Le moyen de parvenir, tome 3/3
Part 3
ARISTOTE. (Mais la cause pourquoi la chair terrestre est-elle plutôt défendue que l'aquatique?
PYTHAGORAS. Mais aussi vous dirai-je, un étron est-ce chair ou poisson?
ARISTOTE. Il y faudroit goûter: & puis vous sauriez que tandis qu'il a le sens chaud, il sera chair; s'il l'a froid, il sera poisson & vous en soulez. Ce n'est pas cela. Répondez au prêtre: je vous dirai: c'est parce que la chair fout, & on seroit fou toujours, & le poisson fraie.
NERON. Voilà de belles raisons. J'aimerois autant celles de Jannotin, qui dit: qu'il faudroit être sergent pour aller en paradis, d'autant que les sergens vont devant: da, da. Il est bon, s'il n'y avoit que les gens de justice qui allassent en paradis. Et c'est le contraire, & je l'ai vu en la danse macabrée de Fubourg, où les présidens, conseillers, avocats, procureurs & clercs, sont par les sergens conduits en enfer, & t'en guette).
BEROALTUS. Or vela beau cauré? laissez-les dire: j'acheverai mon discours. Maître Pierre le Grand, petit barbier de Tours, avoit chez lui ce compagnon qui se tenoit fidélement à la boutique. Ainsi qu'il fut avisé: ce maître eut un certificat du médecin, afin que l'official ou grand vicaire: (au diable soient-ils, si je me souviens auquel il faut avoir recours, si d'aventure on ne joue deux personnages comme le maréchal de Ballan, qui étoit notaire & aussi barbier, & quand on le demandoit, il disoit: me voulez-vous pour ferrer, ou barber, ou écrire, ou ajourner, parce que depuis il fut sergent.) Le certificat fait par le médecin, le chirurgien le porte chez lui, & dit à son homme: va faire signer cela à monsieur l'Official. Le garçon ouit de biais, & pensoit que le maître eût dit: va faire une saignée chez monsieur l'official. Il prend son manteau & ses outils, & y va. Il heurte à la porte, & le neveu de monsieur lui vint ouvrir, auquel il demanda comment se portoit monsieur. Il se porte fort bien. Si est-ce qu'il y a ici quelqu'un malade, que mon maître m'a envoyé saigner, en voilà l'ordonnance. Le neveu, fort suffisant vit le papier, & ne pouvant rien connoître, pour faire le savant, dit: il faut que ce soit pour moi, d'autant que je suis morfondu; venez & entrez. Ce qu'il fit & le saigna bien & beau. Je m'ébahis qu'il n'en fût mal, mais dieu fut aide aux innocens, & puis la risée lui racoutra le foie. Si le valet fut trompé, le maître le fut aussi. Il vit un vieil paysan, qui se plaignoit d'une douleur en la joue. O, lui dit-il, viens, je la guérirai, je t'arracherai la dent qui te fait mal. Pargoi, vous ne sauriez. Pardienne, si ferai. Je gage demi écu que non. Le voilà: je gage que si, or allons. Quand ils furent en la boutique, & que le patient fut sur la chaire, le barbier se met à regarder en sa bouche, & n'y trouva aucune dent. Et qu'est-ce que cela? C'est que j'ai gagné, dit le pied-gris. Il y a plus de trente ans que je n'ai pas une dent; & dis que tu en as, soulier à belles oreilles.
CICERON. Je vous reprends, vous jurez. Etes-vous des consuls de Tours?
BEORALTUS. Que voulez-vous dire des consuls de Tours?
CICERON. Rien que bien, sinon que mon compere le sire François, je ne dirai pas son surnom, étant consul, condamna un marchand. Le marchand lui dit: par dieu, vous n'avez pas bien jugé. Le consul lui dit: vous payerez l'amende, par dieu, vous avez juré. Et vous aussi, dit l'autre. Ha! dit le consul: tenez, greffier, voilà mon amende, recevez la sienne.
ARNOBE. Cela est aussi bon que le fait de monsieur de Césarée, évêque portatif, qui faisoit sa visite par le diocese d'un qui l'en avoit prié, & où il avoit autrefois tenu les ordres. Il se trouva qu'il interrogea un prêtre qu'il trouva ignorant. O! dit-il, gros bedier, âne que tu es, qui t'a fait prêtre? Qui est le veau d'évêque qui t'a conféré cet ordre? C'est vous, monsieur. Par dépit, bédier, je paierai cent sols d'amende; & toi, dix francs. Mon secrétaire, faites vous payer.
ARISTOTE. Si c'étoit à moi, je corrigerois bien tous ces abus-là.
ALEXANDRE. O! oui, vous êtes brave correcteur, comme celui des bons hommes; _corrector à corrigendo_.
LE BON HOMME. En ma conscience, je le crois; ils s'arrousent bien le coeur; je pensois que cela fût hors du monde.
REVERS.
VIII. ARISTOTE. A ce que je vois, le pays des sots n'est pas une isle, c'est le monde même, & rien hors d'icelui: ainsi qu'il y a de ces gens-là hors du monde, qui sont de gros veaux, témoin le moine curé, qui se pensoit paillarder sur le bien dire à son prône, annonçant les fêtes qu'il falloit festiner, & disoit: mes amis, il y a de bonnes fêtes cette semaine, lesquelles pourtant ne sont de commande; l'église les fustigera pour vous.
BUCHANAN. N'étoit-ce pas lui, qui, au lieu de dire à la leçon, _qui moechantur cum illâ_, dit, _qui monachantur cum illâ_.
APULÉE. Et que vous faut-il? Vraiment vous êtes bien cruel de regarder à des paroles, & non à l'intention.
BUCHANAN. Je sais bien pourquoi vous le dites: c'est de peur que je ne parle de votre cousine de Malenoue.
NERON. Dites donc tout, puisque vous êtes détravé.
BUCHANAN. Durant la ligue, il y eut un bruit qui courut (puisqu'il faut ainsi dire) qu'une nonnain de Malenoue avoit eu apparition d'ange. A cette nouvelle, quelques dames des plus grandes firent partie de l'aller voir: ce qu'elles accomplirent. Etant là avec elle, voyant discourir des merveilles de cet ange, elles étoient en extase de douceur; & comme cette fille les voyoit ainsi transportées d'aise, elle leur amplifioit son discours du reste de la merveille, puis ajouta: j'étois si contente, Madame, que jamais tant, ni plus. C'étoit le plus beau l'ange du monde; & puis, quand ce beau l'ange fut sorti, toute ma chambre étoit si embaumée, que c'étoit merveille, tant elle sentoit l'usc, & le membre vert & gris.
CÉSAR. Quel ange? Je gage que c'étoit un esprit vital.
BUCHANAN. Comme vous dites. Au moins souvenez-vous de dame Catherine, qui, oyant parler de sa maîtresse que l'on pensoit qui fût morte, & que le médecin disoit que les esprits vitaux y étoient encore tous: elle répliqua: je ne dis que cela ne fût, si c'étoit à un homme, mais à une femme, ce sont les esprits conaux.
CÉSAR. Je ne sais quels esprits, si vous ne l'entendez à l'antique, que l'engin & l'esprit sont tout un, ainsi que le pratiqua la chambriere d'une veuve. Je vous assure que cette garce étoit jolie, mais un peu follette; sur quoi sa maîtresse lui disoit toujours qu'elle n'avoit point d'esprit. Or est-il qu'il y avoit un jambon à la cheminée; & cette fille le voyant là si long-tems, elle s'ennuyoit; elle demanda à madame, si elle le mettroit cuire. Non, dit-elle, c'est pour les Pâques. Cette fille en fit le conte à quelques autres de ses compagnes, qui s'en gaussoient en son absence. Mais le clerc du notaire Bardé ne fut point si sot, qu'il n'y prît garde pour éprouver le sens de la fillette. Un jour que la bonne femme étoit allée à sa métairie, & qu'elle avoit laissé Mauricette toute seule, il vint heurter, & demanda madame. Mauricette dit qu'elle n'y étoit pas. J'en suis bien marri, parce que je suis Pâques, qui étois venu quérir le jambon qu'elle m'a promis. Il passa; & la chambriere le laissa paisiblement entrer & prendre le jambon. Lui qui la voyoit si nicette & belle, pensoit à meilleure aventure. Il faut, dit-il, que je voie si c'est ici mon jambon. Si ce l'est, j'ai un esprit qui me le dira. Il tire son chouart vif & glorieux. Quand la fille le vit: qu'est-ce que cela? C'est mon esprit. Je vous prie, donnez-m'en un peu: ma maîtresse ne me fait que tancer, & dire que je n'ai point d'esprit. Il la prit, & lui en distribua autant qu'à lui, dont elle se trouva passablement bien; aussi en étoit-elle toute réjouie, comme celle qui disoit que Claude lui avoit farfouillé en son cul de devant. Quand sa maîtresse fut venue, elle lui conta comme Pâques étoit venu quérir le jambon: & dà, madame, vous ne me reprocherez plus que je n'ai point d'esprit, Pâques m'en a baillé à bon escient.
QUELQU'UN. Voilà un beau moyen d'avoir de l'esprit! C'est à quoi pensoit ma cousine Martine, l'autre jour en dînant, que sa mere parloit de son lard. Oui, vraiment, ma mere, notre lard étoit bon; mais la couaine _sent le vit_.
RENÉE. Elle ne dit pas ainsi; dà, je la veux défendre; elle dit: s'enlevit.
SOCRATE. Si vous y regardez de si près, il n'y aura jamais plus de bien au monde.
LE BON HOMME. Vous pensez à autre chose; je m'assure que vous songez autant à ce que nous disons, que si vous n'étiez pas ici.
ARCHIMEDE. C'est que j'avisois, & m'est avis que je vois, comme un jour j'étois avec une dame qui cherchoit quelque chose en son cabinet; & elle avoit avec elle une sienne cousine qui la considéroit fort. Cette dame ayant mis la main sur ce qu'elle cherchoit, en se retournant va dire: vraiment je suis une grande sotte. L'autre va dire: c'est ce que je voulois dire, madame.
LISET. Cette-là même étoit avec nous, quand nous parlâmes à monsieur Champis d'aller à la messe de minuit: je ne daignerois y aller; j'y ai été plus de cinq cents fois.
SOCRATE. Or bien je vous avise donc que ce bon personnage a ses pensées autre part qu'à nos discours.
MENOT. Il est possible intéressé, & a volonté de pisser, comme avoit l'abbé de Grandmont; quand il vint voir madame l'amirale. Ce monsieur alors douanant sur son mulet, avec intention & pensée d'en descendre pour pisser, quand il seroit à la porte. Or madame qui avoit affaire de lui, & le vouloit gratifier, sachant qu'il approchoit, vint au-devant de lui, & le surprit; ainsi il remit sa pisserie à une autre fois; de quoi il fut trompé, d'autant qu'elle le mena en la salle, où le souper étoit préparé. Il se fallut asseoir & faire bonne chere. Cependant monsieur l'abbé étoit en grand peine, ne pensant qu'à pisser; puis voyant que le discours seroit long, il résolut de pisser en sa botte. Vous savez comme les abbés les portent ouvertes par en haut, & larges d'embouchure. Ainsi qu'on apporta le bassin pour laver, il n'en pouvoit plus; parquoi il avoit mis la main à son engin, & déja le déchargeoit dans sa botte. Madame pensoit que ce fût son couteau qu'il serrât, (pour ce que volontiers telles gens en portent un de damas à leur ceinture) & qu'il ne voulut pas laver avec elle. Vraiment, dit-elle, vous ne ferez point cette difficulté. Et ainsi elle lui tira la main, qui emporta aussi le virolet, qui acheva sa décharge dans le bassin.
THIART. Le bassin fut un de ceux qui servirent aux ambassadeurs du duc, (aussi il y a des étoffes fées) quand il envoya vers le pape, lui remontrer la disette du pays, & le prier de lui donner deux cueillettes, l'an d'après. Il y avoit six ambassadeurs, notables seigneurs, & de crédit, qui, étant arrivés, le firent savoir au pape, qui, sachant leur venue, fit mettre une oie en mue, mais toute nue. (Elle étoit fille du jars si gras, qui fut mangé à Grenoble, quand le roi prit la Savoye. Ce jars présenté sur la table d'un seigneur, lequel en chercha l'ame, & ne la trouvant, appella le cuisinier: où est l'ame de cette oie? Ce n'est pas une oie, monsieur; c'est un jars, qui a tant chauché sa mere, que le diable a mangé son ame, que le cuisinier avoit donnée à sa mie: comme fit celui qui donna le bon brochet à une pour aller coucher avec elle: mais il fut trompé, le pauvre puceau, d'autant qu'elle avoit pris des dents du brochet, qu'elle avoit agencées de sorte que, quand il voulut engaîner, elle lui en serra le bout, dont il fut fort malade; depuis, quand il fut parlé de le marier, il voulut voir le comment a nom de sa promise, & y voyant je ne sais quelle petite éminence de clitoris: ô! ho, dit-il, voilà la langue, les dents ne sont gueres loin; je n'en veux point.
CHARTRE.
IX. Ces ambassadeurs, (laissez-les se préparer) le plus sage d'entr'eux fut élu de tous pour porter la parole. Mais, dirent-ils, que donnerons-nous au pape? Il lui faut donner de ce qui abonde en notre pays; c'est de la crême, dont nous aurons chacun, dans un bassin d'argent, une belle & honnête quantité. Que voilà bien entendu! Mais, ce dit le président qui fut monsieur de Raconis, avisez bien tous à faire comme je ferai, de peur que ne fassions les sots. C'est bien dit; nous le ferons. Le jour de l'audience venu, ces messieurs s'en viennent avec leur équipage. La porte ouverte, le premier entre; de fortune il y avoit un petit seuil à bas, qu'il ne voyoit pas: il étoit tête nue, tenant ce bassin haut de ses deux mains, appuyé contre son estomac; il bailla du pied à ce petit seuil, qui lui fit baisser la tête, & donner du nez dans la crême: les autres, voyant sa barbe ainsi blanche, estimerent que ce fût par bienséance qu'il fallût ainsi se présenter; parquoi chacun d'eux se torcha & repassa le museau dans sa crême; & ainsi le présenterent au pape, faisant leur requête, qui leur fut accordée, moyennant que les années auroient vingt-quatre mois.
LE CHEVALIER SANS REPROCHE. Brusquet, un jour, contant cette histoire à la défunte roine, il y eut une de ses filles qui lui dit: Brusquet, vous n'avez pas ainsi blanchi votre barbe; mais votre mere, qui étoit pauvre femme, vous l'a cousue de fil blanc. Il est vrai, mademoiselle, dit Brusquet; & lui montrant l'entrée de son chapeau: mais aussi votre mere vous en a laissé autant de décousu. Pourquoi y alliez-vous, mademoiselle, lui dit notre ami? Vraiment, vous avez rencontré; aussi il y a une heure le jour, que l'on a tout ce que l'on desire & cherche.
FRACASTOR. Témoin le triste Augurel, qui se mit en une église pour prier dieu, qu'il lui donnât la pierre philosophale. Il y en a qui ne savent que c'est de la pierre philosophale, qui disent que c'étoit un gentilhomme qui demandoit cent mille écus; (je ne dis pas _sens mi le cu_) il y fut jusques à l'autre midi sonné, qu'il se dépita fort, & va dire: dieu, donne-moi du bran. Et voilà un oiseau, qui lui va émeutir dans la bouche. A! ha, dit-il, je n'avois plus que cet instant, que je n'ai pas bien rencontré.
LISET. Cet instant fut propre à notre ami l'évêque de six poules, qui se sauva d'entre tous les prêtres, qui se noyerent l'année passée. Hélas! que j'en eus de pitié! Et ce qui me faisoit dépit, étoit que ceux qui voyoient ainsi périr ces chastes ames, disoient: voilà belle chouse & grand pitié! Et chacun disoit: je prie dieu pour les marchands qui trafiquent sur l'eau, qu'ils ne puissent faire plus grande perte.
VIRET. Par la vertu, j'ai quasi dit tout outre; encore je m'en repens, pource que ces méchans penseront que j'aie envie de devenir huguenot; ceux qui parloient ainsi étoient hérétiques.
ALAIS. Je le crois, & en sais bien l'occasion; & autrefois j'eusse juré sur mes oeufs de pâques, qu'il n'y avoit point moyen de troubler la foi des François; mais aujourd'hui je ne m'ébahis plus de rien. Si je savois que vous deussiez faire profit de ce que je dirai, (nous autres vieilles gens ne prenons pas plaisir à parler pour néant) & que vous ne m'accusassiez de ce que je dirai, je vous alléguerois quelque chose de rare & notable. Certes je déplore la pauvre église Romaine qui se démolit, & sur tout pour un poinct & un acte qui se commet en France. Je vous le dirai, comme si j'eusse été présent à ce bateau qui périt, lequel étoit au fond chargé de sel; & je m'en rapporte à messieurs du grand parti. A! ha, pauvre prêtrise, ton crédit s'en va. Or sachez que la rareté du sel, qui est aujourd'hui si rare & chere, est cause qu'il n'y aura plus gueres de bons catholiques, parce qu'à peine trouvera-t-on du sel pour faire l'eau bénite à bon marché. Que si elle devient chere en continuant, on n'en fera plus; & adieu mere sainte église. Voilà, voilà une raison des hérésies en notre France.
ARISTARQUE. Notre maître Loiseau la donna bien meilleure aux dames, les reprenant de leurs folies; & puis se ravisant, disoit: je ne dis pas que vous soyez paillardes; mais que vous êtes habillées en putains. Et comme les dames lui eurent fait quelque petite priere, de ne les taxer plus ainsi, il disoit: vraiment, mes dames, je vous trouve assez femmes de bien; mais vos enfans sont miévres; ils sont de mauvais petits fils de putains. Les dames derechef le supplierent de les épargner; ce qui fut cause qu'il songea à sa conscience, & n'en parla plus. Mais pourtant voulant instruire sur les moeurs, il disoit aux dames: je suis bien-aise de votre conversion; mais je me fâche que vous avez des perroquets, auxquels vous faites dire de vilaines paroles: maquereau au diable. Oui, oui, cela est du diable. Apprenez-leur à dire de bons _de profundis_; cela servira aux ames des trépassés. Et puis se jettant après les hommes, il taxoit leur luxe & grande chere. Voilà grand cas, disoit-il, que l'on fait tant de dépense! Bien encore aux jours gras, soit; mais en carême, ô la pitié! Voilà, messieurs couvrent la table d'une belle nappe, boutant à bas des deux côtés; ils mettent des chaises autour la table; ils appellent cette action souper; & qui pis est, ils disent _benedicite_ & graces. Ne mettez la nappe qu'un peu plus de demi: ayez des escabeaux autour de la table; ne dites graces; & dites que vous faites collation, & faites grand-chere tant que vous voudrez.
CONCILE.
X. DIOGENES. Chedienne, mon ami, mon enfant, beau fils, mon couillaud, j'ai beau me torcher le cul; ma chemise est toujours breneuse.
CETTUI-CI. Que diantre veut dire ce rêveur, je gage qu'il nous fera faire quelque sottise?
DIOGENES. Ce curé en fit assez: je venois ainsi à la traverse pour les faire oublier; mais puisqu'il est destiné, achevez.
L'AUTRE. Sur l'après-dinée, on le pria de fiancer une belle fille; ainsi qu'il étoit après, & que déja il tenoit sa main, il se souvint de son valet & de son avertissement; parquoi, de peur de faillir, il demanda tout haut: lui en a-t-on rien fait?
R. ESTIENNE. Non, monsieur. Cettui-ci est fat, & a un frere fort docte, maître des requêtes, ce docte a force livres. Un jour qu'il délogeoit, il les faisoit porter aux crocheteurs, depuis l'université, pour aller loger vers le louvre, à cause du conseil. Le chemin est grand, si que les crocheteurs étoient lassés: & lui, desirant faire un peu d'épargne, chargeoit les porte-faix le plus qu'il pouvoit. Il y en eut un, sur lequel il mit un peu trop de grands livres. Le crocheteur lui dit: monsieur, je vous prie, choyez-moi; vous en mettez trop. O! ha, ha, dit-il, te voilà bien gâté d'en porter sept ou huit! Et s'il te les falloit tous porter en la tête, comme moi, & que ferois-tu? Adonc le crocheteur se revire vers lui, & lui dit? par mananda, monsieur, vous y avez donc de beaux crochets. Je suis pris; j'ai belle femme. C'est tout un, il y a plus de quinze ans que j'ai chanté ma premiere messe.
LISET. Quoi! ce savant étoit-il prêtre?
R. ESTIENNE. Non; mais à l'usage de France, les prêtres se marient, & les gens laïques disent messe.
LISET. Je ne puis entendre.
ESTIENNE. Vous n'avez donc guères vu de besogne parmi nous? Les Prêtres, quand ils chantent leur premiere messe, ils disent qu'ils font leurs noces, & ainsi les voilà mariés à un bréviaire: & les gens mariés, par dépit, disent qu'ils chantent leur premiere messe sur l'autel velu, ou le sera.
OECOLAMPADE. Cela ne se devroit pas endurer. Et que tous les mille diables, pourquoi endurez-vous que l'on die la messe paresseuse, la messe séche; &, ce qui est bien plus joli, que les prêtres aient des amies sans fraude.
CUSA. Allez, monsieur, allez dormir, vous n'êtes pas assez sage pour renverser nos bonnes coutumes. Apprenez que, durant la famine, les gueux font les étrons plus gros; & vous diriez qu'ils se retiennent de chier, plus qu'en bon temps. Faites vos affaires; & laissez les nonnains se donner du goupillon à l'opposite des reins, parce que chacun veut vivre à sa poste. Je prie dieu pour les marchands, qu'ils fassent si bien leurs affaires qu'ils ne puissent gagner ni perdre; pour les gentilshommes, qu'il n'aillent avant ni arriere; pour les gens de justice, qu'ils ne fassent ni bien ni mal; pour les femmes grosses, que l'enfant en sorte avec même plaisir qu'il est entré; & pour le reste du monde, qu'il se puisse gratter où il se démange sans danger.
BEZE. Vous nous parliez d'un savant officier: je l'ai connu. Hors la Table, il n'étoit guere qu'une bête vêtue; au reste, chiche en curé & ribaud, il y paroissoit, d'autant qu'il ne faisoit chez soi plus grand festin que de pâtés d'hermite.
NERON. Qu'est ce que cette viande?
APICIUS. Noix, amandes, noisettes.
QUELQU'UN. Qui le connoît mieux que moi. Ce fut lui qui vint consoler madame du Bois, après la mort de son mari, qui étoit décédé à Paris, s'étant fait tailler. Il vint vers elle, durant ses grands pleurs. Hé bien, madame, combien vous devez vous consoler, & remercier dieu de ce que monsieur votre mari est mort bon catholique, & qu'il a eu les droits de l'église? Soyez joyeuse de cela, madame, ma chere dame. Or combien ce vous est plus de joie qu'il soit ainsi mort, au prix que s'il eût été rompu sur une route, ou empalé, ou tiré à quatre chevaux, comme tant de bonnes gens. Adieu & bon soir: mais qu'il ne vous déplaise, ni à moi aussi; bon vêpres, tant qu'à l'amander. Apprenez ici à prêcher, messieurs les savans, sans tant user de propos.
NERON. Que pensa cette pauvre dame?
QUELQU'UN. Que ce prêtre fût insensé. Aussi ressembloit-il mieux à un fou qu'à un moulin à vent. La pauvrette étoit en douleur extrême: & encore plus, depuis qu'elle eut reconnu le grand amour que son mari lui portoit, ce dont elle avoit été ignorante; & elle l'apprit un an devant qu'elle l'en interrogeât. Une après-dînée qu'ils devisoient, son mari & elle, elle s'avisa de lui dire: mon mignon, je te prie de me dire si tu m'aimes bien. Oui vraiment ma mie. Comme quoi, mon coeur? Comme un bon chier, ma chere soeur. Vraiment, vous ne faites gueres état de moi. Il remarqua ce dédain, & délibéra y pourvoir. Un jour qu'il avoit affaire aux champs, il dit à sa femme qu'il desiroit qu'ils allassent ensemble; à quoi elle s'accorda: il la fit lever plus matin que de coutume, & que nature n'avoit encore apprêté les matieres de l'élection, si qu'elle n'alla point à ses affaires, joint aussi qu'il la hâta fort. Ils monterent à cheval, lui sur son roussin, & elle sur le bon mallier, avec le valet qui la guidoit en croupe, lequel valet étoit avisé de ce qu'il devoit faire. Comme ils eurent passé deux lieues, la dame eut envie de fianter; mais le valet lui dit qu'il n'osoit s'arrêter, & qu'il se falloit hâter; si qu'elle se retint, & si bien qu'à l'arrivée elle se sentoit assez pressée de faire ses affaires; & ce fut tout que d'aller jusqu'au purgatoire, où elle s'évacua abondamment, & avec tant de volupté, qu'elle se souvint de l'amitié que son mari lui portoit. Parquoi, étant revenue, elle dit: a, a, mon ami, je connois bien assurément que vous m'aimez beaucoup; je l'ai tantôt expérimenté, & crois qu'il n'y a rien si bon qu'un bon chier. Même j'ai été en grand'peine; je suis fort marrie que je n'avois du papier pour me torcher le cul; je vous assure que je vous l'eusse bien gardé, tant cela est bon.
L'AUTRE. Elle eût fait comme une demoiselle de Saumur, qui est si bonne ménagere, qu'elle fait à deux fois d'un torche-cul; après que le premier coup, elle s'est torché le cul, elle reploie le papier en sa pochette, où il y a de la dragée pour les mignons, qui fouillent aux pochettes des dames, pour avoir de la friandise, comme tu disois tantôt.
POSTEL. Fi! je crois que cette est l'occasion, pourquoi les Turcs ne se torchent pas le cul de papier, d'autant qu'ils sont friponniers; & ils enrageroient, s'ils trouvoient ainsi ès pochettes des dames des papiers breneux.