Le moyen de parvenir, tome 3/3

Part 11

Chapter 114,028 wordsPublic domain

OVIDE. Je n'ai plus à en dire, sinon que nous mangions de ce que dieu nous avoit donné, comme dit l'autre. Et conscience, notre jardinier, qui étoit un beau jeune homme, n'en voulut point; il se maria avec une belle jeune fille, qu'il fit femme, dieu merci & vous. Un dimanche matin, il cuidoit lui donner le picotin; & elle le pria de se contenir. O! ô, dit-il; & pourquoi? Mon ami, dit-elle, je me trouve mal. Etant levée, or étoit-ce en été, il vit sa chemise tachée de sang: hélas, ma mie! vous ai-je blessée? Non, mon ami. Et qui donc? Personne. Mais, ma fille, dis-moi que c'est. Ardez, mon ami, c'est que j'ai ce que dieu nous a donné à nous autres pauvres femmes. Voyez-vous, ainsi que, quand vous êtes échauffé, le nez vous saigne; ainsi notre pauvre cas saigne tous les mois; & si alors un homme nous touchoit, il se perdroit. Et bien, ma mie, vous avez bien fait de me le dire. Si je me fusse perdu là-dedans, on eût eu bien de la peine à me retrouver, tant il y a de chambres, de recoins & de garderobes, sans les salles. Quelques jours après, il venoit de Vanves; & ayant bon appétit, il demanda à souper à sa femme, qui lui dit: oui, mon ami, il s'en va prêt. Et que me donneras-tu, ma fille? Ne vous souciez, mon ami; nous mangerons de ce que dieu nous a donné. Elle parloit, comme vous dites ordinairement. Lui qui se ressouvint de ce qu'elle lui avoit dit, estimoit qu'elle lui donneroit de ses mois; il lui dit: ma mie, je vous remercie, je n'en veux point; je m'en vais souper avec mon compere. Je sais bien ce que je lui eusse fait, pour n'avoir point de ces harnois-là.

SAPHO. Et dites, je vous prie; & quoi?

OVIDE. Je lui eusse farci le ventre d'andouilles.

SAPHO. Pargoi, tu nous en contes; Je crois que tu as hanté les filles d'église, c'est-à-dire les femmes de cloîtres, c'est-à-dire les garces de chanoines. Elles parlent ainsi, sans autrement user de respect, sinon qu'elles appellent les autres putains, chiennes, vesses, & qu'elles débauchent leurs maîtres.

LE CONSUL. Je ne m'ébahis pas vraiment de ce que l'on dit: ho, ho, ô, Calvin, te souviens-tu pas bien de ce que disoit Hilaret, quand il contoit en chaire que tu étois fils du chanoine; & que notre ami de Saint-Denis, le chanoine, dînant avec notre évêque, se mit à parler contre ce cordelier, feignant être fort fâché contre lui, & faisant tomber à propos ce poinct de son sermon, lui dit par colere fraternelle: je ne trouve point bon, que l'on dise des mensonges en la chaire. Je ne dirai pas comme le curé de saint Lifart, qui disoit que la chaire, où il étoit, n'étoit pas la chaire à faire caca; mais à dire vérité. Je dis donc que cela est messéant de prononcer des impiétés en telle chaire. Vous avez dit que Calvin étoit fils d'un chanoine; ce qui est très-faux. Les chanoines sont gens pudiques, sobres du cul comme de la bouche, comme dit messire Guillaume le Vermeil, ils ne font point d'enfans: ce sont les cordeliers qui en font. S'il y a quelque femme qui se prête, voilà un petit cordelier dessus.

BUCHANAN. Je suis pour les peres cordeliers; cessez cette injure. Il y a apparence que les chanoines font des enfans, témoin madame la roine de France, qui, allant à Chartres en voyage, pour avoir lignée, & suivant un beau chemin fait exprès, parce qu'elle alloit à pied, elle s'assit pour se reposer, que voici passer une belle grande paysanne des champs, qui cheminoit comme un prêtre Breton. La roine l'arrête, & lui dit: bon jour, ma mie; où allez-vous? Je vais à Chartres, madame. Que faire? Vendre du lait & des herbes. D'où êtes-vous, ma mie? Je suis d'ici auprès, madame. Êtes-vous mariée? Oui, madame, dieu merci & la voutre. Mais, madame, ne vous déplaise, dites-moi, s'il vous plaît, qui vous êtes? Je suis la roine. Excusez-moi, s'il vous plaît, si je ne vous ai fait l'honneur que je devas. Mais, madame la roine, vous allez à pied; & où allez-vous, madame la roine? Mais que ne vous déplaise? Je vais à Chartres, ma mie, pour aller en cette belle église prier dieu, à ce qu'il lui plaise que j'aie enfans. Hélas, madame la roine, ne laissez pas de vous en retourner; ce grand chanoine qui les faisoit est mort, on n'y en fait plus.

SCANDERBERG. Cette-ci étoit presque aussi hagarde, que cette bonne femme qui demeure après le roi des veaux, à la grille aux sots. Nous étions avec de Pise, ce bon magistrat, qui aida à mourir ce ministre, qui renia ministere, pour se joindre aux finances; & je vous assure que nous ne tâchions qu'à rire & dîner. Nous avions gagné notre procès; nous ne plaidions que pour les dépens. Nous étions, ma mie, en ce point, tout de même que les garces, qui ne plaident jamais en défendant; elles sont toujours après en demandant.

Amour de garce, & ris de chien. Tout n'en vaut rien, qui ne dit tien; Bien de ribaud, & chair de garce, Etant unis, ont bonne grace.

De _garce_ à _grace_; il n'y a qu'une transposition. Et puis,

Quand maître coût, & putain file, Petite pratique est en ville.

MAROT. Tu seras meshui sur tes sentences; je pinte à l'aise:

Regarde au nez, & tu verras combien Grand est cela, qui aux femmes fait bien.

DU JON.

Regarde au pied, pour au rebours connoître Quel le vaisseau d'une femme peut être.

L'AUTRE. J'entre en fureur poétique:

Si tu voulois, je voudrois bien, Belle, à ton corps joindre le mien.

MOY. J'y suis,

Jouer au jeu, qu'aux cailles on appelle, Aux filles est, chose plaisante & belle.

JEANNE.

Prête-moi ton _c, o, n_, pour mon _v, i, t_; Puis nous remuerons la lettre qui suit le _p_.

SCANDERBEG. Vous? Que diable ne me laissez-vous dire! Or bien, nous étions-là, & voulions gausser cette vieille marchande. Elle étoit parente & grande amie de Montoir, qui, un matin allant au four qui étoit assez loin, elle vit messieurs de la ville qui mesuroient & piquetoient. Et da, dit-elle, messieurs, que voulez-vous faire? Nous voulons fermer la ville. Hélas! messieurs, attendez un peu, s'il vous plaît, que je sois revenue du four; je ne muserai gueres. Cette marchande donc avoit des éguillettes de velours, des bas-de-chausses de taffetas, une gaîne de faulx, des vrilles de bois, des fusils de laine, des décrotoires à mêche, des arquebuses à corde, de l'appas aux puces, de la tablature à apprivoiser les souris, & telles sortes de marchandises. Nous lui demandâmes: madame, avez-vous des brides à veaux? Il faut voir, messieurs, s'il vous plaît. Elle nous amusa là, plus de trois quarts d'heures & six minutes. Cela me fâchoit, parce que je n'ai affaire que de tems & d'argent. A la fin, étant montée sur une escabelle, & ayant le dos vers nous, elle nous dit: messieurs, j'ai de mauvais enfans qui les ont brouillées & démanchées, si que je ne les peux trouver toutes entieres; & disant cela, d'une souplesse prompte & préméditée, va lever ses robes & sa chemise, & nous manifester son gros cul ample & fessu, nous disant: au moins, messieurs, voilà les mords. Par ma conscience, dis-je, madame, nous voilà bien refaits. Acoutez, messieurs, acoutez un peu; je vous dirai un conte pour vous appaiser. Ardez, j'étois à la suite de l'armée de Moncontour, où j'eus beaucoup de dépouilles, dont voici les restes. Ainsi que nous étions à ce ménage, voilà la plus grande de la cour, qui, passant & voyant les morts deçà & delà, parce que c'étoient huguenots, n'en dit rien: mais en voyant un étendu, le ventre au soleil, & considérant la grandeur de son membre viril, va dire: voilà grand-pitié de cettui-là. Et nous de sortir de là, & de nous en aller: aussi-bien on nous attendoit à dîner chez un prélat.

L'AUTRE. On m'a dit que c'étoit le feu archevêque de Tours, qui a appris à messieurs de la cour à se torcher le cul de papier blanc. Etant à dîner, & faisant bonne chere, il fallut, selon la coutume, rapporter quelque chose d'édification; & nous de dire notre fortune. J'en ai bien vu une plus belle, dit Dariot. Je venois de Mets; & je trouvai à terre une coignée, & je dis: eh, que fais-tu là, coignée ma mie? Elle me répondit rien. A, ha, hé, va dire le curé de Grié, par méan, monseigneur, il n'y a pas apparence qu'une telle piece de fer ait parlé. Je ne dis pas, que si c'étoit un landier ayant face d'homme, comme ceux de votre cabinet à étudier aux perdris, qu'il n'y eût raison.

ARCHIVE.

XXXIX. Passant ainsi de propos, en autres sur les discours d'édification, monsieur le chantre tira de sa manche un canon fort excellent, disant que c'étoit l'abbaisse de Rousserai qui le lui avoit envoyé, tel que la prieure l'avoit composé & fait chanter a soeur Jaqueline de la Gerandiere, qu'elle instruisoit ainsi sur ce mot _conculcavit_. Là, ma mie, chantez bien; tenez-moi ce _con_ ferme, _con_: là après, _cul_; haussez-moi ce _cul_, _cul_: après à ce _ca_; entretenez-moi ce _ca_: puis à ce _vit_; là, tenez-moi ce _vit_ bien long.

MAROT. Ce fut le colloque de Poissi, ce vénérable concile racourci, qui fut d'avis d'instruire des jeunes religieuses de telle sorte. Et de par sa mere, depuis que colloque a hanté les dames, on a parlé d'elles; non pas que l'on dît qu'elles fussent paillardes, mais on disoit qu'elles vivoient comme des putains. C'est pitié que cela, & encore plus que vous ne sauriez dire.

ALCIBIADE. La mere de notre boulanger, celui qui demeure après les Cordeliers, en étoit tout en extase. Elle tenoit une livre de beurre en sa main à nud, & voyoit un grand âne qui sailloit (je crois qu'il falloit dire _baudouinoit_) une jument. Cette pauvrette, pleine d'admiration, & voyant ce fouet qui entroit ainsi, serroit la main & faisoit dégoûter le beurre entre ses doigts: hélas! mon beurre.

RONDELET. Que voulez-vous dire de cette pauvre fille? Et bien, c'étoit une émotion qui l'avoit prise par admiration. Oui, & il y a ainsi des maladies qui prennent, qui vont, qui viennent ainsi que le temps qui court; & comme les maladies nous prennent allant & venant ou nous reposant, nous prenons le temps comme il vient, & de même en font ceux qui mangent leur bien. Et de fait, passant par cette contrée, nous voyions des personnes riches qui entamoient leur bien, & pour le manger faisoient diverses sauces. Les uns le mangeoient à la sauce de réponce; les autres allant au marché aux fesses; quelques-uns à la sauce d'Allemagne; aucuns à la sauce de la messe d'onze heures.

CÉSAR. Demeurez-là. Qu'est-ce à dire?

RONDELET. Vous voilà bien empêché! C'est à la sauce de paresse. Je n'ai pas voulu dire la messe paresseuse, ainsi que parlent les jésuites; au moins le bruit en court.

AMIOT. Laissez courir le bruit avec le monde qui trotte, attendant que la coutume aille la haquenée, & le bon temps le pas. Mais un peu, hau mon caporal, ces mangeurs ne boivent-ils pas aussi?

LE BON HOMME. Et quoi donc, s'il sont mariés, ils boivent de l'ordinaire, témoin celui qui commenta les vieilles légendes, où il mit à l'entrée de ses annotations: _tout homme de qui la femme pette, étant couchés ensemble, est bien heureux_; comme disoit notre confrere le chanoine, monsieur Joyeux; qui est mort chancelier, dieu lui fasse pardon, en l'église de céans, pour plusieurs raisons. _Primo_, il l'entend; parquoi il sait qu'elle est auprès de lui, & ne le fait pas cocu pour lors. _Secundo_, il reconnoît qu'elle n'est pas morte. _Tertio_, il jouit du sens de l'ouïe. _Quarto & perfecto modo_, il boit: ainsi il a plusieurs commodités, desquelles sont privés les prêtres, & les autres gens de notre saveur.

ADDIAS. Si est-ce qu'ils ne laissent de trouver le vin bon.

MAROT. Par mananda, tu y es, & as bien fait de proférer cette goulée qui se trouve véritable: & à dire vrai, tu es le plus vénérable menteur de toute la compagnie. Prends un peu les mains à Glycas & Cedrenus, & va chatouiller ce flaccon de vin, & me dis s'il est mâle ou femelle.

ARISTEUS. Oui dà; il y a mâle & femelle du vin; le blanc est le mâle.

MAROT. Va te faire panser à mon barbier; il ne te coutera rien. Tu y entends comme un boeuf à jouer de l'épinette. Puisque nous le tenons ainsi, pourquoi résistes-tu à l'écriture de noble antiquité?

SIMLER. Quand toute ton anticlité de tous les diables, & ta sapience de l'ante-christ seroit, je n'en croirois rien. J'ai beu plus de deux mille deux cent quatorze bouteilles de l'un & de l'autre vin; mais je n'y vis jamais ne cul, ne con, ne couillons. Partant je déclare que pipeurs & malheureux sont ceux qui mentent en vin quels qu'ils soient. Et pourquoi n'y faut-il pas mentir? Parce qu'il y a, _in vino veritas_. _Primo_, au vin la vérité, comme nous disons nous autres latins. _Secundo_, il est de serment. _Tertio_, on leve la main en le prenant. _Quarto_, & pour le mieux, on le prend & met sur sa conscience. Un homme est de bien peu d'esprit, s'il ne se connoît en ce qui est de sa vacation; c'est pourquoi plus un prêtre est savant à juger le vin, & en avoir de bon, il est plus homme de bien; & notez cette décision de Boëtius, qu'il a apprise du saint qui fut canonisé de son temps, durant vendanges.

HYPOCRATES. Vous n'avez point parlé de l'odeur du vin? N'importe, parce qu'il ne peut faillir de sentir bon. S'il est bon, ce n'est pas comme quelques choses, dont il se faut servir sans les sentir.

CÉSAR. Quelles?

HIPOCRATES. Il ne faut jamais sentir un oeuf, ni une huître, ni un con.

NÉRON. A! jan voire, voici le mot pour rire.

VATABLE. Je vois bien que vous ne le savez pas; je vous en ferai un beau petit discours démonstratif. Du temps que je me mêlois de prêcher en notre église, il y avoit un diacre qui étoit falot, & qui y avoit reçu de l'argent pour moi; il me vit ès hautes chaires en ma place. Alors il prit en main cet argent, enveloppé en du papier, & durant la messe il vint apporter le livre de l'évangile à baiser, me le présentant, il me ficha en la main ce papier avec l'argent; & me dit: _hæc sunt verba sancta_. Cela étoit le mot pour rire. Qu'ainsi ne soit, si on vous mettoit sur une table cent mille écus, & qu'on vous dît: ces écus sont pour vous, si vous en pouvez prendre trois poignées, ha! en disant sans rire: _gripeminaut_. A! hé, & vous riez déjà, vous n'aurez rien.

NÉRON. Et dà, vous ne serez pas si mauvais; vous me donnerez vos restes.

VATABLE. Oui, je vous ferai comme les valets des archers de la garde du roi, que l'on dit du corps. Parce que les meubles sont de plus grande conséquence, (témoins les Normands qui vont sur les bateaux par eau, & font porter leur procès par terre: d'autant qu'il y a bien à dire entre le bien & la vie. Celui que l'on jugeoit à Châtillon, ayant ouï son dicton, & qu'il seroit pendu, il le supporta: mais quand il ouït qu'il y avoit amende de vingt écus, qui étoit plus que les deux tiers de son bien, il dit qu'il en appelleroit, si cela n'étoit ôté, & bien on l'ôta, & il se laissa prendre, de peur de faire des enfans pauvres). A ces valets de garderobe il avient au rebours de bien. En été, ont gros habillemens; c'est que leurs maîtres les laissent, pour en prendre de neufs qui sont légers: & l'hiver venu, ils ont des habillemens légers; d'autant que leurs maîtres en prennent de pesans, & leur donnent les vieils, selon la coutume. Voilà comment leur bien va à rebours; & s'ils pouvoient patienter, il auroient, _non secundùm æquitatem, sed secundùm justitiam_: & da, je parle aux doctes, s'ils le peuvent entendre; & quand leurs habillemens sont usés, il faut dire: ne faites point de manches à votre pourpoint, le corps n'en vaut rien, voire, mais le corps vaut toujours mieux.

LOUVET. Quoi! le corps vaut mieux que les biens? Zacharie Durant, libraire de Genève, ne le croyoit pas, quand il fut frappé de la peste, & que le chirurgien lui eût dit que ce l'étoit. Ha! mon ami, dit il au chirurgien, si je viens à mourir de cette maladie, je perdrai plus de mille florins à cette foire de Francfort.

ORDONNANCE.

XL. Ainsi que je demandois à boire, voilà un grand bruit. Quoi! dîmes-nous, est ce là le résultat de quelque pape qui se fait, ou le _Te Deum_ d'un fait tout nouveau? Non, ce dit Calepin, c'est que l'on vient de couper le cou à caresme; & nous en oyons le bruit qui en retentit de l'église notre-dame de Paris à Nantes.

NERON. Comment cela?

CALEPIN. Savez-vous pas que le C, est la tête de caresme, & A, est le col? Otez ledit A; le col sera coupé, & ainsi il demeurera cresme. Le corps joint à la tête sans cou, est tout vif, & ce à la catholique, d'autant que, le jeudi absolu, on fait le cresme.

PANTALEON. Ce n'est pas cela; j'en viens. C'est de Beze qui vient d'arriver; & Æneas Sylvius l'est allé recevoir, à cause de la similitude de jeunesse. Et gai, nous voilà prou forts. Aussi-tôt qu'ils furent entrés, après avoir salué la compagnie, qui but plus de dix-sept pintes de vin d'Arbois, ils se mirent à s'entretenir de leur jeunesse: & comme ils devisoient profondément de leurs amours, voilà ce mélancolique Genebrard qui les vint interrompre. Et bien, leur dit-il, vous avez bien fait des folies, étant jeunes; vous avez écrit d'amour & de lubricité, que plusieurs ont tourné en sens réprouvé. Il est vrai que les bien doctes, & qui ne sont point pédans, ont trouvé vos écrits bons; mais il y avoit de l'excès: foin, jamais ces cucules ne font que lanterner le beurre. Va, dit Sylvius, j'étois dispos de la braguette, & relevé de gentillesse, quand j'écrivois mes galanteries: mais depuis, je condamne tout cela; je les désavoue. Et moi, dit Beze, je n'ai que faire de m'en excuser; je suis gentilhomme à ce que je dis, & comme je l'ai toujours témoigné, quand les notaires m'ont demandé ou écrit mes qualités. Et bien, j'ai été galant en jeunesse; aussi j'étois prieur, délibéré comme un affieur de meurtriers: mais depuis que je fus réformé, je retranche toutes mes foliettes joyeuses: & tout ainsi qu'un bienheureux Josué, je fis une belle circoncision de mes oeuvres juvenielles faites à la catholique. Tandis qu'ils disoient cela, je voyois les compagnons de Genebrard qui se moquoient; & par dépit, le juge dès-lors que les prêtres faisoient comme les putains. Toujours elles médisent les unes des autres. Ainsi en font les ministres en Angleterre, & les alquemistes par-tout. Voire, mais putains sont femmes: quelle différence y a-t-il entre les femmes & les prêtres? Ce sont gens de robes longues, grandes; les prêtres mettent leurs amicts sur leurs têtes; & les femmes mettent leurs amis sur le ventre.

LE PREMIER-VENU. Vous ne faites que m'importuner & me rompre la tête de vos discours, tant vous les mêlez de biais; vous ne me laissez point venir à un propos pour le savourer: vous en dites un bon; puis vous gâtez tout. Vous faites ainsi que le curé de la Riche, qui disoit à son valet Maugin: mange les naveaux. Et lui qui se jettoit sur le milieu, disoit: grand merci, monsieur, le lard est bon. O! çà, j'ai assez parlé, sans boire; çà, page, baille-m'en; mais ne fais pas comme le laquais de la Roche-paille, qui, voulant donner un doigt de vin à son maître, en versa au verre, & mit le doigt dedans pour mesurer, & trouvant qu'il y en avoit trop, le but: mais après qu'il remesura, il y en eut trop peu à la fin il n'y avoit plus gueres de vin à la bouteille: le laquais emplit sa bouche & filoit dans le verre tant que le vin montra jusques au doigt, d'autant que son maître n'en vouloit qu'un doigt.

BELLARMIN. Il étoit exact comme celui qui fit la belle tapisserie du verger, où il y a une Judith qui prie, & est à genoux devant une notre-dame: ainsi que l'on voit aux minimes de Tours une vierge Marie, qui dit ses heures de notre-dame agenouillée devant un crucifix; & l'ange est de l'autre côté qui dit son _ave_.

PITHOU. Ha! par saint Jean, tu le déclares trop; va, je te laisse à l'abandon, tu parles comme un réprouvé.

LUTHER. Taisez-vous, si vous êtes sage; ne savez-vous pas que nos voix ici sont autant de statuts, vu que nous sommes en état parfait? Il est vrai qu'il faudroit que ces guenippes en fussent hors.

PITHOU. Voire, & pourquoi les injuriez-vous?

BEZE. O! quand je m'en avise, je leur fais de l'honneur, parce que cette épithete de _guenippe_ vient de _Aganippe_, comme quand on dit _Citrieres les garces_; c'est-à-dire, _belle Vénus_.

PITHOU. Tu leur feras de l'honneur, comme le Breton en fit à monsieur de Vendôme, du tems que j'étois son secrétaire; & je vous le dirai. Un monsieur de Trarmat vint voir monsieur de Vendôme; & se présentant devant lui, lui dit: monsieur, j'étois venu ici, pour vous faire la révérence. Monsieur lui dit: faites-la. Il la fit, puis se tint droit & debout près le buffet. Monsieur lui dit: mon gentilhomme, mettez votre bonnet, parlant à la veille gauloise. Le Breton fit une grande & profonde révérence. Or sachez que tels simples gentilshommes qui disent: monsieur, si votre cheval est jument, approchez-vous plus loin de moi.

MAROT. (Et votre maître ne dit-il pas bien un plus beau trait au roi, ainsi qu'ils passoient un gué, & que devisant ensemble, le roi laissa boire son cheval, & monsieur votre maître ne voulut point permettre au sien de boire. Le roi lui dit: mon cousin, laissez boire votre cheval. O! ho, sire, il attendra bien, s'il veut, que monsieur votre cheval ait bu. O! ha, hé, monsieur Cheval est le clerc de ce grand juge du palais, qu'un jour quatre des plus signalées dames de la cour, (comme, sans faire comparaison, madame de... je ne le dirai pas, ce sera le commentateur) & autres l'étoient allé voir, pour le prier pour un procès: il les laissa, ayant parlé à elles; puis ayant fait un tour en sa chambre, attendant qu'elles sortissent, il appella son homme, & dit: Cheval. Plaît-il, monsieur? Ces putains sont-elles encore là-bas? Elles l'oient; parquoi, de peur de l'être davantage, elles s'en allerent.) Et bien, ce Breton?

PITHOU. A! a, bien, je vous dirai; son fils représente sa personne. Il avoit au busque de son pourpoint, à faute de mallette, son joyeux & gaillard bonnet de nuit. Oyant monsieur dire: mettez votre bonnet, étoit en peine; le maître d'hôtel lui dit: faites ce que monsieur vous commande, il ne veut point de cérémonies. Mais, dit-il, ses pages se moqueront de moi. Ils n'oseroient. Adonc le Breton, mettant son chapeau sur le buffet, mit la main au sein, & tira son bonnet de nuit, dont il s'affubla, & puis se vint promener avec monsieur.

LE DISCIPLE. Quand vous avez dit monsieur, je pensois que vous parlassiez de feu monsieur notre maître, qui fut évêque de la Basse-Bretagne, lequel ayant fait son coup d'essai d'une grand-messe, demanda à son grand-vicaire s'il avoit beaucoup failli. Non, monsieur, dit-il, vous avez bien fait, sinon que vous avez un peu failli à la patenostre.

DU VERDIER. Notre aumônier n'y eût pas failli, il disoit la messe bien diligemment. Il avint qu'un jour, lui absent, se présenta un prêtre qui dépêcha fort; & quand il fut revenu, on lui dit qu'il étoit venu un aumônier qui disoit la messe plus diligemment que lui. Sandregille, dit-il, il n'en dit donc rien, d'autant que je n'en dis pas le quart. Ce fut lui que monsieur vit abattre une garce; & dès le matin, pour faire journée. Etant retourné, monsieur lui dit: messire René, je vous prie de dire la messe. Il dit: monsieur, je vous supplie de m'excuser; je vous assure que, sans penser à mon affaire, j'ai trouvé une prude; & j'en ai passé outre. Oui, dit monsieur, je vous ai bien vu que vous secouyez le prunier.

ARGUMENT.

XLI. Hé bien, à propos de vous, messieurs, vous direz que je suis fou; je voudrois le pouvoir devenir; parce que sitôt que je le serois, je serois aussi-tôt exempt du feu, si on me disoit hérétique; délivré de prison, si je devois; non sujet au consistoire ou à la mercuriale, ou à la réprimande. Et pourquoi les fous ont-ils de si belles libertés & priviléges? Parce que l'empereur Justinian, qui gouverne encore le monde fou, est devenu fou durant sa vie; par ainsi les fous sont empereurs, & _è converso_. Et vraiment je ne m'ébahis pas si mon pere mourut par faute de bon gouvernement; _crede mihi_. Quand je revins de voyage, je ne trouvai point d'eau dans le seau, encore moins en la seille: il mourut comme à Dole à la danse Macabre; il y a la mort, qui parle à un beau jeune homme, & lui dit: