Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880

Part 10

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Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].

Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?

Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus importants, et même les seuls importants dans l'histoire des mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et incontestablement[168].

Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère» développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens, avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_, pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques, certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes, d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_ d'envisager de cette façon la vie...»

Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder, vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les femmes.

Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des _Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse, une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'épanouit à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés: les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.

On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps, grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'oeuvre philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases du moraliste américain:

«D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments, c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent sur les pensées des hommes[170].»

Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée, coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la _Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et, par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement latin.

En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_, témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_, par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés; on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle évocation lyrique: «Les sources du printemps.»

Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171]

Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme généreuse.

* * * * *

Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur, écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures, Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la «Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé, soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause qui lui tient à coeur. Son nom demeurera attaché à la renaissance glorieuse de la Belgique.

L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces _Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là, un bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer, instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins pédantesque[172]».

La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes oeuvres font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet.

Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle. Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges, soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute des timorés et des jaloux?

Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment l'oeuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel, trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi, la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien littéraire.

Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du «Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky. Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en lumière le génie des Russes.

Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un caractère. On dirait difficilement de certains personnages de Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents, divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des jaillissements de tendresse et de douceur[174].

Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_, _La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur «l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:

Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine, indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et, plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période cicéronienne et aux critiques de moeurs toutes générales des sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui lui succédera[175].

Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante, souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue (_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet, Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux à tous les coeurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq. Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et réconfortent!

Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant.

Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux, documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié, harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la forme attrayante, souvent personnelle.

Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_.

_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren, Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits avec élégance.

Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_ bien des monographies instructives.

Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les _Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études, souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.

Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges Doutrepont.

Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent maintenant des feuilletons littéraires.

Il est un poète dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_ (études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de Régnier.

... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise; et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].