Le mystère de la chambre jaune
Chapter 11
--Oui, mais il n'y a rien à en tirer... il répond par grognements, hausse les épaules et s'en va. Il habite à l'ordinaire au premier étage du donjon, une vaste pièce qui servait autrefois d'oratoire. Il vit là en ours, ne sort qu'avec son fusil. Il n'est aimable qu'avec les filles. Sous prétexte de courir après les braconniers, il se relève souvent la nuit; mais je le soupçonne d'avoir des rendez-vous galants. La femme de chambre de Mlle Stangerson, Sylvie, est sa maîtresse. En ce moment, il est très amoureux de la femme du père Mathieu, l'aubergiste; mais le père Mathieu surveille de près son épouse, et je crois bien que c'est la presque impossibilité où «l'homme vert» se trouve d'approcher Mme Mathieu qui le rend encore plus sombre et taciturne. C'est un beau gars, bien soigné de sa personne, presque élégant... les femmes, à quatre lieues à la ronde, en raffolent.»
Après avoir dépassé le donjon qui se trouve à l'extrémité de l'aile gauche, nous passâmes sur les derrières du château. Rouletabille me dit en me montrant une fenêtre que je reconnus pour être l'une de celles qui donnent sur les appartements de Mlle Stangerson.
«Si vous étiez passé par ici il y a deux nuits, à une heure du matin, vous auriez vu votre serviteur au haut d'une échelle s'apprêtant à pénétrer dans le château, par cette fenêtre!»
Comme j'exprimais quelque stupéfaction de cette gymnastique nocturne, il me pria de montrer beaucoup d'attention à la disposition extérieure du château, après quoi nous revînmes dans le bâtiment.
«Il faut maintenant, dit mon ami, que je vous fasse visiter le premier étage, aile droite. C'est là que j'habite.
Pour bien faire comprendre l'économie des lieux, je mets sous les yeux du lecteurs un plan du premier étage de cette aile droite, plan dessiné par Rouletabille au lendemain de l'extraordinaire phénomène que vous allez connaître dans tous ses détails:
1. Endroit où Rouletabille plaça Frédéric Larsan.
2. Endroit où Rouletabille plaça le père Jacques.
3. Endroit où Rouletabille plaça M. Stangerson.
4. Fenêtre par laquelle entra Rouletabille.
5. Fenêtre trouvée ouverte par Rouletabille quand il sort de sa chambre. Il la referme. Toutes les autres fenêtres et portes sont fermées.
6. Terrasse surmontant une pièce en encorbellement au rez-de-chaussée.
Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l'escalier monumental double qui, à la hauteur du premier étage, formait palier. De ce palier on se rendait directement dans l'aile droite ou dans l'aile gauche du château par une galerie qui y venait aboutir. La galerie, haute et large, s'étendait sur toute la longueur du bâtiment et prenait jour sur la façade du château exposée au nord. Les chambres dont les fenêtres donnaient sur le midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le professeur Stangerson habitait l'aile gauche du château. Mlle Stangerson avait son appartement dans l'aile droite. Nous entrâmes dans la galerie, aile droite. Un tapis étroit, jeté sur le parquet ciré, qui luisait comme une glace, étouffait le bruit de nos pas. Rouletabille me disait à voix basse, de marcher avec précaution parce que nous passions devant la chambre de Mlle Stangerson. Il m'expliqua que l'appartement de Mlle Stangerson se composait de sa chambre, d'une antichambre, d'une petite salle de bain, d'un boudoir et d'un salon. On pouvait, naturellement, passer de l'une de ces pièces dans l'autre sans qu'il fût nécessaire de passer par la galerie. Le salon et l'antichambre étaient les seules pièces de l'appartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie se continuait, toute droite, jusqu'à l'extrémité est du bâtiment où elle avait jour sur l'extérieur par une haute fenêtre (fenêtre 2 du plan). Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se rencontrait à angle droit avec une autre galerie qui tournait avec l'aile droite du château.
Pour la clarté de ce récit, nous appellerons la galerie qui va de l'escalier jusqu'à la fenêtre à l'est, «la galerie droite» et le bout de galerie qui tourne avec l'aile droite et qui vient aboutir à la galerie droite, à angle droit, «la galerie tournante». C'est au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de Rouletabille, touchant à celle de Frédéric Larsan. Les portes de ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante, tandis que les portes de l'appartement de Mlle Stangerson donnaient sur la galerie droite (voir le plan).
Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et referma la porte sur nous, poussant le verrou. Je n'avais pas encore eu le temps de jeter un coup d'oeil sur son installation qu'il poussait un cri de surprise en me montrant, sur un guéridon, _un binocle._
«Qu'est-ce que c'est que cela? se demandait-il; qu'est-ce que ce binocle est venu faire sur mon guéridon?»
J'aurais été bien en peine de lui répondre.
«À moins que, fit-il, à moins que... à moins que... à moins que ce binocle ne soit «ce que je cherche»... et que... et que... _et que ce soit un binocle de presbyte!..._»
Il se jetait littéralement sur le binocle; ses doigts caressaient la convexité des verres... et alors il me regarda d'une façon effrayante.
«Oh!... oh!»
Et il répétait: Oh!... oh! comme si sa pensée l'avait tout à coup rendu fou...
Il se leva, me mit la main sur l'épaule, ricana comme un insensé et me dit:
«Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous, «mathématiquement parlant»; mais «humainement parlant» elle est impossible... ou alors... ou alors... ou alors...»
On frappa deux petits coups à la porte de la chambre, Rouletabille entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge que j'avais vue passer devant moi quand on l'avait amenée au pavillon pour l'interrogatoire et j'en fus étonné, car je croyais toujours cette femme sous les verrous. Cette femme dit à voix très basse:
«Dans la rainure du parquet!»
Rouletabille répondit: «Merci!» et la figure s'en alla. Il se retourna vers moi après avoir soigneusement refermé la porte. Et il prononça des mots incompréhensibles avec un air hagard.
«Puisque la chose est «mathématiquement» possible, pourquoi ne la serait-elle pas «humainement!... Mais si la chose est «humainement» possible, l'affaire est formidable!»
J'interrompis Rouletabille dans son soliloque:
«Les concierges sont donc en liberté, maintenant? demandai-je.
--Oui, me répondit Rouletabille, je les ai fait remettre en liberté. J'ai besoin de gens sûrs. La femme m'est tout à fait dévouée et le concierge se ferait tuer pour moi... Et, puisque le binocle a des verres pour presbyte, je vais certainement avoir besoin de gens dévoués qui se feraient tuer pour moi!
--Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami... Et quand faudra-t-il se faire tuer?
--Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher, _j'attends l'assassin ce soir!_
--Oh! oh! oh! oh!... Vous attendez l'assassin ce soir... Vraiment, vraiment, vous attendez l'assassin ce soir... mais vous connaissez donc l'assassin?
--Oh! oh! oh! _Maintenant, il se peut que je le connaisse._ Je serais un fou d'affirmer catégoriquement que je le connais, car l'idée mathématique que j'ai de l'assassin donne des résultats si effrayants, si monstrueux, _que j'espère qu'il est encore possible que je me trompe! Oh! Je l'espère de toutes mes forces..._
--Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes, l'assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l'assassin ce soir?
--_Parce que je sais qu'il doit venir._»
Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l'alluma.
Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment quelqu'un marcha dans le couloir, passant devant notre porte. Rouletabille écouta. Les pas s'éloignèrent.
«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en montrant la cloison.
--Non, me répondit mon ami, il n'est pas là; il a dû partir ce matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac!... M. Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se terminera très mal... Je prévois l'arrestation de M. Darzac avant huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le malheureux: les événements, les choses, les gens... Il n'est pas une heure qui s'écoule qui n'apporte contre M. Darzac une accusation nouvelle... Le juge d'instruction en est accablé et aveuglé... Du reste, je comprends que l'on soit aveuglé!... On le serait à moins...
--Frédéric Larsan n'est pourtant pas un novice.
--J'ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, que Fred était beaucoup plus fort que cela... Évidemment, ce n'est pas le premier venu... J'ai même eu beaucoup d'admiration pour lui quand je ne connaissais pas sa méthode de travail. Elle est déplorable... Il doit sa réputation uniquement à son habileté; mais il manque de philosophie; la mathématique de ses conceptions est bien pauvre...»
Je regardai Rouletabille et ne pus m'empêcher de sourire en entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d'enfant un garçon d'une cinquantaine d'années qui avait fait ses preuves comme le plus fin limier de la police d'Europe...
«Vous souriez, me fit Rouletabille... Vous avez tort!... Je vous jure que je le roulerai... et d'une façon retentissante... mais il faut que je me presse, car il a une avance colossale sur moi, avance que lui a donnée M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac va augmenter encore ce soir... Songez donc: _chaque fois que l'assassin vient au château_, M. Robert Darzac, par une fatalité étrange, s'absente et se refuse à donner l'emploi de son temps!
--Chaque fois que l'assassin vient au château! m'écriai-je... Il y est donc revenu...
--Oui, pendant cette fameuse nuit où s'est produit le phénomène...»
J'allais donc connaître ce fameux phénomène auquel Rouletabille faisait allusion depuis une demi-heure sans me l'expliquer. Mais j'avais appris à ne jamais presser Rouletabille dans ses narrations... Il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou quand il le jugeait utile, et se préoccupait beaucoup moins de ma curiosité que de faire un résumé complet pour lui-même d'un événement capital qui l'intéressait.
Enfin, par petites phrases rapides, il m'apprit des choses qui me plongèrent dans un état voisin de l'abrutissement, car, en vérité, les phénomènes de cette science encore inconnue qu'est l'hypnotisme, par exemple, ne sont point plus inexplicables que _cette disparition de la matière de l'assassin au moment où ils étaient quatre à la toucher_. Je parle de l'hypnotisme comme je parlerais de l'électricité dont nous ignorons la nature, et dont nous connaissons si peu les lois, parce que, dans le moment, l'affaire me parut ne pouvoir s'expliquer que par de l'inexplicable, c'est-à-dire par un événement en dehors des lois naturelles connues. Et cependant, si j'avais eu la cervelle de Rouletabille, j'aurais eu, comme lui, «le pressentiment de l'explication naturelle»: car le plus curieux dans tous les mystères du Glandier a bien été «la façon naturelle dont Rouletabille les expliqua». Mais qui donc eût pu et pourrait encore se vanter d'avoir la cervelle de Rouletabille? Les bosses originales et inharmoniques de son front, je ne les ai jamais rencontrées sur aucun autre front, si ce n'est--mais bien moins apparentes--sur le front de Frédéric Larsan, et encore fallait-il bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le dessin, tandis que les bosses de Rouletabille sautaient--si j'ose me servir de cette expression un peu forte--sautaient aux yeux.
J'ai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme après l'affaire, un carnet où j'ai trouvé un compte rendu complet du «phénomène de la disparition de la matière de l'assassin», et des réflexions qu'il inspira à mon ami. Il est préférable, je crois, de vous soumettre ce compte rendu que de continuer à reproduire ma conversation avec Rouletabille, car j'aurais peur, dans une pareille histoire, d'ajouter un mot qui ne fût point l'expression de la plus stricte vérité.
XV
Traquenard
_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille._
La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph Rouletabille, je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou bruit du dehors? Le cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une résonance sinistre, au fond du parc. Je me lève; j'ouvre ma fenêtre. Vent froid et pluie; ténèbres opaques, silence. Je referme ma fenêtre. La nuit est encore déchirée par la bizarre clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette nuit, imite, si près du château, le miaulement du chat de la mère Agenoux? Je prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans faire aucun bruit, j'ouvre ma porte.
Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l'éclaire parfaitement; la flamme de cette lampe vacille comme sous l'action d'un courant d'air. Je sens le courant d'air. Je me retourne. Derrière moi, une fenêtre est ouverte, celle qui se trouve à l'extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que j'appellerai «galerie tournante» pour la distinguer de la «galerie droite», sur laquelle donne l'appartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre ouverte, ou qui vient de l'ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me penche au dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la fenêtre sur la terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour d'honneur du château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule. Mais pourquoi m'imaginer cette scène de gymnastique nocturne? À cause d'une fenêtre ouverte? Il n'y a peut-être là que la négligence d'un domestique. Je referme la fenêtre en souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout dort dans le château. Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, j'avance la tête et y jette un prudent regard. Dans cette galerie, une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets qui s'y trouvent, trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs. Qu'est-ce que je fais là? Jamais le château n'a été aussi calme. Tout y repose. Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson? Qu'est-ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson? Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu'à la chambre de Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et «je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont conduits par des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis, des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la chambre de Mlle Stangerson. Horreur! Horreur! Ce sont «les pas élégants» que je reconnais, «les pas de l'assassin!» Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si l'on peut descendre de la galerie par la fenêtre, grâce à la terrasse, on peut aussi y entrer.
L'assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus. Il s'est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l'extrémité de la galerie tournante; il est passé devant la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, _et est entré dans la chambre de Mlle Stangerson_. Je suis devant la porte de l'appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l'antichambre: elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je me trouve dans l'antichambre et là, sous la porte de la chambre même, je vois une barre de lumière. J'écoute. Rien! Aucun bruit, pas même celui d'une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans le silence qui est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure m'apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que l'assassin est peut-être là! Qu'il doit être là! S'échappera-t-il encore, cette fois? Tout dépend de moi! Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manoeuvre! «Il faut voir dans cette chambre.» Y entrerai-je par le salon de Mlle Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et l'assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte devant laquelle je suis en ce moment.
«Pour moi, ce soir, il n'y a pas encore eu crime», car rien n'expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu'à la complète guérison de Mlle Stangerson.
Puisque je suis à peu près sûr que l'assassin est là, pourquoi ne pas donner l'éveil tout de suite? L'assassin se sauvera peut-être, mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, l'assassin, ce soir, n'était pas un assassin?» La porte a été ouverte pour lui livrer passage: par qui?--et a été refermée: par qui? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à clef à l'intérieur, «car Mlle Stangerson, tous les soirs, s'enferme avec ses gardes dans son appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser entrer l'assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C'est bien improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très inquiète, très prudente, m'a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa sûreté depuis qu'elle est assez bien portante pour faire quelques pas dans son appartement--dont je ne l'ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac, m'avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse _attendait l'assassin_. L'attendait-elle encore ce soir? Mais qui donc a tourné cette clef pour ouvrir «à l'assassin qui est là»? Si c'était Mlle Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter la venue de l'assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte, «pour être forcée de lui ouvrir la porte!» Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous de crime? À coup sûr, pas rendez-vous d'amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n'illuminerait que des ténèbres. Ah! Savoir...
S'il y a tant de silence, derrière cette porte, c'est sans doute qu'on y a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! voir et savoir, sans troubler le silence!
Je sors de l'antichambre. Je vais à l'escalier central, je le descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l'attentat du pavillon, le père Jacques.
«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne semble point étonné de me voir; il me dit qu'il s'est levé parce qu'il a entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu'il a entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout à l'heure, un fantôme noir». Je lui demande s'il a une arme. Non, il n'a plus d'arme, depuis que le juge d'instruction lui a pris son revolver. Je l'entraîne. Nous sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends de bouger, et moi, profitant d'un nuage qui recouvre en ce moment la lune, je m'avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de lumière qui en vient; «car la fenêtre est entrouverte». Par précaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu'un venait à entrer par une porte? Oh! oh! celui qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre le cou! Qui me dit que l'assassin n'a pas une corde? Il a dû tout prévoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre!... connaître le silence de cette chambre!... Je retourne au père Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès l'abord, j'ai bien pensé à l'arbre qui, huit jours auparavant m'a déjà servi d'observatoire, mais j'ai aussitôt constaté que la fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en montant dans l'arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et... agir...
Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui: «Venez!» me souffle-t-il.
Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit:
«J'étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du donjon était ouverte et l'échelle n'y était plus. En sortant, sous le clair de lune, voilà où je l'ai aperçue!»
Et il me montrait, à l'autre extrémité du château, une échelle appuyée contre les «corbeaux» qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la fenêtre que j'avais trouvée ouverte. La terrasse m'avait empêché de voir l'échelle... grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris par l'inconnu.
Nous courons à l'échelle; mais, au moment de nous en emparer, le père Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l'extrémité de cette aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse dont j'ai parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à l'intérieur, et me dit, dans un souffle.
«Il n'est pas là!--Qui?--le garde!»
La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le garde couche dans cette pièce, depuis qu'on fait des réparations au donjon!...» et, du même geste significatif, il me montre la porte entrouverte, l'échelle, la terrasse et la fenêtre, que j'ai tout à l'heure refermée, de la galerie tournante.
Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d'avoir des pensées? Je «sentais», plus que je ne pensais...
Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre» (je dis: «si», car je n'ai, en ce moment, en dehors de cette échelle, et de cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me permette même de soupçonner le garde), s'il y est, il a été obligé de passer par cette échelle et par cette fenêtre, car les pièces qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre, étant occupées par le ménage du maître d'hôtel et de la cuisinière, et par les cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de l'escalier, à l'intérieur du château... «si c'est le garde qui a passé par là», il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir, d'aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit simplement poussée à l'intérieur, les panneaux joints, de telle sorte qu'il n'ait plus, de l'extérieur, qu'à appuyer dessus pour que la fenêtre s'ouvre et qu'il puisse sauter dans la galerie. Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l'intérieur restreint singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de l'assassin. Il faut que l'assassin «soit de la maison»; à moins qu'il n'ait un complice, auquel je ne crois pas...; à moins... à moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à ce que cette fenêtre ne soit point fermée de l'intérieur...
«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la séparent de son assassin?»