Le moyen de parvenir, tome 1/3

Part 5

Chapter 53,701 wordsPublic domain

X. Dames, qui avez les oreilles chatouilleuses, de peur de rire, lisez ceci tout bas ou de nuit, durant laquelle la honte dort; & ne vous formalisez, scandalisez, ni estomirez de chose quelconque que trouverez en ces textes & mémoires mêlés de toute sapience, moyens, élémens & enseignemens à bien vivre. Les mélanges que vous trouverez sont survenus, à cause de l'antiquité de ce volume, & des annotations, apostilles & interprétations qui y étoient mises; & le gentilhomme qui le transcrivit, pour votre avancement en toute sagesse, a tout écrit d'une suite, mêlant, sans distinction, glose & texte, ainsi que, quand vous êtes à table, vous qui ne jeûnez pas, vous mangez des viandes prises deçà & delà, selon l'occurrence. Quant aux jeûneurs de carême, ils mangent par couches, comme les bonnes femmes qui mettent des herbes à distiller. Ils mangent le potage, puis des échaudés au beurre frais, des entrées, des pois, des feves, des harengs, des pruneaux, puis le poisson, puis le dessert, & tout à cause du jeûne. Je vous assure que ce livre étoit simple & net, beau comme le jour, ainsi qu'il est encore, bien qu'il soit pêlemêlé de notes & considérations, à la façon du bon homme Guyon qui, à l'âge de cent ans, se mit à vivre capuchinement. Il avoit été page de chez le roi; puis il etudia, fut à la guerre, se fit cordelier, s'en retira pour être huguenot, se fit savant, devint ministre, mangea tout, puis se mit à demander sa vie. On lui donnoit de tout ce qu'il lui falloit, qu'il mettoit en son écuelle, pain, chair, soupe, potage, vin, sert, dessert ensemble. Et on lui disoit: pourquoi ne mangez-vous & beuvez d'ordre & à part? Ha, ha, disoit-il, lourdaut, mon ami, puisqu'ils se doivent mêler au ventre, il n'y a point de danger de lui envoyer tout déja mêlé. De même ceci doit être mêlé en votre cervelle: il le vous faut bailler tout mêlé. Le personnage, qui vous produit en tout honneur ces saints mémoires de perfection a pensé que le texte ne valoit pas mieux que le commentaire; par quoi il les a fait aller ensemble. Doncques, soit que vous les lisiez ou non, ou que vous commenciez ici ou là, n'importe; ce livre est, partout, plein de fideles instructions & sens parfait, tellement que c'est tout un, par où vous le lisiez. Il est un globe d'infinie doctrine; & il y a autant à apprendre dans un lieu qu'en l'autre; en cette sorte-ci qu'en celle-là: il n'y a ligne, endroit, ou passage (afin de parler niaisement aussi-bien que les doctes) qui ne soit tout farci de science mystigorique & concluante. Qu'ainsi ne soit: le prieur du Vau-de-vire, lequel vivoit du tems des Anglois: (il en vit encore de ce tems, ainsi que m'a assuré le gardien des cordeliers qui m'a dit, qu'il y avoit encore des Anglois) ce bon prieur avoit fait une grande annonciation sur ce mot _cela_, sur-tout à cause de la considération de la soudure des membres d'amour, ou des membres de la soudure d'amour, ajoutant, comme il se trouve ès vieux exemplaires grecs & hébrieux, qui sont au Vatican & à Londres, ce qui s'ensuit. C'est une chose étrange de la différence des hommes & des femmes: si une femme l'a petit, elle ne fera point de difficulté de le montrer, & ne se souciera guere qu'on le voie, parce qu'il sera le petit mignon d'amourettes. Mais celle qui l'aura se dilatant en grandeur, jamais n'en permettra la vue, de crainte qu'on voie son ignominie. Voyez les hommes qui se baignent, & qui n'ont guere de différence masculine; c'est-à-dire, qui sont mal envitaillés. Ils ont infiniment de la peine à le cacher; ils mettent devant mains, chemise, chapeau, chausses; encore, s'ils pouvoient prendre la lune, ils la mettroient devant leurs harnois, tant ils craignent qu'on sache le peu qu'ils ont d'outil à faire la belle joie, honteux de leur peu de bien. Au contraire, ceux qui en ont une belle venue, ils la recommandent & commettent à nature, pour la faire voir ou la cacher; ils en sont si libéraux. Aussi de fait, la libéralité convient mieux à un homme riche qu'à un pauvre; joint que l'âge, comme ils le croient, doit donner de la discrétion à leur chose, pour se cacher, s'il en est besoin, comme le pensoit & faisoit bien la belle Hipolite, qui, un jour d'hiver que nous étions auprès du feu, madame sa mere y étoit en sa chaise, tournée vers la table, écrivant ou faisant autre semblable exercice; nous vetillons près le feu; & la belle, pour se chauffer, haussa un peu la cuisse & sa chemise, pour faire convoitison, parce qu'elle y avoit froid: dont je m'étonne, parce qu'il fait bien chaud là où il ne fit jamais froid, & où il y a toujours du feu. Je lui dis: belle, cachez votre cela. Elle me dit: qu'est-ce que mon cela? C'est votre minon. Qu'est-ce que mon minon? C'est votre petiot de lectation. Qu'est ce que mon petiot de lectation? C'est celui qui a perdu de l'argent. Qu'est-ce qui a perdu de l'argent? C'est celui qui regarde contre bas. Qui est celui qui regarde contre bas? C'est votre petit crot à faire bon, bon. Qu'est-ce que mon petit crot à faire bon, bon? C'est votre chose. Qu'est-ce que mon chose? c'est votre con. Qu'est ce, qu'est-ce? je le dirai à madame. Madame se revirant, dit: je l'entends bien; vous êtes une sotte; que ne le cachez-vous? Hipolite répond, qu'il se cache, s'il a honte; il est aussi vieil que moi. Plutarque étoit au bout de la table, qui écrivoit ses morales, qui nous tença en riant; (aussi je crois que c'étoit à petit semblant) & nous dit: il n'est pas séant de nommer à nud les parties honteuses; & pour cause. C'étoit pour voir ce que je lui répondrois; ce que je fis aussi bien: _Signor mio, sur ma fe_, je deviendrai sage; je prends en gré & fort honnêtement votre admonition; vous la faites & dites de bonne grace; vous n'en usez pas comme ces docteurs qui, ne sachant que répondre, viennent aux injures, & puis veulent s'immiscer à faire des remontrances flasques comme une caillette froide. Je prendrai garde à nommer ceci & cela. J'imiterai Platon, quand je parlerai de l'endéléchie, (j'ai pensé dire de l'_endroit où l'on chie_) & grand jointure du corps & de ses environs; je nommerai le cul _derriere_ ou _fondement_; ou l'un, d'autant qu'il est un, & qu'il ne peut y avoir en un corps deux culs, non plus que deux papes à Rome, & que le cul est tellement uni de ses deux fesses, que miraculeusement il n'est qu'un, non plus qu'une mitre n'est qu'une mitre, encore qu'elle ait deux cornes. Je dirai doncques l'un; & celui d'auprès, je le nommerai l'autre, d'autant que l'un sans l'autre n'agissent point en nature ès productions génératives. Ainsi je disposerai les secrets, afin qu'ils ne soient entendus que de ceux qui ont bon nez, lesquels, par ce moyen, sous cette plaisante escorte, chercheront le noyau qui est caché en l'un & en l'autre. Cependant je vous avertis, (& ne vous en déplaise; un sage conseille bien un fou) il ne faut pas toujours dire ces parties là _honteuses_, d'autant qu'elles ne le sont que par accident: &, faisant autrement, vous feriez tort à nature, qui n'a rien fait de honteux. Ces parties là sont secrettes, nobles, desirables, mignonnes & exquises, comme l'or que l'on cache. Il est vrai qu'elles peuvent devenir honteuses, & le sont, quand il leur survient une belle petite écrevisse de mer; (c'est-à-dire un chancre) ou qu'auprès d'elles sont logés de jeunes chevaux; (ce sont poulains) ou qu'une joyeuse chaude-pisse les tient en humeur. C'est alors que tels membres sont honteux: &, ce qui est encore pis au ceci d'un homme, & qui le rend du tout honteux & mélancolique à bon escient, est quand il a perdu les cimbales de concupiscence, les caisses d'amour, les boulettes de Vénus; le défaut desquelles fait appeller les hommes châtrés. Ceux qui voyoient tantôt la belle Marciole toute nue eussent bien voulu la châtrer, c'est-à-dire lui ôter les trébillons d'entre les jambes; il eût fallu premiérement les y mettre. Que le chat fût bien bridé des vôtres, qui riez encore de cette belle fille qui fut mariée; & le contract de son mariage fut passé par devant les deux plus savans notaires de Rouen. Le maître de la rose-rouge en diroit bien ce qu'il en sait; & pource, il envoya quérir ces deux fameux notaires; lesquels laisserent le bon paysan, pour venir à ce riche marchand. Les notaires venus, on leur donna des siéges, & Monsieur de la Rose commanda à sa servante d'apporter ce qu'il lui avoit commandé; _notate verba_. Servantes, sont celles qui servent chez les gens de bien, d'autant qu'à ce qu'elles disent, chambrieres sont celles qui demeurent avec les prêtres, ou chanoines, pour subvenir à toutes leurs nécessités. Là dessus, Monsieur de la Rose dit à ces Messieurs les notaires, qu'il avoit grand desir de manger des pois passés par devant notaires; partant il les prioit de les voir passer. Sa servante se mit, là devant eux, à les passer. Ces notaires se mutinerent, & se fâcherent, & l'injuriant l'appellerent moqueur, & dirent qu'ils s'en ressentiroient. Ils se prirent aux paroles, jusques à dire qu'ils alloient quérir leurs épées, pour s'aller battre hors la porte. Allez, dit-il, je le veux bien: passez par ici, & m'appellez. Il prend son épée, & se mit à la fenêtre. Incontinent les autres passerent & l'appellerent. Ho, méchant, qui abuses les officiers du roi, viens hardiment. Non ferai, dit-il, je ne suis plus courroucé; je ne vous veux mie tuer.

PAUSE DERNIERE.

XI. Or commençons de conclure; & soyez avertis, vous qui verrez ces précieuses reliques des richesses du monde, que vous devez porter honneur à cet ouvrage; que, si vous n'êtes pas assez fort pour lui en porter assez, traînez-le, ou lui envoyez, ou le roulez, ou lui faites tenir en révérence; & prenez garde à ce que cet honneur soit distribué honnêtement aux scientifiques personnes & discretes qui sont en ce banquet, comme poulets en mue. Ne pensez pas que ce soit moquerie, que de ce simpose & souper philosophique, le plus authentique qui fut jamais, & auquel toutes questions, propositions, théorêmes, problêmes, & plusieurs autres ont été solues, résolues, trouvées, démontrées & fidélement reconnues en toute perfection; pource que tout y fut débattu, égratigné, écorché, tourné & entendu; & ce, selon les graces dont étoient barrés Messieurs les assistans, qui pourtant furent, & ont été, & seront approuvés doctes & savans; ayant au reste tous si bon esprit, qu'ils ne mirent guere à devenir fous. Ainsi soit-il de vous, amen. Ils avoient les yeux ouverts, comme chiens qui chassent aux puces. Or ils s'étoient réparés l'entendement à trois sous pour livre, y ayant fait des arcs-boutans de mémoire, au rabais. Nos amis & toute la belle & sage compagnie furent rangés en la salle au beau milieu, en même ordre & façon que la Reine de Saba fêtoya ses Princes en Meroé, quand elle voulut faire preuve de sa sagesse. A voir tous ces gens de bien en bel ordre, vous eussiez dit & pensé avoir devant vos yeux une belle, joyeuse & sainte congrégation, comme une bande de Prélats. Et que faisoient tant de bonnes gens de loisir? Voire, mais que fit-on là? On parla, on mangea, on beut, on fist st, on se teut, on fit du bruit, on protesta, on rencontra, on rit, on bailla, on entendit, on disputa, on cracha, on moucha, on s'étonna, on s'ébahit, on admira, on gaussa, on rapporta, on entendit, on brouilla, on s'éclaircit, on débattit, on s'accorda, on trinqua l'un à l'autre, on fit carroux, on remarqua, on trémoussa, on s'accorda, on cria tout bas, on se teut tout haut, on se moqua, murmura, on s'avisa, on se reprit, on se contenta, on passa le tems, on douta, on redouta, on s'assagit, on devint, on parvint. Qu'en avint-il? Il en avint ce docte monument, ce précieux mémorial, ce joyeux répertoire de perfection, cet antidote contre tout malheur, cette affiloire de bonnes graces, _Ce Moyen de Parvenir_, unique bréviaire de résolutions universelles & particulieres: à quoi on ne peut contredire, ni opposer d'hyperboles, ni le rédarguer de fausseté. Et dites que vous en avez, captieuses tignes, qui voulez tout réformer & refondre. Mais vous, sectateurs de vraies vertus cardinales, gens haïs de l'oisiveté, qui aimez mieux vous amuser à boire, que penser à mal, ou perdre le tems inutilement; considérez ceci, empoignez ce volume; _volume_ dit, à cause de la vérité qu'il contient, comme un bon verre plein de bon vin. Verre & volume sont équivoques; le verre est un volume: il est vrai que c'est le petit, c'est l'épitome; d'autant que le gros volume est le poinçon bienheureux. Qui ont belles & amples bibliotheques remplies de tels volumes, ils sont capables, de rendre _victus_ tout le monde, tant docte soit-il.

VIDIMUS.

XII. De tous bons volumes cettui-ci est le bréviaire, ainsi dit & nommé pour plusieurs raisons. C'est qu'il est bref; & qu'en peu de paroles il enseigne toutes sciences. Item, bréviaire est un livre ordinairement gras; &, par application, on s'engraisse au moyen de l'usage de cettui-ci. Le bréviaire donne de l'appétit & l'aiguise; cettui-ci l'entretient & le fortifie. Le bréviaire fait gagner la vie à ceux qui s'en aident; cettui-ci la fait trouver toute gagnée. Je m'en rapporte à notre curé, auquel, après le service, mademoiselle dit: monsieur le Curé, venez dîner avec nous, je vous prie. Je vous remercie, mademoiselle; j'y serai aussi-tôt que vous. Mademoiselle, ennuyée qu'il ne venoit, regarda par sa fenêtre, & vit à côté le Curé, qui, ayant pissé, serroit sa piece. Elle se retiroit de peur de le voir, parce que ceci l'eût fait rire. Quand il fut entré, elle dit: là, monsieur le Curé, lavez-vous la main, & venez. Eh da, dit-il, mademoiselle, je n'ai rien touché que mon bréviaire. Quel bréviaire, dit-elle! Il est fait comme une andouille. Là, là, lavez vos mains. Comme nous contions ceci à Paris, en la boutique d'un libraire, la dame écoutoit attentivement, & prêtoit aussi l'oreille au discours de son mari, qui contoit qu'en le payant d'un inventaire qu'il avoit fait, on lui avoit baillé un vieil bréviaire, qu'il avoit vendu six écus. La dame répondit (je ne sais à qui, d'autant que les deux contes furent achevés en un instant): je voudrois que tous nos livres ressemblassent à ce bréviaire. Ce que je vous dis est vrai; & savez-vous comment je prouverai cette vérité? Ce sera en la sorte que vous comprendrez ces heureux discours, auxquels si vous ne voulez croire, les prenant pour unique raison, faites ce que vous voudrez: comme charitable, je trouve tout bon ce qui plaît aux autres. O ames, à bon droit pleines de félicité, réservez au parfait contentement, puisque votre bonheur a eu la patience de vous faire naître en ce temps, pour avoir la grace, le bien, la prérogative, l'honneur & le profit que vous tirerez de ces mémoriaux & commentaires de raison étonnante, unique en son accomplissement, il ne faut point faire d'estime des belles inventions, & avoir regret de ne les avoir point vues, ou sues, ou penser ne les pouvoir rencontrer, puisque vous avez ce livre, qui vous fournit de tout. Ce bel objet est tel, qu'en lui vous avez les élémens qui vous guideront au bien accompli: & par ces élémens, non de particulieres sciences, mais de toutes exclusive & inclusive, vous pourrez trouver & inventer tout secret, tant caché, séparé & admirable soit-il, (si vous avez de l'esprit, cela s'entend) à crocheter, voir & chercher ce qui est sous cette écorce de velours & d'or entortillé de paroles, quelquefois de soie, & quelquefois d'or, & quelquefois de fil, & étoffées de petite qualité, & puis d'azur, & de gueules, & de ce qu'il ne faut alléguer. Il nous suffit de vous raconter, & à vous de croire que tout est fort bien caché sous ces énigmes, ainsi que le trouveront les enfans de la science, les fils des sages & heureux prédestinés à trouver la lanterne de discrétion, & la lampe de béatitude. Et afin d'avoir le crédit de se chauffer au beau feu d'intelligence, vous qui avez envie de parvenir, que nous vous faisons part de ce fin recueil de mysteres authentiques, vous proposant devant les yeux les symboles de chacun, comme ils ont été proférés. Sitôt que quelqu'un ouvroit la bouche pour prononcer sa goulée, aussi-tôt les secrétaires les mettoient par état, & colligeoient les paroles & propos, comme belles & bonnes perles ès rives de l'Asie, dont ce volume a été compilé & lequel de tout temps a été & sera, à cause de son excellence, pour son mérite, & à jamais, par ceux qui ont de l'entendement, en grosse lettre dit, nommé le _Livre_. Ne dites pas sans queue, d'autant qu'il aviendra, ainsi qu'il est avenu plusieurs fois, & que les grands, au détriment des plus foibles, les trouvant, & craignant qu'il ne soit vu du petit & bon monde, le scelleront, comme chanceliers à simple queue, ou à double, telle que le temps admettra. Je vous prie, bonnes personnes, de ne rien dire de ceci, & n'alléguer ce mot que nous n'avons pas mis au titre, d'autant que, s'il y étoit, on le reconnoîtroit tout aussi-tôt, & il en aviendroit trop de malheur. Le plaisir des gens de bien seroit perdu. Ces méchans excommuniés, qui font tant mettre de daces & impôts sur le peuple au desçu du Roi, (le pauvre homme ne l'entend pas) ces malheureux-là viendroient & prendroient ce livre, & le vous vendroient un écu pour lettre, au meilleur marché; joint qu'à tel on vendroit la lettre cinquante écus; & ainsi le feroient tout d'or, comme Simon Magus & son chien, & les ministres quand ils seront affriandés aux lettres d'envoi comme en Angleterre. Jouissez, amis, de cet oeuvre, sans le prophaner; & sachez que, par le rapport des savans, il est tel, que les plus gens de bien racontent & affirment par-tout qu'il contient tout ce que chacun sait, a su & saura, ou doit savoir & entendre. Il embrasse les mysteres approuvés de toutes sciences, pour autant qu'il est la juste, solide & naïve interprétation de la pure cabale de valeur non imaginaire. Ne parlez plus de clavicules ou clavifesses, ni d'arts apéritifs, canons & artillerie, qui sont engins grandement ouvrans, puisque vous avez ces cahiers de vérité; ce bon volume qui est la grosse clef d'ordonnance, à laquelle pend le trousseau de toutes clefs. Pour le prouver, j'ai le pere Rabelais le docte, qui fut Médecin de Monsieur le Cardinal du Bellay; & je le mets ici en avant, parce que les substances de ce présent ouvrage & enseignemens de ce livre furent trouvées entre les menues besognes de la fille de l'Auteur. Ce Cardinal étant au lit malade d'une humeur hyphocondriaque, fit assembler les médicins, pour consulter un remede à son mal. Il fut avisé par la docte conférence des docteurs, qu'il falloit faire à Monsieur une décoction apéritive, qui, réduite en sirop, seroit accommodée à son usage ordinaire. Rabelais, ayant recueilli cette résolution, sort, & laisse Messieurs achever de caqueter pour mieux employer l'argent; & fait ledit sieur mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d'eau, où il mit le plus de clefs qu'il put trouver; &, en pourpoint, comme ménager, remuoit ces clefs avec un bâton, pour les faire prendre cuisson. Les docteurs descendus, voyant cet appareil, & s'en enquêtant, il leur dit: Messieurs, j'accomplis votre ordonnance, d'autant qu'il n'y a rien tant apéritif que des clefs; &, si vous n'en êtes contens, j'enverrai à l'arcenal quérir quelques pieces de canon: ce sera pour faire la derniere ouverture, après l'exhibition de ces apozemes. Je pense que cette preuve est de mérite. Avisez doncques bien, & diligemment épluchez, & voyez avec curieuse conférence. Tous les autres prétendus livres, cahiers, volumes, tomes, oeuvres, livrets, opuscules, libelles, fragmens, épitomes, registres, inventaires, copies, brouillards, originaux, exemplaires, manuscrits, imprimés, égratignés, bref les pancartes des bibliotheques, soit de ce qui a été, ou est, ou qui jamais encore ne fut ou ne sera, sont ici en lumiere prophétisés ou restitués; de perdus, sont retrouvés & recouvrés. Et s'il y a bien davantage: si quelqu'un a dérobé un oeuvre, il sera découvert, comme il se présume en vérité, par une bonne révisitation de textes, paraphrases, commentaires, métaphrases, homélies, annotations, récensions, notes, adversaires, lectures, leçons, & autres telles négoces & inventions de gloses & interlignes pédantines. Et les calculez: vous les trouverez ici, sans qu'il soit plus besoin de tant de livres, romans, poésies, prônes & bavarderies, qui occupent les esprits mal-à-propos, & lesquels, après que l'on les sait, ne laissent pas l'industrie d'avoir un paillard écu. A dire vrai, cette vérité a touché de compassion le coeur de beaucoup de gens de bien, qui, pleins de charité, comme j'en ai vu de doctes & sages avancés près les papes, rois, empereurs & républiques, gens sans fard, lesquels oyant les affamés de bonne lecture, s'amuser à faire joliment relier, parer, dorer & mignarder proprement des livres communs, tant vieux que nouveaux; ces bonnes personnes, ayant déplaisir & regret au tems qui se perd en la lecture de tant de livres de fadaises, de surcroît emplis de douleur & obscurité, avoient l'ame touchée de fâcherie & impatience, considérant que ce bon livre n'étoit pas connu des vrais amateurs de sciences; déploroient la misere de tels pauvres acheteurs abusés, & disoient: voilà dommage & pitié. Hé! qui ne s'étonneroit du malheur qui abonde en ce tems. Voilà, ces misérables dévoyés ont assez de ces livres de vétilles: ils n'auroient pas sitôt en main un _Moyen de Parvenir_. Sur quoi je vous dirai un grand secret, & puis l'autre; c'est que vous ne trouverez point en ceci de truandage de pédantisme, comme ès autres, pleins du ravaudage de folle doctrine qui n'apporte point à dîner. Et davantage, je vous dirai le secret des secrets: mais je vous prie, afin qu'il soit secret, de vous embéguiner le museau du cadenac de taciturnité; & écoutez. CE LIVRE EST LE CENTRE DE TOUS LES LIVRES. Voilà la parole secrette, qui doit être découverte du temps d'Hélie, artiste, ainsi que disent les alquemistes. Tenez-le fort caché, & vous gardez des pattes pelues de ces enfarinés, qui gourmandent la science & l'emplissent d'abus: étrangez-vous de ces pifres présomtueux, qui, voyant les bonnes personnes désireuses de se calfeutrer le cerveau d'un peu de bonne lecture & profitable, s'en scandalisent: chassez ces écorcheurs de latin, ces écarteleux de sentences, maquereaux de passages poétiques, qu'ils produisent & prostituent à tout venant: gardez-vous de ces entre-lardeurs de théologie allégorique, de ces effondreux d'argument, & de tous ceux qui aiguisent les remontrances sur la meule d'hypocrisie. Fuyez telles bêtes; & ne leur communiquez point ce rare trésor; ains le commettez à gens de bien, comme gens de bien ont pris la peine de le vous donner; non pour en abuser, d'autant que ce seroit un péché plus que contre nature, parce qu'il n'est ni mâle, ni femelle. Je m'en rapporte à ces sages & prudens prêtres, qui nomment leur bréviaire leur femme. O quelle impiété rouge comme sang! Ceux qui parlent d'abuser de ce qui peut servir, ne l'entendent pas. Je les renvoie au Principal du Collége de Geneve. J'en atteste la pantoufle du Pape, que je dis vrai.

CONCLUSION.