Le moyen de parvenir, tome 1/3
Part 11
AZOARE. Or bien notre Rodigue avoit le feu au cul; partant il se hâta, d'aller trouver son roi. Il poussa son mulet, pour se diligenter; & de fortune, il rencontra le roi seul, lequel avoit pris le devant, à cause de la poudre. Rodigue, qui ne le connoissoit pas, le salua; & lui demanda où étoit le Roi. Le Roi, qui vit bien qu'il ne le connoissoit point, bien qu'il ressemblât mieux à un fou qu'à un moulin à vent, le laissa en cette opinion. Et puis, qui eût pensé que ce fût le roi? Il n'y a philosophe qui le pût deviner, sinon qu'il sût l'intention de ce prince, qui alloit ainsi seul, de peur que, par le mouvement de la troupe, les atomes de Démocrite ne se vinssent unir à la cire de ses yeux, pour y engendrer quelques roitelets guêpins. Ces deux, comme chevaliers, s'étant entresalués, le roi répondit à Rodigue, qu'il étoit fort loin; &, là-dessus, le pria, par la même usance de courtoisie dont il l'avoit prié, qu'il lui déclarât quel il étoit, & ce qu'il vouloit au roi. Adonc Rodigue lui déclara ses valeurs, ses prétentions, & comme, sur l'attestation de ses bons & signalés services, il venoit prier sa majesté de lui accorder quelque récompense de ses mérites. Et cettui-ci lui dit: si le roi ne vous veut rien donner, que sera-ce! Rien, sinon _bien se poede hazer hoder à mi machos_, c'est-à-dire, _qu'il se fasse saillir à mon mulet_. C'est ainsi qu'il trancha le mot, pour lequel les chiens se battent. Le roi passa outre; & Rodigue vint à la troupe, où entendant que le roi étoit passé il y avoit long-tems, il s'achemina avec les autres. Etant arrivé au château, il mit pied à terre, & attacha son cheval à une grille. A cela vous connoissez que ce ne fut pas en France; les pages & les laquais, ou autres affineurs, ne l'eussent pas laissé là, sans le mener boire, de peur des mouches. Le roi étoit à la fenêtre qui le considéroit; & l'ayant fait remarquer à deux gentils-hommes, les envoya lui dire qu'il vînt parler à lui. Ils lui dirent: segnor cavalier, le roi vous demande. Quoi! le roi sait-il bien que je suis venu, moi? Or le roi vouloit voir, s'il seroit constant en son humeur bravache. Rodigue entra, & fit une preude révérence à sa majesté: puis, ayant reconnu que c'étoit le roi qu'il avoit tantôt cru un simple chevalier, auquel il avoit fait cette défonçade de braverie, ne s'étonna point, s'affermit & avança, montrant au roi les attestations qu'il avoit, lesquelles faisoient preuve de son obéissance, valeur & fidélité. Sur quoi il supplia très-humblement le roi: sacrée majesté, vous êtes informé de ma bonté; je vous supplie d'une douce & favorable récompense. Si je ne veux point vous faire une récompense, dit le roi, malgré votre loyauté, que sera-ce? Sacrée majesté, mon mulet est là-bas. Cette parole fut ouie, & non entendue de tous, mais seulement du roi. Ceux qui ne savoient ce que c'étoit, croyoient qu'il avoit dit, comme prêt à monter dessus, & s'en retourner. Mais le roi l'eût pu interpréter ainsi: _mon mulet est là-bas, faites-le monter, il vous en donnera une venue._
GALATINUS. Je pensois que vous dussiez parler autrement, comme la fille de notre métayer, qui vint un jour trouver ma grand'mere, & lui dit: bon jour, mademâselle. Mon pere vous prie de lui prêter voute taureau, pour donner une vertelée à noute vache. Il vous en rendra autant quand il vous plaira, mademâselle.
CÉSAR. Que fit le roi à Rodigue?
AZOARE. Il lui donna une pension de quatre mille malvedis de rente, & le retint près de sa personne.
PIMANDER. Voilà; il n'y a que telles gens, qui aient les bonnes graces des grands. Si c'eût été quelqu'homme qui eût eu de la doctrine, on l'eût envoyé rôtir le balai. Il ne faut qu'être effronté, pour obtenir des faveurs: & à dire vrai, c'est pitié absolue, que pour être grand & gagner, il faut ruiner la vertu & le prochain. O quelle misere! que les hommes sont diables aux hommes. Quiconque ne croira point qu'il y ait des diables, qu'il aille au palais & à la cour.
GÉNÉALOGIE.
XXXIV. A la vérité, quand je m'en souviens, n'est-ce pas une grande misere, pour preuve de cette diableté, qu'il ne se trouvera homme, tant vanteur de la piété soit-il, qui veuille acheter un état de secret rechercheur des actions humaines, pour avertir les autres, à ce qu'ils soient garantis du danger, afin qu'ils se détournent de leurs mauvaises voies, & que, s'ils sont enclins à mal faire, ils s'en corrigent dès le commencement, ou s'en abstiennent à l'avenir de peur qu'ils ne tombent en péril! Plutôt, la plus grand part des hommes sont comme chats guetant les souris; & le plus homme de bien en apparence, sera en perpétuelle sentinelle, pour épier si quelqu'un bronche; non pour l'avertir bien & charitablement, mais pour le ruiner. Et pour faire preuve de plus d'impiété prévôtable, on contraint iniquement les autres, & incite à dire, s'ils savent quelque mauvais déportement de leur prochain, afin que l'on l'accable, pour s'engraisser à ses dépens, s'il a moyen de payer les ouvriers. Ainsi plusieurs sont riches du malheur des autres, desquels jamais la faute n'est cachée ou diminuée, ou détournée, ains multipliée abondamment. Or nous ne sommes plus au temps qu'on étoit sauvé par sa faute. Je pense que les bonnes gens qui gémissent sous la tyrannie des gros, seront émus par charité à bien estimer, en nos discours, comme nous découvrons le tombeau de vérité.
EPICARME. Savez-vous bien ce que c'est que vérité?
Q. P. Ne vous en enquêtez point tellement, dit le sage, que vous ne soyez estimé de la secte de Ponce-Pilate. Davantage, je vous avertis, par l'exemple de ce docteur, que nous avons chassé, que vous n'ayez à mettre en avant chose qui puisse être tirée en conséquence contre ce qui est saint, ou à moquerie de ce qui est vénérable. Usons notre temps avec la ponce de bienséance, ou le grès de sagesse; & que cependant notre satyre soit perpétuelle, pour découvrir l'abomination des affaires du mauvais monde.
PÉTRARQUE. Mais de quoi sont composées les affaires du monde?
QUELQU'UN. Du bien d'autrui; témoin ce que me dit le Chanoine qui plaidoit contre moi, & pour me tromper, comme c'est la coutume de telles gens, me fit parler d'accord; moi qui allois mon train, comme l'âne des bons-hommes, je lui disois que je ne desirois que la paix; & lui me protestoit qu'il ne vouloit que mon bien. J'en étois content; mais notre servante, qui avoit demeuré chez un Avocat en Cour d'Eglise, me sut bien retirer, me montrant qu'il disoit vrai, qu'il vouloit mon bien pour le mêler avec le sien.
PÉTRARQUE. Voilà qui est bon; mais je demande que c'est qu'affaires du monde.
PARACELSE. C'est le moyen de parvenir.
CELSUS. Vous nous l'obscurcirez tout, comme vous avez fait la Médecine, en vous vantant, & n'y disant que des ventosités. Je vous prie, amusez-vous à boire; je vous prie, ne vous fâchez point; je vous dirai de belles choses douces, & avec facilité. Le moyen de parvenir comprend tout, & est composé des quatre élémens de piperies, avec leur quinte-essence.
ERASTE. C'est une nouvelle philosophie, voire si nouvelle que l'on ne la connoît pas. C'est à ce coup que vous êtes trompé, d'autant qu'il y en a qui la savent bien, & qui se moquent de nous, qui nous amusons à voir des urines, & souffler du charbon; & les autres attrapent les incommodités. Or je vous dirai comment, & ronflerai en axiomes merveilleux. Çà que je tranche des sentences toutes pleines d'abondances mystigoriques; que je vous en donne, non ecclésiastiquement, ni chichement, ni justinia-niaisement; mais libéralement & philosophiquement en charité.
SCOT. Ce n'est pas bien fait; il faut vendre la science; & par-là je connois bien que vous n'y entendez rien. A ce mot, Uldric, qui se fâchoit de quoi ce Moine interrompoit Paracelse, lui dit: taisez-vous; vous n'y entendez rien vous-même.
SCOT. Si fait; aussi il n'y a science que je ne sache.
ULDRIC. Vous en avez menti, au respect de Dieu.
MADAME. Quoi, qu'est-cela? Voire, & faut-il que les gens doctes vivent ainsi? Buvez, & vous accordez.
PARACELSE. Hélas! pardonnez-moi, Madame, ce n'est pas moi qui querelle.
ULDRIC. Il y a plus d'une heure qu'il me picote, même encore tantôt, m'appellant hérétique pulvérisé; & pour ce si je me fâche, je vous prie, Madame, de croire que j'en ai juste cause, & aussi me vouloir favoriser en ma querelle. Je suis homme de bien, & lui aussi: je ne voudrois pas quereller un méchant, parce que je n'y aurois point d'honneur: mais je lui en veux, d'autant que tantôt il m'a fait une opprobre vergogneuse; & m'a dit une injure que je ne veux, ni ne peux lui remettre.
SCOT. Je ne m'étonne plus de rien, puisqu'il s'en souvient. O! soit ce qui en pourra être, je me tais & vous en laisse tout faire; je m'en vais me consoler avec le flacon; je vous fais juge de tout, Madame.
MADAME. Et bien, il vous a appellé hérétique; il y a bien de quoi?
ULDRIC. Oh! que ce n'est pas cela pour si peu, je ne daignerois y penser. Il m'a fait une bien plus grande honte, diffamation & vitupere plus notable.
MADAME. Pour vivre en paix & vous accorder, il faut tout dire: là, déclarez ce tort & injure.
ULDRIC. Madame, je vous prie, c'est tout un; je vous le dirai; il m'a appellé viédaze.
MADAME. Que lui avez-vous répondu?
ULDRIC. Qui vous fouaille, Madame, en bon françois.
MADAME. Mais vous, vraiment!
ULDRIC. Je veux bien, puisqu'il vous plaît; je ne l'eusse su demander plus honnêtement, ni vous plus joyeusement me l'accorder. Ce sera quand il vous plaira, Madame. Employez-moi, tandis que je suis jeune; quand je serai vieil, je n'en pourrai plus. Mais ce démenti que deviendra-t-il. J'entends que ce soit un démenti de Meûnier; un âne le portera. Voire, mais plutôt de papier; je m'en torcherai le cul.
NOTICE.
XXXV. LE BON HOMME. Te voilà camus, Monsieur Scot: tu as le nez fait comme une truie gruesche. Que diable avois-tu affaire à cet hérétique? Ne sais-tu pas que tels gens sont injurieux comme Papistes & inventifs comme huguenots? Veux-tu que je te die? Il t'avient à les attaquer, comme une truie à dévider de la soie. Laisse-le là; il te feroit devenir aussi cheval, que le mulet du grand Turc. C'est un des malheurs du siecle, que si on veut apprendre quelque bien, on aura infinie peine à se mettre en train. Depuis le temps que nous sommes ici, nous n'avons non plus su entrer en matiere, qu'un coin de beurre en la fente d'un noyer. Nous ne faisons que perdre le temps; je ne m'en soucirois pas, s'il n'y avoit que pour nous. Je plains une infinité de pauvres ames, qui béent, attendant après la doctrine languissante du desir de science: & nous la retenons par nos rencontres, qui seroient aussi bonnes tantôt qu'à cette heure, d'autant que tout ce qui est ici est si bon, qu'il est tout égal, ni meilleur, ni pire, tel en un temps qu'en l'autre. Or bien, puisque vous avez envie de savoir, oyez notre docteur.
PARACELSE. Vous saurez, en dépit de vous, que les quatre élémens sont formés d'une même matiere. Regardez comment je commence de belle & bonne grace, comme un apprentif qui retire sa quittance.
Quand maître coût, & putain file, Petite pratique est en ville.
La premiere matiere est celle dont les ouvriers du monde agissent, sachant élire ce qu'il en faut pour leurs affaires. J'ai honte de proférer ce mot de matiere, à cause de ces médecins qui me regardent, & pensent que je leur veuille proposer le monde malade, pour voir à sa matiere ce qu'il sera; s'il mourra bientôt, ou s'il guérira. Je vous dirai mes enfans, (ainsi vous puis-je nommer, d'autant que je vous adopte par science, & vous engendre par intelligence) que le monde ne s'est point encore vuidé; il n'a point fait de matiere. Savez-vous pas que la matiere se fait seulement, après l'opération de plénitude? Tout ainsi que le monde est beaucoup de fois plus grand que l'homme, qui est le petit monde, & le monde le grand animal corporel: aussi, en proportion, quand il sera plein, & après le tems & juste équivalence, ayant été rempli, rendra sa matiere; attendez ce tems-là, & vous qui jugez de sa durée & future dissipation, & la verrez au juste prognostique de l'éjection qu'il en fera. Ce n'est plus de telle chose que je veux parler: mais en faut avertir le monde, de peur d'inconvénient. Oyez donques que c'est de certains, purs, vrais, saints & justes élémens que je veux dire, lesquels les abstracteurs, falsificateurs, brouillons & hypocrites ont gâtés: & j'en veux à ces trompeurs, pour autant qu'ils me firent perdre ma manuelle, quand j'allai quérir les petites ordres. Aussi je n'ai garde d'y retourner, de peur de tout perdre; encore faut-il vous avertir touchant les abstracteurs, d'autant qu'il y a une sorte. On m'a dit que les plus subtils sont à la Rochelle, parce que c'est une ville maritime; & que là sont abstracteurs de cérémonies, qui se parent bravement de leur sujet, comme entendus philosophes qui levent les accidens de leur substance, sans qu'il y reste cicatrice qui ne soit apparente & manifeste. Je ne sais que j'en dois dire, de peur d'être estimé hérétique; je les laisse donques: mais je hais abondamment les voleurs, qui ont tiré de certains élémens d'une doctrine, que l'antechrist a inventée & supposée, sous lumiere de religion, pour faire une ombre mirlifique. Vous saurez tantôt que c'est, & jugerez que je ne passe point les limites de raison; mais que je galope ces gabeleurs de théologie, qui ne trouvent bon que ce qui quadre à leur paillarde opinion. Il y en a d'autres, qui ont remarqué comme cette cabale avoit ainsi pressuré & fait issir un élément génératif, perpétuellement en similitude, muni d'une fécondité future, & ont fait semblablement en les imitant. Par ainsi, ils ont sublimé, effressuré, & hipocondrillé la jurisprudence: puis après, les plus sages, pour n'être suspects à cause de la robe, ont escarmouché les embuches médecinales; si que, chatouillant le pénil de la médecine, lui ont fait couler le suc du moelleux endroit, ou la parfaite substance chytifre: & par ce moyen le relevant quintessentiellement en apparence magnifique, suivant comme les autres les belles amusoires de jurisdiction, & possession acquise, ont mêlé avec les médicamens l'oeuvre parfait de benoîte extraction; si que les méchans ayant passé par leurs mains, & goûté du brouet d'andouille, ont forcené d'amour après cette invention; tellement qu'ils ont dignifié leur état comme les autres, & contrepassant par l'étamine, & suivant les commentateurs des ruses soporiférantes, le scandale forfantesque avec grands labeurs & risques, ont trouvé la quintessence nécessaire, dont il est tant fait d'état entre ceux qui veulent parvenir. Et parce que par quelquefois boire ensemble, ou deviser, on se joint les uns aux autres, la fréquentation étant la soudure des volontés, il est avenu que toutes ces quatre essences sont mêlées ainsi que les opérateurs se sont assemblés; tellement que, messieurs ayant pris conseil & étant assemblés, ils ont fait, (je ne saurois dire ce mot des Apôtres; aidez-moi à le trouver; c'est un... Je l'ai trouvé; qu'au diantre soit le harnois, tant il m'a coûté à fourbir; c'est un symbole) ainsi chacun apportant son symbole, ils furent joints ensemble, comme la mie à la croûte. Donques de ces élémens unis, joints, assemblés, tirés, faits, extraits, proposés, trouvés, animés, & accomplis, a été construit, bâti, établi, composé, compli, balancé & accommodé le monde pipeur par ces élémens de piperie; & ce monde a été rendu complet en toutes ses parties, avec faculté perpétuelle de se régénérer, sans dissipation d'esprits, & par le mélange mystigorieux des forces & puissances qui y sont contenues. L'exercice a causé merveilles au progrès infini de l'univers pipeux. Mais vous m'aguettez, pour voir si je serai aussi ignorant, que ceux qui disent que le soleil n'est pas chaud: & je voudrois que tels me pussent prouver qu'ils n'eussent point le trou de cul puant, sans qu'on y fleurât. Même ils disent que la neige n'est pas blanche; que les étrons ne sont vifs ni morts; que la pluie ne chet pas; mais qu'elle monte vers le centre de la terre. Ils en disputent gaîment, & ne savent pas pourquoi les boeufs se couchent. A jan, grosse bête, c'est parce qu'ils ne se peuvent asseoir. Je me garderai bien de vous; & ferai si bien, que vous jugerez que je suis assez docte. Or ça n'est-il pas vrai? ne me voulez-vous pas attrapper sur la quintessence? Je vous satisferai, & vous la montrerai au doigt & à l'oeil.
NICANDER. Il est vrai, notre ami, c'est-là; & je voulois considérer si votre analogie seroit parfaite.
L'AUTRE. Mort aux rats, aux souris & aux guêpes, c'est s'y entendre cela, comme un rossignol à crier de la moutarde. Or là, laissez-moi achever; mon analogie sera parfaite; écoutez, j'ai repris mon propos par le bord de sa robe.
_Fin du Tome premier._