Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Part 8

Chapter 83,495 wordsPublic domain

Celui qui me lira dans les siècles, un soir, Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre, Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;

Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs, Ruée au combat fier et mâle des douleurs, Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse; J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!

_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il aime la vie!

Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie, Je suis ivre du monde et je me multiplie Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit Que mon coeur en défaille et se délivre en cris[118]!

_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.

Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème; Notre force est en nous et nous avons souffert[119].

Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.

Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120], également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique, ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des chefs-d'oeuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_, _Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère _Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une partie de l'hiver.

Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.

Aux côtés de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, _Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121], _La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, _Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! «Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:

Chaque heure où je pense à ta bonté Si simplement profonde, Je me confonds en prières vers toi. Je suis venu si tard Vers la douceur de ton regard Et de si loin, vers tes deux mains tendues, Tranquillement, par à travers les étendues! J'avais en moi tant de rouille tenace Qui me rongeait, à dents rapaces, La confiance; J'étais si lourd, j'étais si las, J'étais si vieux de méfiance, J'étais si lourd, j'étais si las Du vain chemin de tous mes pas. Je méritais si peu la merveilleuse joie De voir tes pieds illuminer ma voie, Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs, Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].

Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:

Si j'aime, admire et chante avec folie, Le vent, Et si j'en bois le vin fluide et vivant Jusqu'à la lie, C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores, Jusques au sang dont vit mon corps, Avec sa force rude ou sa douceur profonde, Immensément, il a étreint le monde[131].

Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'oeuvre, maints poèmes clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.

Oh ces villes, par l'or putride, envenimées! Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées, Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout, En aimas-tu l'effroi et les affres profondes Ô toi, le voyageur Qui t'en allais, triste et songeur Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?

Ailleurs:

Ô l'or! sang de la force implacable et moderne, L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel, L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels; L'or souterrain dont les banques sont les cavernes Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller, Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule, Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler, Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134].

Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments, correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour, spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de la mer en lisant à voix haute les vers suivants?

La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs Et les granits du quai, la mer démente, Tonnante et gémissante, en la tourmente De ses houles montantes[135].

Écoutez ce bruit sec et cassant:

Puis il redescendit d'un pas précipité Et verrouilla, d'une main forte, La porte[136].

Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les grondements du tonnerre:

Le nuage approchait, livide et sulfureux, Il était débordant de menaces tonnantes Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, À l'endroit même où les herbes sauvages Étaient chaudes encor D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, Toute la rage Du formidable et ténébreux nuage Mordit[137].

Telle apparaît, succinctement résumée, l'oeuvre de celui qui «sur les épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138]. Cette oeuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car, d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.

IV

LE THÉÂTRE

Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre, disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner entre eux, en un mot équilibrer une oeuvre d'imagination réfléchie et de calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le caractère général du théâtre belge.

Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas, pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse, apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par son goût du symbole et du mystère.

À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. _Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889, furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à l'OEuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:

Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_ en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver tout ce qu'il faut prouver.

_Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_ ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste, si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme, la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin...

Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble, plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut toujours la soeur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.

MAURICE MAETERLINCK.

Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre? Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames... D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice, celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là, des événements soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à la vie intérieure des personnages.

Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état d'épouvante...

Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un instant, de les abandonner.

Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant... En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles ne se doutaient de leur raison de vivre?...

Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146]. _Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte... Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse, l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec anxiété... Il incline la tête...

Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.

Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient d'apercevoir la vie même à travers ses drames.

Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente.

Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_; malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous sommes autant de Tintagiles!

Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer.

Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, _Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action, par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du vers. Au reste, les alexandrins y abondent.

Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150], allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.