Le moyen de parvenir, tome 2/3

Part 7

Chapter 74,005 wordsPublic domain

GEBER. C'est bien chié en trois lieux. Il faut, à ce que je vois, que je vous leve le voile qui empêche votre coeur de comprendre les sciences; & je vous dirai des choses notables. Ce fut par la déclaration de ce secret, que l'empereur des Turcs me fit si grand, quand je reniai le christianisme, où je retournai pourtant, à cause que l'on m'apprit la vérité de la pierre: & pour le sujet proposé, il n'y a personne qui vous en parle plus sainement que moi, & sans passion, d'autant que j'ai été cocu. Dieu merci, je me porte bien: qu'ainsi soit-il de vous. Et de cela je m'en trouvois bien, sans m'en fâcher, d'autant que j'en étois fort aise, parce que j'étois toujours le maître: on me craignoit, révéroit & honoroit. Et qu'avons-nous davantage en ce monde pour l'accomplissement de nos desirs ambitieux? Or, sachez tous en gros & en détail, que le cocu est un animal capable de douceur, humble & pacifique, craint, redouté & honoré de sa femme, & des amis d'icelle, desquels il est considéré comme maître du gibier; & ne se faut pas amuser au nom de cet oiseau, mais d'un autre plus meilleur. Il n'y a guere d'animaux entiers mâles qui aient plus de faveur que le coq (entier est le contraire de châtré) puisque je vois que vous le voulez savoir; le coq a plusieurs femmes qu'il fournit & appointe, tant il est délibéré & bon; mais sitôt qu'il est usé, les poules le chassent & le battent, & n'en veulent plus, & ainsi le destinent à châtrerie, & en admettent d'autres vigoureux & bons. Ces femmes qui couvent & font des cocus, sont de même naturel que les poules. Qu'ainsi ne soit, une femme prête à faire l'enfant, crie comme une poule qui veut pondre: je voudrois être morte. Etant délivrée, elle chante comme celle qui a pondu; il n'est que l'être; cependant que le coq chante: _qu'un con est cru!_ & s'en rit, disant: je le fais quand je veux. Ainsi sont nos femmes en leurs actions & desirs, tellement que, leurs maris étant usés, ou les estimant tels, ou les voulant ménager de peur de les user, vont à d'autres: en quoi je vous admoneste de la différence du péché mortel & du véniel. Le péché mortel est, si vous allez voir la femme d'autrui chez lui, & qu'il vous tue; sans faute la mort sera toute notoire. Faites venir la dame chez vous; le péché sera véniel. Les dames faisant ainsi le petit divorce vertueux, il ne se peut faire que les sages amies ne le sachent; parquoi les avertissant de leur salut, elles leur disent: comment, pauvre femme, ma mie, votre mari est donc cocuusé? Et ce mot venant à être commun, & qu'aussi on coupe la queue à ces pauvres innocens, on dit simplement cocu: & certes, sans mahumétiser, je vous dirai que c'est bien avoir la queue coupée, que de la mettre en danger d'être prophanée dans un évier public ou commun. Or, le cocu est un oiseau qui, pour ce qu'il a deux pieds, chante mieux & plus distinctement que nul autre, ayant de la raison jusques au cul. Que si cela passoit outre, il ne seroit pas cornard.

ZABAREL. Mais voyez cet alchimiste, comme il avale gros & mâche menu! Je ne sais s'il court comme il attrape. _Corpo di gallina_. J'ai fait tout ce que j'ai pu, pour savoir & entendre parfaitement la philosophie: mais je vois que jusques à cette heure, s'il dit vrai, je n'y ai rien entendu. Il n'est que monnoyeur pour se connoître en billon. Notre ami & bon maître Aristote ne fait aucune mention de tels oiseaux. Notez bien ce que je dirai à l'honneur des dames, contre celui de tantôt qui les appelloit bêtes, afin que l'on n'ait pas opinion que je fusse entaché du péché qui les fait hair. Je dis que ce fat étoit tant niais, tant veau de dîme, âne de plat pays, sot d'outre mesure, Badeau de Paris, & bestion de si grande conséquence, qu'il pensoit que ce mot _animal_, fut à dire _bête_. Il me fit souvenir de feue Conscience, belle courtisane, qui ne vouloit pas que ma petite chienne fût une créature, & ne lui plaisoit pas d'être animal. Hoi, disoit-elle; Bichonne n'est point créature, & je ne suis point animal. Or, maintenant j'ai reçu une grande lumiere d'entendoire; je suis illuminé comme un fallot qui tombe tout du long d'un degré, & je conçois qu'il y a des oiseaux de poing, des oiseaux de leurre, des oiseaux d'épaules, comme ces oiseaux de maçons, & des oiseaux de selle. Les deux premiers, je les laisse à messieurs de la volerie, autrucherie, fauconnerie, & autres qui savent appliquer le vent aux aîles. Je croyois qu'il y eût des autruchers qui portassent les autruches sur le doigt; & les derniers je les spéculerai: d'autant que je trouve, en les minoisant intelligiblement, une grande, creuse & profonde sapience, en tant qu'ils se font naturellement, & se procréent par imperceptible transpiration de substance, faisant une grande mutation sans changement, acquérant une forme sans altération. O admirable & épouvantable secret, entre tous les secrets! Ceux qui ainsi deviennent oiseaux, le sont parfaitement, sans qu'on les touche, sans qu'ils le sentent, & souvent sans qu'ils le voient ou sachent; de s'en douter, gare! Il est permis de se douter de tout: n'y a presque homme qui n'en ait quelque doute. Or, pour être cocu, il en faut être capable; & pour cet effet, il faut avoir une femme épousée; & ne faut pas seulement avoir égard à la mine ou encolure mystique qu'un homme en peut avoir, à cause de l'influence sous laquelle il est né, selon son idée naturelle & prédestinée: mais il faut considérer le vouloir & pouvoir des parties intervenantes en cette métamorphose, qui agit exactement autant de loin que de près. Il n'y a rien en tout de semblable; &, disent les alchemistes ce qu'ils voudront de leur poudre de projection, ou cendre à faire des nuances; cela n'est rien au prix, d'autant qu'il faut qu'il y ait de la présence, ce qui est le contraire en ceci. Celui qui aura fait le fou tout le long des jours gras, n'assagira pas le mercredi par la cendre, si elle ne lui est posée en propre personne présente. Et tel sera joyeusement cocu, quand il seroit à l'autre bout de la terre; & ce en un instant. Cette forme court plus vîte que l'éclair. On dit, selon le conte des bonnes femmes, que les tortues couvent leurs oeufs avec les yeux: aussi font tous animaux, parce qu'ils ne les laissent pas, si de fortune ils ne les ont perdus, comme la borgne, à laquelle nous savonâmes tous les fauxbourgs du derriere, l'année passée. Et bien les oeufs de tortues, auxquels elles ne touchent point, éclosent à la fin; & il se fait une mutation formelle, comme il convient ès transformations naturelles, si elles ne sont chimico-mentales. Ces changemens se voient en ce qui est commun; mais en ces oiseaux rien n'y paroît de changé, ni en la forme, ni ès accidens, ni en la naturelle, ni en l'espece intrinseque, ès formes qui se reçoivent sans mutation de substance; encore y a-t-il du mouvement au sujet de muance. Mais en cettui-ci, soit qu'il s'émeuve, ou ne s'émeuve point, & quelque absent qu'il soit, il est pénétré, transpercé, outrepercé, surpris, enduit, enveloppé, & tellement organisé en spécifique & disposée formation, que subitement, subtilement, tout d'un coup, voilà un homme cocu, comme il sera démontré tantôt.

EPÎTRE.

XIX. NICOLE. J'ai ouï autrefois en notre ville de Paris, un prêcheur, (je ne dirai pas de quel ordre, de peur de scandale) qui se mettant à prêcher, fit une ample déclamation des péchés. Comment, disoit-il, encore celui qui jure, il relâche son coeur & demande pardon; celui qui vole, c'est pour s'accommoder, & ainsi des autres, comme dit notre rime.

Pere & mere honoreras, Afin d'avoir bien de l'argent. L'oeuvre de chair n'accompliras, Qu'avec les belles seulement, Faux témoignage ne diras, Qu'en mariage seulement.

Mais celui qui paillarde, hélas! que fait-il? il fout. Si cela duroit toute la vie! Que dis-je, toute la vie! S'il duroit un an! Que dis-je un an! S'il duroit un mois! Que dis-je, un mois! S'il duroit un jour! Que dis-je un jour! S'il duroit une heure! Que dis-je, hélas! une heure! Hélas! le puis-je bien dire aux pauvres dévoyés? Hélas! quoi? il ne faut que zac, zac, zac; voilà une pauvre ame damnée. Aussi monsieur de Senlis disoit: vive la majesté de dieu, vous êtes pécheurs. Quoi! Et en ce péché de luxure? Et que pensez-vous que ce soit? C'est une petite planche qui n'est pas plus large que deux doigts, sur laquelle étant, soudain on trébuche. Et dis que tu en as, viel hérétique de tous les diables. Si vous êtes de cette chouserie-là, allez à Genêve.

GEBER. Mais encore à ces cocus, que si, à la fin ou plutôt, il vient à le savoir & qu'il s'en fâche, il sera un sot, s'ennnuyant de chose qui ne diminue ni accroît sa substance, parquoi il sera encore plus fat. Il doit avoir cette gloire en son coeur de l'être, sans en faire semblant, d'autant que tels sont honorés & bénits; & on se moque de ces pifres, qui veulent faire les savans, & se tourmentent comme ânes trop sanglés. Or jamais les antiques docteurs ne spéculerent tant avant, que l'on met avant ces formes qui sont tant excellentes, notables & mystiques; & certes ceci est proprement ce qui est & n'est point, & qui s'acheve sans être commencé, comme est dit que l'homme & la femme ne sont qu'un corps: par quoi un ministre & sa femme ne font qu'un: _ergò_ un ministre est mâle & femelle. Quant à ces formes, elles n'ont point d'heure: il ne faut point spéculer les astres; les temps ni les momens n'y servent de rien, qu'à y apporter de la commodité; tous instans sont propres à les faire subsister; & toutes rencontres bonnes à les exciter, pourvu qu'il y ait de la vigueur aux doux heureux outils de formation naturelle, & que l'on sache & puisse. O belles contemplations, que vous êtes vigoureuses & grandes? Ces beaux discours me font voler encore plus outre, connoissant le naturel des bons seigneurs, à qui la fortune donne de devenir oiseaux; & je m'ébahis qu'en France & en Perse, nations tant symbolisantes, on ne le désire plus qu'on ne le fait. Je ne le dis pas sans cause, moi qui suis gentilhomme, & qu'en tels pays chacun desire l'être; & pour être gentilhomme, faut avoir droit de pont-levis; c'est avoir deux brancards sur le front, lesquels on passe ainsi que la tête de bécasse béant aux étoiles. Beaux oiseaux, vous m'apprenez beaucoup de bien; je sais à cette heure & tout maintenant, que pour votre seule occasion, Normandie est appellée le _pays de sapience_, d'autant qu'en ce pays-là les belles, bonnes, grosses, grasses bécasses y sont nommés vis de coqs, quasi _vis de cocus_: aussi _vis_ signifie _visage_ en vieil françois; donques _visages de cocus_, c'est-à-dire, _vis de coqs_, sont bécasses, d'autant que leurs têtes sont les propres archetipes visibles des invisibles visages des cocus. Cette intelligence & propre interprétoison vous ôtera de peine, quand vous en orez parler. Si la belle Dubois (qui servoit madame l'amirale, notre chere & révérée dame; je ne sais si je dis encore bien, parce que l'âge m'a ôté la mémoire) eût su ce que nous venons d'apprendre, elle ne fût pas tombée en un tel inconvénient. Cette demoiselle étoit fort agréable à sa maîtresse, parce qu'elle savoit une infinité de petites gentillesses & galantises qui sont communes, & toutefois secretes, mais utiles à la cour. Il avint une fois qu'il n'y avoit point de compagnie étrangere, madame devisoit avec la Dubois, & lui disoit: ma mie, vraiment je vous aime; j'ai envie de vous avancer & faire du bien: continuez à me bien servir. Mais encore, ma mie, qui vous a appris toutes ces gentillesses? Madame, dit elle, c'est une demoiselle avec laquelle j'ai demeuré quelques années. Comment la nommoit-on? Excusez moi, madame, je ne vous l'oserois dire. Pourquoi, ma mie, en avez-vous honte? N'étoit-elle point femme de bien? Elle étoit fort honnête & très-femme de bien; elle avoit une bonne prud'hommie de femme; mais son nom est trop laid & trop déshonnête à dire: je ne vous le dirai pas, s'il vous plaît, madame. Si vous ne me le dites, je ne vous aimerai plus; mais dites-le moi, les paroles ne sont point sales. Puisqu'il vous plaît, madame, je le dirai; mais aussi vous m'excuserez. En dà, j'en ai grand honte: elle se nommoit mademoiselle de Courvi. O ho, ma mie, & est-ce là ce qui vous retenoit? Vous ne savez que mon nom? Ne savez-vous pas comme je m'appelle en mon surnom, qui est le nom de notre famille? De Lonvis. Hà, madame, que votre nom est beau! Voilà comment on apprend, en hantant les sages: ainsi par hantise se forment les têtes de bécasses & compas mesurant le ciel. Telles sont, ou peuvent, ou doivent être les armoiries des doctes; à propos des entendus, auxquels ainsi en puisse prendre; notamment aux marchands, qui refusent crédit aux notaires, qui ne croient pas ce que l'on dit; & à toutes sortes de gens mariées, qui parlent de vexer & faire ennui aux pauvres petites clientes qui font plaisir aux gens de bien. Ainsi puisse le monde abonder en cocus, afin qu'il s'envole bientôt, s'il y est destiné.

AGESILAUS. Quel est l'oiseau qui chante plus haut que le cocu?

ALCIBIADES. C'est l'hirondelle, qui est en la cheminée, tandis que les cocus sont dessous, lesquels elle couvre.

CANON.

XX. Que vous plaît-il? J'y étois. Nous faisions si grande chere chez ces cocus, que nous jettions les portes par les fenêtres: cela s'entend sans le dire, comme les heures d'un jeune chanoine.

GEBER. Taisez-vous, causeurs; vous direz quelque folie dont on vous fera bien repentir.

ALCIBIADES. Taisez-vous vous-même; à qui vous joue-tu? Mais, encore à propos, qui est le plus fou de nous deux, ou vous qui lisez & oyez ceci, ou moi qui vous le propose, ainsi que dit notre féal Socrates François?

GEBER. En bonne foi, monsieur, moi qui écris ces galantises, je m'en donne le plaisir le premier; & y a différence entre vous & moi, comme entre un pourceau & ma philosophie: oui, ne suis-je pas philosophe? Sachez donc que je fais bonne chere de ceci: puis l'ayant digéré, je le baille à remâcher, ainsi que quand j'ai bien dîné, je vais fianter; & un pourceau vient qui en fait son profit.

L'AUTRE. Et cependant qui pensez-vous que je sois, moi qui vous produis tant de témoignages de parvenir? vous me pensez faire honte: & j'en rougirai comme un vaisseau d'albâtre. Je veux donc que vous sachiez que je suis moi; vous, vous êtes vous; toi, vous êtes toi; & si, je ne m'en soucie pas. Il est vrai que j'ai regret, pour l'amour des ignorans, de mettre ceci en la plus magnifique langue du monde; témoin Charles-Quint, qui disoit que les Espagnols parloient en glorieux, les Allemans en charretiers, les Italiens en charlatans, les Anglois en niais apprivoisés; mais les François en princes. Et de fait, il n'y a que ce livre, & les belles tragédies ou graves histoires, qui aient grace en ce langage: toutes badineries & contes de jongleur n'y paroissent point. Voilà pourquoi, ayant tant de majesté en ceci, lui en donnant davantage, j'ai grand peur que ceci ne soit difficile, que chacun le cachera, de peur aussi que les secrets ne soient divulgués; en quoi je crains un notable accident pour le pauvre peuple, si les destinées n'y ont prévenu & pourvu. Or est-il, & je le sens à la disposition de ma fressure, que les bons destins m'ont contraint de faire ce que je fais, pour honorer le monde. Aussi j'eusse mis ce livre en une autre langue; mais tout a son tour. Si ce n'eût été de peur de faire dormir la jeunesse, je l'eusse mis en la langue de veau; mais quoi! la vicissitude des choses l'a emporté. J'eusse bien dit des chouses, sans que je sais comment il faut parler, d'autant qu'il n'y a gueres de femmes, qui écrivent ce mot de chose, sans y faillir. Ignorez-vous pourquoi le vulgaire en Grece ne parle plus grec, en Judée hébreu, en Italie latin; & la cause pour laquelle ces bons langages ne sont plus vulgaires? Oyez cette vérité que je prononce. C'est pource que les sciences y sont traitées, & sur-tout la doctrine du maquerellage en latin, & que l'on n'a pas voulu que les disciplines fussent communes au peuple. Partant, on a caché les langues, pour, avec leur secret, ne les communiquer qu'aux gens de bien & d'honneur, ainsi que langues de boeuf à la cheminée, qui ne sont pas pour les gueux, au moins par délibération, si que le menu peuple n'y peut toucher. Et ma crainte, qui sans doute aura occasion de durer, d'autant que ce que je crains aviendra, c'est que ce livre venant à être goûté, savouré & digéré, on tâchera d'abolir le françois; & ôter de la bouche du peuple ce beau langage, de crainte que ces bonnes & meilleures doctrines ne viennent à tomber entre les mains du populaire, qui, avenant tel cas, feroit aussi aisément la pierre philosophale que les doctes, qui sans faute la trouveront ès rencontres où nous parlons plus finement, & disons des choses que des blasphémateurs prendroient en un autre sens; & pource il les faut bien & diligemment peser. Il y a encore un autre danger de plus grand mal: c'est que si j'eusse fait ce livre en grec, la médecine fût périe; si en latin, les loix eussent été abolies: & ne s'en est gueres fallu, que je ne l'aie mis en hébreu, pour faire plaisir aux théologiens, qui seuls eussent eu tout ce labeur, qui est la quintessence du Coras, des Talmuds, du Sefetholan, du Zoar, & tels livres faits ou à faire, ce que je n'ai garde, & n'en ferai rien, par dépit d'un moine huguenot, qui disoit que ceux qui étoient en colere, & ne juroient point, étoient hérétiques. Quelque tonsuré à poil folet, quelque docteur confit au serpolet, quelque fabricateur de prosélites; bref, quelque fat se pourra formaliser, & selon sa cervelle hypocrisifiée, dira de moi, de tous mes amis & de ceux qui font état de ces pures & parfaites disciplines, & prononcera que nous sommes tous excommuniés, comme une paire de beaux petits couillons sacrés. (Et pourquoi ceux-la plutôt que les autres?) La premiere fois que j'allai en Normandie, je n'y étois jamais venu, encore que j'en sois, comme je crois, ou d'autre part; mais que ne vous déplaise, je suis le premier Manceau qui l'a confessé. J'étois avec le sage Bouilli, philosophe autant naïf, qu'un oison paté. Devisant un jour avec sa femme, & lui disant que par dépit que je ne pouvois devenir riche, je ferois comme les freres mineurs: je vouerois pauvreté. O, ho, dit-elle, monsieur mon ami, qu'il ne vous vienne point d'envie d'être pauvre. Si vous l'étiez, tant de gentilshommes, seigneurs, & autres, tant dames que demoiselles, ne vous feroient aucun accueil, parce que l'on ne fait plus de cas de pauvres que de couillons: on les laisse à la porte; jamais n'entrent. De cela je me souviens qu'il étoit vrai; & qu'à ce fort jeu, la charrue va devant les boeufs, comme dit Martial notre ami; & les sacrés encore davantage, qui n'en osent approcher du tout.

MARTIAL. Vous êtes bien trompé d'autant qu'il n'y a gens qui soient plus sur le cul que moines & gens bénis, ministres & savans qui étudient assis; & qui au lieu de conserver les saints ordres qui leur ont été conférés les quittent; & abandonnant l'ordre de dieu, se rangent aux ordres du diable, qui leur confere grace d'être plus ribauds que jamais, & plus putains que les autres gens. Je m'en rapporte à l'antique de Mairmoutier, qui se plaignoit que tous ses moines étoient paillards & avoient des garces; & voyant passer un jeune dispos, qui traversoit vers la boulangerie! je gage, dit-il, que même ce petit rustre en a une. Il l'appella, & moineau d'approcher. Il lui dit: n'avez-vous pas une garce comme les autres. Non, monsieur, dit-il, faisant une grande révérence; je ne suis pas encore _in sacris_. Margot ma commere, qui mangeoit de toutes ses dents, s'avisa de ce mot. En dà, me dit-elle, vous avez tort de parler toujours ainsi en latin devant les femmes. Elle étoit tant attentive à mâcher, qu'elle n'avoit ouï que cette parole; & continuant, s'adressa à un homme d'église, & lui dit: est-il pas vrai, monsieur l'aumônier, qu'il a tort? Dites donc, n'a-t-il pas tort? A vos trois vis? Et il lui répondit: à _vostracons_, madame.

MARGOT. Je disois, _à votre avis_, dà. Qu'il faut parler sagement devant vous! Non, je n'en ai qu'un, dont je suis bien empêchée; chacun me le demande; je voudrois pouvoir le bailler à rente, afin qu'on ne m'en importunât plus. Encore si on pouvoit s'en aider sans que j'y fusse, cela iroit tout le jour.

L'AUTRE. Vous dites que vous n'en avez qu'un; & je ne sais s'il est entier.

MARGOT. Pour le vrai!...

L'AUTRE. Tout beau! ne jurez pas; & principalement ce juron, qui est toujours en la bouche des putains, si on vous oyoit, que diroit-on de vous!

MARGOT. Oui, oui; il est tout entier & joyeux; je n'y eus jamais mal: je voudrois en être toute; je n'aurois mal nulle part.

L'AUTRE. Mais pourquoi desiriez-vous donc tantôt qu'il fût séparé de vous?

MARGOT. Demandez-le à monsieur Robin, qui a été à Lubec, pour l'amour de ce qu'il m'en a dit. Je voudrois faire de même, nous vous le demandons, monsieur. Nous ne lui avons pas fait dire.

ROBIN. Ecoutez donc ma ratelée.

THÉOREME.

XXI. Lubec est une ville fort bien policée, & où il n'y a point de pauvres; & la raison occasionnée en est, de ce que toutes les personnes ne sont comme ici & surtout pour le commun: de sorte que ceux & celles qui naissent de bas lieu, n'ont rien entre les jambes; les mâles n'ont qu'un petit tuyau insensible, & les femelles qu'un petit pertuis à pisser, y ayant ès endroits formels de certaines cicatrices à ressort; esquelles on peut appliquer les outils naturels de génération, s'il en est besoin; & tels membres sont conservés par la république avec grande diligence & soin: si bien qu'il ne s'y en trouve point de vieils, d'autant qu'ils les accommodent, de sorte que les ouvriers les tiennent en l'état de quinze à vingt ans; & tels sont à la maison de ville, réservés pour les pauvres & moindres personnes: en quoi il est bon à considérer la sagesse de ce peuple, pour autant qu'il n'appartient pas à ces cocus d'avoir autant de plaisir & si souvent, que les honnêtes gens. De ces outils, lorsqu'il en est nécessité, on les loue; (parquoi on les appelle _banniers_) qui servent à la commodité des gens de basse condition, pour avoir des enfans & faire des serviteurs, de peur que l'engeance s'en perde; & ces conbaniers & vibaniers sont comme fours, dont chacun paie le louage de ce qu'il en a pris. (Ce n'est point salauderie de dire ainsi, puis qu'il est permis de dire _confitures_.) Que s'il avient que ceux qui les demandent, soient si nécessiteux, qu'ils devinssent gueux, on les leur refuse: par ainsi, vu l'égard de cette bonne police, il n'y a point de cagnardiers. Même, ce qui en bien utile, les valets ni les chambrieres n'en ont point; il est vrai que _gratis_ on leur en prête en les mariant, après avoir bien servi. Aussi bien souvent avant que les marier, monsieur & madame leur prêtent les leurs par plaisir: ce qui est chose qui fait moult bon voir; & pource que, quand une chose a servi à quelque sujet, elle s'en sent toujours, ainsi que quand une chienne a été couverte d'un chien noir, & qu'elle en ait fait, il aviendra que toujours elle en fera; de même, dieu sauve la chretienté; il avient à cause de ce prêts, qu'il y a de grands seigneurs qui ressemblent à des valets. Mais retournons aux banniers. Cette loi est bonne. Aussi quelle apparence y a-t-il que gens de peu, & qui ont besoin de pain, aient du plaisir, comme prélats & honnêtes gens? Foin, foin, ôtez cela: ce n'est pas le chausse-pied, dont on coule en cet escarpin. Ce n'est pas tout dit une affetée; je ne suis pas content. Qui est-ce qui a parlé des putains? C'est moi, dit Alcibiades. Vous êtes, lui dit-elle, aussi un vrai ruffien. Maudites sont ces sottes, qui le prêtent aux causeurs! Si j'en avois cent, je n'en prêterois pas la moitié d'un à telles gens.

ALCIBIADES. Non dà, vous le prêteriez tout entier: mais je ne parle pas de vous; vous êtes Tourangelle.

PIERRE L'HERMITE. Ces Tourangelles sont chiches & sujettes cruellement à l'argent; toutefois, je ne sais s'il y a du mal; mais j'ouis une fois un Parisien, qui, parlant des Tourangeaux, les appella bougres de Tours.