Le moyen de parvenir, tome 3/3

Part 8

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JAMBLICUS. Voire da, comment? je vous prie: elle est putain, & son mari larron; est-ce pas pour faire une bonne maison?

ARIAS. Je ne doute point qu'elle ne soit putain; & sur-tout l'ayant vu parler au vicaire de saint Paul, qui avoit promis à son curé qu'il seroit sage, & ne courroit plus après les garces; & qu'au moins il s'en abstiendroit les féries de pâques. Jan, il n'eut pas la patience; dès le premier jour il parla à cette-ci; & le curé qui l'apperçut, l'entendit revenir, & lui dit, je vous ai vu parler à une garce. N'avez-vous point de honte de ne vous en pouvoir abstenir, encore à ces bons jours? Ho! monsieur, dit-il, excusez-moi; ce n'est pas pour aujourd'hui, c'est pour demain.

SYNESIUS. Ce compagnon confessoit une fois un maître des requêtes, & lui parloit de péché de luxure, l'en interrogeant selon les loix de _Benedicti_; & comme il lui en parloit exactement, monsieur le maître des requêtes lui dit: mon confesseur, mon ami, je vous prie, ne me parlez plus de cela; vous me faites arser.

LE MOUTARDIER. Vous êtes calomniateur; elle étoit sage, & avoit beaucoup de preud'hommie féminine.

CICERON. Tu y es; tu y parles comme Thevet: voire de la _preud'hommie_.

LE MOUTARDIER. Et pourquoi non, puisque preud'hommes avoient affaire à elle? Et toutefois c'étoit avec chasteté, tant qu'elle se pouvoit étendre, _modo stricto_. Pour le premier, elle ne voulut jamais que monsieur d'Est la baisât en la bouche; & il lui demandoit pourquoi? C'est dit-elle, que ma bouche est pour mon mari, parce qu'elle lui a promis: quant à mon con, il ne lui a rien promis, faites-en tout ce que vous pourrez; il est à votre commandement, cul & tout. Son mari s'en doutoit. Un jour qu'elle étoit sur la porte assise, elle avoit son cotillon un peu levé, il lui dit: fermez l'ouvrouer, (c'est la boutique) ma femme, il est fête. Aussi le cas d'une femme est un ouvrouer, des filles sont étoffes.

NÉRON. A quoi faire?

L'AUTRE. A faire des femmes de bien, ou des garces: & qu'ainsi ne soit, on peut dire une parole injurieuse à une femme ou fille de bien, sans l'offenser, en l'appellant par verbologie de choix, _belle étoffe à faire une garce_; parce que c'est-à-dire qu'elle est fille de bien, & qu'il ne tient qu'à elle qu'elle ne soit autre. Ne lui est-ce pas faire de l'honneur?

L'APPRENTIF. C'est un bel honneur! Tu y entends comme ceux qui heurtent aux portes des putains.

L'AUTRE. Et quoi, y a-t-il de l'intelligence en telle affaire?

L'APPRENTIF. Oui da; notez, enfans, que si une garce a une porte sur la rue, il ne faut point y heurter, si on la trouve fermée; parce que, si la dame n'est point à la porte, ou à la fenêtre, il est évident, la porte étant fermée, qu'elle est empêchée.

L'AUTRE. Cela est il vrai?

L'APPRENTIF. Aussi vrai qu'il est vrai qu'elles ont beaucoup de dépit, (ainsi qu'ont les traîtres) quand en leur présence on jure, & dit-on, par-ci, par-là: je n'aime point les putains; je n'aime point les traîtres. Si à telle heure elles devenoient pucelles, jamais ne deviendroient putains, & seroient aussi farouches au montoir, que garces qui ont été au sermon.

COPIE.

XXIV. Et gai, ne faites donc jamais de cérémonie à l'entrée d'une halle, d'une taverne & d'un bordeau. Quand je vois faire ces similitudes, il me semble que je vois mademoiselle de Peu, qui disoit à madame Courtois: mon dieu! madame, que vous avez de belles filles aux fêtes. (Elle étoit aussi propre que le pendu de Douai).

CÉSAR. Comment?

L'AUTRE. Quand l'empereur Charles y fit son entrée, les gens de cette ville-là lui voulurent faire tout l'honneur qu'ils pûrent. Et faisant de belles façons d'arcades, chapeaux de triomphes, poteaux & telles magnificences, ils s'aviserent d'un pendu qui étoit à la porte de la ville, & principale entrée; ils ôterent à ce pendu sa chemise sale, & lui en mirent une blanche, pour faire honneur à monsieur l'empereur). Cette femme disoit cela de ses filles, parce qu'elles étoient mignonnes & proprettes. Et après, ces mignons, ils sont là à faire des façons ès entrées ou sorties, & font plus de fricassées de fêtes, qu'il n'y faudroit d'étoffes à faire une pannerée de mysteres. Il me semble, à voir ces fadaises, que les personnes, qui demeurent ainsi arrêtées, sont comme couillons, qu'on ne laisse jamais entrer. Mais à propos, pourquoi est-ce qu'ils n'entrent jamais?

BAIF. Il l'a tantôt été dit; souvenez-vous-en.

L'AUTRE. Je m'en souviens comme Honoré Bonjouan, brodeur de la reine notre maîtresse, qui, ayant eu affaire de lui, & ne l'ayant pu avoir, puis le voyant, lui demanda où il avoit été. Alors il lui dit: madame, je me soumets en toute humilité de majesté, madame; je me souviens que j'ai été voir mettre un homme en difficulté, & en distribuer un autre en quatre pieces, choses que je n'avois onques point vues.

NÉRON. Qu'est-ce que difficulté?

BEZE. Il cuidoit dire en _effigie_; je me le remembre. Il disoit d'un bel homme, qu'il avoit de beaux mufles, c'est-à-dire _muscles_.

DENIS. Il étoit aussi fin que le marquis de Bellegueule, qui disoit que c'étoit une bonne manne en une maison que du charbon.

G. G. C'est aussi-bien rencontré que ceux qui disent: depuis que moines allerent à cheval. Je ne vis jamais de moines aller à cheval, non plus que d'autres; bien ai-je vu des chevaux aller à moines. Les chevaux vont à moines dessus, comme tout autre; & ce qui est notable.

PASSERAT. Si nous nous avisons de telles rencontres de ceux qui ne savent ce qu'ils disent, & pensent bien dire, je vous renvoierai en Savoie avec les huguenots, qui, fuyant de la S. Barthelemi, & approchant de Geneve, se plaignoient du roi des François. Les Savoyards, qui croyoient ce que ces pauvres despoderats leur contoient, les consoloient ainsi: _Ha pauvre gen, vostron ré n'est pas si bon que nostron princio. Si vostron ré se fu bin gouverna, il eusse esta maistre douta de nostron duc._ Ces pitauds nous répétoient cela, même quand nous étions en l'expédition de Savoie, & que, sans le mariage du roi, nous eussions conquis le Piémont. Vogue la galere, ce sera pour une autre fois. Le duc nous apportera de l'argent; puis nous irons prendre sa terre.

BENOÎT. En bonne intention, mon ami, vous êtes de la même opinion que le sire Isaac Baudouin, de qui j'avois fait enterrer la femme fort honnêtement dans l'église. Il avint que lui demandant de l'argent, parce que déjà je l'en avois averti, il me fit quelque excuse; puis, comme par colere, en présence de nos amis qui devisoient avec moi, il va dire: voici chose terrible! Cet homme veut avoir le corps & les biens.

CASSIAN. On l'avoit apportée cette-là; mais la servante de Trainecouille.

CÉSAR. Qui nommez-vous ainsi?

CASSIAN. Ce grand viédase d'auprès les carmes, qui servoit d'espion aux ligueurs durant la ligue, de mouchard aux politiques durant leur regne, de fureteur aux huguenots quand ils pulluloient & multiplioient. Un jour, sa servante, qui se nommoit Colette, monta sur un abricotier, qui avoit des branches qui passoient par-dessus des murailles dans le jardin des carmes, ou des jacobins, c'est tout un. Cette fille s'avança sur ces branches, pour cueillir le fruit; & il avint que la branche, sur laquelle elle étoit, rompit. La fille tomba dans le jardin, où quelques jeunes freres se promenoient, qui, voyant cette proie comme venue du ciel, se mirent après, & la _besognerent_ en bon françois, allant à la rangette, comme les soldats qui assiégerent le château d'Angers. Le prieur, qui ouit quelque bruit, survint à ce lieu; & effaroucha les aigles qui venoient au corps, & prit la fille par la main & la rendit à sa maîtresse, qu'il trouva à la porte la demandant. Quand Colette fut avec sa maîtresse, elle fut tancée, & elle lui dit: vous êtes une pauvre fille, que vous n'avez crié. Et quoi, ma mie, je pense que vous les enduriez faire! Comment, madame, dit-elle, par ma finte, si le prieur ne fût venu, j'en eusse bien eu davantage.

BAIF. Vraiment, à ce que je vois, elle n'étoit pas comme la fille de notre juge, laquelle est si pucelle, que son pucelage lui monte si fort en la tête, qu'elle en est folle.

PIMANDRE. Je m'ébahis comment cette fille pût sortir du cloître, vu que l'on dit, quand une chose tient bien, _cela tient comme une vesse en cloître_.

CHARLES. Mais je m'ébahis qu'il n'y eût quelque homme de bien là, qui empêchât cette insolence.

CASSIAN. O voire, cela étoit une chappe-cheute, une fortune rencontrée: il ne faut jamais laisser passer ce qui s'offre; & qui plus est, je dirois presque comme le maréchal de Valiere. Comme les élus étant là, & parlant de vos deniers qu'il falloit lever, & les asseoir avec modestie; quelques-uns se plaignoient disant ce qu'ils en pensoient. Sur cela un élu va dire: il faudroit élire & choisir ici quelques gens de bien du lieu, pour y avoir égard. Ce maréchal qui ferroit un cheval, oyant cela, laissa son affaire, & vint dire à l'élu: vraiment, monsieur, il n'y a point ici de gens de bien.

CONFESSION.

XXV. LE BON HOMME. Nous ne boivons point; holà! Vous causez assez. Mais, en un mot, il faut à un bon cheval lui frotter la queue du reste de son avoine, afin qu'il aille bien; & à un buveur, faut jetter le reste de son vin sur les mains, pour le préserver de la goute. Et puisqu'il n'y a point ici de gens de bien, faisons-nous bons, améliorons-nous; demandons une recepte, pour être aussi long-temps en l'état que nous avons été, comme fit le chapelain de sainte Catherine, confesseur de madame la comtesse de S.... Ce prêtre se trouva, un jour, prés de sa maîtresse, que sept ou huit médecins y avoient été convoqués, pour consulter sur la maladie de madame, qui, à dire vrai, étoit assez vieille pour mourir. Ce pere spirituel voyant messieurs les médecins sortir, les arrêta, & leur dit: messieurs mes honorés mages, il n'est pas en mon pouvoir, moi pauvre homme, de vous assembler comme je vous trouve ici; & j'ai une grande maladie à vous communiquer. Qu'en eussiez vous chacun un petit! Aidez, messieurs, il y a quarante ans que j'ai une grande & fâcheuse migraine, en la tête, comme savez, joint que ce n'est pas de vous, comme de moi. Messieurs, je vous prie de m'y faire quelque chose: mais, messieurs, je vous dirai, s'il vous plaît, comme dit l'autre, & ne vous déplaise; je ne puis recevoir de clystere, prendre médecine, endurer la saignée, souffrir les ventouses, supporter les onguens, sentir les frictions, porter les bains, ni donner lieu en moi, dedans ou dehors, à ce qui provient de chez le chirurgien ou l'apothicaire. Ces messieurs lui dirent: & que voulez-vous donc, mon pere, mon ami, que nous vous fassions? A, ha! messieurs, je vous prie & supplie de me la faire autant durer, qu'il y a que je l'ai. Vous le deviez donc dire, lui braillerent en _chorus_ tous les médecins, & s'en allerent, le laissant-là.

LE PROCUREUR. Comme fit la jeune mariée à son mari: que ne le disiez-vous?

NÉRON. Quoi!

LE PROCUREUR. Le matin, il vint plusieurs femmes, filles & garces, voir le nouveau marié, c'est-à-dire le jeune homme; & chacune le baisant, lui donna une fouace. Sa femme, ayant vu ce mystere, lui demanda affectueusement ce que c'étoit; & il lui dit que c'étoit un adieu que lui disoient toutes les femmes, filles & garces qu'il avoit accollées. Hé da, dit-elle, vous avez grand tort, que ne me l'avez-vous dit? J'en eusse averti tous ceux qui me l'ont fait; ils m'eurent apporté du vin; nous eussions eu à boire & à manger, pour d'ici à pâques.

L'AVOCAT. Voilà une excuse pareille à celle que font ces bonnes pieces qui prêtent leurs cons.

Quand une femme est du métier, Et sa voisine l'accompagne; Elle a sa part au benoîtier, Par la coutume de Champagne.

ORIGINAL.

XXVI. Et puis vous les verriez médire. Ma cousine Gervaise n'y faillit pas hier au soir. Elle détestoit les femmes des Prêtres, & disoit qu'elles étoient chevaux du diable, parce que les prêtres excommunient leurs femmes au _memento_, d'autant qu'il n'y a rien si aisé à faire cocu qu'un prêtre ou un ministre, quand ils sont affustés à dire messe, ou à prêcher. Et en ma conscience, nous la trouvâmes, au matin, couchée avec messire Cathelin, qui est un gros vilain camus. Et puis fiez-vous en ces belles diseuses!

BARONIUS. Ordinairement ceux qui médisent des prêtres ou des ministres, en ont été; & ce qu'ils en disent mal, est pour faire croire qu'ils en sont éloignés, comme putains qui s'exercent, veulent faire croire qu'elles sont loin du bordeau.

SENTENCE.

XXVII. L'AUTRE. Mais à propos de putains, il faut que je vous fasse un conte de ma femme qui étoit une putain. Elle n'étoit pas de ces énormes putains qui en font métier; mais de ces femmes de bien, qui ont un ami d'honneur. Et bien, j'étois toujours le maître; on me craignoit. Quand je venois de la ville, ma femme venoit à moi, me tâtoit la tête: vous êtes échauffé, mon fils; sus, servante, chauffez une chemise pour mon mignon; mon ami, il faut prendre un peu de vin; voici monsieur tel, qui vous étoit venu voir; il prendra la patience avec vous. Et bien, j'étois mignardé; & qui plus est, mes servantes & mes valets le faisoient un petit: cela étoit cause que je les trouvois toujours à la maison à faire leur besogne: si cela n'eût point été, ils fussent allés au loin chercher provision, aux dépens de tout ce qu'ils m'eussent pu dérober. Tels sont les justes & bons fruits de l'honnête & chaste paillardise, dont les effets ne succedent qu'aux ames pacifiques, & qui ont du courage. Regardez un peu ce petit bouchon d'écuelles d'amourettes, cette belle Agnès, ce qu'elle en pense?

DU HAILLAN. Elle fait la dégoûtée, comme la femme du comte Dommartin, laquelle étoit descendue à la cave pour boire; & de fait, avala trois bonnes verrées de vin, puis remonta. Or y avoit-il là un valet, qui étoit allé quérir la petite bouteille des fripons, lequel se cacha, quand il vit madame, & la considéra, & se tint caché: puis elle sortit. Il revint de fortune à dîner; monsieur avoit d'un vin frais percé, fort bon, & s'avisa de prier sa femme d'en boire, laquelle faisoit toujours semblant de n'en vouloir point; toutefois par importunité de son mari, qui lui en fit bailler dans un beau verre, elle en beut quelques gorgées; puis, ayant rendu le verre, dit, en se mettant les mains sur le bas de l'estomac: mes ameres, comme il me cherche. Voire, ce dit le valet qui étoit derriere madame, il cherche ses compagnons qui sont allés devant.

ZVINGLE. Ha, ha, hé, çà, çà, Luther, laissons nos querelles; aussi-bien jamais Salomon ne fit bonne chere.

LUTHER. Voici une bonne bête! Il ne mangeoit point de lard que par dispense, ou bien il faisoit, comme quand j'étois moine, que je faisois le petit exercice & gai. Pourquoi y a-t-il tant de putains & d'ivrognes?

EPICURE. C'est parce qu'il faut que toutes choses soient accomplies. Il convient qu'il n'y ait rien de manque au monde; d'autant que l'univers seroit gauchi, s'il y manquoit de ce qui est à être effectué. Ainsi faut que les choses destinées soient accomplies. Il y a plusieurs pauvres & quelques jeûneurs d'amour ou de force, qui ne boivent point; & d'autres boivent pour eux, & pissent aussi pour eux. Il y a infinies nonnains, plusieurs moines, quelques filles de bien qui n'osent, ou ne peuvent, ou ne trouvent à le faire; & il y en a qui suppléent à tels défauts; & notez en charité que, si les loix étoient fideles, & qu'il n'y eût point tant de contraintes & d'hypocrisies, tels excès n'aviendroient pas. Et je vous prie, de prendre garde à ceci, que si vous retournez en vos charges, tout soit remis à belle égalité & proportion, que dieu a ordonnée, à ce que par vos insolences il n'y ait plus tant de causes de péchés & de punitions.

OECOLAMPADE. Tu nous la bailles belle; tu nous contes de la piété, & tu n'en fais point de preuve. Tu es comme ceux, dont parloit la servante de cette vieille huguenote, qui mourut l'année passée. Un jour, elle incita sa servante, qui étoit papiste, d'aller au prêche; ce que la fille voulut pour lui plaire, & y alla avec bonne & belle dévotion, & ouit le prêche avec une moult bonne attention. Etant revenue, sa maîtresse lui en parla: & bien, dit-elle, ma mie, n'est-ce pas une belle chose que le prêche? N'y parle-t-on pas bien de dieu? La fille, ayant longtemps écouté sa maîtresse, lui répond ainsi: ils en parlent prou, mais ils ne le montrent point.

EPICURE. Sec, j'y venons; tu nous apportes ici de terribles caupeaux de vieilles vérités. Je t'y attendois; n'es-tu pas gentil & de belle industrie? N'est-ce pas toi qui es un de ceux qui nâquirent dessous s'entrelevant par les épaules, & qui avois vécu soixante & sept ans? Toi, tu te mis à étudier; mais ton frere étoit tonnelier.

COSTER. C'est là où il falloit prendre de quoi faire d'un diable deux, en les séparant, & coupant ce qui les joignoit par les épaules; & non de faire, d'une prébende licentiale, deux demies prébendes, pour d'un âne & cheval de bagage licentié faire deux chantres, que ce veau de licentié nomme diables, parce qu'il lui est avis que les anges du ciel qui ne quadrent à la mauvaise opinion de sa fressure, sont diables. Ainsi chaque levre a son goût.

DÉMONSTRATION.

XXVIII. EUCLIDES. Or bien il faut passer devant un chieur, & derriere un rueur. Vous ruez bien; vous êtes de même que la femme du sieur Chaillou, qui avoit force noix, l'année que ses noyers d'entre Tours & Loches furent abattus. Les noix étoient chéres; il y en avoit à la maison encore deux setiers à vendre; il vint un bon compagnon qui parla à madame, (laquelle étoit de ces bonnes ménageres, qui, pour épargner les poches, mettent & serrent le bran en leurs chemises) & marchande ses noix, fit marché avec elle, & lui bailla un quart d'écu d'arrhes, à la charge qu'il emporteroit sur sa bête un setier de noix. Et bien, madame, lui disoit-il, ne vous fiez-vous pas bien en moi d'un setier de noix, puisque je me fie en vous de l'autre? Oui dà, mon ami, dit-elle; mais comment avez-vous nom? Je me nomme Jean Tenon. Or bien, allez donc; & quand il vous plaira vous aurez le reste. Adieu, madame. Adieu, mon ami. Quand Chaillou fut venu, elle lui fit le conte de son bon ménage, & aussi disoit-elle qu'elle s'étonnoit que ce marchand tardoit si long-tems. A la fin, le mari lui demanda comment il avoit nom. Non, mon ami, dit-elle, c'est un honnête homme à le voir, je ne me puis pas bien souvenir de son nom. Chaillou, tout fâché & dépit de la sotise de sa femme, va dire: ha! je vois bien ce que c'est. J'en tenons, _id est_ nous en tenons; c'est-à-dire, nous sommes pris. Elle, qui ouit ce mot, Jean Tenon, oui, oui, oui, mon ami, dit-elle, il est vrai; c'est lui; il m'a dit qu'il avoit ainsi nom.

MERLIN. Elle fut un peu plus fine que la femme de Garence, qui, un jour, avoit affaire de cendres, & voyant force pastel qu'elle croyoit qu'on avoit jetté avec du bresil, mit tout au feu, & en fit des cendres. Il y avoit pour plus de cinq cents livres de marchandises, dont elle fit pour dix-neuf sols six deniers deux oboles de cendres. Voilà pas une bonne alquemiste?

MELVIN. Ce fut elle, que son mari mena à Maillé voir un de ses cousins; ce mari parlant à son cousin, ce cousin lui demanda des nouvelles de sa femme, disant: & comment se porte ma cousine? Voire, dit-il, & la voici. O! dit l'autre, excusez-moi; vous avez donc amené une bête. Çà, çà, ouvrez l'étable; ho! garçon; & puis, allons boire. Il vouloit dire qu'il avoit amené une bête chevaline, pour porter la bête humaine.

ALF. DE CASTRO. Quand j'étois marchand, je menois une bête; mais c'étoit un ours. A cela, vous pouvez juger que je ne suis ni Normand, ni Manceau, ni Rousseau, parce que l'on ne voit gueres de telles gens du pays de sapience mener l'ours.

ILLIRIC. Voire; mais tu ne menois pas l'ours, quand nous eûmes si grand peur en la Franche-Comté, où l'on nous fit manger de la chair de l'ours salée.

ALF. DE CASTRO. Il faut que je confesse que je ne fus jamais si épouvanté; je cuidois que les diables dussent débattre sur quelque sorbonique, ou que le parlement prédestiné des ministres & jésuites fût arrivé. Il avoit neigé; & c'étoit environ la saint Jean.

NÉRON. Tu débutes bien; la saint Jean!

ALF. DE CASTRO. Oui da; il y a la saint Jean qu'on fauche, la saint Jean qu'on tond, la saint Jean qu'on bat, & la saint Jean qu'on chauffe; c'est cette là, je l'ai trouvée; & étoit fort près de la nuit. Vous savez qu'en ce pays-là les maisons sont près la montagne, & n'ont qu'une cheminée au milieu, sur le haut de laquelle il y a deux fenêtres ou portes, pour donner le vent par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or le vent étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir une, & fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou arraché, il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter en haut, & ce par la cheminée. Etant en haut, il avisa le défaut; mais il n'avoit point de marteau pour s'aider à descendre; il se fâchoit, de sorte qu'il alla par sur le toit, droit sur la montagne, quérir une pierre; & ainsi il fit un petit sentier, il racoûtra sa porte, puis descendit. Il y avoit un pauvre chaudronnier qui cherchoit logis; mais parce qu'il brunoit, il ne pouvoit voir de chemin; joint qu'il avoit neigé, depuis que le monde se fut retiré. Ce chaudronnier bien empêché, ne savoit que faire; il levoit nez à mont, découvrant ça & là; enfin, il avisa le sentier qu'avoit fait ce valet, & lui là: il le suivit; & voyant la clarté de la chandelle, il ouvre la porte, & cuidant entrer il se pousse dans la cheminée. Etant ébranlé, il n'y eut point moyen de se retenir, si qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: dieu soit céans. Nous vîmes ce personnage noir & ses chaudrons, qui firent à nos oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous fuimes tous, cuidant que ce fut le maréchal des logis de Lucifer, qui vînt mettre dans ses chaudieres les petits enfans, pour les faire cuire, & nous envahir comme repues franches.

HISTOIRE.

XXIX. GAGUIN. Comment avoit nom ce chaudronnier?

ALF. DE CASTRO. Il avoit nom Socrates.

POGGE. Tout beau, ne parlez pas si haut; d'autant que, si ce sage l'entend, il deviendra fou.

ALF. DE CASTRO. O, ho! & les noms sont-ils pas communs? Et qui sait, à cette heure, lequel des deux est Socrates, puisque les noms sont pour les mortels, qui sont si sots qu'ils donnent des noms aux anges & aux diables? Je ne dis pas que cela ne fût bon à ceux qui seroient baptisés ou circoncis.

ILLIRIC. Puisque tu fais tant le résolu, qu'avois-tu affaire de nous nommer ici? Et plusieurs s'en fâcheront, ne s'y trouvant pas.

L'AUTRE. Si quelqu'un se fâche que je ne l'ai mis ici, ou quelqu'un de ses pareils prétérits ou futurs, qu'il y mette ceux qu'il voudra, & lui-même pour s'appaiser, ainsi que fait ma mere-grande: si on lui apporte sa soupe trop chaude elle la rafraîchira; si elle est trop salée, elle y mettra de l'eau; si elle est trop fade, elle la salera; s'il y en a trop, elle en laissera, s'il y en a assez, elle mangera tout, &c. C'est une bonne personne, pour une femme; elle trouve tout bon, afin de ne se marier point. Faites ainsi, mes bons amis du coeur; & notez que s'il y a quelque fantasque qui s'attriste de n'être ici ou les siens, & ne veut se soumettre à la juste raison que j'ai dite, il sache que je ne connois point les fils de putain. Je vous dirai pourtant, vous demandant excuse, qu'il y aura ici assez de place pour tous les fous, pourvu que l'on les y mette l'un après l'autre. En Allemagne, les Allemands y mettront leurs fous; en France, les François; en Angleterre, les Anglois; en Espagne, les Espagnols; en Suisse, les Italiens; en Turquie, le reste: & puis, que l'on fasse si grand-chere qu'on voudra; soit en droit, soit en musique, soit en canon soit en théologie, soit en gendarmerie ou marchandise, ou médecine, ou toute telle autre sorte que vous imaginerez, sans y mêler les grenetiers, parce qu'ils sont le sel du monde; ils salent les autres fous, de par le roi: bran pour eux.

DE CASIBUS. Qui est-ce qui parle de bran?

MADAME. C'est moi.