Le moyen de parvenir, tome 3/3
Part 4
SIMLER. Tu as dit vrai; tu t'y prends comme un moine à fouler vendanges; tu l'entends comme une guenon à faire des fagots: si la tête vous fait mal, ce ne sera pas de cela. Je vous dirai la raison, pourquoi les Turcs ne se torchent point le cul de papier; c'est de peur que ce papier ne soit une bulle du pape, ou quelque relation de consistoire, ou conclusion de chapitre; de quoi si l'on s'étoit éflairé le fondement, sans doute on auroit les hémorrhoïdes, ce que les Turcs craignent beaucoup: d'autant qu'ils croient que l'ame est au sang, & que le sang coulant ainsi par le cul, leur ame seroit toute breneuse.
CATON. Les pauvres Turcs avoient bien affaire que vous les tinssiez en vos contes. Mais, puisque vous en parlez, à quoi connoîtriez-vous un Turc d'un chrétien, s'ils étoient tous deux tout nuds?
GESNER. Et vous, à quoi connoîtriez-vous une vache au milieu d'un troupeau de brebis?
CATON. A le voir. Çà, çà, répondez à ma question.
SIMLER. Je vous le dirai bien; c'est qu'il faut sentir au cul, celui qui aura odeur de moust, sera le chrétien; d'autant que le Turc ne boit point de vin.
INSTANCE.
XI. L'AUTRE. Je suis bien aise que vous êtes venus sur ces différences. Dites un peu quelle différence il y a d'une femme à un prêtre? Ce sont gens de robe longue. Je n'en sais rien. Ni moi aussi. Ni moi itout. A, a, je vous le dirai: c'est que les prêtres mettent leurs amis sur leurs têtes; & les femmes mettent leurs amis sur leurs ventres.
CARDAN. Si le roi défunt eût su ces différences, il n'eût pas été en peine de demander au grand prieur ce qu'il pensoit d'un beau cheval, qu'on lui vouloit vendre. Le roi lui faisant voir ce cheval, lui dit: monsieur le grand prieur, que dites-vous de ce cheval? Voilà un beau cheval, sire, & qui fera bon service. On me le veut vendre pour Turc; & je vous prie: vous qui vous y connoissez, de m'en dire votre opinion. Quoi! pour Turc? Par la double bierre des pays bas, sire, il est chrétien, comme vous & moi. Afin que vous ne soyez plus abusé, nous rîmes, ce jour-là, tout notre saoul; & monsieur le grand prieur fit, au soir, un trait autant plaisant, qu'il avînt de long-temps à la cour. Je remarquerai un peu le temps. On portoit des bas à attacher; & n'avoit-on qu'un beau petit culot, si que les fesses paroissoient abondamment, & la mere des histoires étant soulevée d'un pont-levis fait en fonte.
PLATON. Qu'est-ce que la mere des histoires?
L'AUTRE. Foin, que d'ignorance! C'est la pochette qui contient les histoires, c'est la couille. Voilà une grande difficulté! Qu'il faut peu à ces philosophes, pour les faire badiner! Nous étions en la grand-chambre d'après la salle du château, & monsieur le grand prieur faisoit un état d'une belle épée de damas qu'il avoit. Le roi lui dit qu'il ne croyoit pas qu'elle fût si bonne qu'il disoit. Là-dessus le roi la prend, & ainsi nue la considere: vraiment, dit-il, cela ne coupe point. Quoi! dit le grand prieur, sire, j'en couperai, d'un revers, une douzaine de flambeaux. Le roi dit: vous ne sauriez seulement couper cettui-là, que voilà sur le bout de cette table. Cette parole ne fut pas si-tôt dite, que le grand prieur va vers ce flambeau, & d'un revers la coupe en deux. Il y avoit le baron de Sault avec ses fesses, dont le proverbe en est venu, qui tendoit beau cul, sans y penser. La fin du coup va roide à son cul, d'autant qu'il étoit ainsi tourné parlant à d'autres; & partant il eut le cul coupé. Ha! ce dit-il, monsieur, qu'avez vous fait? Vous avez gâté mon haut-de-chausse.
RENÉE. Vraiment, ce cul coupé n'eût pas lors serré les fesses de peur de péter.
ASCLÉPIADES. Vraiment non, non plus que Margot de chez nous, qui passoit par la salle, en portant un oeuf à madame; comme elle fut au milieu de la salle, elle nous salua; & en cette action, elle eut faim de faire un pet, c'est-à-dire envie ou desir, (ainsi qu'on dit à Paris, j'ai faim de pisser, soif de chier.) elle voulut serrer les fesses de peur de peter; elle fit tout au rebours. Je vous assure qu'elle serra si fort le poing, qu'elle creva l'oeuf; & ouvrit tant les fesses, qu'elle fit un gros pet. Quoi! vous petez, lui dis-je? Vere, monsieur, dit-elle, c'est que j'ai mangé des pois.
NERON. C'étoit donc une _fausse guenippe_.
ASCLÉPIADES. Oui, elle avoit étudié avec celles muses Aganippes, d'où vient ce bel épithete.
CICERON. Dites-vous un _épi de tête_? C'est une corne de cocu.
ASCLÉPIADES. N'allez point chercher d'équivoque: cela est défendu par la pragmatique sanction. Ainsi que disoit un chanoine, disant: messieurs, depuis qu'il vous a plu me recevoir indigne chanoine, comme les autres, je n'ai point ouï parler que la pratique de l'ascension nous fût contraire.
GRATIAN. Une dame du même pays, ayant un panaris au doigt, ainsi qu'elle l'avoit ouï nommer au chirurgien, parlant de son mal à ses commeres: hélas! disoit-elle, ma mie, j'ai le mal de _paradis_.
BEZE. La voilà, là, là, l'ance à monsieur; vous me mettez là-dessus. Le coq de notre paroisse voulant dire, à l'évangile: _gloria tibi, domine_; faisoit le docteur, & disoit: _gloria edit homines_; (ha! ha, ha; hem, hem, ho, ho) puis regardoit si on le voyoit.
BUCANAN. Il étoit d'une race de gens assez fins pourtant, témoin son cousin germain, qui étoit curé du même village, auquel village depuis n'aguères on avoit fait un crucifix tout neuf, & on avoit mis le vieil au grenier du presbitere. Le curé, qui desiroit de manger d'une bonne oie, l'avoit fait engraisser, tuer & mettre à la broche, pour cuire, toute farcie. Or, pour épargner son bois, il avoit mis le vieil crucifix au feu; &, conscience le dévorant, ne l'avoit voulu rompre, si qu'il le mit tout entier au feu, & laissa son petit neveu rôtir l'oie, c'est-à-dire, tourner la broche. Quand le bras du crucifix fut brûlé, le corps tombe, la tête sur le rôti, & le petit garçon de se lever & courir à l'Eglise, où il va crier: mon oncle, mon oncle, cet homme que vous avez mis dans le feu mange notre oie.
AGATOCLES. Qui connoît mieux ce curé que moi? Un jour, je dînois chez monsieur du Mesnil, celui que monsieur de Gué-Hébert fit porter, par le diable, avec sa femme, dans un champ à deux lieues de sa maison. Le curé dîna avec nous; puis en diligence s'en retourna; & aussi tôt nous ouimes sonner les cloches, comme pour un nouveau miracle. Le fait est tel, ainsi que nous savons expédier briévement avec grande tirelitantaine de paroles, nous autres Grecs. Un voisin de monsieur le curé lui avoit dérobé une oie & l'avoit mangée. Ce curé l'avoit tant cherchée, qu'il en avoit dépit. Enfin, par confession du paysan, il sut la vérité; & parce que c'est sacrement, il n'y a pas moyen de m'en venger en la découvrant. Pourquoi il délibéra, pour l'attrapper, de lui en faire autant, selon que l'évangile l'enseigne aux gens d'église: si on vous frappe en une joue, baillez une belle & forte jouée en l'autre.
ILLIRI. Quant j'étois d'église, j'oyois ainsi interpréter, _inter fratres penes quos est_, l'intelligence des écritures.
AGATOCLES. Il fit donc tant qu'il empoigna une bonne, grosse, grasse, ferme, délicate oie du paysan; & se délibéra d'en manger à gogo; cou & tout; & pour cet effet, il la fit dévotieusement cuire au feu presbitéral, comme dit est. Etant revenu de l'église, & délibérant se mettre à table, voilà que monsieur du Mesnil l'envoya querir. Quoi! perdre une repue franche? Ce seroit double perte à un curé; il perdroit ce qu'il mangeroit, & ce qu'on lui prépare. Le curé délibérant d'aller dîner, dit au messager: mon ami, je vais après vous.
MAROT. Il ne fit pas si dextrement que maître Macé, le curé de la basse Athene, qui étoit pressé de la noblesse, qui sans cesse venoit chez lui l'écornifler. Un jour qu'il y avoit sept ou huit haubereaux chez lui, il leur fit le meilleur visage du monde. Messieurs, soyez les biens venus; çà, que l'on se dépêche; garçon, au vin, au poulailler, au crochet, à la fuye; serviettes blanches. Disant cela, il mouvoit & prend un surplis qui étoit à part sur une autre robe, que celle qu'il avoit rapportée de l'église; & prenant un bréviaire en sa main, les rendit étonnés. Où allez-vous, monsieur le curé? Je viens incontinent, dit-il, messieurs; je ne ferai qu'aller & venir, tandis que le dîner s'apprêtera, je vais réconcilier un pauvre pestiféré, que j'ai confessé ce matin. Et ce disant, il sortit; & soudain, tout ces guillerets épouvantés sortirent; & de treize semaines, n'y voulurent aller.
AGATOCLES. Cettui-ci se prépara pour venir. Or il avoit envie de manger de l'oie, & disoit: je mangerai de l'oie par dépit. De la laisser au logis, il n'y avoit point de moyen, parquoi il s'avisa de la cacher; & pour en ôter la connoissance à son valet & à sa chambriere, il les occupa de message; puis prit les clefs de l'église, & y porta l'oie toute cuite, & la mit en un coffre; puis il cacha les clefs sous une tombe. Le valet, qui étoit au guet, l'apperçut; parquoi, sitôt que le curé eut pris l'air; il s'en vint avec la chambriere & avec un de leurs familiers, & allerent manger l'oie, tant qu'ils pûrent: puis ils dépendirent toutes les images, & les mirent autour de ce coffre, leur ayant graissé le minois & les mains du reste. Il restoit encore une demi-cuisse, qu'ils mirent en la goule du diable qui est sous saint Michel; & s'en allerent, fermant l'huis, & remettant les clefs au même lieu où elles avoient été mussées. Le curé revenu, va droit aux clefs; & les ayant trouvées comme il les avoit mises, dit: je mangerai de l'oie à mon compere. Il entra en l'église; & voyant tant de saints autour de son coffre à l'oie: ô, ho, dit-il; & qui, tous les diables, vous a mis là? Etant approché, & les voyant ainsi gras par le mufle & les mains, & la cuisse à la gorge du diable, la lui arracha, disant: vilain que tu es, je ne me soucie pas des autres; mais toi, j'en aimerois mieux étrangler, que tu l'eusse; & dà, j'en tâterai. Comme il la savouroit, il se va souvenir de sa faute; si qu'il sonna les cloches, pour appeller le peuple pour voir ce grand miracle.
PRODUCTION.
XII. A savoir si ces valets avoient mal fait.
OECOLAMPADE. Non, s'ils l'avoient pris avec action de graces, comme le soldat qui échappa le pendre, aux premiers troubles. Monsieur le prince de Condé avoit fait faire un ban, par lequel il étoit défendu aux soldats, à peine de la vie, de prendre chose aucune. Ainsi il sortit d'Orléans, en huguenoterie pour lors, avec une belle troupe. Il y avoit un jeune soldat, qui au partir étoit à pied, & le lendemain il parut monté. Cela fut rapporté; parquoi il le fait venir devant lui, pour être jugé & livré au bourreau. Sentant cette approche, il fut fâché extrêmement d'être pendu, principalement quand on se porte bien. Il se jette à genoux devant monsieur le prince, & lui dit: monseigneur, s'il vous plaît ouïr ma raison, je vous rendrai satisfait. Dis-la. Monseigneur, nos ministres nous prêchent que tout ce que nous prendrons, nous le prenions avec action de graces. Ayant trouvé cette monture, je me suis mis à genoux, & l'ai prise avec action de graces. Va, va, n'y retourne plus, & ne sois plus larron.
BACON. Il ne l'appella pas larron; non da, non de pardieu, il s'en garda bien, d'autant qu'ayant connoissance de beaucoup d'honneur, il savoit bien qu'il n'y avoit pas raison de nommer un homme larron, sans faire tort à beaucoup de sortes de gens, parce qu'il y a des larrons de toutes sortes de sectes, habits, qualités & autres nations de peuple.
CUSA. Vous n'exceptez rien.
BACON. Non; & si je ne m'en confesserai point. Non, non.
CUSA. Bien donc, de ce qu'on n'a point fait, ni eu envie de faire, s'en faut-il confesser?
BACON. Allez demander cela au pénitencier.
CUSA. Et si je ne sais rien pour lui dire?
BACON. Répondez, comme le bon homme de Vannes, qui étoit charron, lequel s'étant confessé, le curé lui dit: dites votre _confiteor_. Je ne le sais pas. Dites votre _ave_. Je ne le sais pas. Dites la patinostre. Je ne le sais pas. Que sais-tu donc? Je sais faire de belles civieres rouleresses; je vous en ferai une quand il vous plaira, & à bon marché.
LE BON HOMME. Vraiment, ce fut presque de pareille monnoie que furent payés, à Rouen, messieurs les consultans, qui, ayant fort exactement avisé l'affaire d'un Marin Gautier, & lui ayant déclaré l'avis du conseil, il prit son avocat à part, & lui demanda si messieurs se contenteroient bien chacun d'une signole. _Signole_ est une piece d'or valant moins d'un écu; & signole aussi est ce que nous appellons la roue que font les jeunes garçons. L'avocat pensant aux pieces d'or, dit qu'oui, & que c'étoit honnêtement. Adonc Marin va compter ces messieurs; & ayant mis bas son manteau étendu sur la place, fit autant de signoles qu'ils étoient; & deux pour son avocat, & puis les remercia, & adieu.
ILLIRIC. Il paya le talent d'autrui de son labeur. C'est ainsi qu'il faut mettre la piece au trou, comme fit Martin Chouri, qui vint voir le rapporteur de son procès, pour lui montrer quelques pieces qui lui étoient nécessaires, pour le gain de sa cause. Le rapporteur qui avoit été pressé par les parties adverses, qui lui avoient mis ès mains des rouelles de bonne faveur, dit à Martin: mon ami, il n'étoit pas besoin de ces pieces, d'autant que nous avons jugé votre procès. Comment sans ces pieces: Nous l'avons jugé à vue de pays. Et moi, j'en appelle à travers champs.
LOUVET. Cet appel eût pu courir bien loin, s'il n'y eût eu montagne ni vallées, ainsi que le disoit messire Marguerin au paysan qu'il confessoit. Le bon homme étoit au lit de la mort; & le prêtre lui prêchoit la résurrection, afin qu'il n'eût point de regret à cette vie; & suivant son propos, lui disoit qu'après le jugement, il n'y auroit ni montagne ni vallée. O! o, dit le paysan, il fera donc beau charroyer. Un peu après aussi, la femme se mouroit; & le prêtre lui disoit qu'elle alloit en paradis, où elle verroit les saints avec lesquels elle seroit: a! ha, dit-elle, il n'est que d'être parmi le monde qu'on connoît.
ULDRIC. Elle n'étoit donc pas comme le valet du ministre de Vaivai, au-delà de Lauzanne, qui connoissoit le diable. Un jour qu'il faisoit tonnerre, pluie & tempête, & que le monde étoit, un dimanche au soir, aux prieres: voilà un éclat de tonnerre qui donna; & au même instant un pauvre ramonneur de cheminée, pour éviter le danger & la pluie, se jette dans le temple. A son arrivée, chacun le voyant si noir, s'enfuit. Il voit le monde fuir, il fuit aussi après. A la sortie, & qu'il étoit le dernier, il arrête ce valet, qui aussi étoit le dernier des autres, & lui demanda ce qu'il y avoit. Le pauvre valet lui dit: hélas! monsieur, ne me faites rien; je vous connois bien. Et qui suis-je? Vous êtes monsieur le diable, à qui dieu donne bonne vie.
GAGUIN. Il étoit aussi fin que le Genevoisien qui étoit en garde avec quelques François à la porte neuve. Un des François, revenu de sentinelle, se jetta sur le lit de bois pour se reposer: ce Genevoisien étoit auprès. Avint qu'en dormant le François va faire un pet, sur quoi l'autre se va écrier: au diantre soit la couvaye, le chancre la puisse ronger! Ils disent qu'ils sont ci venus pour l'évangile, & ils petent comme poirs, c'est-à-dire, pourceaux.
ARNOBE. Cela se rapporte comme le moine qui mene un diable en lesse, disant ses heures, le tout en peinture, qui dit: telle est la génération de ceux qui cherchent la face du dieu de Jacob. Je l'eusse dit en latin, sans que le diable qui s'en formalisa, dit tout haut en bon françois, par la bouche d'un procureur qui voyoit cette figure aux augustins de Tours, où le grand conseil tenoit: si le diable avoit des peintres, on verroit plus de peintures de diables menant des moines en lesse, que des moines y menant des diables; encore qu'il y ait, comme il se comptera à la fin du monde, un tiers plus de moines que de diables pour les amuser.
CÉSAR. Je pense que vous rêvez de parler ainsi.
SOZOMENE. Non fait, il ne rêve pas. Il est comme le sire George, qui étoit fort malade; & sa femme avec quelques siennes commeres le réconfortoient; & comme elles voulurent essayer s'il les connoissoit, l'une dit: hé bien, mon compere mon ami, nous connoissez-vous bien? Oui. Qui sommes-nous? Vous êtes toutes des plus fortes putains de Blois. Ardez, ce dit l'une, il rêve. Vraiment non fait, dit sa femme, il vous connoît bien.
RONDELET. J'y étois; je le pançois, j'en ris assez; & encore plus, quand les dames y étant pour le renforcer, l'incitoient d'avoir courage. Madame la gouvernante y étoit, qui lui disoit: or ça, courage, sire George; là, il faut prendre quelque chose. N'avez-vous rien pris aujourd'hui? Il répondit: sauf votre grace, madame, j'ai pris une puce à la raie de mon cul.
CÉSAR. Je crois qu'il étoit fou: le saffran de sa boutique lui avoit altéré le cerveau.
RONDELET. Encore dites-vous vrai, témoin monsieur de Vendôme, qui étant malade & dégoûté, vouloit manger du ris; ce que disant à son médecin, il le lui accorda. Le prieur ajouta qu'il eût bien voulu qu'on y eût mis du saffran. Bien, dit le médecin, mais il n'y en faut gueres. Non, répondit le prieur, il me feroit mal: & de fait, je vis un jour un cheval qui en étoit trop chargé; il en devint fou.
MAROT. Estimez-vous pour cela que ce seigneur fût fou? Non, pas du tout; mais il tenoit un peu de la féve. Et c'est ce que notre Pythagoras nous enseigne, disant: gardez-vous ou abstenez-vous de féves: c'est-à-dire, d'être fous, ou d'en faire des traits. Je ne sais pas quel fou étoit cet abbé, mais j'ai retenu de lui des maximes notables.
EXPLOIT.
XIII. Pour parenthese, je vous dirai que c'est de lui que je tiens qu'il y a au monde quatre nations anagogiques aux quatre mendians de l'hôpital, qui sont poux, puces, morpions, punaises.
ULDRIC. Voici qui est beau.
MAROT. Ecoutez; tantôt nous rentrerons bien en propos, à droit ou à gauche. Là, cher ami, je vous prie. Les poux sont les Allemands, qui mordent & mangent, & se laissent assommer, ainsi que les Suisses, sans s'avancer. Les puces sont les François, qui sautent & n'ont point d'arrêt, & laissent des marques par-tout où ils vont, ainsi qu'on le voit par-tout; mais ils n'y sont pas. Les morpions sont les Espagnols, qui se sapent ès places si bien, que, si on les peut ôter, c'est piece à piece. Les punaises sont les Italiens, qui empuantissent tout de leurs inventions de danses & belles farfanteries qui infectent le monde.
NERON. Que deviendront les autres nations?
MAROT. Je les recommanderai aux cordeliers réformés, ministres, jésuites & telles gens de l'autre monde nouveau.
CÉSAR. Mais où en étions-nous?
PARACELSE. Sur les diables familiers, ce me semble, ou quelque chose de diablerie: c'est tout un.
RONSARD. Si vous avez perdu la mémoire, je vous dirai une jolie aventure, pour vous reguiser la mémoire. Ceux de Benest & d'autour devoient aller au marché à Bourgueil; & quelques-uns s'étant donné but pour partir de bonne heure, il y eut un serrurier qui se leva plus matin que les autres, & voyant que ses compagnons ne se vouloient point lever, se mit en chemin. Ayant fait plus d'une lieue, & avisant qu'il étoit encore trop matin, se voulut reposer. Il échut qu'il se va jetter à quartier sous une potence, où depuis quelques jours on avoit attaché un larron, qui gambadoit en évêque champêtre. Le serrurier s'endormit très-bien. Le jour venu, ceux qui alloient au marché passant par-là, il y en eut de joyeux qui dirent qu'il falloit appeller ce pendu. C'est bien dit. Hau, compagnon, hau, hau, veux-tu pas venir? Il y a assez que tu es là. Le dormeur qui étoit à bas, qui ouit ce bruit, s'éveilla, & répondit: oui, oui, hau, hau; je vais, attendez-moi. Ces passans se trouverent surpris extrêmement, & s'enfuirent, cuidant que ce fût le pendu qui eût parlé à eux; & le serrurier de courir après. Eux, oyant ses ferremens, pensoient que ce fût la chaîne du pendu; parquoi ils s'enfuient: le serrurier appelle & plus il appelle & court, & plus les autres tout épouvantés s'enfuient, & ne cesserent de courir, qu'ils ne fussent à Bourgueil.
SIMLER. Or ça, nous voilà au marché, qu'acheterons-nous?
ZANCUS. Achetons des moutons & des poules, pour les payer au seigneur Breton, auquel on doit, par aveu bien écrit, trente moutons lainés, couilleux, cornus, & vingt poules avec leur sauce de ménage: voilà qui est bon, tout sert en ménage.
RENÉE. Oui da. Mais quelles sont les plus grandes nécessités ou pauvretés du ménage? Je ne sais. Ni moi aussi. Ni moi. Je vous les dirai, & les retenez. Je parle comme la bonne femme, à la porte de laquelle on avoit chié, & s'en plaignant à un sergent, lui dit: monsieur, je vous en embouche le premier; ardez, si vous m'en faites avoir raison, je vous promets de vous en faire bonne chere; & vous ayant satisfait, nous en ferons chez nous un bon repas. La premiere pauvreté & nécessité, c'est quand on brûle le balai, par faute de bois. La seconde, quand par faute d'autre pâte on fait cuire le levain. Et l'extrême, quand, par disette de linge, on torche le cul aux enfans avec la langue. Vous sentez qu'il faut être marié; autrement cela n'auroit pas lieu par-tout.
BEZE. O! ne vous abusez pas. Ceux qui ne se marient qu'au mariage du diable, ne laissent pas d'avoir des enfans; parce qu'ils font la cause pourquoi.
ASCLÉPIADES. Ne parlons point de cela; nous ferions des querelles. Et puis, mon ami, les parfaits sont aux cieux. Demeurons en terre, tandis que nous y serons bien. Donc nous converserons avec les femmes mariées; & pour l'amour de si belle conversation, je vous dirai qu'une dame de Paris, d'auprès le coin de la rue Aubri-le-Boucher, avoit trois filles, qu'elle maria en un même jour; & le lendemain, voulant savoir si ses filles étoient femmes, elle les prit à part, & leur dit: or ça, mes filles, nous voici toutes femmes; il faut tout dire: je veux savoir laquelle est la mieux de vous, ou si vous êtes bien toutes trois. Là, dites-moi, quel cas ont vos maris? L'aînée dit: ma mere, mon mari l'a menu, mais il est long. Bien! voilà qui est bon, quand la cuillier va jusqu'au fond du pot. La seconde dit: mon mari l'a court, mais il est gros. Cela est raisonnable, lors que la cheville emplit le pertuis. La jeune: mon mari l'a petit & menu, mais il me le fait souvent. C'est ce qui est propre, & est grand heur d'avoir petite rente qui vient toujours. Or devinez laquelle est la mieux mariée; & vous souvenez que l'outil de mariage est le plus sale drogueux de tous, parce qu'après avoir bien pilé en son mortier, il crache dedans.
FRACASTOR. Une fois, étant à Paris, je discourois familiérement avec une maquerelle. Je lui demandois quels membres virils étoient les meilleurs. Elle me montra que tous ses doigts entroient en un de ses naseaux; & qu'ainsi les cas des femmes sont selles à tous chevaux.
BEROALTE. Ne le prenez pas-là, joint que Mathurin de Blere ne vous le concédera pas, vu qu'il ne put presque jamais dépuceler sa femme; & sans la fourchette de saint Carpion, jamais il n'en fût venu à bout.
LE BON HOMME. Boivons un coup, puis nous saurons cela. Boivez-vous des coups?
APICIUS. Oui, d'autant que cela, c'est-à-dire boire, va à coup & se serre délicieusement: je dirai une volte, si vous voulez; aussi je la bois mieux que je ne la danse, _& audaces fortuna juvat_; cela veut dire, que qui chapon mange, chapon lui vient. Ceux qui sont un peu malades, & se renforcent à boire & à manger, guérissent; aussi l'on ne meurt que faute de boire & de manger, & bref de s'abstenir de faire les vertus cardinales.
PARACELSE. En bonne finte, doncques maître François me vouloit faire prendre courage & esprit; parce que qui a bon esprit, il boit & mange bien. Je le priai de me donner une recette, pour m'empêcher de devenir gras, comme l'étoit Fouillez de Tours; il me dit que j'ouvrisse les yeux & fermasse la bouche. C'étoit cela pour m'accommoder.
DIOSCORIDES. Il ne vous eût point fallu de fourchette pour établer vos morceaux. Mais à propos de cette fourchette.