Le moyen de parvenir, tome 2/3
Part 5
L'AUTRE. O vous trois fois pleins de béatitude, qui, accomplissant votre félicité, venez lire, étudier & méditer ici nuit & jour, pour trouver la pierre philosophale, que j'ai cachée en ces traits plus finement, occultement, clairement, & patepeluement, que ne firent oncques Gebert, Théophraste, Lulle, ou autres affineurs; mais de meilleure grace, & de front plus minon, pour la rendre plus aisée à trouver, & divertir les beaux esprits qui consument trop de temps au feu; & les inciter plus gaîment à poinçonner leurs intellects, qui, pleins de concupiscence célestes, s'agitent après ces fideles commentaires. Et encore, messieurs, un mot en passant. Là, croyez-vous, dites, que toutes ces bonnes gens fussent ici, & que ceux du temps à venir y étoient? Nous avons celé les noms de quelques-uns, de peur qu'ils fussent reconnus, & que plusieurs allassent au-devant, quand ils viendroient, pour leur ôter leur argent, comme font les gentilshommes, en tems de paix. Or je vous avertis que j'en dirai un; voire sans rien nommer, c'est que, d'ici à plusieurs jours, l'empereur entendra le midi; il sera fils d'onze heures; il mettra le midi à une heure, comme à Bâle en sottise (je cuidois dire _en Souisse_) Pardon, Souissercons; je vous tiens pour gens de bien, deussai-je mentir. Le petit diable de la nouvelle étoile vous puisse chatouiller, pour vous faire rire. Et dà, vous en grincez déja les dents. En ce tems si tranquille de cette benoîte aventure impériale, personne ne fondra dispute ni secte, que pour se réjouir sur l'intelligence de ces mémoires, qui seront divisés en dix-sept parties, à l'honneur des dix-sept Provinces philosophiques; & on les reverra avec une attention. Même il y aura devant ou après un beau joyeux petit prélat de Basse-Bretagne, qui traduira ce code en toutes langues, depuis celle de boeuf, jusques à celle de carpe pour le carême, & mettra par rôles les colomnes de cet original, de peur des fausses positions, afin de secourir les enfans de la science, & y fera-t-on des commentaires, comme sur une pannerée d'air, une aulne de tems, une poignée d'ombre, & une coudée de vessi, bon, chaud & humide, frayant comme un limaçon sans coque. Mais quelque difficile galopin de piéfayés me viendra faire ici une distinction, (je parle ici des hérétiques comme de chiens, parce que les gens de bien rient toujours comme à eux tous seuls, auxquels la joie appartenant & prenant en bonne part, louent l'intention telle que je l'ai, qui est de profiter comme une poule égarée au renard) & pensera, ce clabaut, me montrer quelque faute ou erreur, d'autant qu'il ne l'entend pas; ou bien il est une bête, parquoi se faut taire, de peur de honte: si on oit ou voit quelque gentillesse, il ne la faut point juger; mais en rire & l'admirer, comme les Italiens & Espagnols qui font la finesse. Or, que ce mignon ne me fâche point. Que s'il le fait, cordié, morgoi, sandé, &c. Je sais bien que je rapporte tout à propos; & ainsi que je lui dirai qu'il est un sot, par maniere de dire; & moi, pauvre pifre, me prens-tu pour un apprivoiseur de mouches? Que l'aze te puisse saillir en place. C'est une belle chose de savoir tout! C'est que notre langue françoise est la plus ample de toutes. _Sic probo._ Elle a le plus de termes, pour remarquer la copulation, qui est cause que tout est produit. _Ergò_, elle est la plus produisante.
BARRELETTE. Voilà dit cela; & si vous êtes si pauvre de ne l'entendre pas, je vous le ferai entendre.
TOME.
XII. Entendez donc que les bêtes chevalines saillent, les ânes baudouinent, les chiens couvrent, les pourceaux souillent, les chevres forboucsient, les taureaux vétillent, les beliers empreignent les brebis, les cerfs rutent, les poissons fraient, les cocqs cochent, les chats margaudent. Cherchez les autres; j'ai hâte. Mais que font les hommes avec les femmes? Ils font. Quoi font? Cela: proprement, c'est le faire. Je dirois bien comme disoit hier madame, qui se promenant en l'isle sauta un fossé, & je lui aidai, & sa coeffure demeura: vraiment, dit-elle, se remontant de tête; j'ai perdu je ne sais quoi; je laisse tomber ma coifoutre, c'est-à-dire, ma _coeffe, outre_ ce fossé. Encore n'est-ce pas tout; j'en hais ce fat qui vient blâmer notre entreprise, & me dit: vere; Socrates n'a pu y être avec vous où l'on boit & mange, puisqu'il est mort. Va, prophete de Mahon; il y a long-temps que tu aurois le cul écorché, si les veaux portoient croupieres. Ne sais-tu pas bien qu'il y a provision pour tous? Les chairs des bêtes sont pour ceux qui ont corps & ames; & si les bons trépassés nous sont venus voir; ne seront-ils point fêtoyés? Tu admets les banquets des dieux; tu y fais des songes creux, & les admire: & nous ici, riant de ta sotise, nous avons recouvré de ces cuisinieres du temps passé; qui savent apprêter cette viande nommée PHEROS, mangeaille de dieux, & béchées de déesses, qui se fait de divers apprêts & parties des ames de bêtes assommées, lesquelles par ce moyen sont consommées. Sachez que ces douillettes ames toutes chaudes, sont fort délicates, & étant assaisonnées de fumées & quintessence de nos sauces à l'ombre de votre feu, à l'odeur de vos épices, aux vapeurs de votre rôti, & de toutes les délices du monde, faisant bonne chere, elles sont confites en goût trop délectable. Voire, oserois-tu point dire que; sitôt que l'animal est jugulé, c'est pour te faire plaisir & t'apprendre; (comme disoit la vieille à Jean Hardi. Ce compagnon étoit un de nos closiers, qui avoit une belle jeune femme. Il avoit aussi une vieille servante: tous trois n'avoient qu'un lit. Une fois, que sa femme s'étoit levée pour aller pisser, cettui-ci, ne s'en étant apperçu, & désirant évacuer nature ritillante, se jetta sur la vieille, pensant que ce fût sa femme. Comme il s'en fut avisé, il cuida s'ôter. La vieille lui dit: ne bougez, ne bougez: ce n'est pas pour bien que vous me fassiez, ce n'est que pour vous _apprendre_.) Si vous en parlez davantage, vous gâterez tout; vous rendrez honnie toute la doctrine des colléges; & n'y aura plus de plaisir de s'étudier après les fadaises de la science des poëtes anciens. Si vous déclarez ainsi le secret des esprits, vous troublerez l'apothéose, (je voulois dire: _vous découvrirez le pot aux roses_.) Pensez-vous que ce soit bien fait? Je ne dirai pas tout: non, je ne veux que reprendre ceux qui pensent que l'animal, étant comme mort, le soit; & pour l'amour de vous, je ne vous ferai qu'une démonstration. L'ame du brochet ne s'en ira jamais, que le brochet ne soit cuit, d'autant qu'elle veut être mangée plus cordialement par quelques beaux esprits. Qu'ainsi ne soit; ne voyez-vous pas ès cuisines des grands, que l'on en met le coeur sur le bout de la table, pour voir si le corps sera cuit? Certes ce coeur remuera, tant que la cuisson soit parfaite. Je me retiens par le bon, vraiment; & je fais bien, parce que je dirois choses & autres, au préjudice des bons garçons, qui n'ont conscience qu'en apparence, & cependant cuident que, tandis qu'ils sont dispos, ils accommodent à coeur gai ces fillettes, depuis que l'on en a fait conscience, & que ces hérétiques ont parlé de réformer, comme ceux de Geneve qui veulent que ceux, qui vont demeurer en leur ville, aient lettre d'habitation authentiquée; & toutefois ils ne veulent pas qu'on habite. Nous n'avons point eu de bien, depuis que les talons des souliers ont été aculés, & les andouilles ont pué la merde. (En tout honneur, il est aussi aisé que de dire, jeu sans vilénie, quand on dit _feutre à fourche_, & _fourche à feutre_.) Et les secrets ayant été ainsi étalés devant le monde, les gentillesses sont allés au bourdel, & les excellences se sont changées en vétilles. Et voilà que c'est de parler devant le monde; par quoi je ne veux plus rien dire de rare: d'autant que, si je continuois, je dirois tant de choses, que, force de les étudier, le monde deviendroit fou comme vous.
CASSIODORE. C'est ce que je vous disois; il est vrai que, quelque peine que j'aie prise à mettre tout d'accord, en tirant le bon bout de mon côté, & que, prostituant ainsi les sciences, on a parlé des doctrines en la présence intelligible des femmes, on n'a vu que des hérésies, & les hémorroïdes en sont chutes au fondement, & les barbes ont été pirement faites que ci-devant. Et y regardez; vous ne verrez plus de barbes bien faites, parce que l'on n'y entend plus rien. De mon jeune temps, on alloit gaiement & sans artifice chez l'émouleur; & on avoit la barbe faite en deux coups, mettant une joue sur la meule, & puis l'autre, après cela faisoit frac, rest, zest; une barbe étoit faite toute prête.
XILANDER. Vraiement, vous êtes un beau danseur! C'étoient de belles barbes! Elles étoient faites en queues d'hirondes, & les cheveux comme l'écuelle d'un ladre. Laissons-là les laïques, auxquels je ne me plais point. Je vous dirai bien que, de mon temps, les gens d'église avoient la barbe rase; & je vous dirai une remarque: c'est que, quand le pape a la barbe grande, les prêtres la veulent avoir de même; s'il a le menton ras, les prêtres le veulent aussi; parce que chacun prétend au papal. Ainsi donc les sages portoient leurs barbes; les ras n'avoient garde de les porter, puisque le menton étoit ras; la barbe ôtée étoit demeurée chez le barbier. A cela fut pris Hauteroue, chanoine de S. Martin de Tours. (Il faut tout dire, de peur des garces qui nous écoutent, parce que la fréquence de toutes femelles y abondoit jadis, avant notre réformation, ainsi qu'aux autres lieux.) Il y songeoit; & le fit paroître, un matin que l'on le vit barboyé; & un autre chanoine le voyant, lui dit: monsieur, vous avez aujourd'hui donné de l'eau bénite à la barbe ôtée. Lui, comme _reus_, va dire: _per meam_, je ne la connois point. A cela, je jugeai de l'innocence de tous les autres, qui se passent de garces, comme un bon procureur d'écritoire.
L'AUTRE. J'en prends à témoin mon compere Livet, procureur au châtelet de Paris, qui ne laissoit jamais son écritoire. Il avint, par malencontre de bas avis, que madame sa femme, voyant un gai, gaillard & jeune maure, eut envie d'en être couverte. Elle le fit entrer; &, pour remédier à un mal d'estomac qu'elle avoit, elle le fit coucher sur elle. Ce qu'elle en faisoit, étoit qu'elle considéroit que sa peau, vu sa nation, seroit plus chaude que celle d'un François. Le jeune homme ayant été là assez long-tems, fut remercié & salarié de son bon office, où il n'y avoit point de mal, vu que cela tendoit à la santé. Mais que c'est des impressions! Il lui avint que son mari venant à la copuler, elle qui se souvint du maure, en engendra un; ce qui parut, quand elle accoucha. Sa commere voyant à son enfantement, cette aventure si noire, l'en avisa; & la pauvrette lui dit sa friande imagination; à quoi la bonne commere & amie pourvut, & s'en alla au châtelet faire appeller Livet, qui venu lui dit: hé bien, ma mie, qu'avons-nous? Un beau fils, lui dit-elle; mais je vous prie, dites-moi en conscience, mon compere, n'avez-vous jamais accolé ma commere, que vous eussiez votre écritoire à votre côté? O que si ai, plus de trente fois. Vraiment, vous avez bien besongné! Je m'en doutois bien; voilà, il est chut de l'encre dedans, si que vous avez fait un enfant noir comme un maure.
TIBERE. Que vous avez belle envie d'échapper.
ALLÉGATION.
XIII. Or çà, belles entendoires, qui tous avez hâte pour amasser des argumens cornus, & changer vos thêmes; pourquoi est-ce que les gens d'église ont en plusieurs lieux, comme jadis, le menton ras?
CASSIODORE. Foin sans blasphémer.
TIBERE. Je ne veux plus nommer personne; venez voir qui y sera: c'est trop se déclarer. Qui sont les gens d'église?
XILANDER. Hé dà, ce sont les prêtres.
TIBERE. Ne vous déplaise, par la gorge, ce sont les images qui y sont jour & nuit, qui jeûnent sans cesse, comme y étant idoines. Toujours ils ne font point ce qu'il ne faut point faire; ils s'abstiennent & sont tels que doivent être vrais gens d'église.
SOCRATES. _Distinguo_, s'il vous plaît: votre mule pisse: elle se morfondra par le fondement. Telles gens d'église sont toujours en un état comme les rois du palais, y habitant sempiternellement de sempiternité lapidaire; mais ceux dont vous parlez, ne sont gens d'église que par adoption. J'entends parler des corps animés, qui vont & viennent à l'église pour la servir, qui sont hommes vifs; & toutefois qui sont intellectement comme nous sommes, vivans de la vie du monde, bien qu'ils soient boivans & mangeans, & chians & pissans; lesquels toutefois sont hommes sains & mortifiés, & de saison; lesquels pour n'être affectés en apparence publique, sont dits morts par excellence, vu la mine. Et de fait, on les nomme morts, pour autant que l'outil qui perpétue la vie, leur est bouclé par la vertu de certaines paroles conférantes ordre supernaturel; & ainsi l'usage naturel leur est interdit par voeu. Ils s'en rasoient le menton, afin que le regret qu'ils ont de n'oser ni vouloir fréquenter la douceur du monde ne parût aucunement, joint qu'ils doivent être joyeux, (_venite exultemus_) & que leur état est une joie perpétuelle, laquelle il faut faire paroître, encore qu'elle ne fût pas. C'est la cause pour laquelle ils se font raser le menton, parce qu'il semble qu'un homme, ainsi réparé du minois, rie toujours. Et y prenez garde; & s'il n'est vrai, que de quinze jours ne puissiez-vous aller à vos affaires. De-là est venu & procédé ce canon du concile de Quarante: le prêtre fera sa barbe en couene de lard, afin qu'il paroisse toujours riant, friant, fringant, _donec, &c_.
CATON. C'est pourquoi le bon homme Hugonis étoit toujours joyeux.
ALBERT LE GRAND. Voire, ce moine l'étoit vraiment; & de fait, il étoit gros & gras, comme un mâtin qui tete deux fesses, il étoit ample autant que le cul d'un ministre qui accouche en liberté. Une fois qu'il passoit près de S. Avoye une belle demoiselle le voyant, dit à une autre par admiration: que voilà un moine qui est gros! Il l'ouit, d'autant que, ses membres étant proportionnés, il avoit belles oreilles, & lui répondit: mademoiselle, il y a long-temps que je fusse accouché, si j'eusse trouvé une sage-femme.
L'AUTRE. Pourquoi est-ce qu'on appelle _sages-femmes_ celles qui reçoivent les enfans, & ont le gouvernement des pays-has.
HÉLIODORE. C'est parce qu'elles voient de grands cas. Je me souviens que j'étois encore bien vieil, la cour de parlement étant à Tours, que de bons garçons firent une galantise à une sage-femme. Ils mirent un gars, en guise de femme prête d'accoucher, dans un lit; & firent venir une sage-femme, qui, mettant la main dessous les draps, & trouvant son braquemart, dit tout haut: courage, l'enfant viendra bientôt; j'en tiens le bras. Elle le vouloit remettre, sans qu'elle reconnût ce que c'étoit: or devinez. (Un jour je pissois contre une muraille; & une belle dame me regardoit; je lui dis: devinez ce que je tiens, & vous l'aurez.)
CATON. Encore faut-il que je me souvienne de ce bon homme Hugonis, qui a été mon maître, d'autant que les huguenots faisoient bruit par la France. Que le diantre y avise, puisque les autres n'en veulent rien faire; bran, cela m'est échappé. En ce temps-là que j'étois si fort étudiant, ce mien maître hantoit ce bon prince catholique, le pere de cette pauvre dévoyée, qui a tant fait disputer. Il avint un jour, que le basque étant à la porte de notre prince, Hugonis vint heurter; je le suivois. Comme on eut demandé: qui est-ce? Je dis; c'est notre maître Hugonis. Le basque va dire à monsieur: c'est maître Conin, qui est là-bas, qui veut parler à vous. Quoi! dit monsieur, ce pipeur? Va lui dire qu'il aille autre part faire ses tours de passe-passe. Un jour durant, il fut estimé hérétique; mais cela passa, par une prédication que j'en fis tout chaudement, tellement que ceux qui cuidoient que monseigneur sentît mal de la foi, furent résolus; & le tout se tourna en risée domestique.
ERASME. Cela me fait souvenir de ce que me dit frere Lucas.
CATON. Quoi! qui? frere Lucas qui avoit mal au chose, & on le lui coupa, si que, le cas lui étant ôté, il n'est plus que frere Lu?
ERASME. Non, ce n'est pas cela; je parle bien d'un docteur: c'est de celui qui, à ma réception, me prit par la main, & me dit: mon frere, mon ami, _doctissime baccalaure_, j'ai une parole de très-grande conséquence à vous dire: c'est que vous sentez mal de l'hérésie.
CATON. Que lui répondites-vous?
ERASME. Je me mis en colere; & lui dis que mon âne étoit plus sage que lui. Il me fit appeller; & je lui prouvai mon dire: parce que mon âne venoit bien de la riviere tout seul ayant bu; & lui, il le falloit rapporter de la taverne, quand il avoit trinqué. Je gagnai mon procès, faisant quinaut le juge, en lui demandant: pourquoi est-ce que mon âne va à pied? Il ne le sut dire; & je lui ai enseigné, disant: c'est parce qu'il n'a point de cheval comme vous, monsieur le Juge. Il se trémoussoit comme une pie en gésine, & me dit: regardez à qui vous parlez; je suis gentilhomme. Il me remâcha cette parole, étant descendu du siége: & alors ne le craignant plus, je lui dis: vraiment vere, si tous les gentilshommes du monde avoient les jambes cassées, vous ne lairiez pas de courir. Mais je suis gentilhomme; oui, je veux bien que vous le sachiez. Si j'avois pour un liard de telle noblesse dans le ventre, je prendrois pour cinquante écus de rhubarbe, pour la chasser. Le Juge dit: si je remonte en mon siége, je vous ferai affront. Vous me feriez comme le Juge de la Fleche, qui condamna un homme à être pendu & étranglé, sauf son recours contre qui il verroit bon être. Aian, répondit-il, encore un coup, ne me fâchez pas. Bien, lui dis-je, pour vous appaiser, je vous veux apprendre un secret. Pourquoi est-ce que les femmes pissent, quand elles en ont envie? Vous voilà à pied des raisons, le cul aussi près de terre qu'un pâtissier qui n'a que faire. C'est parce qu'un autre ne sauroit pisser pour elle. Et moi je chierois bien pour vous.
CATON. Fi, fi, cela se sentiroit mieux & plutôt que l'hérésie.
SOCRATES. Comment la sent-on?
ERASME. Il faut mettre le nez au cul de l'hérétique, & en retenir le goût & l'odeur; puis aller sentir au cul des bons Docteurs & Cordeliers, pour voir s'ils sentiront de même. Mais n'allez pas sentir au cul des minimes; je pense qu'ils flairent horriblement le clystere, à cause que leur cul est une sentine d'huile perpétuelle.
NÉRON. Comme vous parlez impudemment! Il semble qu'il n'y a ici qu'à se détraver en sales paroles, & que toute honnêteté & vergongne soit perdue.
DIOGENES. Tout est permis ici; nous sommes pair à compagnon: on doit faire & dire ici tout ce qu'on peut & pense.
ALEXANDRE. Vous y perdriez, pauvre homme, parce que, si tout étoit permis, je vous battrois bien à cette heure, pour me venger de l'affront, que, l'année qui vient, vous me fîtes en Grece.
DANEAU. Est-ce en _graisse_ dure ou fondante, de quoi vous parlez? Certes je suis en suspens, quand j'en oi parler, à cause des gréges qui engraissent les personnes pour les faire mourir, & les autres les engraissent pour les faire vivre.
ROBERT ETIENNE. Je ne m'en soucie pas: je voudrois avoir trouvé un bon moyen de m'engraisser; je me porterois bien. En dà, je suis aussi maigre que le vendredi oré, & aussi défait que la semaine peneuse; & dà, je suis aussi maigre qu'un millier de clous.
JOLIVET. Il faut donc que vous alliez en un pays que j'ai fréquenté, que vous appreniez ce que les gens de-là font, pour s'engraisser. Vraiment ils sont-là toujours gras & en bon point, comme de beaux petits moines de bonne étoffe. Les moines sont gras comme de belles vaches portantes; mais les vaches ayant vellé, elles deviennent maigres, & les bons moines qui n'ont point vellé, sont toujours gras. Je parle aux doctes sorets, harengs sorets & massorets.
AVIS.
XIV. En ce pays que je vous dis, tout y est gras; même aussi les jours maigres y sont graissés: & je vous dirai une belle invention, que m'ont apprise ceux qui font exercice. Ces bonnes gens prennent les jours maigres dès la veille, & les châtrent, puis les mettent en mue. Je ne fus jamais si étonné, que quand j'y vis monsieur de carême en une grande mue, où trois vieilles croupieres l'appâtoient des pâtons de blanc de chapons. Vraiment il n'étoit plus, comme je l'avois vu autrefois à Rome; il étoit gras & refait comme le chien d'un vielleux; il étoit si engraissé, que la graisse lui sortoit par les yeux, comme les puces sautent dans un four qui sue de froid.
DIOGENES. Vous parlez de suer; & en quel temps est-ce que les vis suent?
CESAR. Fi, fi, vous êtes salaud.
MADAME. Oui, je l'entends comme vous; je dis jeu sans vilénie, comme nous disons nous autres filles; c'est quand il menace de pluie, que la vis de notre grenier sue, & qu'elle est relente, & si le noyau de la vis, ou la vis même est de pierre, tant mieux, elle en durera davantage, ainsi que celle des tuileries.
DIOSCORIDES. Vraiment, l'autre jour que j'y étois, je voyois des dames Parisiennes, qui admirent cet ouvrage, y montant, elles relevoient leurs cottes & s'entredisoient? madame, ma mie, que voici une belle entrée de vis! Jean voire, leur dis-je à deux belles, que puissiez-vous jamais n'être à votre aise, que je, n'en aie fait la preuve par essai naturel.
HÉLIODORE. C'est votre souverain bien que ces imaginations, & plus encore quand vous en tenez la cause: je ne dis pas les imaginaisons: il faudroit avoir les doigts bien subtils. Il est vrai que ces esprits familiers, ainsi montant, sont de bonne rencontre & facile accès.
JAMBLIQUE. Ne parlez point des esprits, je m'y suis trop rompu la tête, & n'en ai su venir à bout.
L'AUTRE. Ce n'est que votre faute, d'autant que le familier s'approche aisément. Et qui en sait plus que moi? Vere, vere, ce sont abus que vos contes de loup, d'esprits fantastiques.
CARDAN. Vous vous paillardez lanterniérement sur l'éloquence, & faites ainsi admirer la suite d'une vaine rencontre d'esprits: ce qui se trouve inepte & fat, sans fruit, cela n'étant que rêverie: & pourtant je vous dis que vos frivoles conceptions ne sont rien au prix de la douceur & mignonne rencontre, non d'esprits qui ne sont pas, mais d'essences vraies. Et n'y a rien tel, pour le contentement, que la formelle embrassade d'un esprit familier, incube ou succube, _id est_, femelle pour nous, & mâle pour les dames, qui les appellent _foulons_, qui vont la nuit fouler le monde, & leur presser la rate.