Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Part 6

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_Hors du siècle_, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:

Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse Plie adorablement sous l'orgueil de sa race, Comme sous un tragique et trop pesant cimier...

Au palais des Borgia,

Siègent dans l'écarlate et les appels de cor Les cardinaux romains rouges comme des laves.

Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des _Dernières Fêtes_ sont aussi flambants:

Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil, Sous les plis féminins de sa robe de honte, Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil

Parmi les longs reflets des lourdes draperies, Au souffle d'éventails de pourpre, regardé Du vitrail écarlate où des flammes fleuries Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,

Et dans ce fier décor de rubis et de laves Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor, Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves, Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].

Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912).

La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.

La multitude abjecte est par moi détestée. Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil; Et pour m'ensevelir loin de la foule athée, Je saurai me construire un monument d'orgueil.

Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_, _La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:

Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud À mes chers amis En souvenir De notre campagne littéraire Pour le triomphe De la tradition française En Belgique.

Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre «de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de Lisle[64]».

Cet échantillon des produits Valère Gille:

Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs. Allant et revenant, de nombreux laboureurs À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue. La terre nourricière, en tous sens parcourue, Montrait son limon gras dans le creux du sillon; Les boeufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon. Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage. Les laboureurs faisaient retourner l'attelage, Un serviteur placé sur un tertre voisin Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]

Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.

* * * * *

Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_. Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette jouissance mystique.

Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous alanguit, nous désempare, nous prend de force!

Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des chambres:

Les chambres vraiment sont de vieilles gens Sachant des secrets, sachant des histoires, --Ah! quels confidents toujours indulgents! Qu'elles ont cachés dans les vitres noires, Qu'elles ont cachés au fond des miroirs Où leur chute lente est encore en fuite Et se continue à travers les soirs, Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]

Ils chantent encore la tendre société des lampes:

La lampe est une calme amie Qui nous console et nous conseille Chaque soir de la vie;

La lampe est une soeur Qui nous montre son coeur Comme un soleil[67]

Et puis, passent les femmes en mantes:

Les Mantes! Les Mantes! De leur obscurité, l'obscurité s'augmente! Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.

Et puis, viennent les communiantes:

Les premières communiantes toutes blanches

Et puis, sonnent les cloches:

Les cloches ont de vastes hymnes Si légères dans l'aube, Qu'on les croirait en robes De mousseline.

Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie lourde et oppressante des dimanches!

Dimanche, c'était jour de lentes promenades Par des quais endormis, de vastes esplanades, Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe... Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe À tout ce petit vent acidulé du nord! Silence du dimanche autour du Séminaire Et silence partout Place de l'Évêché Où divaguait parfois le bruit endimanché D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].

La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.

Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'oeuvre dramatique prochaine.

Mon âme est malade aujourd'hui, Mon âme est malade d'absence, Mon âme a le mal des silences Et mes yeux l'éclairent d'ennui.

J'entrevois d'immobiles chasses, Sous les fouets bleus des souvenirs, Et les chiens secrets des désirs Passent le long des pistes lasses.

À travers de tièdes forêts Je vois les meutes de mes songes, Et vers les cerfs blancs des mensonges Les jaunes flèches des regrets.

Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine, Les tièdes désirs de mes yeux, Ont voilé de souffles trop bleus La lune dont mon âme est pleine[70].

_Mon Coeur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une résignation douce.

Dans la misère de mon coeur Dans ma solitude et ma peine Dans l'immémoriale plaine De mon passé tout en douceur, Sous un peu de lune d'amour, Par une pâle fin de jour, Trois blanches filles taciturnes Plus ténébreuses, plus nocturnes Que la polaire et vaine plaine, Trois blanches filles ont passé Sur un peu de lune d'amour... Et c'est cela tout mon passé[71].

Mais:

Écoutez le joueur d'orgue Qui traîne sa pauvre romance À travers les heures mornes De cet après-midi de dimanche. Écoutez sa musique... et votre âme, Il fait renaître le passé! La chanson qui grince et qui pleure Et qui n'est plus la vraie chanson, C'est dans votre enfance meilleure, Une heure, rien qu'une heure, Mais là-bas, dans la bonne maison, Écoutez l'orgue des chimères, Voyez en vous tous les mystères De cette musique alanguie[72].

J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_.

Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.

Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.

Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste, _Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges, vous êtes des poèmes blancs!

Dans une barque d'Orient S'en revenaient trois jeunes filles; Trois jeunes filles d'Orient S'en revenaient en barque d'or!

Une qui était noire, Et qui tenait le gouvernail Sur ses lèvres, aux roses essences, Nous rapportait d'étranges histoires Dans le silence!

Une qui était brune, Et qui tenait la voile en main, Et dont les pieds étaient ailés, Nous rapportait des gestes d'ange En son immobilité!

Mais une qui était blonde, Qui dormait à l'avant, Dont les cheveux tombaient dans l'onde, Comme du soleil levant, Nous rapportait, sous ses paupières, La Lumière[74].

Ou encore:

À quoi dans ce matin d'avril, Si douce et d'ombre enveloppée, La chère enfant au coeur subtil Est-elle ainsi tout occupée?

La trace blonde de ses pas Se perd parmi les grilles closes... Je ne sais pas, je ne sais pas! Ce sont d'impénétrables choses.

Pensivement, d'un geste lent, En longue robe, en robe à queue, Sur le soleil au rouet blanc À filer de la laine bleue;

À sourire à son rêve encor Avec ses yeux de fiancée, À tresser des feuillages d'or Parmi les lys de sa pensée[75].

Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde. Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_.

Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence. Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de l'atmosphère florentine:

... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.

Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble à Rome, tout le printemps précédent.

C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].

* * * * *

Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beauté, elle aussi:

_La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.

Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une tremblante clarté.

Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs, des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines, éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.

Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle admire tout et ne sait rien:

Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi, Ô choses que de mes doigts Je touche, et de la lumière De mes yeux éblouis? Fleurs où je respire, soleil où je luis, Âme qui penses Qui peut me dire où je finis, Où je commence?

Ah que mon coeur infiniment Partout se retrouve! Que votre sève C'est mon sang! Comme un beau fleuve, En toutes choses la même vie coule Et nous rêvons le même rêve[78].

Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa gracilité mystérieuse oblige au recueillement.

Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations nouvelles...

Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.

Et je lui dis: ô reine Comme ce nom dont mes lèvres apprennent Le murmure ébloui, Suavement sonne dans le silence, Et comme ta présence, A parfumé la nuit! Devant toi, mes anges s'inclinent. Et je t'adore, et je cherche en mon coeur Des paroles qui soient, Comme ta grâce et ta beauté divines. Mais hélas! Nos âmes humaines N'ont, pour dire leurs bonheurs, Comme leurs peines, Qu'un murmure ineffable, et des pleurs...

Et tout à coup, dans le son de ma voix, À travers l'air plein de chants et de roses, Celle qui, de son souffle, anime toutes choses, Doucement vint vers moi... Et je sentis sur mon coeur embrasé. Comme des lèvres se poser[80].

Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes plus invitant...

Ô Sirènes, sirènes!... Que vous chantez bien, Au rythme gai des flots, Cette chanson des eaux, Dont vos âmes sont faites, Et qu'elle est belle, Sur vos lèvres, Sa vérité nouvelle! Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme? Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]

Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:

..... Parfois, les nuits de lune, Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots, Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux, Et dont le cri voilé lointainement appelle. Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent, Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent, Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.

Comme sous un baiser, les vagues à l'entour S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève; La vivante lumière a dissipé le rêve, Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars, La clarté de ses eaux s'est faite leur regard. On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre, On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre. Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond, Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.

On se sent une chose immense et qui respire, Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs. On est on ne sait quoi qui est toute la mer. Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].

La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent...

Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:

Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté, Le beau fruit qui enivre D'orgueil et je vis! Je l'ai goûté de mes lèvres Le fruit délicieux de vertige infini, Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent Je suis égale à Dieu[83]!

Ève a cessé de croire en Dieu:

Mon âme sois joyeuse! Il n'existe pas; Il n'existe plus. Je le sais de la mort, je le sais de l'amour, Je le sais de la voix qui chantait sur la mer, Je le sais du soleil, des étoiles, des roses, De toutes les choses qui l'ont vaincu. Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!

Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante...

Et je danse et je chante et danse encore Je danse nue éblouie et superbe Comme un serpent dans les hautes herbes. Je rampe et rampe dans les airs Comme une flamme de l'enfer.

Je danse ailée, frémissante et sonore, Au fond du tourbillon vivant, Du tourbillon qui me dévore, Du tourbillon où je descends.

Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse, L'âme enivrée et chancelante Du vin de la danse, Et du vin de mon sang[85].

Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!

Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:

Il souffle la flamme, éteint le bruit, Met le silence de sa bouche Sur la bouche qui sourit, Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise Sa main qui ne pèse Pas plus qu'une fleur[86].

Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du coeur! Il faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance de la grâce».

Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.

Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des cahiers de lieder.

Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède de Visan, en état «d'aspiration lyrique».