Le moyen de parvenir, tome 1/3
Part 8
MADAME. Par mon ame, c'est bien dit. On en parle en diverses sortes. Je vous prie, cousin Zabarel, de nous l'enseigner. Adonc il empoigna la parole, & dit: chapitre est un corps, non corps; un certain composé dissoluble en ses élémens, sans détraction d'aucun; chose merveilleuse, à cause de tant d'habitudes différentes & semblables, dont uniquement & multipliquement il subsiste, étant homogene distingué en ce qu'il contient, & en ce qui l'établit; une vraie arche de Noé, auquel elle symbolise incessamment; & ce qui le fait être cela dont il est composé, sont plusieurs têtes, oreilles, yeux & culs, sans quoi on n'auroit aucune séance. On m'a dit qu'il étoit avenu une grande aventure: c'est que, depuis quelque temps, il étoit échappé, comme le lievre de l'arche, un certain petit consistoire qui sortit du chapitre imperceptiblement, ainsi qu'un atome, & est devenu grand, ayant déja fait plusieurs enfans. Je parle d'un petit corpuscule nommé _consistoire_. Je n'entends pas proférer ce que je dis, de ce grand & unique consistoire pere des chapitres. Paix, ce dit monsieur de Luçon; vous vous jouez à un dangereux monstre. Ecoutez mon histoire: mais je suis bien sot; il faut que je boive. Voilà Multon, qui a été mon clerc, mes successeurs usent de secrétaires, d'autant qu'ils sont du monde; & nous n'en sommes plus: ce compere contera ce que je disois là. Multon dit: j'aime mieux me conserver, pour prêcher demain, s'il y échet. Or là, mon pelaud, dit; tu sais ce qui avint, _in illo tempore_. Voire, monsieur. Il y eut un pauvre qui ouit votre sermon, quand vous prêchâtes que qui auroit deux robes, qu'il en donnât une au pauvre. Le pauvre, tout consolé, vous oyoit avec une grande attention, étant merveilleusement aise. Après que vous fûtes retourné au logis, le pauvre vous vint voir, vous fit une ample & grande révérence, vous racontant qu'il avoit fort profité à votre exhortation, dont il se consoloit du tout. Je suis bien aise, dites-vous, mon fils, que vous soyez si bon chrétien. Mais, Monsieur, dit-il, vous avez dit que qui auroit deux robes, en donne une au pauvre; je vous supplie me donner la plus méchante que vous ayez. O, ho, dites-vous, as-tu été au commencement du sermon. Non, dit-il, Monsieur. Ha, ha, répliquâtes-vous, si vous eussiez été au commencement du sermon, vous eussiez oui, _in illo tempore_, c'est-à-dire, en ce temps-là. Je prêchois que cela se faisoit jadis, & non pour le présent. Vere, voilà bien débuté, c'est bien ce que je vous ai dit; c'est bien à propos d'aiguiser les dents, que male meule te puisse moudre. Ho, Monsieur, j'y suis: ne vous couroucez pas; il ne se faut fâcher qu'à bon escient. Acheve donc; va; je te le pardonne, pour tout ce que tu as dit. Le mulet de monsieur le président ne laissera de porter la buée à la riviere, tandis que monsieur sera au palais. Vous m'interrompez bien vraiment; je dirai, comme le bon homme Hauterove disoit, travaillant sa premiere femme: que j'enhane, ma mie! Je ne m'en ébahis pas, ce dit-elle; vous travaillez d'un méchant outil. J'en aurois bien un autre, si j'avois de l'argent. Oui? Et combien faudroit-il? Environ cent écus. Qu'il ne tienne pas à cela: je vous les baillerai demain. Quand il en eut ces écus, il va chez ses amis faire du feu & bonne chere, se rafraîchissant gaillard; puis s'en revint, & coucha avec sa femme qu'il traita bien. Ho, ho, dit-elle, mon ami; cettui-ci est aussi bon que celui que vous aviez, quand nous fûmes mariés. Mais, mon ami, qu'avez-vous fait de l'autre? Je l'ai jetté là, ma mie. En dà, vous avez eu grand tort; il eût été bon pour no'mere.
MADAME. Je ne vis jamais tant sauter du coq à l'âne. Que ne poursuivez-vous le propos? Je vous jure, par la semelle du meilleur escarpin que je goûtai jamais, que ne vous commanderai jamais rien. Faut-il ainsi tergiverser à dire ce qu'un évêque vous commande de réciter?
CICERON. Si j'eusse parlé, j'eusse été bien marri, si on m'eût interrompu.
PERION. Il est nécessaire d'interrompre les prélats; par quoi on vous fait grand plaisir. Mais écoutez tout bas; & je vous dirai une notable raison, qui est dans le livre imprimé chez Eustache Vignon, intitulé: _des prélats_. Il est besoin & utile d'interrompre un prélat prêchant; parce qu'il lui faut beaucoup de temps à se préparer, pour se paillarder à bien dire. Taisez-vous tous, dit l'évêque: ce petit bon homme ne sait où il en est. Il faut que je déduise l'histoire de mon aiguiseur.
CARDAN. Laissons-le un peu dire; nous oirons quelque chose d'excellent; d'autant qu'il est plein de belles & bonnes paroles, comme sa mule a le ventre farci de noix de muscades. Il ne l'entendit pas: autrement il lui eût sans doute passé le pied par l'épaule: mais étoit attentif à ce récit.
ENSEIGNEMENT.
XXIV. L'EVEQUE. Mon chapitre devoit, au jour de la solemnité S. Louis, à Rome. (Si ce n'est ainsi: c'est tout un, puis que le reste est vrai. Voilà le moyen de faire la barbe aux hérétiques, que d'accorder les textes. Dis que tu en as, huguenot: tu n'es qu'une bête, comme dit l'interprete d'Aristote, qui traduit, disant; _Aristoteles, au livre des bêtes_, parlant de l'homme & de la femme, dit, &c. Ce docteur étoit sursemé de doctrine comme une écrevisse de morsures de puces.) Mais que devoit mon chapitre, ma petite église représentative, mon épouse, qui toutefois est, comme je crois, adultere, d'autant qu'elle ne me reconnoît point, & que je n'ai que voir sur mes chanoines, encore que je les fasse tels? C'est un pur abus. Voilà, un jeune désirant me flattera pour être chanoine; il sera mon petit chien couchant. Est-il reçu chanoine, il ne me connoît plus; je n'ai que voir sur lui. Or bien, je leur pardonne ces priviléges. Mon chapitre donc devoit un certain service de conséquence, abondant & parfait; & le falloit expressément effectuer; (_perdonate mi_; je n'ose parler en termes épiscopaux, à cause de la compagnie, qu'il ne faut pas ennuyer) & le terme de ce service échéoit dans six ou sept jours, ainsi que la bulle le portoit. (Il y a quelque docte qui a lu, _traînoit long comme la gaîne d'une faux, ou l'étui d'une lance_. Foin, que l'on ne m'interrompe point: j'y vais assez: je souhaite, pour vous faire sages, que la premiere mouche qui vous piquera, soit un petit diablotin tout éclos de frais.) Et si, par fortune, selon les pactes & conditions, il fût manqué aucun de ce service, on eût emporté, comme par droit de régale, tout le revenu annuel de mes chanoines, le mien excepté, à cause des priviléges & saints abus, qui nous séparent de corps & de biens. O, ho, quoi taisez-vous; attendez; je n'entends pas du corps mystique. Comment? quoi, dà, quelque fripon mouleroit un benoît dévolu sur mon bénéfice, & me voilà constipé.
CICERON. Quelle phrase de parler est ceci? O pauvre homme, si tu savois combien il y a de sortes de bénéfices, tu ne serois pas sitôt offensé. Sachez qu'il y a bénéfice papal ou ecclésiastique; bénéfice de prince; bénéfice d'inventaire; bénéfice d'âge, & bénéfice de ventre.
L'EVÊQUE. Je ne veux pas être dépourvu. Je me veux tenir au gros du chêne, ainsi que fit le notaire du chapitre, qui, sachant cette affaire, la proposa en tems qu'il n'y avoit plus de remede. Les chanoines avisés de ce faire, on vit chapitre monologiquement troublé, & tellement étonné, que godronnant sa mine de toutes sortes d'opinions, ne sut que résoudre, sinon se proposer un jeûne d'un an. Quelques lirepons furent d'avis par dépit, pour obvier à tel mal ci-après, qu'on élût un contrôleur de chapitre, & que les chanoines y avisent. Comme le président conclut, voilà le notaire qui, avec une sainte & pieuse exclamation, va dire: voilà, certes, une belle conclusion de mes fesses! (Il leur fut avis qu'il avoit dit de _messieurs_.) Vous ne remédiez pas mal; c'est où il faut travailler, ou faire de repos pitances. (Je sus ce discours par mes commençaux, qui me rapportent tout, ainsi qu'on fait autre part.) Mais, messieurs, j'ai pensé un moyen pour vous sortir de peine. Vous savez que, dieu merci à dieu & à vous, j'ai là-bas une petite cassine, au bout de votre grande prée qui est sur la riviere, vis-à-vis des fenêtres du palais épiscopal. S'il vous plaît me donner le fonds de ce que pourra faucher en un jour un ouvrier que je vous présenterai, je vous rendrai quittes de ce que vous devez à Rome. Et si vous pensez que ce soit à petit semblant (ce que je ne voudrois commettre, en lieu tant saint, & membre spécifique du concile qui ne peut errer) je vous baillerai caution & plége de dix mille écus, sans le bien de notre femme, & c'est à cette heure qu'il se faut résoudre, ou tout quitter, vu que le temps presse. Ayant dit, il sortit; & messieurs les capitulans ayant symbolisé sur cette affaire, conclurent de le prendre au mot du guet, considérant que c'étoit le profit de la compagnie. Il y avoit une de mesdames les dignités, qui vouloit mettre empêchement. Même un jeune chanoine de sa faction dit tout haut: messieurs, il y a six ans que je suis chanoine, moi indigne comme les autres; mais je ne trouve pas de goût en cela. A la fin, après beaucoup de telles foutimasseries capitulaires, il fut résolu que l'on contracteroit avec le notaire, & que commissaires, pour cet effet, iroient faire l'accord: & afin (ô sainteté ample) que la postérité n'y trouve de l'inconvénient, il fut dit que la conclusion en seroit mise entre celles du chapitre tenu un mois devant, de peur de scandale & de honte; selon quoi, & non autrement, il est permis de faire des faussetés aux statuts & registres. Le tout accordé, fut passée prévarication, (je cuidois dire _procuration_; voilà comment les belles paroles nous croissent en la goule) & fut donné tout pouvoir audit notaire, pour bien & dûement faire le pénitent. Aussi-tôt ce notaire ne fut plus notaire au pays; il n'avoit que trois jours pour faire ce qu'il avoit promis; & délogea aussi vîte que la natte d'un passementier frais marié, allant train magnifique, comme la mule du pape. A quinze ou vingt jours de-là, revint le notaire aussi gai, petou résolu, comme une brebis tondue, & se vint présenter à chapitre avec bon & entier certificat de sa négociation. Et comme il avoit légitimement, profitablement & catholiquement accompli le tout, selon l'intention de la bulle, au profit des chanoines & davantage, pour éviter aux frais futurs, il avoit fait marché avec les _fratti ignoranti_, (je n'entends pas bien le grec) lesquels s'obligerent à toujours d'acquitter ce qui étoit équitable. Ce qui étant reconnu vrai (comme on le peut aviser, si on n'est autant aveuglé de visage que du cul) le mutuel contrat du chapitre & du notaire étant vérifié & calfeutré de toutes les façons nécessaires, il fut dit au notaire que, fénaisons étant venues, il auroit ce qu'il avoit acquis, le temps échu. Mes chanoines, (je ne sais s'ils sont à moi ou au diable; mais je les nomme tels, _honoris gratiâ_, pour conserver notre institution en dépit des hérétiques) me supplierent de leur prêter ma salle, pour, des fenêtres, avoir avec moi le plaisir du faucheur notorial en fénaison. Un lundi matin, qui étoit le jour abuté, nous étions tous à regarder, ayant déjeûné joyeusement de bonne buglose, le soleil étant assez haut, que le notaire vint sur le pré avec un petit homme ramassé, qui portoit sa faux en-dehors. (Il ne l'avoit pas comme mon métayer, qui, ayant sa main sur son col, & passant sur une planche, avisa un gros poisson, qu'il cuida frapper du bout de la lame de sa faux; pourquoi faire, il s'efforça de si grande roideur, que la faux lui trancha le cou, & la tête alla en bas, dont il se trouva merveilleusement étonné; aussi étoit-il temps, témoin le proverbe qui en fut fait, _il ne se faut point étonner, que l'on ne voie sa tête à bas ses pieds_. A, a, si ces docteurs fussent venus ici apprendre, ils eussent été bien plus savans: cette recherche vient de mon entendement; regardez mon doigt à mon front, considérez mon entendoire, & notez les signacles.) Le petit faucheur quarré étant arrivé, se mit à travailler. Il ne donnoit trait de faux qu'il n'abbatît un quart de chartée de foin ou plus, tant il s'étendoit: & qui plus est, il ne s'amusoit pas à battre sa faux; mais quand elle ne tranchoit point, il la passoit sur le long de ses dents, & cela faisoit frooooococ. Ainsi il gagnoit temps, si qu'en moins de dix heures, qu'il fut sans boire & sans manger, il faucha plus de la moitié de la prée. Le notaire voyant qu'il avoit plus de soixante arpens de fonds, le fit arrêter, lui présenta un flaccon plein de vin d'Orléans tenant quinze pintes, qu'il avala tout d'un trait, & le vaisseau après. Adonc le notaire lui mit un doublon d'Espagne & deux angelots d'Angleterre, & trois vieux écus François, avec un daler d'or, & trois moutons à la grande laine, six sicles d'or, & douze médailles antiques de fin argent tenant d'or & le renvoya. De-là en avant, le notaire a joui de la part de la prée, & ses héritiers après lui, le reste appartenant aux chanoines jusques à cejourd'hui, s'il n'y a faute au bréviaire. Le joli faucheur n'avoit pas tant d'outils que les autres, qui ont une grosse gaîne de bois, où ils mettent rafraîchir leur coux, comme un prépuce en une grille de couvent féminin. Voilà comment ce faucheur s'en alla gai & droit, sans tourner çà ne là, comme vous irez en paradis. Que si vous desirez savoir où il alla & qui il étoit, allez après, tandis qu'il fait beau.
DEMOSTHENE. Voilà un brave notaire! Il entendoit les écritures.
EUCLIDE. On parle tant de cette intelligence d'écritures: qu'est-ce que c'est?
RÉSULTAT.
XXV. En bonne dà, je ne sais si on ne le nous apprend. Voilà Toustat, qui en diroit bien quelque chose s'il vouloit; il a longuement travaillé à recouvrer la lumiere de vérité: il en a une pleine lanterne.
BUDÉE. Je ne saurois ouir parler de lanterne, que je n'aie le coeur tout gai, à cause d'une que j'achetai l'année passée à la foire de Fontenai. Je ne fis pas un petit acquêt, d'autant que je crois qu'elle est demi sainte, vu le marchand qui me la vendit.
CICERON. Dites-nous donc un peu cette aventure lanterniere.
BUDÉE. Je le veux, à la charge que vous le tiendrez secret, parce que je suis un peu soupçonné de la huguenotteté; & que pour ceci, il pourroit avenir de la dispute entre nous & nos bons comperes les Suisses, qui veulent que cette affaire soit de leur pays, avenue en la paroisse du sieur Tarould de Vautravers, en la comté de Neuf-châtel. Le colonel Galati le racontant au roi, en juroit & affermoit la vérité, la protestant sur sa braguette: & moi je ne veux point de disputes; j'en parle au vrai. Il y avoit un certain M. de la Tour, ministre en ce Poitou, lequel, par hazard, comme le diable est subtil à séduire les enfans de dieu, ayant avisé une belle femme qui ne lui appartenoit pas, & qui avoit pere & mere, il la convoita, suivant l'intention du canon 17 du 1174 concile, qui démontre que la fille d'autrui n'est point défendue: parquoi il la besogna toute vive. J'eusse pu dire: oublia son devoir & sa charge, si que induement, il l'accoutra naturellement, charnellement, & comme vous pourriez dire, individuement, pour l'instant de la conjonction réciproque & mutuelle; mais je hais ces paraphrases: il faut donner dedans; il commit adultere. Ce qu'étant connu du consistoire, il fut corrigé & averti fraternellement, dont il ne tint compte, parce qu'il continua tellement, que le scandale fut grand, & fut passé par les consistoires, puis par le synode, & enfin déposé, comme un pot en tas; & lors fut inventé le jeu _au ministre dépouillé_. La triste condition de M. Jacques de la Tour le mit presque au désespoir: toutefois il eut meilleur coeur. Il ne voulut pas se donner au diable après son âne, ni jetter le manche après les écourgées, comme font les petits garçons qui fouettent le sabot; mais s'avisa de trafiquer & faire profiter si peu d'argent qu'il avoit de ses commodités passées. Il se mit donc à faire la marchandise, & profitant un peu, il fut affriandé de venir aux foires. Ainsi il se trouva à celle de Fontenai, avec beaucoup de marchandises; & entr'autres grande quantité de lanternes. Nous y fûmes avec bonne & joyeuse troupe de gentilshommes du pays. Me promenant, j'apperçus ce marchand, & le considérai fort, parce qu'il m'étoit avis que je l'avois vu autre part. Je le dis aux autres, qui de même en pensoient comme moi. Ainsi que nous doutions, & le trouvions de bonne façon pour un lanternier, & que déja nous nous étions entredit qu'il ressembloit au ministre déposé, il s'apperçut que nous le regardions. Alors approchant, le Fouilloux lui demanda: mon maître, mon ami, n'êtes-vous point parent de ce ministre, qui fut déposé à l'autre synode à Adonques, sans s'émouvoir, il dit: c'est moi qui suis celui que vous dites. Et pourquoi? Et comment est-il avenu qu'aujourd'hui vous êtes marchand de lanternes? O, ho, dit il, & pourquoi non? Je vous les ai autrefois prêchées; maintenant je vous les vends. Cela fut cause que j'en achetai une, parce qu'elle venoit de telle main. Il ne se peut qu'elle ne soit ou ne devienne lanterne cabalistique ou archimistique.
BADIUS. Tout beau! vous blasphémez en deux intentions. Ce grec vous trouble. _Cabalistique_ ou _cavalistique_ ne vient pas de cavalerie. Il ne faut donc pas parler d'ânerie qu'à propos. Davantage, il convient dire sobrement, discourant des lanternes, pource que lanterne se prend souvent pour lumiere ecclésiastique, comme grue pour évêque: témoin Cassander, en son recueil qu'il a fait des comparaisons, au titre _du moyen d'accorder les religions_, nommant le premier ministre de Strasbourg, _le grand lanternier d'ubiquité_.
BUDÉE. Or vous parlez selon votre intelligence; & m'accusez bientôt: c'est ce froc qui vous échauffe. Si vous étiez mon ami, je dirois: qui vous rend impudent & intolérable. Et de fait, prenez le plus simple homme du monde, qui soit honteux, comme une fille de chambre qui a chié dans sa chemise; jettez-lui un froc sur les épaules? vous le verrez incontinent devenir hagard, hardi & effronté. Mais, ô l'ami, je vous épargne; la doctrine vous a civilisé.
BADIUS. Puisqu'il est question de tout dire, à cause que nous sommes ici en vérité, comme ceux du monde sont en faux, il est nécessaire de confesser que vous avez raison; votre chevau baille.
BUDÉE. Ha, ha, _chevau_; vous ai-je acheté pour me mordre? Or bien il y avoit, de mon tems, (vous savez que j'ai été nourri page au couvent de Cormeri) un personnage de Tours, qui nourrissoit un sien fils tant sage, humble, doux & retiré que merveilles. Il étoit sons cesse à genoux, & n'y avoit moyen de le distraire de sa dévotion. Son pere, qui l'aimoit, ne le vouloit aucunement contraindre; mais le gratifioit en tout. Parquoi, le voyant de ce naturel, à sa requête, (je dis de ce fils) il le mit moine chez nous. Il n'y fut pas deux mois & demi, trois jours & sept heures, qu'il ne devint pire qu'un diable. Il fut tout métamorphosé. Il frappoit l'un; il poussoit l'autre; chioit en notre chemin, pour nous faire tomber; vomissoit, pour nous décourager; petoit, pour nous faire rire; faisoit la grimace durant le service, pour nous faire rougir; se levoit tard, pour nous faire enrager; faisoit le rabas toute la nuit, pour faire miracle: bref il devint si insolent, que, contraints, & n'en pouvant venir à bout, en avertîmes le pere, qui le vint voir, & lui remontra sur ce qu'il avoit changé de vie, qui autrefois étoit tant douce & humble. Attendez, dit-il, mon pere; je reviens à vous. Il va prendre un mouton mignon, qui étoit au préau, & l'enveloppa de son froc: puis vint à son pere, & le lui montra. Ce mouton bondissoit, sautoit, faisoit l'enragé. Et bien, mon pere, que dites-vous de cela? J'étois jadis un mouton, comme celui-là; aujourd'hui j'ai le froc, qui me fait ainsi petiller. Et bon jour; pourvoyez-y.
GORREUS. Vraiment, frere, ce discours m'a autant fait rire, que me fit ma lanterne intellectuelle, à propos de celle de notre ami; & croyez-moi que j'en ris de bon foie.
FERNEL. Pourquoi d'aussi bon foie!
GORREUS. Parce que, selon votre doctrine, au livre _de abditis rerum causis_, où vous deviez mettre _effectis_, d'autant que vous ne parlez aucunement des causes, mais des effets, il faut considérer cette belle vente de foie qui palpille imperceptiblement, & excite les mélodies de la joie, d'autant qu'il fait désirer le dîner, & le rire, étant les orgues de liesse. Partant, ayant le foie doucement relevé, je ris encore de ma lanterne, dont l'occasion fut. Je fais ce conte pour les pédans, afin que chacun trouve ici de quoi pour soi, & que tout le monde connoisse, & sache qu'il n'y a rien d'oublié, s'il n'est trop ceci ou cela.
LIVRE DE RAISON.
XXVI. J'enseignois, en ma maison, des jeunes gens, lesquels je faisois dégrossir par Glareau. Un jour, que ce précepteur n'y étoit pas, il avint que, sans y penser, je surpris ces enfans jouant. A l'instant qu'ils me virent, chacun d'eux s'en fut à son livre. Il y en eut un que je choisis, d'autant qu'il étoit Breton, & avoit jetté la vue sur son livre. Je lui dis: _quid agis? Studeo, domine. Quid? Lectionem._ Or çà, où est cette belle leçon? _In oratione pro Murenâ._ Voilà qui va bien: or sus, qu'est-ce à dire _Murena_? Il se leva, & tournant son bonnet sur les doigts, le rouloit, en songeant creux, comme une pinte bridée; il avoit les yeux jusques dedans l'intention. Je lui commandai de se tenir coi, & de répondre hardiment à cela. Il se tint joint comme une pantoufle neuve, écoutant si quelqu'un lui souffleroit au cul; comme de fait, il y en avoit un, qui, lui bourdonnant de loin, l'avertissoit, & lui disoit un mot qu'il ne pouvoit tout comprendre, il n'en oyoit qu'une syllabe, encore qu'il y apportât une ferme attention, pour l'unir au reste. Ce souffleur lui crioit tout bas: _une lamproie_. Là, dis-je, hardiment. Toujours prêtant l'oreille, il me dit, en coulant sa parole à corde avalée: _une lan_. Achevez, courage, dites assurément. Lors le pauvre petit, qui n'avoit pas l'intelligence plus aiguisée qu'un fallot, va dire tout haut: _une lanterne_, _domine_.
DE CUSA. Est-ce là cette belle lanterne, qui nous doit éclairer? Sera-ce elle, qui nous apprendra l'intelligence & solution de ce qui est proposé de l'excellence des écritures?
LINACRE. M. le cardinal, les Bohémiens s'en recommandent à vos bonnes garces, (j'ai la langue fourchante & andistrofante; je dis _graces_) pour l'amour d'eux avec votre congelé, (j'ai cuidé dire _congé_; comme Busbeckius Allemand, qui, disant adieu à la reine d'Angleterre, voulant le dire en françois, proféra: mon dame, je prendre congelé). Je vous dirai que tout sera su; faisons un peu renfiler le discours, & réveillons ce bon homme, qui n'y pense plus.
TOSTATUS. Vraiment, je vous écoutois. Mais, puisque j'y suis remis, sachez, s'il vous plaît, qu'après, ou aussi-tôt, ou environ le tems, (ce fut, quand ce fut) que le concile de Trente fut publié; je ne dis pas celui de monsieur le Grangier, qui est intitulé _le concile de xxx_.
BUCANAN. Je vous prie, ne parlons ni en bien ni en mal des ecclésiastiques; laissons-les là sans les draper, comme les hérétiques qui ne savent faire un bon conte, s'il n'y a quelque moine, prêtre, ou ministre sur le métier. Si, bien; je voulois dire _les rangs_. Vous voilà bien ahuris, pour une parole.
RUFIN. Laissez à part ces remontrances. Nous sommes ici en liberté. Nul ne parle céans pour scandaliser, mais pour édifier & corriger, s'il est besoin. Et de fait, ces préceptes tant beaux, & ces enseignemens si justes feront plus de gens de bien, que tous ces sermons ensemble de ces fagoteux d'éloquence, qui, sous ombre d'être humbles, avalent la gloire, comme un Allemand, qui, par humilité, fait carroux contre deux Suisses.