné ma raison_. Ah! bien des fois, le cercle fut si étroit, si étroit... Mais si étroit était-il, il était immense, «puisqu'il ne contenait que de la vérité»!... Oui, oui, je le jure, les traces sensibles n'ont jamais été que mes servantes... elles n'ont point été mes maîtresses... Elles n'ont point fait de moi cette chose monstrueuse, plus terrible qu'un homme sans yeux: un homme qui voit mal! Et voilà pourquoi je triompherai de ton erreur et de ta cogitation animale, ô Frédéric Larsan!»
Eh quoi! eh quoi! parce que, pour la première fois, cette nuit, dans la galerie inexplicable, il s'est produit un événement qui «semble» ne point rentrer dans le cercle tracé par ma raison, voilà que je divague, voilà que je me penche, le nez sur la terre, comme un porc qui cherche, au hasard, dans la fange, l'ordure qui le nourrira... Allons! Rouletabille, mon ami, relève la tête... il est impossible que l'événement de la galerie inexplicable soit sorti du cercle tracé par ta raison... Tu le sais! Tu le sais! Alors, relève la tête... presse de tes deux mains les bosses de ton front, et rappelle-toi que, lorsque tu as tracé le cercle, tu as pris, pour le dessiner dans ton cerveau comme on trace sur le papier une figure géométrique, _tu as pris ta raison par le bon bout!_
Eh bien, marche maintenant... et remonte dans la «galerie inexplicable en t'appuyant sur le bon bout de ta raison» comme Frédéric Larsan s'appuie sur sa canne, et tu auras vite prouvé que le grand Fred n'est qu'un sot.
Joseph ROULETABILLE
30 octobre, midi.
Ainsi ai-je pensé... ainsi ai-je agi... la tête en feu, je suis remonté dans la galerie et voilà que, sans y avoir rien trouvé de plus que ce que j'y ai vu cette nuit, le bon bout de ma raison m'a montré une chose si formidable que j'ai besoin de «me retenir à lui» pour ne pas tomber.
Ah! Il va me falloir de la force, cependant, pour découvrir maintenant les traces sensibles qui vont entrer, qui doivent entrer dans le cercle plus large que j'ai dessiné là, entre les deux bosses de mon front!
Joseph ROULETABILLE
30 octobre, minuit.
XIX
Rouletabille m'offre à déjeuner à l'auberge du «Donjon»
Ce n'est que plus tard que Rouletabille me remit ce carnet où l'histoire du phénomène de la «galerie inexplicable» avait été retracée tout au long, par lui, le matin même qui suivit cette nuit énigmatique. Le jour où je le rejoignis au Glandier dans sa chambre, il me raconta, par le plus grand détail, tout ce que vous connaissez maintenant, y compris l'emploi de son temps pendant les quelques heures qu'il était allé passer, cette semaine-là, à Paris, où, du reste, il ne devait rien apprendre qui le servît.
L'événement de la «galerie inexplicable» était survenu dans la nuit du 29 au 30 octobre, c'est-à-dire trois jours avant mon retour au château, puisque nous étions le 2 novembre. «C'est donc le 2 novembre» que je reviens au Glandier, appelé par la dépêche de mon ami et apportant les revolvers.
Je suis dans la chambre de Rouletabille; il vient de terminer son récit.
Pendant qu'il parlait, il n'avait point cessé de caresser la convexité des verres du binocle qu'il avait trouvé sur le guéridon et je comprenais, à la joie qu'il prenait à manipuler ces verres de presbyte, que ceux-ci devaient constituer une de ces «marques sensibles destinées à entrer dans le cercle tracé par le bon bout de sa raison». Cette façon bizarre, unique, qu'il avait de s'exprimer en usant de termes merveilleusement adéquats à sa pensée ne me surprenait plus; mais souvent il fallait connaître sa pensée pour comprendre les termes et ce n'était point toujours facile que de pénétrer la pensée de Joseph Rouletabille. La pensée de cet enfant était une des choses les plus curieuses que j'avais jamais eu à observer. Rouletabille se promenait dans la vie avec cette pensée sans se douter de l'étonnement--disons le mot--de l'ahurissement qu'il rencontrait sur son chemin. Les gens tournaient la tête vers cette pensée, la regardaient passer, s'éloigner, comme on s'arrête pour considérer plus longtemps une silhouette originale que l'on a croisée sur sa route. Et comme on se dit: «D'où vient-il, celui-là! Où va-t-il?» on se disait: «D'où vient la pensée de Joseph Rouletabille et où va-t-elle?» J'ai avoué qu'il ne se doutait point de la couleur originale de sa pensée; aussi ne la gênait-elle nullement pour se promener, comme tout le monde, dans la vie. De même, un individu qui ne se doute point de sa mise excentrique est-il tout à fait à son aise, quel que soit le milieu qu'il traverse. C'est donc avec une simplicité naturelle que cet enfant, irresponsable de son cerveau supernaturel, exprimait des choses formidables «par leur logique raccourcie», tellement raccourcie que nous n'en pouvions, nous autres, comprendre la forme qu'autant qu'à nos yeux émerveillés il voulait bien la détendre et la présenter de face dans sa position normale.
Joseph Rouletabille me demanda ce que je pensais du récit qu'il venait de me faire. Je lui répondis que sa question m'embarrassait fort, à quoi il me répliqua d'essayer, à mon tour, de prendre ma raison par le bon bout.
«Eh bien, fis-je, il me semble que le point de départ de mon raisonnement doit être celui-ci: il ne fait point de doute que l'assassin que vous poursuiviez a été à un moment de cette poursuite dans la galerie.»
Et je m'arrêtai...
«En partant si bien, s'exclama-t-il, vous ne devriez point être arrêté si tôt. Voyons, un petit effort.
--Je vais essayer. Du moment où il était dans la galerie et où il en a disparu, alors qu'il n'a pu passer ni par une porte ni par une fenêtre, il faut qu'il se soit échappé par une autre ouverture.»
Joseph Rouletabille me considéra avec pitié, sourit négligemment et n'hésita pas plus longtemps à me confier que je raisonnais toujours «comme une savate».
«Que dis-je? comme une savate! Vous raisonnez comme Frédéric Larsan!»
Car Joseph Rouletabille passait par des périodes alternatives d'admiration et de dédain pour Frédéric Larsan; tantôt il s'écriait: «Il est vraiment fort!»; tantôt il gémissait: «Quelle brute!», selon que--et je l'avais bien remarqué--selon que les découvertes de Frédéric Larsan venaient corroborer son raisonnement à lui ou qu'elles le contredisaient. C'était un des petits côtés du noble caractère de cet enfant étrange.
Nous nous étions levés et il m'entraîna dans le parc. Comme nous nous trouvions dans la cour d'honneur, nous dirigeant vers la sortie, un bruit de volets rejetés contre le mur nous fit tourner la tête, et nous vîmes au premier étage de l'aile gauche du château, à la fenêtre, une figure écarlate et entièrement rasée que je ne connaissais point.
«Tiens! murmura Rouletabille, Arthur Rance!»
Il baissa la tête, hâta sa marche et je l'entendis qui disait entre ses dents:
«Il était donc cette nuit au château?... Qu'est-il venu y faire?»
Quand nous fûmes assez éloignés du château, je lui demandai qui était cet Arthur Rance et comment il l'avait connu. Alors il me rappela son récit du matin même, me faisant souvenir que M. Arthur-W. Rance était cet américain de Philadelphie avec qui il avait si copieusement trinqué à la réception de l'Élysée.
«Mais ne devait-il point quitter la France presque immédiatement? demandai-je.
--Sans doute; aussi vous me voyez tout étonné de le trouver encore, non seulement en France, mais encore, mais surtout au Glandier. Il n'est point arrivé ce matin; il n'est point arrivé cette nuit; il sera donc arrivé avant dîner et je ne l'ai point vu. Comment se fait-il que les concierges ne m'aient point averti?»
Je fis remarquer à mon ami qu'à propos des concierges, il ne m'avait point encore dit comment il s'y était pris pour les faire remettre en liberté.
Nous approchions justement de la loge; le père et la mère Bernier nous regardaient venir. Un bon sourire éclairait leur face prospère. Ils semblaient n'avoir gardé aucun mauvais souvenir de leur détention préventive. Mon jeune ami leur demanda à quelle heure était arrivé Arthur Rance. Ils lui répondirent qu'ils ignoraient que M. Arthur Rance fût au château. Il avait dû s'y présenter dans la soirée de la veille, mais ils n'avaient pas eu à lui ouvrir la grille, attendu que M. Arthur Rance, qui était, paraît-il, un grand marcheur et qui ne voulait point qu'on allât le chercher en voiture, avait coutume de descendre à la gare du petit bourg de Saint-Michel; de là, il s'acheminait à travers la forêt jusqu'au château. Il arrivait au parc par la grotte de Sainte-Geneviève, descendait dans cette grotte, enjambait un petit grillage et se trouvait dans le parc.
À mesure que les concierges parlaient, je voyais le visage de Rouletabille s'assombrir, manifester un certain mécontentement et, à n'en point douter, un mécontentement contre lui-même. Évidemment, il était un peu vexé que, ayant tant travaillé sur place, ayant étudié les êtres et les choses du Glandier avec un soin méticuleux, il en fût encore à apprendre «qu'Arthur Rance avait coutume de venir au château».
Morose, il demanda des explications.
«Vous dites que M. Arthur Rance a coutume de venir au château... Mais, quand y est-il donc venu pour la dernière fois?
--Nous ne saurions vous dire exactement, répondit M. Bernier--c'était le nom du concierge--attendu que nous ne pouvions rien savoir pendant qu'on nous tenait en prison, et puis parce que, si ce monsieur, quand il vient au château, ne passe pas par notre grille, il n'y passe pas non plus quand il le quitte...
--Enfin, savez-vous quand il y est venu _pour la première fois?_
--Oh! oui, monsieur... il y a neuf ans!...
--Il est donc venu en France, il y a neuf ans, répondit Rouletabille; et, cette fois-ci, à votre connaissance, combien de fois est-il venu au Glandier?
--Trois fois.
--Quand est-il venu au Glandier pour la dernière fois, à «votre connaissance», avant aujourd'hui.
--Une huitaine de jours avant l'attentat de la «Chambre Jaune».
Rouletabille demanda encore, cette fois-ci, particulièrement à la femme:
«_Dans la rainure du parquet?_
--Dans la rainure du parquet, répondit-elle.
--Merci, fit Rouletabille, et préparez-vous pour ce soir.»
Il prononça cette dernière phrase, un doigt sur la bouche, pour recommander le silence et la discrétion.
Nous sortîmes du parc et nous dirigeâmes vers l'auberge du «Donjon».
«Vous allez quelquefois manger à cette auberge?
--Quelquefois.
--Mais vous prenez aussi vos repas au château?
--Oui, Larsan et moi nous nous faisons servir tantôt dans l'une de nos chambres, tantôt dans l'autre.
--M. Stangerson ne vous a jamais invité à sa table?
--Jamais.
--Votre présence chez lui ne le lasse pas?
--Je n'en sais rien, mais en tout cas il fait comme si nous ne le gênions pas.
--Il ne vous interroge jamais?
--Jamais! Il est resté dans cet état d'esprit du monsieur qui était derrière la porte de la «Chambre Jaune», pendant qu'on assassinait sa fille, qui a défoncé la porte et qui n'a point trouvé l'assassin. Il est persuadé que, du moment qu'il n'a pu, «sur le fait», rien découvrir, nous ne pourrons à plus forte raison rien découvrir non plus, nous autres... Mais il s'est fait un devoir, «depuis l'hypothèse de Larsan», de ne point contrarier nos illusions.»
Rouletabille se replongea dans ses réflexions. Il en sortit enfin pour m'apprendre comment il avait libéré les deux concierges.