Part 9
Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été convenu avec ma tante, mon cousin Ricou à Excideuil. Nous étions du même âge ou guère s'en faut, et pendant le temps que j'étais resté chez lui, nous étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant, toujours content, toujours chantant et aimant à s'amuser. Dans la journée il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez déplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue à la vôte de Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille était sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et avec ça, pas de position car il était garçon maréchal. Malgré tout, il avait la promesse de la fille, et il espérait bien qu'elle tiendrait bon jusqu'à ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y arriver, il tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait pas à ça, joint qu'il le trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour s'établir.
Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si j'avais aussi une bonne amie. Je lui répondis que non, ce à quoi il répliqua que cependant à Périgueux ça ne devait pas être difficile de s'en faire une, et il s'étonnait que je n'en eusse point.
A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et même indispensable à un jeune homme que d'avoir une bonne amie.
Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et il fallait partir. Pour couper au plus court, nous allâmes monter à Saint-Raphaël, pour de là aller passer l'Haut-Vézère au Temple-de-l'Eau. Il était dix heures, lorsque nous passâmes le long du cimetière de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions à Hautefort.
Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la soupière était dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais après avoir marché, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allâmes nous coucher.
Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi après avoir embrassé ma tante je sortis. En allant comme ça de maison en maison, je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup d'hommes étaient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon âge étaient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui avaient tiré un bon numéro ou qui avaient été exemptés, et nous parlâmes du temps où nous allions par les soirs de neige, chercher les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le _guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutôt: _Lou gui-l'an-niaou_, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir de nos ancêtres les Gaulois. C'était la nuit de Noël, que, malgré le froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les maisons écartées, avec des brandons allumés et des torches de résine, en chantant de vieux Noëls du pays périgordin.
Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient toujours groupées en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château du côté du midi, et se chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La place en pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant, reculant, sans souci de l'alignement, était toujours le lieu des ébats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des cochons. L'hôtellerie du _Lion-d'Or_, bien renommée dès ce temps et encore, balançait toujours au vent son enseigne de tôle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmontée de la chambre d'audience, était toujours là, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.
C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait là, le pauvre diable, avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste à pans courts, et un chapeau tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués. Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et qu'il était cause que des filles neuf mois après, échappaient une maille.
Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il réjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande à ceux qui n'en voyaient pas de toute l'année, et aussi qu'il rassemblait la famille, et la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen des trinquements.
Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, et on le montait à la cime de la place pour le fusiller, et au moment où on lui tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le brûlait.
En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je passai devant l'arceau du maréchal, où il ferrait à couvert par le mauvais temps. C'est là, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le défunt empereur.
On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait à un autre:
--Ote la paille!
--Tiens! la voilà!
Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par rouler dans la poussière noire et le frasi.
C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de belles processions. Une année surtout, où il y avait un drole de cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivoisé avec du sel, et la jeune bête venait sentir la main du petit, croyant y en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habillés de longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et portant de grands bâtons où étaient attachées des gourdes à mettre le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files de gens nu-tête sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et le curé sous le dais porté par des conseillers de la commune avec de grands bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait sur des jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bénédiction au reposoir de la place, tout le monde était à genoux le front courbé, moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du château, le canon pétait à tout casser.
Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice était là, avec sa façade creusée en quart de cercle et sur la place devant où j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement, comme s'ils se fussent raconté quelque chose.
C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que le curé venait allumer en cérémonie. Les fagots étaient garnis de feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforçait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en allait sans avoir sauté par-dessus le brasier pour se préserver des clous.
C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de ce côté de la paroisse qui regarde vers le Limousin, y menaient leurs bêtes; ceux du côté du Causse, allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies du château, il y avait pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.
Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés derrière les boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des capuces qui leur venaient sur la tête avec des trous à l'endroit des yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait là, pour les faire bénir: beaux chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.
A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, on voyait de pauvres diables de paysans, avec des vestes déchirées, et des culottes effilochées, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient à cheptel.
Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soignés, à côté de ces pauvres gens qui, en ce temps-là, mangeaient de méchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement n'avaient pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.
Mais l'habitude faisait que guère personne ne s'avisait de penser à ça, et de se demander comment il se pouvait qu'il y eût encore des hommes plus malheureux que des bêtes.
Les messieurs à qui étaient les chevaux et les chiens étaient d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux malheureux comme il n'y en a guère; mais avec ça, ils ne pouvaient faire que la charité, et la charité ne remet pas les choses en leur place.
Je revins par le côté du nord, passant sous les allées de noyers pleines d'orties et de choux-d'âne, où on faisait aux quilles le dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur la place, pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis avec plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire planté du temps de Sully. J'ai ouï-dire à des gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes les paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, pour servir de point de réunion aux gens de l'endroit.
C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs bêtes, à la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.
Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui avaient bien cassé quelques branches, mais il était encore solide et vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, au contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et puis il était si vieux qu'on aurait dû le respecter; mais quelques années après on l'a jeté à terre.
J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe à ce que me dit sa soeur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait toujours frappé; il me semblait que c'était un nom de roman du temps jadis, apporté dans le pays par quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il avait l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries de verdure toutes fanées, dont on voyait des morceaux à Puygolfier. La personne qui le portait était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa poitrine, s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes elle était déjà vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'était pas mariée, non plus que son frère, et ils vivaient là tous deux, petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.
Après avoir fait mes politesses à la soeur, je traversai la cuisine pavée de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait à une petite cour où s'amusaient les enfants pendant les récréations. A gauche, c'était le cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'était comme de mon temps; on n'était pas aussi bien installé qu'aujourd'hui. Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec des marelles tracées au couteau par les enfants, des bancs de chaque côté, une chaise pour le régent, les bissacs où les enfants portaient leur déjeuner, pendus aux murs mal crépis et pleins de petits trous où on prenait du sable pour sécher l'écriture; et voilà, c'était tout: de cartes, de tableaux, point.
L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit fagot, et on faisait du feu dans la grande cheminée qui fumait quand soufflait le vent de travers.
--Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine d'enfants se jetèrent dehors avec bruit.
Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux coupés également sur le cou, et qu'il rejetait souvent en arrière avec ses cinq doigts étendus à mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus, mais c'était toujours le même grand front comme un chanfrein de cheval. On dit que ces têtes-là sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec ça il était vêtu toujours d'une veste à larges boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de terre rouge.
C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait bien. Ça retardait quelquefois l'heure de l'entrée en classe, et ça avançait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les enfants ne s'en étaient jamais plaints.
Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il était là, le dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant réciter les leçons en faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa chienne Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy, venait s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pavé de sa queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose à faire à sa terre: des pommes de terre à semer, des haricots à ramasser, des gerbes à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.
La chasse était sa passion du jour. Le soir il en avait une autre, qui était le boston, espèce de poule qu'on appelle ainsi dans l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_, et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu. Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il avait la main dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un, deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des heures, sans nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'était pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son fort était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des coups de règle sur les doigts.
M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements sur la manière dont on étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait à tailler la moitié de la journée les plumes d'oie que les enfants arrachaient à l'aile de leurs bêtes et passaient sous les cendres chaudes pour les dégraisser.
Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots de terre dans lesquels on mettait une mèche de coton qui buvait l'encre, et que l'on mouillait avec du vinaigre lorsque ça commençait à sécher.
C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigué quand j'étais tout petit; je me demandais ce que pouvaient être cette terrible passion qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brûler le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pensé qu'on aurait peut-être trouvé mauvais la peinture de ces amours qui éveillaient l'imagination des enfants, si le livre eût été fait par un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque, de Fénelon, faisait qu'on trouvait ce livre très bien et tout à fait convenable pour apprendre à lire aux enfants.
Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé un moment, et procuré une demi-heure de liberté à ses élèves.
En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat installé à l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du _Lion d'Or_. J'ai toujours aimé à voir faire ce travail: étant petit j'y aurais passé des journées.
Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis et il se mit à rire:
--C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être curé, mais au dernier moment, l'idée me vint de me marier avec une cousine.
--Et vous vous êtes fait rétameur?
--Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous savez, chez nous, il n'y a pas bien à choisir pour les cadets; nous étamons les âmes ou les casseroles, nous ramonons les cheminées ou les consciences: Ha! ha! ha!
Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche fendue jusqu'aux oreilles.
--Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays étamer et faire des cuillers d'étain.
Après cela, le rétameur me demanda de quel côté j'étais. Lui ayant répondu que je demeurais par là-bas, entre Coulaures et Thiviers, il s'écria:--Tiens! comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé Pinot.
--C'est notre curé, lui dis-je.
--Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot?
--Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus à aller dans les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un méchant homme.
--Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'était un luron.
--Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on ne parle pas mal de lui.
--Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en a, mais elles sont au pays, mariées toutes deux: c'est une nièce pour rire, bien sûr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes leurs plus proches voisins.
--Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me dites, mais là-bas, tout le monde croit que c'est sa nièce.
--Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait une pinte de bon sang à cette idée. Vous lui direz que vous avez vu son camarade Ragot, ça lui fera plaisir.
Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant notre curé.
Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais par la fenêtre, le mur du jardin où pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons des fièvres me prenaient. C'était une chose bien commune autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par nos pays, force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez rares, bonne preuve que les gens sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris: la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont pas malsains, c'est la misère.
Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon cousin, ma petite cousine Félicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin l'aîné étaient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la maison, étant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur, acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.
La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais tout de même il y avait du bétail. Les boeufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait jeté une pièce de cent sous des terrasses du château, qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans l'allée des chevaux, il n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des murailles du château, il y avait assez de nourrains qui se vendaient passablement; et à l'arrivée du bourg du côté de Saint-Agnan, près de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant à un dindon qu'un autre dindon.
La place du bourg était pleine de marchands de chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires comme ça. Les pétarous du bas Limousin, avaient apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes, et autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargés de bottes de peaux de chèvres dans lesquelles était le vin. Tous les marchands et colporteurs apportaient de même leurs marchandises sur des mulets ou des bêtes de somme, car les chemins n'étaient déjà pas trop faciles pour les charrettes à boeufs. Mais outre ces marchands, il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour ça, était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et pensait bien qu'il y eût quelque sorcellerie là-dedans, car on n'était pas bien avancé à l'époque, dans le pays. Un marchand de chansons, monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, à raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crédit est mort_, _les mauvais payeurs l'ont tué_, et autres histoires de ce genre, en débitait des quantités, surtout des images du _Juif-errant_ avec la complainte:
Est-il rien sur cette terre, Qui soit plus surprenant, Que la grande misère Du pauvre Juif-errant?
Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa voiture, dont les roues étaient pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les chemins qu'il y avait.
Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le mâtin était habile. C'était d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il commençait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept ans, qui était malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant, voilà que ce petit a une attaque de vers et meurt dans des convulsions épouvantables, que le charlatan racontait à faire tribouler les gens. Mais ce n'était rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le montrait de tous les côtés à la foule. Oh! alors, en voyant ça et entendant le cliquettement des os, les pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus durs, en achetaient aussi.
A trois heures, la foire commença à se défaire, les gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands se mirent à plier leurs marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient à leur auberge, et repartaient le matin.