Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880
Part 9
_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le bonheur si voisin de lui.
Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de _Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.
Quoi que valent ces différentes oeuvres, on accordera toujours plus d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.
Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers _Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le panneau central.
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En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans l'étude de l'oeuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre restreint d'initiés et d'artistes.
_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part (et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans _Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.
J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle destinée.
_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_.
_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes. Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en Belgique.
Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis, avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie, toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans, après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar; l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office, il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa confession devient une orgie.
Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire. Je me jette moi-même au ban de l'Univers; Je veux qu'on me crache à la face; Qu'on me coupe ces mains qui ont tué; Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué; Qu'on appelle, qu'on ameute la populace. Je m'offre aux poings qui frapperont Et aux pierres qui blesseront De leur rage, mon front[157].
Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître, il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner un tel secret, c'est de rompre
La règle sainte et le claustral esprit,
c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître.
_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture latine, est à l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes souverains_ à l'oeuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_...
Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.
Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes! Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils! Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure, Sachant quel bonheur sûr mon coeur a négligé, En arrachant sa vie aux soins de ta demeure; Je t'apporte mon être étrangement changé Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].
Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer, sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle ose confier ses appréhensions:
Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison; Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte Affermissaient jadis ma naissante raison, Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent, La bouche qui m'approche est brûlante soudain, La main que l'on me tend est attirante et moite Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim, En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle. Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas, Je n'ose prononcer les plus simples paroles De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].
Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux côtés de son frère.
POLLUX
La terre entière exulte et baise tes pieds nus Avec la bouche en feu de ses foules ardentes; Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes, Renais: l'heure est unique et je me sens au coeur Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne, Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!
HÉLÈNE
Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non Sur ce pays funeste et désormais sans nom Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes En vain déborderaient pour effacer ses crimes. Ma volonté est morte et ne tend plus à rien. Ton insolent bonheur me fait haïr le bien; Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme, Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
Hélène, écoeurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que l'angoisse étreint:
Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître! Où désormais marcher, où désormais dormir, Où respirer encor sans que souffre mon être Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir! Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines, Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants, Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes, Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le plus magnifique.
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Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son oeuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que _Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces, vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_ exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
La comédie de moeurs, de moeurs légères, trouve en Francis de Croisset un bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser». C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme, les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_, de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et, plus récemment, _Le Coeur dispose_ semble marquer une évolution vers un genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs, mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient toutefois d'espérer une oeuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle, l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants.
_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson divertissent agréablement.
Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_. Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà de bonne comédie.
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Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science fragile et incertaine.
_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations philosophiques.
Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_.
Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson d'Ève_.
Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des sons[163].»
D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas, _Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les longueurs ni les gaucheries.
Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une noble énergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un Terburg en rupture de cadre.»
Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort aux Berceaux_ d'Eugène Demolder?
_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte...
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Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y combattent.
Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_ de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette reconstitution, célèbre ardemment sa race.
En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens, _Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
V
LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDÉES
Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_, ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée _la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence des Fleurs_ (1907).
Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour, Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni de nos gestes, ni de nos paroles.
Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes, les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].
Et encore:
Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].
Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous. Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner, incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires: