Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880
Part 5
Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales «qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le coeur gros en lisant l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»... Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:
C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et ratatinée, sous les replis de son châle de laine.
Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à la petite église voisine.
Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de bronze...
Chauds, chauds, les marrons!
Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule, mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme sur une joyeuse cymbale... Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur: et c'est la joie[45].
Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre. Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde souffrance des hommes.
Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant d'Edmond Glesener, _Le Coeur de François Remy_. Le pauvre coeur de François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit; après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux! Cependant, l'atmosphère du _Coeur de François Remy_ semble plus lumineuse que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies descriptions le fleurissent:
Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].
Ailleurs:
C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].
Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].
_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes. La littérature belge ne se montre point prodigue de romans psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et de Paul André, autorisent toutes les espérances.
Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_, de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.
Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir délicieusement!
Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges, mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention. Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.
_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du Brabant.
André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive, aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le dédale des complications de l'âme.
Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour les enfants d'hier_.
Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance libertine d'André Ruyters.
D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà loin de la vallée mosane!
Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique, _La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège.
Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute...
En face de tant d'oeuvres variées, inégales, mais généralement bien en chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands, chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes, honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis, _Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie, son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée le roman belge.
III
LA POÉSIE
Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée, plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?
Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'Émile Verhaeren, le romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder du romantisme.
Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.
Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren, rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique», les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe, ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le rythme.
J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?» L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan, nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen, pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence:
Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme _La Naissance de Vénus_ de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet éblouissement[52].
Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu entraîner.
* * * * *
Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme, même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même atmosphère de découragement, de rancoeur... En lisant les _Rimes de Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant, malgré la différence des titres, les inspirations morbides se ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents luxurieux.
Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:
Sachant mon dégoût libertin Pour ce que le sang jeune éclaire De son hématine,--un matin Tu te maquillas pour me plaire.
Tu connais le bizarre aimant Et les attirances damnées Qu'ont pour moi les choses fanées Troublantes désespérément:
Boutons d'un soir morts sur la tige, Larmes des aubes sans lueurs, Parfums éventés et tueurs Sur lesquels mon âme voltige[54].
Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.
Je suis un médecin qui dissèque les âmes Penchant mon front fiévreux sur les corruptions, Les vices, les péchés et les perversions De l'instinct primitif en appétits infâmes.
Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.
Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal, Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose, Découpe en grimaçant un profil d'animal.
La brute qui végète au fond de l'âme impose Au galbe lentement son rictus bestial; L'être humain se dissout et se métamorphose En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.
L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure, Sous le faux vernis des civilisations Trahissent lâchement notre ignoble nature;
Les muscles vigoureux et les carnations Superbes font aux os d'inutiles toilettes Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]
Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:
Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate, Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux, Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.
Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate, La chevelure sombre et houleuse, où je veux Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,
Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs, Avec un bercement lent et lourd de frégates, Comme avant le combat arborent leurs couleurs.
Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].
Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse, Infinis bercements du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; Sur les bords duvetés de vos mèches tordues Je m'enivre ardemment des senteurs confondues De l'huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir, Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde! N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]
Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_, surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_.
Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux. Chantons la joie! Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux, L'azur flamboie[58].
L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!
Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son oeuvre, toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de _Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des _Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_:
Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental,
Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].
En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:
Ta gloire évoque en moi ces navires houleux Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques, Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.
Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques Verse royalement ses richesses mystiques Dans le coeur dilaté des marins orgueilleux.
Et les hommes du port, demeurés sur les grèves, Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves, Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;
Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge, Se rappelaient encore le splendide mirage De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].
La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie dans les siècles passés:
Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques, Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui, Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.
C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance! Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo. Qu'on en juge:
Le peuple a vu passer des hommes énergiques, Au masque impérieux, chargé de volonté, Parlant haut dans leur force et dans leur majesté Pour tirer du sommeil les races léthargiques.
Jetant au vent du ciel des syllabes magiques, Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité, S'emplissait, pour venger l'idéal insulté, De glaives menaçants et de buccins tragiques,
La foule a retenu leur nom mystérieux Et le lance parfois en échos glorieux Dans l'acclamation d'une ardente victoire.
Le marbre légendaire où vit leur souvenir S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire, Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].
Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de même, c'est un arrière-petit-cousin...