Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Part 7

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Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration subjective du poète sur les manifestations extérieures de la réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.

_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception. D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole essentiel.

Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec soin; parfois la simplicité de l'oeuvre en souffre, mais peu de poètes possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste guère:

De loin, de loin, on ne sait d'où Un homme arriva qui portait une lyre, Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou, Et il chantait, et il chantait, Aux cordes brèves de la lyre, L'amour des femmes, le vain languir, Sur sa lyre[90].

Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai Juvénile»[91];

Vois, disait-il.--Écoute, disais-je, Écoute la mélodie immense!... Des voix s'élèvent, en longues haleines, Et l'aube en rumeur est pleine de conseils; Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre, Et là-bas, saluant l'aurore non pareille, Le bois harmonieux se dédie au soleil. L'air ondule aux lointains sonores de l'azur, Sur les rayons comme sur des lyres, Naissent et glissent des cantilènes, Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes. Écoute le désir dont frémit la ramure: Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre Et parmi les tumultes aériens d'ailes En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].

Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur déborde de candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour traduire ses extases ou ses rêveries:

Mon coeur est éperdu des étangs et des bois Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!

Ou bien:

En quel jardin fermé me suis-je réveillé? Ah! rien que les sanglots d'un coeur émerveillé, Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!

Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois? Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix: Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.

Mon coeur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas? Mon coeur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras. Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].

Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:

C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde! Ô bois mélodieux que fait chanter le vent, Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde Sans qu'un trouble sacré saisît mon coeur fervent[95]!

L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:

Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus, Devant les bois, les monts et la plaine fleurie; Et, le regard au loin, dans une rêverie Qui franchit à son gré la distance et le temps, Tu revis en esprit les lumineux distants... Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute! Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent, Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96]

À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce, à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs, innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.

Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans tragédie[97].»

En mon âme d'ennui jamais ne s'élève Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve, Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir, Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir, Loin des appels de femmes ou de futiles gloires, Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires, En dépit de l'exil aux mirages d'espoir, Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir, Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève, Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].

_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_, _Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de vie.

Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las. Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de pauvre homme.

Un pauvre homme est entré chez moi Pour des chansons qu'il venait vendre; Comme Pâques chantait en Flandre Et mille oiseaux doux à entendre, Un pauvre homme est entré chez moi.

Si humblement que c'était moi Pour les refrains et les paroles À tous et toutes bénévoles, Si humblement que c'était moi Selon mon coeur comme ma foi.

Or, pour ces chansons, les voici, Comme mon âme, la voilà, Sainte Cécile, entre vos bras; Or, ces chansons bien les voici, Comme voilà bien mon pays,

Où les cloches chantent aussi Entre les arbres qui s'embrassent Devant les gens heureux qui passent, Où les cloches chantent aussi Des dimanches aux samedis;

Et c'est pour toute une semaine Qu'ici mon coeur, sur tous les tons, Chante les joies de la saison, Et c'est dans toute une semaine Où chaque jour a sa chanson[100].

Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion. Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.

Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments, des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit, pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre très personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés. Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.

Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie, Sans doute au saut des sapinières Où je chassais l'année dernière. Un douze cors auguste et dont les bois étaient Épanouis comme une lyre. Je songe à ton émoi Quand tu vis luire Un crucifix entre ses bois. Et je te vois à deux genoux, Timide Et fou, Dans les myrtilles et la mousse, Priant la bête rousse Au mufle humide Qui pardonne, de ses yeux doux À des mâtins épouvantés Et au coursier qui t'a porté, Dans le ravin, par les bouleaux heurtés À la poursuite De sa fuite...[101]

Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par sa forme audacieuse.

Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée et sûre de petit enfant:

L'_Ave Maria_ dans les bois On le récite à demi-voix On le récite à l'heure brune L'_Ave Maria_ dans les bois.

C'est un pays avec des bois. Et de grands espaces de lune Et des oiseaux dont l'un parfois Risque une note de hautbois...

Que si dans la clairière on voit Fuir les bonshommes de la lune Ah! vite alors, haussant la voix, L'_Ave Maria_ dans les bois...

Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.

_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués de la renaissance catholique.

Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres talents!

Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak, ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:

Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil! Il faut avoir l'émotion de sa patrie! Il est bon pour son âme de communier Avec le paysage intime et coutumier; Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race, Et de sentir combien leur étreinte fervente Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!

S'augmentant de leur vie en y participant, L'on peut comprendre et savourer comme on dépend D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même, À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!

Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux À la réalité du monde spacieux, Et pour mieux te garder à ton pays fidèle, Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!

Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie, Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol, Le cercle trop étroit qui limite ton sol, Car le monde est plus beau que toutes les patries!

Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste! Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste, Capable d'absorber la vie universelle!

Ah! regarde ce chêne aux ramures royales, Éternel et puissant comme un pilier de marbre, Et qui dresse, dans notre forêt patriale Son front large au-dessus de la cime des arbres!

Ses racines, épaisses comme des cordages, Le retiennent au sol dont nous le nourrissons, Mais sa tête a monté si haut dans les nuages, Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].

_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à force de subtilité.

Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les accords invitants de ses strophes:

C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs Balancent leurs parfums que la brise éparpille, Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs. C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].

Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des _Roseaux_:

Oh! c'est un lied bien monotone Pleurant toujours les mêmes pleurs, Chantant toujours les mêmes fleurs Le lied que mon âme chantonne.

_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays natal avec une aménité persuasive.

Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.

Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_ de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes qu'affectionne Verhaeren.

Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency, les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage, les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du Bois Sacré.

On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent avec Apollon.

* * * * *

Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française. Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même. D'ailleurs, une telle oeuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].

Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et morale. Il crée de la joie autour de lui.

En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit _Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des _Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_...

Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement prometteuses du Parnasse.

_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières oeuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme essentiellement représentatives de sa race.

À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:

Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage, Avec des dents, brutal, de folie et de feu, Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].

Ou bien:

... Sois ton bourreau toi-même; N'abandonne l'amour de te martyriser, À personne, jamais. Donne ton seul baiser Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]

Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports l'impressionne au point que son imagination malade transforme les spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la traduction libre de ses sensations désordonnées.

Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de

Se replier, s'appesantir et se tasser Et se toujours, en angles noirs et mats, casser

succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucinées_ (1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des crocs.

Ils s'avancent, par l'âpreté Et la stérilité du paysage, Qu'ils reflètent, au fond des yeux Tristes de leur visage; Avec leurs bardes et leurs loques Et leur marche qui les disloque, L'été, parmi les champs nouveaux, Ils épouvantent les oiseaux; Et maintenant que décembre sur les bruyères S'acharne et mord Et gèle, au fond des bières Du cimetière, Les morts, Un à un, ils s'immobilisent Sur des chemins d'église, Mornes, têtus et droits, Les mendiants, comme des croix[109].

_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre très symboliste. Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.

Par _Les Villes tentaculaires_, parues également en 1895, se déchaînent les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques

la Bourse s'affole:

Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages, Comme des tours, sur l'étagère des mirages, L'or énorme! Comme des tours là-bas, Avec des millions de bras vers lui, Et des gestes et des appels la nuit Et la prière unanime qui gronde, De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!

Ailleurs:

C'est un bazar tout en vertiges Que bat, continûment, la foule, avec ses houles Et ses vagues d'argent et d'or; C'est un bazar tout en décors, Avec des tours de feux et des lumières, Si large et haut que, dans la nuit, Il apparaît la bête éclatante de bruit Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].

Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:

Des commères, blocs de viande tassée et lasse, Interpellent, du seuil des portes basses, Les gens qui passent[112];

Voici la Révolte:

La rue, en un remous de pas, De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras Sauvagement ramifiés vers la folie, Semble passer volante, Et ses fureurs, au même instant, s'allient À des haines, à des appels, à des espoirs; La rue en or, La rue en rouge, au fond des soirs[113].

Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant, d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion est née, celle des hommes et de l'univers: