Le moyen de parvenir, tome 3/3
Part 2
GALIEN. Elle ne fit pas comme la femme du grand Pierre de Barace, qui me trompa. Nous parlions de faire le petit verminage, & de voir les pieces; sur quoi elle me dit: si vous me vouliez donner un teston, je vous monterois mon con. J'y allois à la bonne foi, & mis la piece d'argent en main tierce; & elle monta sur un coffre: or ça, je vous ai dit que je le monterois. Je ne le vois pas. Je ne vous ai pas dit que vous le verriez, ou que je le montrerois, mais monterois: allez étudier.
ARISTOTE. Or réfléchissons sur ces moult beaux adages & rencontremens: c'est donc du fait de ce meûnier qu'est procédé le proverbe pour ceux qui ont dépendu de l'argent, ou bien pour tels pertuis: _il a mis son bled au grenier au prêtre_.
CRESPIN. L'âne & le meûnier sont relatifs.
CEDRENUS. Il faut ici mettre l'âne du peintre.
GLYCAS. Ayez patience; nous voulions donner à boire à ce curé; puis l'âne viendra son petit train.
THÊME.
III. Un ministre avoit une piece de bon vin, qu'il gardoit aux bonnes bouches. Il avint qu'il en voulut avoir, pour envoyer à un sien ami; & il descendit lui-même avec la chambriere, pour faire emplir la bouteille; mais il n'y avoit pas d'ordre: il étoit trop bas. (Il eût eu besoin de priere, comme la bonne femme qui prioit dieu que hausse qui baisse, & que baisse qui hausse: hausse qui baisse, étoit pour son vin; & baisse qui hausse pour son lard, qui étoit pendu au plancher, qui haussoit, plus on en prenoit.) Le ministre n'étoit point content que son vin fût diminué sans s'en être senti. Comme il s'en tourmentoit, la chambriere disoit: il faut qu'il s'en soit allé par quelque part. Et elle faisoit l'empêchée de regarder par-tout; puis elle s'avisa de monter sur le tonneau, pour voir s'il n'y auroit point quelque fente derriere. Etant dessus, & se baissant la tête, voilà ses robes qui se renversent sur son échine, chemise aussi; & son maître qui tenoit la chandelle, va voir la grande essoine qu'elle avoit entre les cuisses. Elle faisoit si beau jeu, qu'on l'eût vu jusqu'à l'herbier. Allons, allons, dit-il, ôtez-vous de-là; l'ai vu la fente par où mon vin a coulé.
CEDRENUS. Vous aviez cela à dire, pendant que je faisois paître mon âne.
THESE.
IV. Un viel peintre avoit une femme jeune, belle & jolie, dont il étoit fortement jaloux, ainsi qu'il est séant à tel âge. Cette jeune femme faisoit semblant de n'y penser pas. Toutefois elle n'étoit point contente de ce que son mari ne tiroit pas si souvent au naturel, qu'elle eût désiré: à quoi elle pourvut au moyen & aide d'un jeune peintre, en quoi elle se gouvernoit tant simplement & faisant la chatemite, qu'il sembloit qu'elle n'y touchât pas. Même elle portoit un semblant tant nice & honteux, qu'elle faisoit presque difficulté de regarder l'endroit de la braguette, & eût fait conscience d'ouïr parler un homme. Toutefois cela n'effaça point l'ombrage de son mari, qui, ayant affaire aux champs pour quelque temps, sur le point qu'il falloit partir, ne pouvant plus s'en excuser, étant necessaire qu'il y allât, avoit fort mal à la tête. (Les dames de Touraine font distinction entre mal & douleur de tête. Mal, c'est quand il est comme de ce peintre; douleur, quand le sens triste l'occupe. Quand donc l'opinion cornue est en la tête, c'est mal; & cela fait ainsi, à ce que m'a conté le sire André T. comme quand une dent perce; c'est que, la corne perçant, cela fait mal.) Etant le peintre sur la conclusion de son partement, il dit à sa femme: ma mie, je vous aime beaucoup; mais je désire de vous quelque chose, qui me fera assurance de votre honnêteté. Mon ami, tout ce qui vous plaira; je ne vous ai jamais refusé de rien, ni ne ferai. Sur cet accord, & lui ayant dit son intention, sur la peau de son ventre, où elle est plus licée & polie, il y peint un âne, puis s'en alla. Il ne fut pas gueres loin, que le compagnon ne vînt voir la belle, & garder le corps de cette femme, à laquelle il savona bien & beau les fauxbourgs des fesses. Comme elle sentit le proche retour de son mari, elle avisa son ami de cet âne, qui, y regardant, le vit tout effacé, excepté la tête & les jambes. Hélas! que ferai-je, dit-elle? Ne vous souciez; je les racoûtrerai bien. Ce qu'il fit, & le vêtit d'un petit joli bât tout neuf, si que le voilà joyeux près la pâture vitale, & étoit si bien qu'il n'y manquoit que la parole. Le mari revenu, fut reçu, avec une douce liesse & bonne chere, comme le bien aimé, à force accollées & baisers mignons. Sur le soir, en devisant, il s'avisa: Eh bien ma mie, notre âne? Mon ami, je n'ai point pensé à lui; je ne sais comment il se porte. Il leve la chemise de sa femme, & le regarde. A, ha, dit-il, en grande admiration, voilà bien mon âne; mais au grand diable soit qui me l'a bâté. Depuis, pour parler en paroles couvertes, on a dit: _bâter l'âne_, pour signifier faire, verminer, besogner, &c.
ANTIPHON. Les filles de notre pays disant en paroles couvertes, parlent bien autrement, témoin la fille de chambre de mademoiselle de la Forest, femme d'un conseiller. Un paysan lui apporta un lievre, qu'il mit, en l'absence de monsieur, ès mains de la fille de chambre nommée Andrée, laquelle il prie affectueusement de le présenter à monsieur, & lui recommander son procès, dont il étoit rapporteur, & qu'il avoit nom le Vit. (Une dame ne fit pas, un jour, difficulté de le nommer. Je lui faisois je ne sais quelle petite haire; & elle me vouloit dire: vous faites bien les trois lettres, S, o, t, sot; elle brocha des babines, elle me dit: vous faites bien des trois lettres, V, i, t, vit.
LEON L'HÉBREU. Et ma cousine Esther, qui avoit nommé son cela naturellement, me répondit naïvement. O ma mignonne! lui dis-je, qu'avez-vous dit? Vraiment, mon coeur, dit-elle, je n'ai pas dit con).
ANTIPHON. Durant le dîner, Andrée s'avisa de son message, & dit: à propos, monsieur, il est venu ici un homme qui vous a apporté un grand lievre. Où est-il? Je le vais quérir. Le voilà. Vraiment il est beau; il le faut mettre en pâte. Monsieur, il vous recommande ses affaires, ce pauvre homme. Comment a-t-il nom! Je ne l'oserois dire; il est trop sale. Si vous ne le dites, je ne saurai qui m'aura donné ce lievre. Ardez, monsieur, vous savez bien qui il est; je n'oserois dire ce nom-là, il est trop sale. Mademoiselle lui dit: dites-le en paroles couvertes. Bien donc, Monsieur, il a nom comme cela avec quoi on fout.
MUNSTER. D'un âne vous êtes venu à un lievre, je crois que c'est à cause des oreilles; à raison de quoi, pour le mettre en cosmographie, je vous dis que je ne vis oncques âne plus joli, que celui d'un apothicaire de Tours. Son maître même m'en a assuré, nous en faisant le discours ainsi. J'ai l'âne le meilleur du monde: même il est si naturel, qu'il me sent d'une demi-lieue.
CHAPITRE.
V. Vous me faites souvenir d'un voyage que nous fîmes en Espaigne; l'année que l'empereur devint fou. Je pense qu'Espaigne, c'est-à-dire, _Espargne_, _i_, pour _r_, comme il est écrit ès prologues des institutions de droit. Etant avec ces magnifiques, ils nous fêtoyerent aussi magnifiquement, & le tout de paroles. Je ne vis jamais tant de beaux banquets de paraphrases; les paroles y étoient apprêtées en toutes sortes; il y en avoit de couvertes en mode de pâtés de venaison; il y en avoit de rassises, pour manger avec du pain frais: le menu étoit de ces petites paroles, syllabes & lettres que l'on mange en poésie & en prose. Certainement ils nous en firent bonne chere: mais cela pourtant nous passoit apostrophiquement par la bouche. Les confitures & le dessert étoient révérences: & pour la bonne bouche, nous eûmes le mot de guet, & le mot pour rire. Voilà comment nous fûmes traités, avec belle eau fraîche, si nous en voulions. Cela étoit mal au ventre. (Ils ne nous traiterent pas, comme le mercier de Loches faisoit sa femme. Sa mere lui dit: mon ami, traitez-là bien _doucement_. Vraiment il le faisoit; il lui bailloit des oussemens. Ainsi les sages-femmes l'entendent, quand elles disent aux premieres grosses des autres: consolez-vous, ma mie, il en sortira plus doucement qu'il n'y a entré.) Or, nous fûmes bien arrivés auprès de la bonne eau d'Espaigne. Vraiment, si jamais je refais ma cosmographie, je ferai telle description de ce pays là, que l'on croira aisément que les peuples y sont enragés.
APICIUS. Mais à propos d'eau, quand un homme entre où l'on dîne, lequel est le plus excellent, si on lui présente de l'eau ou du vin!
LE BON HOMME. C'est à ce coup, que l'on connoîtra vos bons esprits. O la belle proposition! ô le beau problême notable, qui fut débattu au concile des _trois dixaines_! Or boivez, pour décider cette affaire.
APICIUS. Quant à moi, pour le premier j'en dirai ma ratelée, & ce d'autant que j'ai un beau nom. Et pour vous amuser un peu, qui sont les deux noms les forts délicats; nous n'avions garde d'avoir plus mauvais à un homme? Vous êtes quinaux; vous êtes _quarante fesses_. C'est Guillaume & Gautier, parce que l'on dit aux gens de nôces; venez, mes amis; mais ne m'amenez ni Gautier, ni Guillaume. En avez-vous? Or, quand j'irai où l'on dîne, je serai bien aise que l'on me présente de l'eau. L'eau, en ce temps là, c'est le juste & parfait symbole d'honneur & de profit à venir; c'est signe qu'il se faut laver, & se mettre le plus près de la table que l'on pourra, & sur-tout vers le milieu. Le vin a sa vérité quant & soi; c'est fait, il ne prophétise rien: l'eau prophétise le dîner; le vin, ayant été présenté & pris, signifie, boivez, & vous en allez. Ainsi, par l'eau, est représentée la jouissance future, & abondance; par ce peu de vin, est montrée une dayée de commodité qui se passe vîte. Ainsi l'eau présentée, alors représente le mystere dînatoire; & le vin dit congé. On baille de l'eau pour disposer l'appétit, non pas seulement pour laver les mains; aussi qu'en est-il besoin? Il ne faudroit, si cela étoit nécessaire, mouiller seulement que le bout des doigts; on ne met pas la soupe dans le creux de la main: ce lavement est donc pour exciter l'appétit; la main est la figure du foie, son rapport unique & formel, laquelle mouillée donne au foie une vertu cuisante. Voyez, je vous prie, les poissonnieres, lesquelles pour avoir toujours la main en l'eau & le feu au cul ont les joues vermeilles; elles sont gaillardes, aiment le bon vin, toujours étant en appétit. Voilà des points secrets de la très-profonde sagesse.
DIOGENES. Que males mules aient ces philosophes foireux qui ne font qu'ânonner: je les envoierai à mon métayer & à ses gens. Il y a plus de mille ans que le conte en est fait; mais on l'a mal retenu. La fille de ce métayer apporta des prunes à notre femme, qui lui dit: il n'en falloit point, ma mie. C'est votre gresse, mademoiselle; prenez-les, s'il vous plaît; aussi-bien nos pourceaux n'en veulent point. L'après-dînée, celle de chez nous rencontra la mere de cette fille, à laquelle elle dit ce que sa fille lui avoit dit. Ardez, répondit-elle, mademoiselle, elle dit vrai; ces méchans pourceaux aiment mieux manger la merde. Sur le soir, je rencontre le bon homme, auquel je conte le tout. Pardé, monsieur, dit-il, ce sont bêtes: leur bouche est en paroles aussi honnêtes que le trou de mon cul.
ANTIPHON. Appelez-vous cela des paroles couvertes? Je crois qu'il les faut servir à couvert, de peur qu'elles ne s'éventent.
DIOGENES. Si vous avez peur qu'elles s'éventent, avalez-les vîtement, & faites comme en Italie, baillez-leur du plat de la langue.
HORACE. Si j'eusse su cela, j'eusse bu, & eusse pris congé.
QUINTILIEN. Comme quoi? Est-ce selon que le prononça le president Gascon? L'appellant voyant sa partie ne comparoître pas, demanda congé: je demande congé, messieurs. Le président ayant recueilli le conseil, chacun ayant dit: congé; il prononça: qu'il s'en aille. Il y eut un chaste abbé qui l'alla voir, & lui présenta son frere, lui disant: monsieur, je vous supplie de faire cette faveur à mon frere, de le tenir pour votre serviteur. Quoi! faveur! dit-il; je ne fais point de faveur; je fais justice.
LAERTIUS. Je me souviens qu'étant à Paris, chez un conseiller, j'ouis un bon apophthegme. Il y avoit un bon paysan, qui avoit gagné son procès, & étoit allé parler à son procureur, qui lui avoit donné avis d'aller voir ce conseiller qui avoit été rapporteur, afin qu'il le remerciât. Ce bon homme allant, pensoit en lui-même, que possible il lui faudroit encore donner quelque chose: toutefois il s'assura qu'il auroit tant de conscience, qu'il ne lui demanderoit plus rien, vu que pour payer les épices, il avoit même été contraint de vendre sa vache, seul reste de son bien. Le pauvre homme vint saluer monsieur son rapporteur, qui lui dit: mon ami, je vous sais bon gré de m'être venu voir; je prends plaisir à m'employer pour les gens de bien; remerciez dieu, que vous ayez eu tel qui vous a conservé votre droit. Or il y avoit en la même salle un peintre qui faisoit une chasse en un paysage, où il y avoit plusieurs sortes d'animaux, que ce paysan se mit à regarder. Le conseiller lui dit: que regardez-vous-là, bonhomme? Je regarde si entre tant de bêtes qu'on vous donne, ou qu'on emploie pour vous apporter de l'argent, je ne verrai point ma vache; au moins que la moitié y fût, parce que vous l'avez bien eue & davantage. Ainsi que Laërtius parloit, voilà que la petite chienne de madame, qui demandoit à manger, aboie & le fâche: il étoit assez près, & lui cria: paix, petite vilaine, petite putain; voyez-vous un peu que cette petite vesse fait de bruit! Ce que voyant notre curé, va dire: je m'ébahis que ce philosophe n'a honte de donner le nom d'une personne, & le surnom d'une chrétienne à une chienne. C'étoit lui, qui, prêchant; disoit: enfans, apprenez la patenostre & l'_ave_ à vos peres & meres. Il étoit des enfans de Moulins, auxquels on frotte le cas de beurre, quand ils sont malades. La fille d'un marchand de Lyon, qui s'étoit retirée à Genève, de peur de jeûner en carême, en fut punie, d'autant que, mangeant d'une bonne truite, une arête lui demeura en la gorge: hélas! elle étoit fille unique, uniquement aimée. On courut aux remedes. Médecins, chirurgiens, apothicaires, alquemistes, empiriques, sorciers, charlatans, secrétaires & bimblotiers de drogues furent appellés; mais on n'y pouvoit remédier. Déjà l'arête, ainsi passée, l'ulcéroit; & y avoit crainte qu'elle n'en mourût avec douleurs. Il passa par-là un vieil homme, qui, ayant ouï le bruit & la pitié, fut ému de compassion; il entra en la salle, fit faire un grand feu, & fit apporter une livre de beurre; puis, ayant fait sortir tout le monde, prit cette fille sur ses genoux, s'étant assis comme une nourrice, & lui montra le cul au feu, lequel muni de deux belles grosses fesses rebondies, il graissoit de ce beurre. L'opération en fut merveilleuse, d'autant qu'aussi-tôt l'arête fut avalée, & la fille guérie; _& hoc certo certius_.
MAROT. Je ne sais pourquoi vous nous dites cela; vous ne faites que nous mettre en goût.
CONSISTOIRE.
VI. J'aimerois mieux dépuceler une gueuse, que d'avoir le reste d'un roi: toutefois, à cause de ce que ce jaseur vient de dire, je suis tout dégoûté. Cela m'a fait souvenir que je n'ai point d'appétit.
LOUVET. Pargoi, mon ami, si tu es tant dégoûté, je te prie & conseille de te faire procureur, & alors tu mangeras à toutes mains jusques aux os.
MAROT. Je pourrois manger autant que douze, que je ne m'engraisserois pas.
LOUVET. Vraiement, tu n'as garde: comment engraisserois-tu, vu que tu chies tout ce que tu as mangé? A cela, va dire un chien couchant de léchefritte: quelle prodigieuse invention!
MAROT. Qu'est-ce là? Quel animal nouveau?
LOUVET. C'est un moine de cuisine; _aliàs_ un boute-cul, qui va dire qu'ordinairement on chie au prix que l'on mange.
LE BON HOMME. Que vous êtes sale! Laissez ces paroles. Vraiment, si j'eusse été le maître, vous n'en eussiez pas ainsi dit; & en ai laissé passer, parce que je m'amusois à faire mon état, qui est de considérer vos actions.
CICERON. Ne vous trompez pas, monsieur mon ami; les paroles ne sont point sales; il n'y a que l'intelligence. Quand vous orez une parole, recevez-là, & la portez à une belle intelligence; & lors elle sera belle, nette & pure. Mais cela fâche les oreilles? Si les oreilles étoient pures & nettes, cela ne les incommoderoit point. Un étron incommode-t-il le soleil, bien que ses rayons s'y jettent? Sachez aussi, mon pere _se puisse tuer_, que, si on ôtoit ces paroles d'ici, ce banquet seroit imparfait. Seriez-vous bien aise que l'on vous ôtât le cul, parce qu'il est puant, & ce jusqu'à la mort? Vous seriez un bel homme sans cul! Il faut suivre nature; ainsi notre discours le suit. Et, si vous vous scandalisez, oyez une prophétie que j'ai apprise dans l'abbaye des grottes de Memphis. «Moines, Prêtres, ministres, &c. présidens, conseillers, avocats, &c. marchands, ouvriers, artisans, &c. de quelqu'état, qualité & condition qu'ils soient, qui diront mal des mémoires du MOYEN DE PARVENIR, seront atteints & convaincus de tous crimes que la sottise embrasse, que l'imprudence couve, & l'hipocrisie nourrit, &c.» Avez-vous ouï cela? Si vous oyez un mot qui vous fâche, dites que vous ne l'entendez pas, ainsi que je l'enseigne aux sages filles de la cour. Ma mie, si vous oyez parler de ceci ou cela, ou de ficher sans pic, dites que vous n'y entendez rien, & n'en faites aucun semblant; d'autant, que si vous vous fâchez, quand on dira des paroles de fouaillerie, on dira que vous les entendrez, ce qui seroit honteux. Avez-vous ouï, encore un coup, monsieur mon ami. Or donc, soyez sage, & faites votre état.
HÉRODOTE. J'y suimes. Il étoit un beau barbier.
CÉSAR. Pourquoi dit-on glorieux barbier?
HÉRODOTE. Parce qu'il vous coupera bien le poil du cul, sans en être honteux.
DIOGENES. Et si je n'avois point de poil au cul?
HÉRODOTE. Tu serois comme les femmes.
DIOGENES. Et dà, pourquoi? Est-ce que les femmes n'ont point de poil au cul?
HÉRODOTE. Grosse pécore, grand âne que tu es, fils d'un coq de Ludonnois, ne sais-tu pas: _fronte capillata est, sed post occasio calva_. En voilà la raison. Il faut que je fasse le prêcheur, que j'interprete mon latin: c'est parce que la fortune a du poil au front; c'est là où il faut la prendre: entre les deux gros orteils des femmes, il faut se prendre là, parce qu'il n'y a point de poil derriere.
MADAME. Là, là, à ce barbier.
HÉRODOTE. Par mon serment, sans jurer, je pense que je l'oubliois, tant vous êtes folle. Ce barbier aimoit très-ardemment une sienne voisine, femme d'un mercier: & avoit le mot du guet avec elle: il ne falloit que trouver le moyen & l'occasion: (voilà adapter les mots, je parle aux doctes; il n'y a gens qui soient moins cocus que merciers demeurant en boutique; parce que toujours leurs femmes sont présentes, & ils leur sont présens.
ULDRIC. Mais, encore avant que passer outre, monsieur le notaire, je vous demande, pourquoi est ce qu'on se marie?
ARCHIMEDE. Or regardez, je vous le dirai sur ces quatre doigts, ayant le pouce en la main. Le premier doigt, qui est index, _nota_; on se marie pour avoir une femme. Le second, pour avoir de l'argent. Le troisieme, pour avoir du plaisir. Le petit doigt, pour avoir des enfans: aussi est-ce là que les Gyptiens & les Bomians les trouvent marqués. Or çà, mon frere, regarde les deux doigts du milieu, & les vois baissés: c'est signe que le plaisir se passe, l'argent s'en va. Vois ces deux doigts restés de bout; ils signifient que la femme & les enfans demeurent avec droit de brancards.)
HÉRODOTE. Et voilà donc l'usage auquel est sujet, comme tout autre marié, ce mercier, la femme duquel desiroit avidement l'accointance du chirurgien son voisin; mais on ne pouvoit y trouver ordre. Ils s'aviserent en parlant à la boutique, les étoffes les séparant, & exécuterent leur dessein. Voilà ma commere la merciere, qui fait la malade; elle plaint sa tête; elle fait semblant d'avoir des soulevemens de coeur: le mari, tout étonné, envoie querir maître Pierre; aussi-tôt qu'il est venu, il la visite. O mes amis, dit-il, & vous, mon compere, parlant au mari, voilà ma commere qui est bien malade; c'est la contagion: mais il y a moyen. Çà un peu de vinaigre; vous avez bien fait de venir au devant; si vous eussiez tardé, il n'y eût plus eu de moyen. Çà, venez ici, apportez cela; ici du feu; là une écuelle; de l'eau, du linge, fermez ces huis un peu; là, parlez bas; des ciseaux; je suis tout étourdi, tant j'ai hâte. Ainsi faisant l'empêché, il fait un emplâtre fort léger, & dit au mercier: mon compere, il faut que vous mettiez cet emplâtre sur le bout de votre membre viril: & que vous le poussiez dans la nature de votre femme. Quoi! dit le mari, faites votre état, maître Pierre. Mais c'est votre femme. Faites votre état, mon ami. A donc le barbier mit l'emplâtre sur le bout de son inconvénient, & le porta à la ruelle du lit; mais quand ce fut à ficher, il ôta le linge poissé, qu'il pausichonna en sa pochette; & mit maître cas dans la belouse, autrement dit, le trou de service, frais, vif & en bon point: & ainsi guérit madame la merciere; & qu'ainsi en puisse prendre à toutes celles qui le desirent.
COMMITTIMUS.
VII. Il en prit autrement à un petit barbier de Vendôme. Monsieur le médecin Taillerie, menoit en pratique ce petit chirurgien; & parce qu'il avoit long temps à être chez la noblesse ou il alloit, monsieur le médecin, jà vieillard, menoit sa femme qui étoit encore jeune, que le barbier accompagnoit en trousse. Etant en chemin, le médecin demanda au barbier comme se portoit sa femme. Vraiement, dit il, monsieur, il faut qu'elle se porte bien, si elle veut; d'autant que je l'ai approvisionnée six bons coups, cette nuit, sans ce qui s'est fait depuis. Cela leur servit de risée, tant qu'ils furent arrivés à la noblesse, où ils alloient. Le soir, chacun étant retiré, le médecin devisant avec sa femme: laquelle lui avoit entamé le propos de ce jeune barbier, lui demandant, possible en songeant à ce qu'il avoit dit tantôt, pourquoi il s'en servoit plutôt que d'un autre. Ma mie, ce dit-il, je me sers de lui, parce que je desire qu'il ait sa vie toute gagnée, d'autant qu'il n'a plus que deux ans ou environ à travailler, à cause qu'il paroîtra tout ladre. Cette réponse fut cause, que la demoiselle s'en dégoûta. Comme ils s'en retournoient, le médecin gaussa sa femme; & ainsi qu'ils furent en un carroi, où il y a de grand arbres, il lui dit: ma mie, mettez pied à terre; je vous veux baiser entre cul & con. Mon ami, dit-elle vous êtes fâcheux. Non suis; le pied à terre, je le veux. Etant à bas tous deux, il la prend & la baisa en la bouche, comme au jour de leur nôces; puis elle dit: pourquoi me disiez-vous cela? Parce que je l'ai fait; ne vous ais-je pas baisée? Oui. Ha! ma mie, voilà un ruisseau qui se nomme cul, & celui-là con; nous sommes entre-deux. Ainsi, beaux esprits, voilà de belles paroles; elles sont claires comme eau.
MAHOMET. Comment voudriez-vous faire entre con & cul une muraille seche?
CESAR. Je ne sais.
MAHOMET. Il faudroit boire l'eau, & manger le mortier: achevez.
L'AUTRE. Etant de retour de fortune, mademoiselle du médecin se trouvant chez une commere; (c'est-là où on cause) vint qu'on parla de maître Claude ce barbier. Vraiment, dit cette demoiselle, je suis marrie de son inconvénient, il sera ladre dans deux ans; mon mari me l'a dit. Cela alla de bouche en bouche, ou de couche en couche, tellement que le barbier le sut, qui, tout scandalisé, vint trouver monsieur le docteur, auquel il fit sa plainte, & demanda s'il l'avoit dit, & pourquoi. Parce qu'il ne faut pas, vous qui êtes jeune, que vous parliez devant ma femme, en ma présence, de le faire six coups; & soyez sage.
BEROALTUS. Je connois ce barbier, il est honnête homme: il a fessé un chien; il est Gascon & a demeuré à Tours chez un de nos amis. Vraiment il fit un jour un trait notable. Une femme d'honneur étoit malade, & il falloit, au carême, avoir dispense, pour lui faire manger des viandes qui sont interdites en saint temps.